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Saint Glinglin, prochain arrêt

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Alexis Solis si les super héros vieillissaient

Début juillet, c’était mon anniversaire.

Un âge un peu à la con. La période où on commence à désirer que les anniversaires n’existent plus.

Un âge très à la con, même, de mon point de vue ! de ceux qui ressemblent à une démarcation abstraite, mais lourde de conséquences, entre l’avant et l’après.

Et ce, en pleine canicule.

J’ai donc fait la grand-mère modèle, je me suis fait arroser par mon petit-fils, pendant qu’il évoquait le moment futur où je serai « très disparue », et la peine que cela lui fera.

Pour le moment, je l’ai rassuré, je ne suis pas encore disposée à être « très disparue » (encore qu’en tant que retraitée, je sois clairement – et normalement au demeurant – disparue des radars professionnels, et reléguée au rang de fardeau et de parasite encombrant pour la société par les politiques, qui ont comme seul avis à mon sujet que je coûte un pognon de dingue pour rien, alors que je pourrais dégager du milieu si j’avais un tant soit peu d’élégance).

Donc, encore là, la vioque, sans être forcément apte à affronter ma « propre contemporanéité » (comme ils disent dans le poste). Ça, je ne lui ai pas dit pour ne pas l’angoisser.

Mais contemporaine de quoi, au juste, à part, vaguement, de moi-même ?

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Michel Serre évoquait à la radio, dans sa dernière interview, juste quelques jours avant sa mort, la disparition de 35000 mots depuis la dernière édition du dictionnaire de l’académie française, et parmi ceux-là, des 93 mots qui permettaient de décrire l’ensemble et les détails de la façade de Notre-Dame. En expliquant comment ce qu’on ne peut plus nommer perd d’abord de sa réalité, puis de son existence. Pour Notre-Dame, quelque chose de presque pire qu’un incendie.

Ça m’a fait penser à cette vieille maison auprès de laquelle je suis passée maintes fois. Sur le mur, l’inscription « rayon de soleil » est devenue « rayon de so », « rayon de », « rayo », avant de disparaître complètement, et de laisser la place, instantanément, à du neuf, comme si la disparition du nom seule avait fait s’évanouir la maison.

En fait, je rentre dans un âge qui n’est pas bien défini, ni même clairement nommé, qui n’a pas un statut précis, où on est relégué en dehors des cadres, de la vie et des clous (mais, les clous, je sais pourquoi, un pote m’a dit que j’étais toujours hors des clous, cause que j’étais pas fakiresse, ceci expliquant cela)…

En cherchant à quelle catégorie je suis censée émarger maintenant, je suis tombée sur un os. Personne n’est d’accord sur les mots, justement.
Je suis façade de cathédrale !!!

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Je me suis documentée, assez fascinée : je ferais désormais, paraît-il, dans la seniorescence. Bigre, bougre et cancrelas ! Quelque chose de la fluorescence, sans le fluo, quoi ! Même pas de quoi scintiller dans le noir.
Genre truc qui en impose, mais non…

« Ne qualifions pas d’âgée une personne avant que son décès ne soit proche », dit cependant un monsieur précautionneux dont j’ai zappé le nom.

Ouf ! D’accord, mon gars. Est-ce que c’est la personne elle-même qui se qualifie toute seule d’âgée ? Ou sinon, comment on détermine la chose, sans avoir l’air pousse-au-crime et prédateur d’héritage ? Et combien de temps avant le décès le stade de vieillitude se déclenche-t-il ? un jour ? une semaine ? un mois ? un peu de précision, que diable ! Est-ce que l’âge du décès a un rapport avec l’âgitude ?

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Bon, procédons par ordre : je ne suis plus la « ménagère de plus de cinquante ans » (bien que j’aie toujours plus de 50 ans – mais cesse-t-on d’être ménagère, même quand on ne l’a pas été ?), pas une « vermeille », qui n’existe plus (c’est dommage, c’était bien, un nom de métal précieux – « merveille, un réveil vermeil ! ») et plus totalement une « silver » (les vieux aux tempes blanchies qui ont encore des pépettes, cibles de la silver économie), ni une senior – alors que, pourtant, dans « seniOR, il y a de l’or ». Et puis, senior voulant dire plus vieux, se pose tout de suite la lancinante question : plus vieux que qui ? J’hésite aussi entre le troisième et le quatrième âge (selon qui classifie ; certains mettent le début de la senioritad à 45 ans !) sans être non plus une « personne intemporelle », nouvelle catégorie assez pratique pour désigner un no man’sland de rien du tout après l’âge où l’on est exploitable. Je suis mûre, mais pas encore totalement blette.

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blog de togram

Quelque part, perdue entre la trottinette et le déambulateur. Juste avant le monte-charge dans l’escalier. Une à qui on laisse la place dans le bus, en tout cas. Une dont le corps commence à être « élastiquement rigide ». Et qui a du mal à « réorganiser ses journées », la pauvre.

L’être que j’ai été, qui s’est façonné au cours des années, de l’expérience, du travail sur soi, paraît émarger maintenant aux abonnés absents, au profit d’un truc zarbi. Je suis « inactive », « retraitée » et j’en passe.

Juste plus du tout ce que j’étais, par un tour de passe-passe en traître : une date fatale et hop, dans la fosse !

Que du bon, bien positif, bien réjouissant…

Pourtant, j’ai été win win, et plutôt « street qu’antique » (une question que me pose ce jour le magazine que je feuillette mollement – pas quantique pour un sou), et si je vais vers la stase et le has-been, c’est avec le souvenir encore présent de la mobilité.

Et comme disait l’autre, je ne suis pas vieille, je suis expérimentée.

Ha ha !

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Deab bradshaw « golden years »

Ce fameux jour d’anniversaire, les réseaux sociaux ciblés m’ont abreuvée de publicités ciblées. D’infos, d’articles : j’aurais voulu ignorer dans quel état j’erre, que ça aurait été impossible. Y en a de plus en plus, de ces pubs qui vous traquent, jusqu’à la gerbe !

Je me demande qui finance cet acharnement à mettre l’internaute devant sa réalité, bien dans la case qui lui correspond. Qu’est-ce qu’ils y gagnent, à « désespérer Billancourt » ?

Deux m’ont marquée : la première me suggérait d’acheter un bracelet électronique pour que mes proches puissent me localiser. A mon âge, c’est clair que je candidate directos à Allzheimer ! Et que ce serait bien aimable à moi de faciliter la vie des générations suivantes (je vous passe le pré-paiement de mon cercueil)

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marc denton

La deuxième me signalait qu’il fallait dare-dare que je passe aux « oldmojies ».
Un oldmojie, vous ne savez pas ce que c’est ? ben, trop fastoche, un émojie pour vioques. Et que j’abandonne les émojies à ceux pour qui ils sont vraiment faits. Que j’arrête de vouloir paraître jeune, et que j’assume à donf mon statut de pré-disparue.

Un coup du double effet kisscoolLol

T’es vieux, mais tu gagnes des oldmojies rien que pour toi, pour compenser l’effet psychologique désastreux de la carte senior, c’est trop sbop !

Et en plus, tu participes dru au combat contre l’âgisme (c’est comme ça qu’on appelle ceux qui sont racisses contre les cheveux blancs !), de l’intérieur de la place.

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Je suis allée voir, et y a un truc qui m’interpelle « au niveau du vécu » (expression de ma jeunesse de baby boomeuse : on disait même, en rigolant, « au niveau de mon vrai cul »), c’est que l’émojie, c’est essentiellement une tête sans corps, alors que l’old montre des corps avachis, en plus de tronches séniles, et d’activités à la noix de coco… pour mieux qu’on cerne la décomposition en marche.

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Bref, si je ris, faut que je mette une vieille décrépie en train de ricaner. Si je pleure, je tricote sur un fauteuil roulant. Et si je suis combattive, je me déguise en wonder woman ridicule, qui ne ferait même pas peur à une mouche.

C’est un truc aussi à la con que mon âge, parce que moi, quand je rigole, j’ai définitivement 12 ans, et un corps prépubère qui se trémousse à la faveur des vagues que le rire propage en moi.

Et je me continuerai à me bidonner avec un déambulateur comme si j’étais restée fixée à cet âge-là.

A 12 ans pour le rire, à 15 ans pour les rêves, à 3 ans pour les terreurs, à 7 ans pour la curiosité, à 6 ans pour la fantaisie, à un an pour l’équilibre et l’audace, à 16 ans pour l’anarchisme, à 20 ans pour la tendresse, à 10 ans pour les gros mots, à toujours pour l’irrévérence et la révolte…

Et je rigolerai avec les copines. Comme des gamines. Jusqu’à la fin, à la barbe des cul-cousus.

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Et, je le dis là solennellement, là, juste là, et devant témoins, désormais, j’emmerde copieusement ma date de naissance.

Qu’elle aille se faire voir dans l’enfer des gens bien comme il faut ! 😊

©bleufushia

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Onirocosmos – autopsie d’un souvenir

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Corail « cerveau de neptune »

Une branche de mon arbre

Va-t-en savoir pourquoi, certains jours, tu te réveilles avec un souvenir qui traverse soudain ton esprit, alors qu’il dormait depuis des lustres dans les méandres poussiéreux de ton cerveau plein de toiles d’araignée.

Pour moi, ce matin, c’est la visite impromptue, dans ma mémoire, d’une famille lointaine, l’oncle « Gêne », sa femme, Marie-Barbe, et leur fille, Marie-Gracieuse…
Je les ai croisés à trois reprises dans ma petite enfance, dans ces occasions qui regroupaient, en grand nombre, les branches éloignées : mariages (de qui ? mystère), enterrements (de ma grand-mère, entre autres, c’est certain, parce que « l’oncle » – grand-oncle, plutôt, donc – était un de ses frères)…
Dans une des rencontres, je crois revoir Marie-Gracieuse jouant à la pétanque. Je me souviens qu’elle avait des tresses.

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Parodie des trois grâces

Jouait-on à la pétanque dans un mariage, en ces temps-là ? Ou s’agit-il d’un souvenir directement transvasé en moi du cerveau de mon grand-père corse, grand joueur de boules devant l’éternel ?

(D’ailleurs, cela fait une éternité que je n’ai pas vu une femme avec des tresses, je m’en fais la réflexion. La tresse est-elle un accessoire de la grâce ?
Je repense à une discussion avec ma coiffeuse  à propos des apprenties qui n’apprennent plus à monter des chignons. Et ça devient une spécialité rare. Alors, la tresse, pensez !)

Je me rappelle cette idée que j’avais alors, et qui s’est gravée ainsi en moi, sans que j’en aie jamais parlé à qui que ce soit : je comprenais qu’on puisse ressentir de la « Gêne » à avoir une femme à Barbe, et que, de ce fait, on ait l’idée de qualifier sa descendance (particulièrement ordinaire, dans mon souvenir) de gracieuse, comme pour rattraper les « tares » que mettaient en « évidence » ces prénoms. Et j’entendais mon père commenter, dans un autre contexte, que « qui se gêne devient bossu », un dicton que je suppose être du cru.

Pour l’oncle, c’est aujourd’hui seulement que je viens de capter comment il devait s’appeler réellement.
Eugène, bien sûr, Eugène le bien né !

Aucune gêne à l’horizon ! Ça alors !

Il m’a fallu tout ce temps pour que mon cerveau efface l’explication inscrite dans ma tête d’enfant logique, il y a 60 ans, et qu’il me fasse accéder à une vérité sans doute plus proche.
Pas si bien né d’ailleurs, Gène : dans une famille pauvre de la plaine du Pô, ayant migré en Provence avant la première guerre mondiale, le « babi » – comme les Marseillais appelaient les italiens (crapauds ! Rien que ça!) – s’était retrouvé fissa sur les champs de bataille. Il en était revenu amoché, avec une blessure qu’il montrait en silence, et qui creusait un long sillon irrégulier et hésitant, couleur bleu nuit, sur son avant bras désormais inutile.

Lors de nos brèves rencontres, je lui avais été présentée, les trois fois : il était alors bien vieux, avait perdu toutes ses dents, ce qui creusait de façon effrayante ses joues maigres, sur lesquelles on m’avait ordonné de déposer un baiser. J’ai vécu là un des premiers cauchemars-fantasmes de mon enfance : celui d’être aspirée, en traversant la peau (le Pô?) à l’intérieur de ses joues, dans ce que j’imaginais comme une caverne. Les trois fois, j’en ai mal dormi pendant quelques jours. J’y tombais inexorablement dès que je cédais au sommeil.

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Levi Van Veluw

Avant le baiser, il avait, les trois fois, mis deux doigts, brièvement, sur une casquette imaginaire, en bredouillant, en guise de présentation destinée à l’identifier, comme une carte de visite imprimée en lui, un « Verdun ! Chemin des Dames ! » dont la signification m’est restée opaque, jusqu’aux cours d’histoire du lycée. Quelles dames ? les siennes, sans doute. Sur leur chemin ? Je le voyais avec du brouillard, le même qui obscurcissait ma comprenette défaillante et ma méconnaissance de la grande histoire.

C’était la seule chose qu’il disait. Pour le reste, le regard dans le vide, dodelinant légèrement, il restait muet.

Quant à la Barbe de sa femme, je sais maintenant que c’est une sorte d’équivalent du « babi » (non, pas de Barbie !) : Barbe, pour barbare, étranger… Elle était corse, c’est dire. Mais pas spécialement poilue ! Tout ce que j’en sais maintenant, c’est qu’elle « cueillait » le linge.

Quant à Marie-Gracieuse (où est passé le « chapeau chinois » qui orne la Grâce et pas la Gracieuse, d’ailleurs?), j’ai pensé très tôt, à moi à qui on demandait souvent de l’être un peu plus que je ne l’étais, que, comme les Aimé, Désiré, Parfait… c’était un prénom qui devait être désagréablement contraignant. Imagine-t-on une mégère s’appeler de la sorte ? Ce genre de prénom oblige à un destin douloureusement conforme.

J’ai envie de partager avec vous ce qui m’a amenée à exhumer Marie-Gracieuse, et qui me donne à penser, à ma manière tournante et tourbillonnante, assez bordélique, je le reconnais aisément, et aux drôles d’histoire que se conte notre cerveau plus ou moins sans notre participation.

Et je me suis amusée à retracer ce qui, dans mon vécu depuis deux jours, m’a conduite à elle aujourd’hui (à elle dont je ne sais rien, ni quelle a été sa vie, ni même si elle est toujours de ce monde).

La vie dans les plis des rêves, conscients ou endormis

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photo trouvée sur Instagram

Avant ces deux jours, je me souviens avoir été intéressée fortement par Henri Michaux et son livre « le rideau des rêves » : il consacrait aux siens un moment chaque jour, et racontait, (sans jamais l’interpréter) en même temps que son rêve, ce qui, des événements de la veille, des rencontres, des lectures, avait créé des associations telles qu’elles finissaient par reconstituer un tout plus ou moins cohérent, et à créer une continuité dans sa vie. Même si les pièces du puzzle semblent toujours assez incomplètes, ne révélant que partiellement le fil que nous suivons.

Je vais m’inscrire dans le fil de cette construction-là.

Ou comment ce qu’on voit et entend nous « agit » en sourdine, donnant naissance à des résurgences inattendues.

1 Ça a commencé par la vue d’un panneau indiquant qu’un trottoir, devant lequel je passais en voiture, était interdit aux piétons. A quoi bon construire un trottoir pour l’interdire ? Qui est censé s’en servir ?

J’ai tourné cette question mollement dans ma tête, et elle m’a amenée au souvenir d’un autre trottoir, photographié auparavant, pour les piétons, celui-là, mais spécialement pour les « piétons provisoires » (avec un « s » à provisoire, les ouvriers de la voirie ne se promenant pas forcément avec le Bescherelle dans la poche).

Fernando Costa, sculpture

2 Réfléchissant à l’impermanence de tout ce qui est, il m’est revenu, dans une association assez vague, l’histoire des « îles temporaires », sur les « tresses des fleuves », et de l’expression « le chevelu naturel des fleuves », dont l’anthropomorphisme sauvage m’a toujours fait rêver, depuis la seule fois où je l’ai entendue.

3 En rentrant, n’ayant pas envie de me coller à la corvée qui m’attendait, j’ai procrastiné en me donnant une excuse : rechercher l’origine de ces îles vagabondes sur l’ordinateur.
Je suis tombée sur les deux opinions en présence, opposées (et dont aucune ne prédomine), expliquant comment un méandre se forme : celle des « compresseurs » et celles des « turbulents », que je préfère, avec leurs « allées de tourbillons »… Parce que les îles, comme les bras morts, ça vient des méandres, qui forment les fameuses tresses. Mais qu’on ne sait pas expliquer à 100% comment tout cela se crée.

4 j’ai compulsé des photos de tourbillons et de méandres (toujours pour les mêmes raisons qu’en 3), et en suis venue aux méandres du cerveau, et à leur relation avec l’écriture.
Méandre était un fleuve turc, puis un dieu grec dont le fils, Calamos, dont on ne sait pas s’il était gracieux ou calamiteux – a un nom qui signifie « roseau » et plus particulièrement « plume à écrire !).
Méandre, comme mon cerveau, était à la fois capricieux et divagant (là aussi, c’est un prénom qui « commande » un peu, comme on dit en provençal de quelque chose qui vous colle à la peau, comme un étrange destin).
Curieusement, les méandres, sur certains fleuves français, s’appellent des cingles.

Il n’en fallait pas plus pour que je dérive sur le fait d’avoir une araignée au plafond, avec sa toile cachée dans un quelconque pli de mon cerveau, qui me rend un peu fofolle, et sans plus de raison, parfois, que les souvenirs et les rêves.

Allée de tourbillon de karman : Majorque vue du ciel (photo Sciences et Avenir)

5 Notre-Dame s’enflamme (de la tête), et je pense à Marie, et à « pleine de Grâce », au coup de grâce, à rendre grâce…

6 Dans ma boîte aux lettres, je trouve une annonce publicitaire : un dépanneur vendeur de télévisions qui propose des « installations effectuées gracieusement »

7 Je me mets à délirer aussi sec – j’adore cette activité qui me fait jouer avec les sens des mots -, en me demandant s’il existe des cours de grâce pendant la formation à l’installation (et une mention spéciale dans le diplôme), si le fait qu’elle soit gracieuse signifie que l’artisan va intercaler un entrechat entre chaque geste technique, ou qu’il va sourire pendant toute l’opération. Ou autre, que je n’imagine même pas.

8 Je tombe sur un article d’une revue de femme expliquant que l’étape cruciale de chaque matin doit être de se maquiller, pour être gracieuse et pour être dans la Beauty sphere.

Et que malheureusement, la plupart des make up ne tiennent pas, et que, le soir, « on découvre avec tristesse que tout a terni ». L’explication en est que les femmes commettent un geste incompréhensible : « pourquoi continue-t-on à se toucher le visage ? Ne devrions-nous pas savoir que cela n’apporte rien de bon ? ». Heureusement, on peut réparer (gracieusement?) la chose en tamponnant la zone T avec un papier de soie.

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Maquillage (les 3 grâces) défilé Vanessa Seward

9 J’entends un policier interrogé sur sa pratique, expliquant que souvent, les interventions de maintenant ressemblent à la guerre, et que, pourtant, « il n’est pas un lapin bleu ». Cette expression étrange se superpose avec les blessures dont il parle. Et avec les champs de bataille, où la nature, et les petits lapins, finissent par réoccuper le terrain, même s’il est pollué.

10 Je repense à l’impermanence de tout, monument historique comme make up, îles, ou arbres des forêts primaires, sans compter les cheveux des tresses, fluviales ou non.

11 Je découvre l’existence du « jeu de grâces », ainsi nommé parce que les bras s’y développent avec grâce, et que c’était un « jeu innocent », et apprends que George Sand y jouait avec un certain Jacques.
Jacques était un des prénoms de mon grand-père. Et de son propre père. Ainsi que de son fils. Marie-Gracieuse ne jouait-elle qu’aux boules, je me le demande (comme je m’interroge sur ce que peut bien fabriquer cet homme, sur l’illustration).

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Jeu des grâces, 1894

Et le fil de l’araignée peut, après tout ceci, se déployer tranquillement, qui me fait déjeuner en rêvassant avec l’oncle Gène et sa charmante fille, pendant que Marie-Barbe, sans doute, dans la salle de bains, pose un papier de soie sur sa zone T. De façon préventive. L’image est un peu passée, mais elle est là, et son incongruité m’étonne doucement.

Sur mon bureau en T, j’empoigne alors mon calamos, et vous livre mes méandres, dans un papier, non de soi(e), mais bien de moi.

©Bleufushia

Onirocosmos ou la vie dans les plis des rêves, titre emprunté à un ouvrage de Romain Verger, dans lequel il explore le rapport de Michaux au rêve.


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Grosse fatigue

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Jacques Henry Lartigue

Se réveiller épuisée, molle, irrésolue, fragile, en miettes, un jour de plus, avec la certitude qu’elle n’en finira jamais d’hiberner, plus jamais.

S’entendre se dire à elle-même, à haute voix : « ma fille, par les temps qui courent, je dois te dire que tu manques singulièrement de ressort »

S’inquiéter d’une possible schizophrénie doublée d’une sénilité galopante, malgré l’emploi du mot « singulièrement », qui, sans qu’elle sache pourquoi, la rassure un peu sur son état de délabrement.

Se visualiser une seconde dans une BD mélodramatique, avec des temps qui courent dans tous les sens de façon totalement désordonnée, avec une BO épique (mais en sachant qu’il n’y a pas de BO dans les BD), et soi-même en Zébulon ramollo, langue pendante, appuyée contre un arbre quelconque, sur fond de paysage dévasté.

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Se dire qu’elle est fatiguée, parce que, sinon, dans une visualisation, l’arbre ne serait sans doute pas quelconque. Les arbres, ce n’est pas n’importe qui, elle y porte attention.

Passer du coq à l’âne et se rechanter, ravie, et complètement allumée, pendant deux minutes (et singulièrement ragaillardie par le souvenir, et par sa précision, même si ça ne dure pas, la ragaillarderie)

« Tournicoti !

en avant la mélodie

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en avant la chanson »

Esquisser trois pas de danse maladroite, se dire qu’elle est tout à fait con, mais qu’elle s’en balance, et continuer :

« Avec moi, on joue, on chante, on rit hi hi

ah, je suis en forme, je suis en forme !

Venez zavec moi au pays merveilleux

chanter zavec moi, et vous serez heureux »

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Se dire que, au temps de son enfance, la vie semblait encore gentillette, avec Zébulon et le père Pivoine, et que tout cela est bien loin, une image délavée, du temps où on gagnait des bons points à l’école si on était sage.

Se rappeler qu’elle était bien sage, mais que les bons points, ça lui semblait quand même infantile (même quand elle était minuscule).

Se dire qu’elle se souvient de la chanson de Zébulon, mais pas d’autres trucs de meilleure qualité, comme les poèmes de Totor (ce surnom idiot lui fait esquisser un sourire – et elle pense au « gruyère en fleurs »), dont elle a appris des tonnes de vers à l’époque, de poèmes qu’elle peut souvent commencer avec ardeur, mais qu’elle interrompt au bout de quelques mots seulement. Ô combien de marins, combien de ‘pitaines, Qui sont partis la la, la la la la la la…, Oceano nox, qui serait maintenant une marque de sardines en voie d’extinction pour bobos cultivés, dans un monde lugubre plongé dans la nuit du capitalisme.

Se demander si tout le monde est comme elle, avec n’importe quoi qui lui passe par la tête tout le temps, n’importe quelle association d’idées, se défiant des époques, de la logique, bribes de chansons, de souvenirs, fatras informe, gloubi boulga de riens du tout entre lesquels son esprit sautille au hasard Balthazar. Se posant des questions à la noix qui ne débouchent sur que dalle, et ne riment pas à grand chose. Qu’elle se pose juste pour explorer l’illogisme souverain du monde des mots, et du monde en général.

Se souvenir, justement, qu’elle a lu un truc sur une maladie bizarre, les sauteurs du Maine, qui n’affectait que les français bûcherons, qui se mettaient à sauter et sursauter pour un rien. Croire se rappeler que c’était une histoire de stress.

Se demander pourquoi, elle, le stress la prive de ressort. Singulièrement.

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Si elle devait se figurer (et justement, elle essaye) l’emplacement du ressort dans le corps, se demander où elle le situerait, et s’il n’y en a qu’un, ou plusieurs.

Se dire qu’il est probablement de son ressort, justement, d’avoir du ressort.

Se demander un moment, si un ressort peut exiger de lui-même d’avoir du ressort, ou s’il s’agit de deux ressorts différents. L’un commandant l’autre, en quelque sorte.

Si son manque de ressort vient du fait qu’elle dort depuis peu sur un sommier à ressorts. Dont elle soupçonne, dans une crise de parano subite, qu’il aurait pu attirer tout le dynamisme légendaire du ressort à lui, en l’en privant définitivement, elle. Genre vases communicants fatals.

Penser aux couteaux à ressort, aux ressorts à boudin (mais aussi, certainement, à l’existence des couteaux à boudins, mais pas des ressorts à couteaux).

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Et, dans la foulée, à chapeau d’paille et paillasson, somnambule et tutti quanti.

Essayer de se souvenir, sans succès, d’une expression qui a un rapport avec le manque de ressort et qui fait intervenir un paillasson. Flasque comme un paillasson ? Non… L’énergie d’un paillasson ?
Bon.
Penser à Gaston Lagaffe.

Se demander comment on dit ressort en anglais. Découvrir qu’un ressort est cassé se dit « spring is broken ».

Se rappeler qu’elle est quasiment bilingue, mais qu’elle ne sait pas comment on dit ressort en allemand. S’en foutre un peu. Beaucoup même.*

Se demander avec angoisse ce que le printemps vient faire dans l’histoire, si le changement climatique y est pour quelque chose, et si le printemps est définitivement «total kaputt» ? Et dans ce cas-là, quelles sont les relations entre les saisons et le boudin ? S’il y en a.

Si le printemps est pété parce que la planète part en eau de boudin.

Ne plus se souvenir qui chantait « tiens, voilà du boudin », ni dans quelle circonstance.

S’intéresser subitement à l’état du monde et allumer la radio.

Y entendre une universitaire déclarer, elle ne sait à propos de quoi, mais elle le note : « il faut ouvrir tous les tuyaux d’orgue, il faut casser tous les couloirs de nage »

Se dire que, quand même, elle y va fort ! Les couloirs de nage ! mais pourquoi tant de haine ?

Qu’il y a des gens encore plus bizarres qu’elle, finalement.

L’écouter rajouter « je le dis en sourdine, il n’y a plus d’escalier »

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Nous v’là bien, sans escalier !

En ressentir comme une angoisse. A cause de la sourdine. Elle l’aurait claironné, ça aurait été moins pire.

Se souvenir qu’on ne dit pas plus pire, et ne plus savoir si moins pire, c’est pire que dire « plus pire », ou mieux.

Trouver qu’avec les ressorts cassés et le printemps foutu, ça commence à faire beaucoup.

Eteindre la radio vite fait bien fait.

Se surprendre à la regarder en coin, la radio. On ne sait jamais, s’il fallait la contenir d’un coup, l’empêcher de déraper. Lui arracher la prise pour lui couper tout ressort.

A ce stade-là, en revenir aux valeurs sûres. Se plonger dans ce qu’un article lu le matin appelle le « wording ». Les mots, quoi…

Se dire qu’il faudrait aussi qu’elle lise le livre de celle qui s’est intéressée à la « généalogie » de l’expression « il faut s’adapter ». Que ça la calmerait. parce que la dame avait l’air, comme elle, de trouver qu’ils commencent à nous les gonfler dru, les alibofis !
Revenir dans sa zone de confort : les livres, les définitions, l’étymologie, tout ça.

Sortir le dictionnaire Littré. L’ouvrir à la page contenant l’entrée « Ressort » :

1.« se dit du mécanisme qui meut les êtres vivants, un empire, le monde etc. »

2.« propriété naturelle qu’ont certains corps de se remettre en l’état d’où on les a tirés par quelque effort ».

Ex.

« Son âme avait encore tout son ressort » (Rousseau)

« Que verrons-nous dans notre mort,

Qu’une vapeur qui s’exhale

Que des esprits qui s’épuisent,

Que des ressorts qui se démontent et se déconcertent ? » (Bossuet)

Se dire que tout ceci est bien étrange. Qu’elle ne savait point avoir une âme possiblement à ressort.

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« mon âme est un paysage choisi »…

Se demander si la deuxième définition s’applique au corps qui perd son élasticité quand on arrête la gym, ou si cette idée idiote qui ridiculise Littré procède seulement de son esprit facétieux et mal placé.

S’interroger sur les mécanismes qui « se démontent, et se déconcertent » après nous avoir mus ? Et toucher du doigt (qu’elle retire aussitôt) un abîme de réflexion philosophique : ne serions-nous que des machines ? (ressorts, mécanismes, et tout le tintouin).

Trouver tout cela bien mystérieux.

Penser à Béranger :

« On est bien peu de choses, madame

Donnez-moi un kilo de bananes

bien mûres ! »

Se recoucher, fatiguée et sans ressort, tout au fond de son accueillant plumard.

Se dire que, demain, elle essaiera d’aller manifester sa préoccupation pour le climat.

Si les petits cochons (assistés par les ressorts à boudin…ou pas) ne l’ont pas mangée d’ici là.

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Des fois que le printemps, Ginette, serait pas totalement foutu !

Et en espérant qu’il n’y ait pas, comme elle l’a lu à propos d’une autre manif, trop « d’arrestassions ». Elle n’a pas envie de terminer au « violon, avec mal vers l’aine »**.

©Bleufushia


* En fait, en le sachant, même après coup, grâce à son ami Luc, germaniste distingué (merci, m’sieur !), ne pas s’en ficher du tout, et trouver extraordinaire qu’au singulier, le mot Feder (ressort) désigne aussi la plume (celle de l’oiseau comme celle qui aurait pu me servir à écrire cet article, si je n’étais pas d’un modernisme confondant !), et qu’au pluriel, les Federn, désignent les plumes dont on ne peut s’extraire, dans le plumard de la même couleur !

** Bobby Lapointe


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Dans quel état j’erre ? (histoire d’une possible conspiration)

La niña (Graciela Vives) – collage

Allez savoir l’image que les gens se font de vous.

C’est une question que je me suis peu posée jusqu’ici, pour tout vous dire.
Il en est autrement aujourd’hui, et j’ai grand besoin de votre aide. Je barbote en pleine crise existentielle aigüe.

La Princesse de Ségur comme marraine

Bien sûr, quand j’étais gamine, j’ai tenté, comme tout un chacun, de me conformer aux attentes de mes géniteurs, et de mes professeurs. J’ai essayé avec acharnement d’être la petite fille idéale, conforme, sage comme une image (même si, intérieurement, j’étais, comme la petite fille de ce livre d’Alain Serres, plutôt « sage comme un orage »),  qu’on me demandait d’être.

« Tout le monde (était) rassuré de me voir sourire sans faire de bruit. Personne ne (savait)  que dans l’ombre de mes yeux, la nuit, pouss(ait) une forêt d’arbres et de loups … »

Dinette des années 50

On me voulait comme ça, et, je vous jure, j’ai fait de mon mieux, jusqu’à déclarer forfait.
J’ai attendu longtemps : le déclencheur de ma débâcle a été cet anniversaire où ma mozer m’a déclaré tout de go que, maintenant, j’étais grande et que je pourrais quand même essayer de ressembler, ENFIN, un peu à quelque chose.

J’ai demandé des explications, et le quelque chose était quelqu’un ET son costume : Elisabeth Guigou ET son tailleur BCBG !
Evidemment, les nombreux lecteurs jeunes qui dévorent mes articles de blog ne peuvent pas connaître cette référence, mais quand on me connait et qu’on voit ce que ma mère désirait que je devienne, on ne peut que rire (ou pleurer).

A ce moment-là, précis, je lisais Oscar Wilde, et son «On devrait être toujours légèrement improbable » m’a semblé être le coup de pouce philosophique que j’attendais pour être moi-même. 

J’ai alors travaillé à peaufiner une personnalité bien à moi, dans la rebellitude (pour faire référence à une autre femme politique de la même couleur et de la même manchabalai-guindation – si j’ose ce néologisme – que la Guiguounette en question) vis-à-vis des modèles imposés.
Depuis des années, finalement, le résultat, dans ma tête, c’est plutôt ça :

Yusuru Masuda

(tiens, ma métamorphose intime me fait penser au texte de la réforme de 2015 sur les langues vivantes : « aller de soi et de l’ici vers l’autre et l’ailleurs » : je cause estranger même quand je suis moi et que je ne dis rien ! c’est tout moi, ça ! et je ne sais pas ce que vous en pensez, mais c’est beau comme un texte de loi)

… ou ça :

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Yago Partal

ou encore plutôt ça…

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Yago Partal (et son excellente collection d’animaux habillés)

Mais… pa-ta-tras !

Quelle n’a pas été ma désillusion quand  j’ai découvert que mon petit-fils adoré, la chair de ma chair, oui, lui-même, la prunelle de mes yeux de biche… me voit comme ça. Un truc aussi violent sur ma tête qu’une pluie de poissons ou de grenouilles !

En pleine phase de découvertes des rimes, et à la suite de la lecture de l’histoire d’un géant nommé Barbanouille, il a inventé à mon intention  la dénomination :

Mamilinouille tête de grenouille.

Et il s’y tient, le bougre. Petit impertinent !
Ça le fait même se gondoler grave.
J’étais horriblement vexée, mais j’ai souri sans rien dire.
Et comme qui ne dit mot consent… tout tourne depuis autour de l’animal : allusions, blagues, cadeaux, dessins, choix des couleurs (du vert, du vert, encore du vert, nénuphar bien sûr).
Tout me renvoie désormais à une grenouillitude constitutionnelle qui semble admise par tout mon entourage comme installée de toute éternité.

 Voire même présente au cœur même de mes gênes.
Ils en appellent aux photos de famille pour prouver que bla bla bla…

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Portrait de famille (©Bleufushia)

Je soupçonne fortement l’entourage en question d’une collusion suspecte, et même d’une participation active à l’origine des rumeurs me concernant.
L’enfant, rusé, prend prétexte de ce qu’il pense que d’autres que lui sont sur le point d’énoncer la phrase fatale, pour les dénoncer à haute voix.
Il empoigne un téléphone à cadran qui l’amuse beaucoup (oui, j’en suis encore là – je sais, c’est un instrument de dinosaure : lui-même ne comprend pas pourquoi il y a un fil en queue de cochon sur cet engin-là).
Il fait semblant d’appeler Macron pour cafter.
– Allo, Macron, y a un tel (que je m’abstiens de nommer ici) qui ne fait rien qu’à dire « Mamilinouille tête de grenouille ». Fais venir la police !

Macron est sourd comme un pot, dans son esprit, ou alors, plus sûrement, le téléphone est pourri, et il demande toujours confirmation deux ou trois fois de ce qui a été dit :

– Oui, c’est ça, il a bien dit Mamilinouille tête de grenouille  !
J’ai droit à toutes les variantes possibles (et à cet âge-là, ça a de l’imagination !)

Si je fais mine de m’offusquer, je trouve face à moi un front impressionnant et uni convenant « à la rigueur » d’un lointain souvenir de mon humaine condition dans les traits de mon visage, et ce, avec un petit sourire entendu qui me fait mal. Vous savez, celui-là même qu’on utilise quand on a affaire à quelqu’un qui ne sait plus très bien de quoi il cause (genre une grand-mère, quoi) et que ça serait peine perdue que d’argumenter.

L’âge de pierre

Parallèlement à ça, il y a beaucoup de blagues dans la famille concernant ma naissance au néolithique, et mon appartenance définitive à la catégorie préhistorique.
Qui a dit qu’il faut toujours un bouc émissaire dans un groupe ? ou une grenouille noire ? euh, pardon, un mouton !
Ça va finir par me rendre dingue !

Par exemple, ON laisse traîner sur ma table de chevet un article sur l’histoire de cet amphibien déclaré officiellement éteint et dont on a retrouvé, plus tard, la trace dans des grenouilles vivantes, mais considérées comme des fossiles vivants : l’analyse génétique les rattache à des animaux disparus il y a environ un million d’années.
Ou encore, je trouve sur un éphéméride qui m’a été offert pour Noël  – une pensée par jour – la déclaration de Jim Morrison :

« Si jeudi, je décide d’être une grenouille, ça ne regarde que moi »

On ne me la fait pas, j’ai bien vu qu’un papier grossièrement collé recouvrait la citation première, et j’ai reconnu l’écriture.

Je n’ai pas fait de commentaire, mais l’homme, faisant mine de découvrir cette phrase (au moment fatidique de la météo à la radio !), a rajouté perfidement :

– Au fait, tu savais qu’il se prenait pour le Roi Lézard et qu’on a donné son nom à une espèce de lézard préhistorique géant ? Ou une grenouille, je ne sais plus.

L’enfant en profite, une musique ayant succédé au bulletin météo, pour s’informer sur la précision du langage, me demandant si des fausses notes, en musique, c’est bien des « coacs » et si  ça s’écrit bien sans « u »? (au passage, je vous rappelle que la musique était ma profession).

Pendant ce temps-là, l’homme consulte d’un air faussement distrait le calendrier pataphysique et se rappelle tout à coup que mon père pourrait être né – il n’en est pas « certain » et me demande confirmation, façon en douce d’attirer mon attention sur le calendrier en question – le 30 octobre.
Je regarde, le mois d’octobre est le mois du Ha Ha.
ET le 25 Ha Ha (équivalent du 30 octobre dans notre calendrier) est la St Jean-Pierre Brisset*.

Mois d’octobre du calendrier pataphysique (A. Jarry)

Ça ne vous dit rien ?

Moi, si !

C’est ce foldingue qui a prétendu que l’homme descend de la grenouille, et qui a passé sa vie à accumuler les preuves « scientifiques » étayant sa thèse. Entre autres, des délires sur l’origine de notre langue (à nous, français !) qui dériverait en totalité des sons des grenouilles.
Et si c’est notre glorieux peuple qui a été choisi par la grenouille comme descendant direct, vous voyez bien ce qu’on peut en conclure me concernant !

Je cite :

« La parole a pris son origine chez le bi-archiancêtre, la grenouille, il y a plus d’un million et moins de dix millions d’années. Les grenouilles de nos marais parlent le français, il suffit de les écouter et de connaître l’analyse de la parole pour les comprendre. »  (Jean Pierre Brisset)

« En attendant, la grenouille, comme l’homme, peut fumer la cigarette : le singe ne sait pas fumer. »
Ecco ! 

Cependant, au fur et à mesure que cette farce dure, je dois vous avouer que je suis de plus en plus perplexe.
Je viens – circonstance aggravante – de finir un très bon roman de Emmanuel Carrère, La moustache, qui raconte l’histoire d’un homme persuadé qu’il a une moustache alors que tout le monde prétend qu’il n’en a pas. Tout glisse dans sa vie, toute certitude s’effrite, et chez le lecteur, il en est de même.
J’ai reposé le livre, je me suis mise à fumer sur mon nénuphar, et là, je caresse mon menton – je fais cela quand je pense -, le trouve un peu gluant, et je me prends direct à douter de moi-même.

OK, je vous laisse, je pars à mon cours de danse !

Vous en pensez quoi, vous ?
Help, dites-moi la vérité ! Dites-moi que j’hallucine.
Je vous en prie…

©Bleufushia
(écrit à la St Bordure, capitaine – le 8 du mois du Décervelage)

* Jean-Pierre Brisset (1837-1919) appartient à une lignée de poètes illuminés, théoriciens créateurs et farfelus qui ne se déprennent jamais de leur sérieux. En 1900, il entend révéler les origines de l’espèce humaine et du langage dans un nouvel Évangile qu’il fait tirer à son compte à mille exemplaires et distribue gratuitement : La Grande Nouvelle. Il y dévoile la Grande Loi cachée dans la parole et, par le jeu de l’homophonie, forge une conception de l’évolution humaine surprenante : l’homme descend de la grenouille. Son entreprise ne manqua pas d’être saluée par les surréalistes et par Jules Romains, Max Jacob et Stefan Zweig qui décernent à ce « fou littéraire » le titre de Prince des penseurs.
Si cette histoire vous branche, un délicieux récit vous attend à l’adresse :
http://observatoirenationaldukitsch.over-blog.com/article-14606733.html


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Y a pas que les cacahuètes qui sont rien

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YZ (street artiste)

« On est bien peu de choses, madame / Donnez-moi zun kilo d’bananes / Bien mûres« 

(François Béranger)

Vous souvenez-vous de mes récentes aventures avec ma voiture « bleu virtuel »(1) ?

Il m’est resté de cette histoire une fragilité, comme une fêlure, amplifiée par l’épisode de la panne non moins virtuelle. Ça m’en a fichu un coup, pour tout dire.
Et cette semaine, je découvre, grâce à l’aimable « perfidie » moqueuse d’une voisine, que nous habitons une « voie sans nom » : c’est ce qui apparaît sur le plan de mon immeuble – alors même que je crois avoir une adresse, je n’en ai aucune. La réalité continue à ne pas être là où je l’attends.

voie sans nom

je vis sur le « n » de « sans »

Et sur le coup de cette nouvelle, j’allume la radio, et j’apprends – en direct par les ondes – que de surcroît, je ne suis rien. Je compte pour du beurre (de cacahuète, ou pas, on n’est pas chez Trump, quand même)
Déstabilisée, je change de chaîne, et entends une journaliste rigolarde dire à l’invité (dont j’ignore qui il est, parce que j’ai éteint aussi sec, n’en pouvant mais), qu’il ressemble à s’y méprendre à Sammy le Scoubidou. Sammy le Scoubidou !!

J’aurais peut-être préféré le ridicule à l’insignifiance. Ou pas, va savoir.

Ou la virtualité totale à la chosification (au moins, dans le virtuel, on peut s’incarner sous forme « d’objet intelligent »).

Mais quand même : rien ? que dalle ? Nothing at all ?

Rien ou moins que rien ? (je me permets de demander, parce que rien, c’est plus que moins que rien, quand même, et ça rassure un tout petit chouïa)

Non, rien, faut t’y faire : PEANUTS ! Pire que des nèfles !
Une réincarnation de La Môme Néant («pourquoi pense à rin, A’xiste pas »(2) !

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Non contente, comme beaucoup de mes semblables, d’avoir travaillé toute ma vie pour des clopinettes, je découvre sur le tard que clopinette je suis née, clopinette je demeurerai jusqu’à ce que je me transforme en un tas de cacahuètes.

D’ailleurs, dans la phrase jetée à tout vent devant les micros en folie – sous forme de « petit précepte nauséabond comme un pet de l’âme »(3) -, ceci suffit à expliquer cela. C’est à cause de ma nature profonde de clopinette que mon destin est ce qu’il est.

Ecco e voilà !

J’en suis toute éberluette. Même si je ne suis pas seule, c’est un peu dur à avaler.
Tiens, je vais me faire un statut face de bouc

JE SUIS CRO

UNE CROPINETTE

(ça se fait sur deux lignes, et cropinette est une variante de clopinette).
Je serai au moins dans le moove de tous ceux qui, à défaut d’être quelque chose, sont, depuis un moment, ceci ou cela et le clament en blanc sur fond noir.  Je ne l’ai jamais fait, mais là, je le sens bien.

[Euh, pardon, j’ai tardé à revenir, je m’étais absentée – quoi, vous n’aviez pas remarqué mon absence ? (la notion d’absence de rien frise la haute philosophie, non ?)
En fait, j’ai essayé de me faire un panneau, pour l’afficher séance tenante sur mon mur, et j’ai lamentablement échoué. En plus, j’avoue que je suis une quiche en zinformatic, un mégalo-rien en somme. Y a un féminin à « mégalo-rien » ?]

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JR (street artist)

Après, vous savez comment les choses se passent, vous focalisez sur un truc, et vous ne tombez que sur d’autres machins du même tonneau. Ça devient quasi obsessionnel au bout d’un moment, tout tourne autour du sujet du rien, ou du pas grand-chose, ou du qui ne mérite pas que… Enfin, dans votre tête de rien, ça s’agglomère, ça fait sens.
Mais vous n’excluez pas l’idée que, possiblement,
« vous êtes victime d’un complot d’indices concordants qui, en fait, ne concordent pas. »(4)

Je vous raconte, en vrac, juste quelques uns (vous allez voir que mes «en  vrac » sont variés, je butine, je butine)

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-cet homme aperçu sur la plage, avec un code-barres tatoué sur le mollet. Le stade de l’objet manufacturé, mais encore à vendre (un peu plus que rien, donc)

-un personnage dans un roman demande à son père qui est Stefan Zweig obtient la réponse : « un type qui s’est suicidé au Brésil »

– un livre de Jodorowsky, Le doigt et la lune (histoires zen) que je feuillette et où je lis la suivante :

« Le moine marche sur le pont. La rivière coule sous le pont.
Le moine ne marche pas sur le pont. La rivière ne coule pas sous le pont. »

C’est un « koan » – ces textes japonais prétextes à méditation. Est-ce que le moine est tellement insignifiant, patte de mouche sur la terre que, même s’il marche, son être ne parvient pas à impacter le pont, au point qu’on peut penser qu’il n’y est pas ?

(en fait, Jodo commente que notre cerveau introduit des liens pour faire sens. En réalité, « tout bêtement », les deux premières phrases n’ont rien à voir avec les deux dernières. De même que, peut-être, la réussite n’a pas grand chose à voir avec le fait d’exister ?)

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-dans les japonaiseries jusqu’au cou, je me délecte avec ma lecture des excellentes Notes de chevet de Sei Shonagon. Dans ses listes, je tombe sur ce qui suit, qui donne un autre éclairage à la vie, tout d’un coup :

Choses qui font honte : ce qu’il y a dans le cœur de l’homme

Choses qui ne sont bonnes à rien : une personne qui a le cœur mauvais (toute ressemblance avec…)

Choses qui n’offrent rien d’extraordinaire au regard et qui prennent une importance exagérée quand on écrit leur nom en caractères chinois : le vice chef des services qui gouvernent le palais de l’Impératrice

– je consulte un article sur Saint Georges – pas celui du dragon, l’autre ! – et découvre à côté de la date de sa fête, le 23 avril, la mention « mémoire facultative ». Même St Georges, peuchère, pourtant, il en avait fait un max pour qu’on fasse attention à lui ! Mais même se souvenir de lui est facultatif ! imaginez…

En même temps, intriguée d’un coup devant le mot « facultatif », je découvre avec étonnement que ce mot qui veut le plus souvent dire qu’on peut se passer de quelque chose, signifie à l’origine, « qui donne un pouvoir ». Bizarre, vous avez dit bizarre ?

-sinon, je suis sortie me balader, et j’ai vu Rien. Je veux dire Pélagie(5). Fini le songe d’une nuit d’hiver, bienvenue dans la réalité crue d’une soirée d’été.
Après deux échecs pour devenir prof, elle lâche l’affaire, et fait la manche sur le trottoir avec sa guitare. Sans bras zéro, parce que la canicule sévit. Bien que, quelque part, cela m’ait soulagé (autant pour elle que pour les élèves), cela m’a emplie d’une grande peine.
J’ai levé la tête vers le ciel étoilé, le silence des espaces infinis, lui, ne me fout pas les jetons, sachez-le, moins que le monde tel qu’il est, en tout cas, et je regarder voler des coquecigrues.

J’ai toujours eu un faible pour les coquecigrues, elles me soignent de la réalité.

index

coquecigrue

J’ai pensé au microbe Micron, l’insignifiant qui est dans l’illusion qu’il dirige le monde. Et dans ma tête, en silence, j’ai formulé :
« Fais gaffe avec moi, parce que je suis gentille »(6)

©Bleufushia

1 Pour ceux qui auraient échappé à cela, vous pouvez vous rattraper en lisant ceci :

https://bleufushia.wordpress.com/2016/11/03/palsambleu/

et/ou/ou pas/ cela (la panne)

https://bleufushia.wordpress.com/2017/04/03/sous-les-sunlights-casses-liquides/

2 Jean Tardieu

3 Pennac, dans Journal d’un corps

4 Nina Yargekov, dans Double nationalité, dans lequel l’héroïne se demande à grand renfort d’enquête d’elle-même sur elle-même, qui elle peut bien être.
5 l’histoire de Pélagie :

https://bleufushia.wordpress.com/2015/01/23/songe-dune-nuit-dhiver-20/

6 tiré de Chaos calme, de Sandro Veronesi


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Et toi, fille verte, mon spleen

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©Bleufushia

(toutes les photos de cet article ont été prises lors d’une récente balade à la Ciotat, une ville qui  semble encore figée dans le passé, une ville « avec un passé et sans avenir », comme dit Marcus Malte à propos de l’autre ville de chantier naval du sud, à une encablure de là. Elles n’ont apparemment aucun rapport avec le film, sauf que cette promenade est de la même couleur que mon actuelle bouffée de nostalgie)

Je grand-mérise souvent avec un petit garçon qui est en pleine acquisition de langage, et de jeu avec les mots. C’est une période délicieuse, pleine de confusions drôles (au sortir d’un long bain, il me disait hier que ses doigts étaient frisés), de découvertes, de réutilisations extrêmement poétiques d’éléments glanés par ci par là, et de créations qui entrent dans notre langue commune, à lui et à moi,dont il sait qu’elles ne sont pas universelles et qu’il utilise uniquement avec nous.
A observer combien ça le construit et le façonne, comment les mots qu’on apprend et que l’on conserve, que l’on choit ont un rapport avec notre intime, mais sont aussi un bagage partagé, j’ai eu envie (toujours dans le mouvement nostalgique qui ne m’a pas quitté depuis hier) de jeter sur le papier des éléments épars de mon histoire avec les mots. Peut-être ces choses-là vous parlent-elles. Sans doute en a-t-on en commun, je n’ai pas l’illusion (pas totalement) que tout cela n’appartient qu’à moi.

Une grande partie de mon rapport aux mots est passée par mon père – directement, ou par des lectures proposées par lui.
Pour ma mère, le français n’étant pas sa langue, c’était plus difficile : elle était disqualifiée, en quelque sorte. J’ai cependant tété de l’allemand en même temps que du français, ou plutôt de l’autrichien : j’ai encore en mémoire la litanie qui accompagnait son tricot, avec les mailles qu’elle comptait dans son patois, dans lequel fünfzig devenait fouchtsk

Mais l’expert, c’était lui, prof de français, corrigeant sans cesse mes moindres erreurs, me conseillant, expliquant, décortiquant, soulignant les nuances. Une certaine rigidité, chez lui, de la définition du bon français : pas question de s’encanailler avec de l’argot, des gros mots, des tournures approximatives (ah, la différence entre soi-disant et prétendu…), des prononciations inexactes…
Un souvenir d’une claque reçue, enfant, alors que j’avais dit « putain » : ma décision d’alors de passer le reste de ma vie à jurer ! Merdieu !
Un autre : son insistance à ce que je prononce jongle pour jungle, et ma sensation d’un ridicule absolu : personne ne prononçait ce mot comme lui, et j’étais persuadée que j’aurais été instantanément couverte de pipi noir (tiens, une expression tout droit sortie de l’enfance) si je m’étais livrée à la même bizarrerie.

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©Bleufushia

Même chose avec la règle du présent après après que (oui, je sais!)
Maintenant, certaines erreurs que je commets, adulte, en toute connaissance de cause, me créent un plaisir interne certain.
Toute petite, alors que j’avais appris à reconnaître des objets de base, des animaux etc., mon père jouait à commenter mon imagier avec moi, et à nommer faussement les choses – mon amusement extrême à cela : appeler chaise une vache, ou oiseau une bicyclette est un jeu qui continue à me ravir. Envie de transmettre ça à mon petit fils. Pas envie qu’il soit sérieux à 17 ans.

Certains mots m’ont toujours accompagnée, tout au long de mon existence.
Et une ébauche de biographème mou et incomplet (que je complèterai – ou pas !), une !

* des fragments de poèmes, à l’école primaire ou au collège, qui ont passé, incomplets, la barrière de l’oubli – et reviennent, en associations inévitables, dans certaines situations :

le bonheur est dans le pré, cours-y vite, cours-y vite – assez fleur bleue – revient souvent
comme un vol de gerfauts hors du charnier natal – assez gore, jamais pigé cette image – surgit de façon inopinée, imprévisible
le vent se lève, il faut tenter de vivre
Mais aussi en allemand : verlassen, verlassen, verlassen bin ich ! Et même en styrien : I bin a steirabur und hab a ker Natur (le « ur » se prononçant « ouar »)

*les trucs compris de travers et qui restent :
Hugo et son gruyère en fleur
nous nous vîmes trois mille en arrivant Topor

*toute petite, le petit prince en boucle, et l’idée qu’il faut apprivoiser et crédélien (en un seul mot mystérieux, verbe défectif qui reste ainsi)

*ma mère racontant son apprentissage de Français, et sa croyance en l’existence de Séféro, ce soldat (sorti de l’anonymat dans la Marseillaise, œuf corse)

*une façon de dire corse, justement, comme cette grand tante qui parlait de cueillir le linge, infiniment plus poétique que de le ramasser bêtement

ou provençale : tronche d’api, fa du ben à Bertrand…

*les mots qui ont une forte charge de beauté, on ne sait pourquoi : je ne résiste pas à une phrase avec le mot cargo, goémon, moucharabieh, fugace, ou d’autres encore…

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©Bleufushia

*beaucoup de choses passant par la chanson, écoutée et réécoutée, plus que par le livre, dévoré, et remplacé par un autre (à l’adolescence, un livre par jour, en gros… après, l’envie de tout lire d’un auteur)

*plus tard, en boucle, Ferré et les fulgurances de sa poésie souvent obscure… nous sommes des chiens – les gens, il conviendrait de ne les connaître qu’à certaines heures pâles de la nuitla vie est là avec ses poumons de flanelleest-ce ainsi que les hommes vivent et leurs baisers au loin les suiventtout est affaire de décorleur vie de tisanedans le quartier d’Hohenzollern, entre la Sarre et les luzernes
ma dégustation de Ferré à haute dose, d’autant qu’il est jugé sulfureux par mes parents… et pourtant ils exiiistent, les anarchiiistes !
l’étonnement quand les gens n’ont pas les mêmes références

*mon questionnement : pourquoi garder certaines phrases et pas d’autres en mémoire ?
par exemple : et les shadocks pompaient, pompaient…
eins, zwei, drei, Pickepickepockepei
Hope hope Reiter, wenn er fällt, so schreit er

de quoi est faite notre mémoire ?
la marée, je l’ai dans le coeur qui me remonte comme un signe

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©Bleufushia

(cette photo me fait, modestement natürlich, penser à l’ambiance des tableaux de Hopper)

*envie d’écrire un texte uniquement avec des phrases empruntées qui font partie de moi

*des univers littéraires avec leur langage spécifique, qui sont là comme référence… font partie systématiquement, sinon de mon langage, du moins de ma pensée au moment où je parle d’un des sujets abordés dans le roman, le grand scieur de long pour Bach, les 32 petits osselets pour les dents, le trapèze volant pour s’envoyer en l’air, et la bonne longueur viandeuse, pour ne citer que les principaux.*

*les permanents rappels de mon père pour que je m’intéresse à l’étymologie des mots, ce que je n’ai pas fait pendant longtemps, et qui, maintenant, me passionne.

*la découverte du journal de Jules Renard, et du jeu avec les mots et les expressions.
La lune est pleine, qui l’a mise dans cet état-là ? précédant de peu la découverte du surréalisme, mais surtout du dadaïsme et du lettrisme – et l’intérêt pour le jeu sur les mots, sur leurs sonorités, sur leurs double-sens…
Jeu sur le nonsense, l’absurde, des exemples à foison dans ce journal et des fragments qui surnagent, va-t-en savoir pourquoi – Victor Hugo est né au numéro 86 de la rue de la République, moi, plus modestement au 3.

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©Bleufushia

*ma détestation de cette même propension au jeu de mot « renardien » quand c’est mon père – grand admirateur de Jules Renard – qui l’appliquait avec moi… Devant un achat de bikini, par exemple, dont je lui demandais comment il le trouvait, il m’avait répondu en le cherchant bien
Maintenant, une même propension à avoir du mal à reculer devant un bon mot

*la délectation devant la polysémie des mots, et les détournements

Enfin… pas n’importe quel détournement, en fait, juste ceux qui sont jouissivement ludiques et décalés !
Pas le genre « cagnottez vos euros » (pub vue hier)…

ma colère contre ceux – politiques, essentiellement – qui nous dépossèdent des mots en accaparant leur sens pour leur faire dire le contraire de leur sens premier : liberté, par exemple (je n’en dresse pas une liste plus longue, ça me rend grave vénère).
Rendez-moi mes mots, putain !

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©Bleufushia

©Bleufushia

* Albert Cohen : Belle du seigneur


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Séquence vintage

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Hier, je suis allée voir le film « Demain » (oui oui !), qui propose des alternatives au capitalisme tentées dans quelques endroits du monde : des gens essaient d’arrêter la fuite en avant que les gouvernants appellent progrès, en cherchant d’autres modes de vie, de rapports humains, de façon de vivre avec la nature, d’éduquer les enfants, de faire de la politique, de supporter la cité.
Certaines de ces façons sont nouvelles, d’autres se rattachent à des modes de vie qui peuvent rappeler des choses que des vieux croûtons comme moi ont vécues dans leur jeunesse pas si folle…
Allez savoir pourquoi, ce film m’a projetée dans deux directions : l’envie de tenter, moi aussi, une alternative (projet à établir, à mûrir), et, dans un genre différent, un petit voyage dans le temps, retour sur l’enfance par bribes décousues – des souvenirs vintage d’une époque où j’ignorais ce mot.
Peut-être que cette deuxième voie a un lien avec le cinéma où je suis allée voir ce film, un cinéma qui est resté tel qu’en mes 15 ans*.

Prendre connaissance d’un échantillon de « nouvelle modernité » dans un lieu qui respire le vingtième siècle disparu a provoqué en moi comme une légère fissure, où s’est instillé peu à peu ce « je me souviens » très erratique, prétexte à souvenir, à compléter encore, mais qui, peut-être, m’est nécessaire pour construire autre chose, même s’il est un peu foutraque et composé de choses pas toutes « utiles » à la réflexion (mais en réalité, je me balance dru de l’utilité, pour tout vous dire)

Il est des choses des temps jadis qui me manquent parfois :

les vrais patins à roulette, avec des lanières en cuir qui tiennent le pied et des roues qui se grippent au moindre caillou
les téléphones à cadran, et le geste du doigt qui peine à remonter le cadran jusqu’au bout, et le grrrr chtac qui l’accompagne,
les tomates qui ont un goût de tomate (et pas seulement l’odeur)
les courriers papier (et même le papier avion)
les routes sans panneaux publicitaires
l’odeur de la peau de mes fils bébés…

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Il est des situations qui me reviennent en mémoire :

des moments où je sentais le temps s’égrener, lentement

quand je me promenais sur la corniche, dans les embruns, le soir après l’école
quand j’avais la sensation qu’il me restait du temps à vivre
quand je me bronzais des heures sur la plage, sans avoir la moindre idée des risques
quand la vie n’était pas un jeu d’obstacles pour tenter d’éviter tout ce qui essaie de nous tuer, mais juste un fil doux, que je dévidais de façon buissonnière
quand les soirées étaient pleines d’hirondelles
quand, pour occuper les soirées d’été de l’enfance, je frottais, des heures durant un noyau d’abricot sur un mur pour en faire un sifflet, aussitôt terminé, aussitôt abandonné : le goût des gestes inutiles et le temps pour se les autoriser.
quand je paressais au lit, le matin : je pourrais le faire, je ne le fais plus
l’attente qui précédait l’arrivée d’une lettre, guetter le facteur, ouvrir l’enveloppe, tenter de lire la date d’envoi sur le tampon, toujours mal imprimé, illisible
quand les actualités n’étaient pas permanentes, et que je m’en foutais, de la marche du monde
quand je pouvais encore faire des galipettes (mais non, pas des « galipettes », je vous vois rigoler, des galipettes !), sauter à la corde, monter aux arbres

Quand je pense à « avant », il ne me reste que des bribes.

J’ai vécu un temps continu, parfois horriblement lent, à d’autres moments, rapide et fuyant, mais ce qui me revient, quand j’y pense, ce sont juste des éclats dispersés, que je ne sais même plus dater, ni ordonner chronologiquement :

des refrains inachevés,

des bouts de poésie dont il manque toujours le troisième vers, ou même parfois, le second et dont, comme pour les tables de multiplication, je ne sais plus que le rythme chantant (la bande son est partiellement effacée),

des noms de camarades de classe associés à des images floues,

des images (rares) de moi à la plage, ou en train de grimper sur le figuier, comme si je me voyais de l’extérieur (sans doute un souvenir de quelque vieille photo en noir et blanc au fond d’un album que je n’ai plus ouvert depuis 30 ou 40 ans),

des objets que j’évoque parfois avec mes fils devenus grands (comme l’époque où ils écoutaient la vie de Zorro, « fier, audacieux et bondissant », sur leur mange-disques…),

le souvenir de mon premier émoi amoureux (j’avais 4 ans, j’étais à la maternelle, c’était le roi du bac à sable, y en avait pas de plus bath).

Ce qui me reste le plus, en fait, et qui a complètement disparu aujourd’hui, c’est certains bruits, des sons qui rythmaient la vie d’autrefois. A l’époque, je n’y prêtais pas garde, ils étaient le fond familier de l’existence, et comme tout ce qui est trop familier, je n’y accordais aucune attention.
Non pas que les bruits, isolés, ne puissent se retrouver aujourd’hui, mais le silence n’existe plus comme avant, et ça, ça fait une sacrée différence.

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Je me souviens avoir aimé par exemple le tap tap régulier sous mes fenêtres de ma copine qui jouait à la corde à sauter, en accélérant de plus en plus, le vrombissement du moulin à café (on peut encore trouver du café en grains ? je ne le sais même pas), le saphir se posant sur le disque noir, et le silence crachotant précédant le début du disque, ou le galimatias absurde des ondes courtes. Les sons « impurs »…

J’ai rigolé, plus tard, de ce jeu à la mode (deux boules qui s’entrechoquaient) que tous les jeunes utilisaient, même en s’embrassant. Ce n’était pas sur fond de Procol Harum, non, ça c’était plus tôt, au temps de mes premières amours, et des rares surprise-parties qui m’étaient autorisées.

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Je me souviens aussi des bruits qui rythmaient les jours, le claquement des haubans qui précédait la tempête, la cloche de l’église qui sonnait le glas – et cela m’indifférait à l’époque, la sirène des pompiers qui sonnait trois fois, le premier mercredi du mois, pour vérification.
Un de ces premiers mercredis, elle avait sonné quatre fois, et j’ai naturellement oublié les codes : deux fois, le feu, une fois, y avait-il une seule sonnerie possible ? non. Deux, pas trois (réservé aux essais) et quatre ?
Je me suis rendue compte, par hasard, dans mon village d’enfance, qu’elle continue à sonner, sauf qu’elle est tellement masquée par une cohorte de bruits stridants et pétaradants qu’on ne l’entend qu’à grand peine.

Maintenant, ma mémoire est encombrée de codes, de chiffres, d’informations, mais je n’ai plus à me souvenir du sens des sons…

Et voilà, c’est ma séquence nostalgie, j’en viens à regretter l’avant, le moment où les sons avaient du sens, avant la bouillie sonore permanente.
Sans doute est-ce mon rapport à la musique qui me fait m’attarder particulièrement sur ce qu’on entendait (que Murray Schaffer, dans Le paysage sonore, qualifiait d’environnement sonore « haute-fidélité » – même si, à l’époque dont je parle, il n’était déjà plus si Hi-fi que ça !), mais ça fait partie des choses dont j’aimerais qu’elles changent maintenant.

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Hi hi hi, ça date vraiment !

Peut-être est-ce que je regrette seulement ma jeunesse ?

Mon mobile sonne, je baisse le son de mon iPod, j’enlève mes écouteurs, et je réponds en même temps à un double appel.

©Bleufushia

*si ça vous intéresse, je vous renvoie au billet où je raconte mes retrouvailles avec ce cinéma

https://bleufushia.wordpress.com/tag/cinema/