bleu fushia

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Dans quel état j’erre ? (histoire d’une possible conspiration)

La niña (Graciela Vives) – collage

Allez savoir l’image que les gens se font de vous.

C’est une question que je me suis peu posée jusqu’ici, pour tout vous dire.
Il en est autrement aujourd’hui, et j’ai grand besoin de votre aide. Je barbote en pleine crise existentielle aigüe.

La Princesse de Ségur comme marraine

Bien sûr, quand j’étais gamine, j’ai tenté, comme tout un chacun, de me conformer aux attentes de mes géniteurs, et de mes professeurs. J’ai essayé avec acharnement d’être la petite fille idéale, conforme, sage comme une image (même si, intérieurement, j’étais, comme la petite fille de ce livre d’Alain Serres, plutôt « sage comme un orage »),  qu’on me demandait d’être.

« Tout le monde (était) rassuré de me voir sourire sans faire de bruit. Personne ne (savait)  que dans l’ombre de mes yeux, la nuit, pouss(ait) une forêt d’arbres et de loups … »

Dinette des années 50

On me voulait comme ça, et, je vous jure, j’ai fait de mon mieux, jusqu’à déclarer forfait.
J’ai attendu longtemps : le déclencheur de ma débâcle a été cet anniversaire où ma mozer m’a déclaré tout de go que, maintenant, j’étais grande et que je pourrais quand même essayer de ressembler, ENFIN, un peu à quelque chose.

J’ai demandé des explications, et le quelque chose était quelqu’un ET son costume : Elisabeth Guigou ET son tailleur BCBG !
Evidemment, les nombreux lecteurs jeunes qui dévorent mes articles de blog ne peuvent pas connaître cette référence, mais quand on me connait et qu’on voit ce que ma mère désirait que je devienne, on ne peut que rire (ou pleurer).

A ce moment-là, précis, je lisais Oscar Wilde, et son «On devrait être toujours légèrement improbable » m’a semblé être le coup de pouce philosophique que j’attendais pour être moi-même. 

J’ai alors travaillé à peaufiner une personnalité bien à moi, dans la rebellitude (pour faire référence à une autre femme politique de la même couleur et de la même manchabalai-guindation – si j’ose ce néologisme – que la Guiguounette en question) vis-à-vis des modèles imposés.
Depuis des années, finalement, le résultat, dans ma tête, c’est plutôt ça :

Yusuru Masuda

(tiens, ma métamorphose intime me fait penser au texte de la réforme de 2015 sur les langues vivantes : « aller de soi et de l’ici vers l’autre et l’ailleurs » : je cause estranger même quand je suis moi et que je ne dis rien ! c’est tout moi, ça ! et je ne sais pas ce que vous en pensez, mais c’est beau comme un texte de loi)

… ou ça :

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Yago Partal

ou encore plutôt ça…

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Yago Partal (et son excellente collection d’animaux habillés)

Mais… pa-ta-tras !

Quelle n’a pas été ma désillusion quand  j’ai découvert que mon petit-fils adoré, la chair de ma chair, oui, lui-même, la prunelle de mes yeux de biche… me voit comme ça. Un truc aussi violent sur ma tête qu’une pluie de poissons ou de grenouilles !

En pleine phase de découvertes des rimes, et à la suite de la lecture de l’histoire d’un géant nommé Barbanouille, il a inventé à mon intention  la dénomination :

Mamilinouille tête de grenouille.

Et il s’y tient, le bougre. Petit impertinent !
Ça le fait même se gondoler grave.
J’étais horriblement vexée, mais j’ai souri sans rien dire.
Et comme qui ne dit mot consent… tout tourne depuis autour de l’animal : allusions, blagues, cadeaux, dessins, choix des couleurs (du vert, du vert, encore du vert, nénuphar bien sûr).
Tout me renvoie désormais à une grenouillitude constitutionnelle qui semble admise par tout mon entourage comme installée de toute éternité.

 Voire même présente au cœur même de mes gênes.
Ils en appellent aux photos de famille pour prouver que bla bla bla…

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Portrait de famille (©Bleufushia)

Je soupçonne fortement l’entourage en question d’une collusion suspecte, et même d’une participation active à l’origine des rumeurs me concernant.
L’enfant, rusé, prend prétexte de ce qu’il pense que d’autres que lui sont sur le point d’énoncer la phrase fatale, pour les dénoncer à haute voix.
Il empoigne un téléphone à cadran qui l’amuse beaucoup (oui, j’en suis encore là – je sais, c’est un instrument de dinosaure : lui-même ne comprend pas pourquoi il y a un fil en queue de cochon sur cet engin-là).
Il fait semblant d’appeler Macron pour cafter.
– Allo, Macron, y a un tel (que je m’abstiens de nommer ici) qui ne fait rien qu’à dire « Mamilinouille tête de grenouille ». Fais venir la police !

Macron est sourd comme un pot, dans son esprit, ou alors, plus sûrement, le téléphone est pourri, et il demande toujours confirmation deux ou trois fois de ce qui a été dit :

– Oui, c’est ça, il a bien dit Mamilinouille tête de grenouille  !
J’ai droit à toutes les variantes possibles (et à cet âge-là, ça a de l’imagination !)

Si je fais mine de m’offusquer, je trouve face à moi un front impressionnant et uni convenant « à la rigueur » d’un lointain souvenir de mon humaine condition dans les traits de mon visage, et ce, avec un petit sourire entendu qui me fait mal. Vous savez, celui-là même qu’on utilise quand on a affaire à quelqu’un qui ne sait plus très bien de quoi il cause (genre une grand-mère, quoi) et que ça serait peine perdue que d’argumenter.

L’âge de pierre

Parallèlement à ça, il y a beaucoup de blagues dans la famille concernant ma naissance au néolithique, et mon appartenance définitive à la catégorie préhistorique.
Qui a dit qu’il faut toujours un bouc émissaire dans un groupe ? ou une grenouille noire ? euh, pardon, un mouton !
Ça va finir par me rendre dingue !

Par exemple, ON laisse traîner sur ma table de chevet un article sur l’histoire de cet amphibien déclaré officiellement éteint et dont on a retrouvé, plus tard, la trace dans des grenouilles vivantes, mais considérées comme des fossiles vivants : l’analyse génétique les rattache à des animaux disparus il y a environ un million d’années.
Ou encore, je trouve sur un éphéméride qui m’a été offert pour Noël  – une pensée par jour – la déclaration de Jim Morrison :

« Si jeudi, je décide d’être une grenouille, ça ne regarde que moi »

On ne me la fait pas, j’ai bien vu qu’un papier grossièrement collé recouvrait la citation première, et j’ai reconnu l’écriture.

Je n’ai pas fait de commentaire, mais l’homme, faisant mine de découvrir cette phrase (au moment fatidique de la météo à la radio !), a rajouté perfidement :

– Au fait, tu savais qu’il se prenait pour le Roi Lézard et qu’on a donné son nom à une espèce de lézard préhistorique géant ? Ou une grenouille, je ne sais plus.

L’enfant en profite, une musique ayant succédé au bulletin météo, pour s’informer sur la précision du langage, me demandant si des fausses notes, en musique, c’est bien des « coacs » et si  ça s’écrit bien sans « u »? (au passage, je vous rappelle que la musique était ma profession).

Pendant ce temps-là, l’homme consulte d’un air faussement distrait le calendrier pataphysique et se rappelle tout à coup que mon père pourrait être né – il n’en est pas « certain » et me demande confirmation, façon en douce d’attirer mon attention sur le calendrier en question – le 30 octobre.
Je regarde, le mois d’octobre est le mois du Ha Ha.
ET le 25 Ha Ha (équivalent du 30 octobre dans notre calendrier) est la St Jean-Pierre Brisset*.

Mois d’octobre du calendrier pataphysique (A. Jarry)

Ça ne vous dit rien ?

Moi, si !

C’est ce foldingue qui a prétendu que l’homme descend de la grenouille, et qui a passé sa vie à accumuler les preuves « scientifiques » étayant sa thèse. Entre autres, des délires sur l’origine de notre langue (à nous, français !) qui dériverait en totalité des sons des grenouilles.
Et si c’est notre glorieux peuple qui a été choisi par la grenouille comme descendant direct, vous voyez bien ce qu’on peut en conclure me concernant !

Je cite :

« La parole a pris son origine chez le bi-archiancêtre, la grenouille, il y a plus d’un million et moins de dix millions d’années. Les grenouilles de nos marais parlent le français, il suffit de les écouter et de connaître l’analyse de la parole pour les comprendre. »  (Jean Pierre Brisset)

« En attendant, la grenouille, comme l’homme, peut fumer la cigarette : le singe ne sait pas fumer. »
Ecco ! 

Cependant, au fur et à mesure que cette farce dure, je dois vous avouer que je suis de plus en plus perplexe.
Je viens – circonstance aggravante – de finir un très bon roman de Emmanuel Carrère, La moustache, qui raconte l’histoire d’un homme persuadé qu’il a une moustache alors que tout le monde prétend qu’il n’en a pas. Tout glisse dans sa vie, toute certitude s’effrite, et chez le lecteur, il en est de même.
J’ai reposé le livre, je me suis mise à fumer sur mon nénuphar, et là, je caresse mon menton – je fais cela quand je pense -, le trouve un peu gluant, et je me prends direct à douter de moi-même.

OK, je vous laisse, je pars à mon cours de danse !

Vous en pensez quoi, vous ?
Help, dites-moi la vérité ! Dites-moi que j’hallucine.
Je vous en prie…

©Bleufushia
(écrit à la St Bordure, capitaine – le 8 du mois du Décervelage)

* Jean-Pierre Brisset (1837-1919) appartient à une lignée de poètes illuminés, théoriciens créateurs et farfelus qui ne se déprennent jamais de leur sérieux. En 1900, il entend révéler les origines de l’espèce humaine et du langage dans un nouvel Évangile qu’il fait tirer à son compte à mille exemplaires et distribue gratuitement : La Grande Nouvelle. Il y dévoile la Grande Loi cachée dans la parole et, par le jeu de l’homophonie, forge une conception de l’évolution humaine surprenante : l’homme descend de la grenouille. Son entreprise ne manqua pas d’être saluée par les surréalistes et par Jules Romains, Max Jacob et Stefan Zweig qui décernent à ce « fou littéraire » le titre de Prince des penseurs.
Si cette histoire vous branche, un délicieux récit vous attend à l’adresse :
http://observatoirenationaldukitsch.over-blog.com/article-14606733.html

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Y a pas que les cacahuètes qui sont rien

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YZ (street artiste)

« On est bien peu de choses, madame / Donnez-moi zun kilo d’bananes / Bien mûres« 

(François Béranger)

Vous souvenez-vous de mes récentes aventures avec ma voiture « bleu virtuel »(1) ?

Il m’est resté de cette histoire une fragilité, comme une fêlure, amplifiée par l’épisode de la panne non moins virtuelle. Ça m’en a fichu un coup, pour tout dire.
Et cette semaine, je découvre, grâce à l’aimable « perfidie » moqueuse d’une voisine, que nous habitons une « voie sans nom » : c’est ce qui apparaît sur le plan de mon immeuble – alors même que je crois avoir une adresse, je n’en ai aucune. La réalité continue à ne pas être là où je l’attends.

voie sans nom

je vis sur le « n » de « sans »

Et sur le coup de cette nouvelle, j’allume la radio, et j’apprends – en direct par les ondes – que de surcroît, je ne suis rien. Je compte pour du beurre (de cacahuète, ou pas, on n’est pas chez Trump, quand même)
Déstabilisée, je change de chaîne, et entends une journaliste rigolarde dire à l’invité (dont j’ignore qui il est, parce que j’ai éteint aussi sec, n’en pouvant mais), qu’il ressemble à s’y méprendre à Sammy le Scoubidou. Sammy le Scoubidou !!

J’aurais peut-être préféré le ridicule à l’insignifiance. Ou pas, va savoir.

Ou la virtualité totale à la chosification (au moins, dans le virtuel, on peut s’incarner sous forme « d’objet intelligent »).

Mais quand même : rien ? que dalle ? Nothing at all ?

Rien ou moins que rien ? (je me permets de demander, parce que rien, c’est plus que moins que rien, quand même, et ça rassure un tout petit chouïa)

Non, rien, faut t’y faire : PEANUTS ! Pire que des nèfles !
Une réincarnation de La Môme Néant («pourquoi pense à rin, A’xiste pas »(2) !

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Non contente, comme beaucoup de mes semblables, d’avoir travaillé toute ma vie pour des clopinettes, je découvre sur le tard que clopinette je suis née, clopinette je demeurerai jusqu’à ce que je me transforme en un tas de cacahuètes.

D’ailleurs, dans la phrase jetée à tout vent devant les micros en folie – sous forme de « petit précepte nauséabond comme un pet de l’âme »(3) -, ceci suffit à expliquer cela. C’est à cause de ma nature profonde de clopinette que mon destin est ce qu’il est.

Ecco e voilà !

J’en suis toute éberluette. Même si je ne suis pas seule, c’est un peu dur à avaler.
Tiens, je vais me faire un statut face de bouc

JE SUIS CRO

UNE CROPINETTE

(ça se fait sur deux lignes, et cropinette est une variante de clopinette).
Je serai au moins dans le moove de tous ceux qui, à défaut d’être quelque chose, sont, depuis un moment, ceci ou cela et le clament en blanc sur fond noir.  Je ne l’ai jamais fait, mais là, je le sens bien.

[Euh, pardon, j’ai tardé à revenir, je m’étais absentée – quoi, vous n’aviez pas remarqué mon absence ? (la notion d’absence de rien frise la haute philosophie, non ?)
En fait, j’ai essayé de me faire un panneau, pour l’afficher séance tenante sur mon mur, et j’ai lamentablement échoué. En plus, j’avoue que je suis une quiche en zinformatic, un mégalo-rien en somme. Y a un féminin à « mégalo-rien » ?]

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JR (street artist)

Après, vous savez comment les choses se passent, vous focalisez sur un truc, et vous ne tombez que sur d’autres machins du même tonneau. Ça devient quasi obsessionnel au bout d’un moment, tout tourne autour du sujet du rien, ou du pas grand-chose, ou du qui ne mérite pas que… Enfin, dans votre tête de rien, ça s’agglomère, ça fait sens.
Mais vous n’excluez pas l’idée que, possiblement,
« vous êtes victime d’un complot d’indices concordants qui, en fait, ne concordent pas. »(4)

Je vous raconte, en vrac, juste quelques uns (vous allez voir que mes «en  vrac » sont variés, je butine, je butine)

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-cet homme aperçu sur la plage, avec un code-barres tatoué sur le mollet. Le stade de l’objet manufacturé, mais encore à vendre (un peu plus que rien, donc)

-un personnage dans un roman demande à son père qui est Stefan Zweig obtient la réponse : « un type qui s’est suicidé au Brésil »

– un livre de Jodorowsky, Le doigt et la lune (histoires zen) que je feuillette et où je lis la suivante :

« Le moine marche sur le pont. La rivière coule sous le pont.
Le moine ne marche pas sur le pont. La rivière ne coule pas sous le pont. »

C’est un « koan » – ces textes japonais prétextes à méditation. Est-ce que le moine est tellement insignifiant, patte de mouche sur la terre que, même s’il marche, son être ne parvient pas à impacter le pont, au point qu’on peut penser qu’il n’y est pas ?

(en fait, Jodo commente que notre cerveau introduit des liens pour faire sens. En réalité, « tout bêtement », les deux premières phrases n’ont rien à voir avec les deux dernières. De même que, peut-être, la réussite n’a pas grand chose à voir avec le fait d’exister ?)

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-dans les japonaiseries jusqu’au cou, je me délecte avec ma lecture des excellentes Notes de chevet de Sei Shonagon. Dans ses listes, je tombe sur ce qui suit, qui donne un autre éclairage à la vie, tout d’un coup :

Choses qui font honte : ce qu’il y a dans le cœur de l’homme

Choses qui ne sont bonnes à rien : une personne qui a le cœur mauvais (toute ressemblance avec…)

Choses qui n’offrent rien d’extraordinaire au regard et qui prennent une importance exagérée quand on écrit leur nom en caractères chinois : le vice chef des services qui gouvernent le palais de l’Impératrice

– je consulte un article sur Saint Georges – pas celui du dragon, l’autre ! – et découvre à côté de la date de sa fête, le 23 avril, la mention « mémoire facultative ». Même St Georges, peuchère, pourtant, il en avait fait un max pour qu’on fasse attention à lui ! Mais même se souvenir de lui est facultatif ! imaginez…

En même temps, intriguée d’un coup devant le mot « facultatif », je découvre avec étonnement que ce mot qui veut le plus souvent dire qu’on peut se passer de quelque chose, signifie à l’origine, « qui donne un pouvoir ». Bizarre, vous avez dit bizarre ?

-sinon, je suis sortie me balader, et j’ai vu Rien. Je veux dire Pélagie(5). Fini le songe d’une nuit d’hiver, bienvenue dans la réalité crue d’une soirée d’été.
Après deux échecs pour devenir prof, elle lâche l’affaire, et fait la manche sur le trottoir avec sa guitare. Sans bras zéro, parce que la canicule sévit. Bien que, quelque part, cela m’ait soulagé (autant pour elle que pour les élèves), cela m’a emplie d’une grande peine.
J’ai levé la tête vers le ciel étoilé, le silence des espaces infinis, lui, ne me fout pas les jetons, sachez-le, moins que le monde tel qu’il est, en tout cas, et je regarder voler des coquecigrues.

J’ai toujours eu un faible pour les coquecigrues, elles me soignent de la réalité.

index

coquecigrue

J’ai pensé au microbe Micron, l’insignifiant qui est dans l’illusion qu’il dirige le monde. Et dans ma tête, en silence, j’ai formulé :
« Fais gaffe avec moi, parce que je suis gentille »(6)

©Bleufushia

1 Pour ceux qui auraient échappé à cela, vous pouvez vous rattraper en lisant ceci :

https://bleufushia.wordpress.com/2016/11/03/palsambleu/

et/ou/ou pas/ cela (la panne)

https://bleufushia.wordpress.com/2017/04/03/sous-les-sunlights-casses-liquides/

2 Jean Tardieu

3 Pennac, dans Journal d’un corps

4 Nina Yargekov, dans Double nationalité, dans lequel l’héroïne se demande à grand renfort d’enquête d’elle-même sur elle-même, qui elle peut bien être.
5 l’histoire de Pélagie :

https://bleufushia.wordpress.com/2015/01/23/songe-dune-nuit-dhiver-20/

6 tiré de Chaos calme, de Sandro Veronesi


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Et toi, fille verte, mon spleen

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©Bleufushia

(toutes les photos de cet article ont été prises lors d’une récente balade à la Ciotat, une ville qui  semble encore figée dans le passé, une ville « avec un passé et sans avenir », comme dit Marcus Malte à propos de l’autre ville de chantier naval du sud, à une encablure de là. Elles n’ont apparemment aucun rapport avec le film, sauf que cette promenade est de la même couleur que mon actuelle bouffée de nostalgie)

Je grand-mérise souvent avec un petit garçon qui est en pleine acquisition de langage, et de jeu avec les mots. C’est une période délicieuse, pleine de confusions drôles (au sortir d’un long bain, il me disait hier que ses doigts étaient frisés), de découvertes, de réutilisations extrêmement poétiques d’éléments glanés par ci par là, et de créations qui entrent dans notre langue commune, à lui et à moi,dont il sait qu’elles ne sont pas universelles et qu’il utilise uniquement avec nous.
A observer combien ça le construit et le façonne, comment les mots qu’on apprend et que l’on conserve, que l’on choit ont un rapport avec notre intime, mais sont aussi un bagage partagé, j’ai eu envie (toujours dans le mouvement nostalgique qui ne m’a pas quitté depuis hier) de jeter sur le papier des éléments épars de mon histoire avec les mots. Peut-être ces choses-là vous parlent-elles. Sans doute en a-t-on en commun, je n’ai pas l’illusion (pas totalement) que tout cela n’appartient qu’à moi.

Une grande partie de mon rapport aux mots est passée par mon père – directement, ou par des lectures proposées par lui.
Pour ma mère, le français n’étant pas sa langue, c’était plus difficile : elle était disqualifiée, en quelque sorte. J’ai cependant tété de l’allemand en même temps que du français, ou plutôt de l’autrichien : j’ai encore en mémoire la litanie qui accompagnait son tricot, avec les mailles qu’elle comptait dans son patois, dans lequel fünfzig devenait fouchtsk

Mais l’expert, c’était lui, prof de français, corrigeant sans cesse mes moindres erreurs, me conseillant, expliquant, décortiquant, soulignant les nuances. Une certaine rigidité, chez lui, de la définition du bon français : pas question de s’encanailler avec de l’argot, des gros mots, des tournures approximatives (ah, la différence entre soi-disant et prétendu…), des prononciations inexactes…
Un souvenir d’une claque reçue, enfant, alors que j’avais dit « putain » : ma décision d’alors de passer le reste de ma vie à jurer ! Merdieu !
Un autre : son insistance à ce que je prononce jongle pour jungle, et ma sensation d’un ridicule absolu : personne ne prononçait ce mot comme lui, et j’étais persuadée que j’aurais été instantanément couverte de pipi noir (tiens, une expression tout droit sortie de l’enfance) si je m’étais livrée à la même bizarrerie.

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©Bleufushia

Même chose avec la règle du présent après après que (oui, je sais!)
Maintenant, certaines erreurs que je commets, adulte, en toute connaissance de cause, me créent un plaisir interne certain.
Toute petite, alors que j’avais appris à reconnaître des objets de base, des animaux etc., mon père jouait à commenter mon imagier avec moi, et à nommer faussement les choses – mon amusement extrême à cela : appeler chaise une vache, ou oiseau une bicyclette est un jeu qui continue à me ravir. Envie de transmettre ça à mon petit fils. Pas envie qu’il soit sérieux à 17 ans.

Certains mots m’ont toujours accompagnée, tout au long de mon existence.
Et une ébauche de biographème mou et incomplet (que je complèterai – ou pas !), une !

* des fragments de poèmes, à l’école primaire ou au collège, qui ont passé, incomplets, la barrière de l’oubli – et reviennent, en associations inévitables, dans certaines situations :

le bonheur est dans le pré, cours-y vite, cours-y vite – assez fleur bleue – revient souvent
comme un vol de gerfauts hors du charnier natal – assez gore, jamais pigé cette image – surgit de façon inopinée, imprévisible
le vent se lève, il faut tenter de vivre
Mais aussi en allemand : verlassen, verlassen, verlassen bin ich ! Et même en styrien : I bin a steirabur und hab a ker Natur (le « ur » se prononçant « ouar »)

*les trucs compris de travers et qui restent :
Hugo et son gruyère en fleur
nous nous vîmes trois mille en arrivant Topor

*toute petite, le petit prince en boucle, et l’idée qu’il faut apprivoiser et crédélien (en un seul mot mystérieux, verbe défectif qui reste ainsi)

*ma mère racontant son apprentissage de Français, et sa croyance en l’existence de Séféro, ce soldat (sorti de l’anonymat dans la Marseillaise, œuf corse)

*une façon de dire corse, justement, comme cette grand tante qui parlait de cueillir le linge, infiniment plus poétique que de le ramasser bêtement

ou provençale : tronche d’api, fa du ben à Bertrand…

*les mots qui ont une forte charge de beauté, on ne sait pourquoi : je ne résiste pas à une phrase avec le mot cargo, goémon, moucharabieh, fugace, ou d’autres encore…

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©Bleufushia

*beaucoup de choses passant par la chanson, écoutée et réécoutée, plus que par le livre, dévoré, et remplacé par un autre (à l’adolescence, un livre par jour, en gros… après, l’envie de tout lire d’un auteur)

*plus tard, en boucle, Ferré et les fulgurances de sa poésie souvent obscure… nous sommes des chiens – les gens, il conviendrait de ne les connaître qu’à certaines heures pâles de la nuitla vie est là avec ses poumons de flanelleest-ce ainsi que les hommes vivent et leurs baisers au loin les suiventtout est affaire de décorleur vie de tisanedans le quartier d’Hohenzollern, entre la Sarre et les luzernes
ma dégustation de Ferré à haute dose, d’autant qu’il est jugé sulfureux par mes parents… et pourtant ils exiiistent, les anarchiiistes !
l’étonnement quand les gens n’ont pas les mêmes références

*mon questionnement : pourquoi garder certaines phrases et pas d’autres en mémoire ?
par exemple : et les shadocks pompaient, pompaient…
eins, zwei, drei, Pickepickepockepei
Hope hope Reiter, wenn er fällt, so schreit er

de quoi est faite notre mémoire ?
la marée, je l’ai dans le coeur qui me remonte comme un signe

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©Bleufushia

(cette photo me fait, modestement natürlich, penser à l’ambiance des tableaux de Hopper)

*envie d’écrire un texte uniquement avec des phrases empruntées qui font partie de moi

*des univers littéraires avec leur langage spécifique, qui sont là comme référence… font partie systématiquement, sinon de mon langage, du moins de ma pensée au moment où je parle d’un des sujets abordés dans le roman, le grand scieur de long pour Bach, les 32 petits osselets pour les dents, le trapèze volant pour s’envoyer en l’air, et la bonne longueur viandeuse, pour ne citer que les principaux.*

*les permanents rappels de mon père pour que je m’intéresse à l’étymologie des mots, ce que je n’ai pas fait pendant longtemps, et qui, maintenant, me passionne.

*la découverte du journal de Jules Renard, et du jeu avec les mots et les expressions.
La lune est pleine, qui l’a mise dans cet état-là ? précédant de peu la découverte du surréalisme, mais surtout du dadaïsme et du lettrisme – et l’intérêt pour le jeu sur les mots, sur leurs sonorités, sur leurs double-sens…
Jeu sur le nonsense, l’absurde, des exemples à foison dans ce journal et des fragments qui surnagent, va-t-en savoir pourquoi – Victor Hugo est né au numéro 86 de la rue de la République, moi, plus modestement au 3.

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©Bleufushia

*ma détestation de cette même propension au jeu de mot « renardien » quand c’est mon père – grand admirateur de Jules Renard – qui l’appliquait avec moi… Devant un achat de bikini, par exemple, dont je lui demandais comment il le trouvait, il m’avait répondu en le cherchant bien
Maintenant, une même propension à avoir du mal à reculer devant un bon mot

*la délectation devant la polysémie des mots, et les détournements

Enfin… pas n’importe quel détournement, en fait, juste ceux qui sont jouissivement ludiques et décalés !
Pas le genre « cagnottez vos euros » (pub vue hier)…

ma colère contre ceux – politiques, essentiellement – qui nous dépossèdent des mots en accaparant leur sens pour leur faire dire le contraire de leur sens premier : liberté, par exemple (je n’en dresse pas une liste plus longue, ça me rend grave vénère).
Rendez-moi mes mots, putain !

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©Bleufushia

©Bleufushia

* Albert Cohen : Belle du seigneur


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Séquence vintage

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Hier, je suis allée voir le film « Demain » (oui oui !), qui propose des alternatives au capitalisme tentées dans quelques endroits du monde : des gens essaient d’arrêter la fuite en avant que les gouvernants appellent progrès, en cherchant d’autres modes de vie, de rapports humains, de façon de vivre avec la nature, d’éduquer les enfants, de faire de la politique, de supporter la cité.
Certaines de ces façons sont nouvelles, d’autres se rattachent à des modes de vie qui peuvent rappeler des choses que des vieux croûtons comme moi ont vécues dans leur jeunesse pas si folle…
Allez savoir pourquoi, ce film m’a projetée dans deux directions : l’envie de tenter, moi aussi, une alternative (projet à établir, à mûrir), et, dans un genre différent, un petit voyage dans le temps, retour sur l’enfance par bribes décousues – des souvenirs vintage d’une époque où j’ignorais ce mot.
Peut-être que cette deuxième voie a un lien avec le cinéma où je suis allée voir ce film, un cinéma qui est resté tel qu’en mes 15 ans*.

Prendre connaissance d’un échantillon de « nouvelle modernité » dans un lieu qui respire le vingtième siècle disparu a provoqué en moi comme une légère fissure, où s’est instillé peu à peu ce « je me souviens » très erratique, prétexte à souvenir, à compléter encore, mais qui, peut-être, m’est nécessaire pour construire autre chose, même s’il est un peu foutraque et composé de choses pas toutes « utiles » à la réflexion (mais en réalité, je me balance dru de l’utilité, pour tout vous dire)

Il est des choses des temps jadis qui me manquent parfois :

les vrais patins à roulette, avec des lanières en cuir qui tiennent le pied et des roues qui se grippent au moindre caillou
les téléphones à cadran, et le geste du doigt qui peine à remonter le cadran jusqu’au bout, et le grrrr chtac qui l’accompagne,
les tomates qui ont un goût de tomate (et pas seulement l’odeur)
les courriers papier (et même le papier avion)
les routes sans panneaux publicitaires
l’odeur de la peau de mes fils bébés…

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Il est des situations qui me reviennent en mémoire :

des moments où je sentais le temps s’égrener, lentement

quand je me promenais sur la corniche, dans les embruns, le soir après l’école
quand j’avais la sensation qu’il me restait du temps à vivre
quand je me bronzais des heures sur la plage, sans avoir la moindre idée des risques
quand la vie n’était pas un jeu d’obstacles pour tenter d’éviter tout ce qui essaie de nous tuer, mais juste un fil doux, que je dévidais de façon buissonnière
quand les soirées étaient pleines d’hirondelles
quand, pour occuper les soirées d’été de l’enfance, je frottais, des heures durant un noyau d’abricot sur un mur pour en faire un sifflet, aussitôt terminé, aussitôt abandonné : le goût des gestes inutiles et le temps pour se les autoriser.
quand je paressais au lit, le matin : je pourrais le faire, je ne le fais plus
l’attente qui précédait l’arrivée d’une lettre, guetter le facteur, ouvrir l’enveloppe, tenter de lire la date d’envoi sur le tampon, toujours mal imprimé, illisible
quand les actualités n’étaient pas permanentes, et que je m’en foutais, de la marche du monde
quand je pouvais encore faire des galipettes (mais non, pas des « galipettes », je vous vois rigoler, des galipettes !), sauter à la corde, monter aux arbres

Quand je pense à « avant », il ne me reste que des bribes.

J’ai vécu un temps continu, parfois horriblement lent, à d’autres moments, rapide et fuyant, mais ce qui me revient, quand j’y pense, ce sont juste des éclats dispersés, que je ne sais même plus dater, ni ordonner chronologiquement :

des refrains inachevés,

des bouts de poésie dont il manque toujours le troisième vers, ou même parfois, le second et dont, comme pour les tables de multiplication, je ne sais plus que le rythme chantant (la bande son est partiellement effacée),

des noms de camarades de classe associés à des images floues,

des images (rares) de moi à la plage, ou en train de grimper sur le figuier, comme si je me voyais de l’extérieur (sans doute un souvenir de quelque vieille photo en noir et blanc au fond d’un album que je n’ai plus ouvert depuis 30 ou 40 ans),

des objets que j’évoque parfois avec mes fils devenus grands (comme l’époque où ils écoutaient la vie de Zorro, « fier, audacieux et bondissant », sur leur mange-disques…),

le souvenir de mon premier émoi amoureux (j’avais 4 ans, j’étais à la maternelle, c’était le roi du bac à sable, y en avait pas de plus bath).

Ce qui me reste le plus, en fait, et qui a complètement disparu aujourd’hui, c’est certains bruits, des sons qui rythmaient la vie d’autrefois. A l’époque, je n’y prêtais pas garde, ils étaient le fond familier de l’existence, et comme tout ce qui est trop familier, je n’y accordais aucune attention.
Non pas que les bruits, isolés, ne puissent se retrouver aujourd’hui, mais le silence n’existe plus comme avant, et ça, ça fait une sacrée différence.

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Je me souviens avoir aimé par exemple le tap tap régulier sous mes fenêtres de ma copine qui jouait à la corde à sauter, en accélérant de plus en plus, le vrombissement du moulin à café (on peut encore trouver du café en grains ? je ne le sais même pas), le saphir se posant sur le disque noir, et le silence crachotant précédant le début du disque, ou le galimatias absurde des ondes courtes. Les sons « impurs »…

J’ai rigolé, plus tard, de ce jeu à la mode (deux boules qui s’entrechoquaient) que tous les jeunes utilisaient, même en s’embrassant. Ce n’était pas sur fond de Procol Harum, non, ça c’était plus tôt, au temps de mes premières amours, et des rares surprise-parties qui m’étaient autorisées.

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Je me souviens aussi des bruits qui rythmaient les jours, le claquement des haubans qui précédait la tempête, la cloche de l’église qui sonnait le glas – et cela m’indifférait à l’époque, la sirène des pompiers qui sonnait trois fois, le premier mercredi du mois, pour vérification.
Un de ces premiers mercredis, elle avait sonné quatre fois, et j’ai naturellement oublié les codes : deux fois, le feu, une fois, y avait-il une seule sonnerie possible ? non. Deux, pas trois (réservé aux essais) et quatre ?
Je me suis rendue compte, par hasard, dans mon village d’enfance, qu’elle continue à sonner, sauf qu’elle est tellement masquée par une cohorte de bruits stridants et pétaradants qu’on ne l’entend qu’à grand peine.

Maintenant, ma mémoire est encombrée de codes, de chiffres, d’informations, mais je n’ai plus à me souvenir du sens des sons…

Et voilà, c’est ma séquence nostalgie, j’en viens à regretter l’avant, le moment où les sons avaient du sens, avant la bouillie sonore permanente.
Sans doute est-ce mon rapport à la musique qui me fait m’attarder particulièrement sur ce qu’on entendait (que Murray Schaffer, dans Le paysage sonore, qualifiait d’environnement sonore « haute-fidélité » – même si, à l’époque dont je parle, il n’était déjà plus si Hi-fi que ça !), mais ça fait partie des choses dont j’aimerais qu’elles changent maintenant.

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Hi hi hi, ça date vraiment !

Peut-être est-ce que je regrette seulement ma jeunesse ?

Mon mobile sonne, je baisse le son de mon iPod, j’enlève mes écouteurs, et je réponds en même temps à un double appel.

©Bleufushia

*si ça vous intéresse, je vous renvoie au billet où je raconte mes retrouvailles avec ce cinéma

https://bleufushia.wordpress.com/tag/cinema/


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These foolish things

Isidro Ferrer - illustration (Le livre des questions - Pablo Neruda)

Isidro Ferrer – illustration
(Le livre des questions – Pablo Neruda)

J’attache de la valeur à des choses banales et insignifiantes, au contact de mon bol chaud dans ma paume, au bruit de la pluie sur la vitre, à l’ombre rayée et trouée des arbres.

J’attache de la valeur aux humains, à leurs tendres fêlures, à leur fragilité, à leur complexité, à leur simplicité, à leur douceur, à leurs rires lumineux.

J’attache de la valeur à ce qui est éphémère, au vent dans mes cheveux, à la couleur pourpre de la mer au couchant, à la lumière qui frise l’herbe mouillée, aux lignes changeantes obstinément dessinées par les vagues, à la rumeur des galets qu’elles déplacent.

J’attache de la valeur à l’infime, aux fugaces sourires éclairant soudain les visages, au regard limpide de l’enfant, au vol léger de l’oiseau, à trois notes mélancoliques émergeant du silence, à la chaleur partagée sans mots.

J’attache de la valeur au silence, qui permet aux mots d’éclore, et à certains de ces mots, ceux qui désignent des valeurs qui unissent les hommes, qui leur donnent confiance en l’autre, au lieu de les diviser, à la lenteur de la réflexion.

J’attache de la valeur à l’art, à tous les univers fictifs, plus brillants que les réels, aux formes créées, aux lignes assemblées, aux couleurs mélangées, aux notes vibrantes, aux mots tressés en gerbe.

J’attache de la valeur aux rêves, aux utopies un peu folles, aux tentatives décalées, aux envies de beauté partagée, à tout ce qui échappe à l’ordre et au pouvoir.

J’attache aussi de la valeur au monde réel, à ses demi-teintes, à ses aspérités, à ses écueils, à ses joies, à son velouté.

J’attache de la valeur au hasard et aux rencontres qu’il occasionne, au lâcher-prise et à l’absence volontaire de choix, au fait d’accepter la vie comme elle vient.

J’attache de la valeur à des gestes volontaires de tendresse, d’attention, d’écoute, de révolte, de lutte collective, de solidarité, et à ceux, patients, du travailleur.

Me comble le fait de n’attacher de la valeur qu’à des petites choses sans prix.
Me remplit le fait d’attacher de la valeur.

©Bleufushia
(tribute to Erri de Luca : à la manière d’une partie de « Oeuvre sur l’eau » – 2002)


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Michelines (rêve)

1024px-Micheline_XM_5005_Mulhouse_FRA_001Je suis dans une gare qui ressemble à celle de Canfranc.

Les rails abandonnés courent et s’enchevêtrent avec les herbes folles, et le bâtiment gigantesque continue sa lente désagrégation. Ma fièvre trouble mon regard et je crois le voir s’écrouler sous mes yeux. La sensation d’étrangeté éprouvée dans ce lieu (en vrai) est là, avec l’impression vivace d’errer au milieu d’un rêve figé.
Bizarre de mélanger un rêve fictif avec un rêve réel.
Bon, pourriez-vous me dire… qu’est-ce qu’un rêve réel ?
En tout cas, mon train est là. Le passé aussi.
Le train est bleu, c’est une micheline qui doit m’amener à ma leçon hebdomadaire de piano.
Pas certaine que la micheline de mon enfance ait été bleue, mais dans le rêve, elle est comme ça.
Le mot de « micheline » me revient au moment où j’en gravis les marches, ces deux marches qui se rabattent quand le train part.

C’est un mot que j’avais remisé tout au fond de mon sac à mots du passé. Il y voisine avec « train auto-couchettes », dans le même ordre d’idée, ou « formica » et « robot-marie » – je me souviens d’une scène où le vendeur du village faisait l’article à ma mère en répétant en boucle, à propos d’une des fonctions du-dit robot-marie, un « ça hache tout » un peu hystérique…
Parfum d’une autre époque.
Il faudra que j’établisse une liste de ces mots de mon enfance. Mais là, dans le rêve, je n’en ai pas le temps.

Quand a-t-on cessé de dire « micheline » ? A-t-on, d’ailleurs, cessé ?
Cette nuit, je ne sais pas s’il s’agissait d’une vraie micheline.

(site sur l'histoire de Michelin)

(site sur l’histoire de Michelin)

L’odeur tapie dans mes souvenirs revient, nette, sans hésitation possible. Le bruit, qui me permettrait de le savoir, est absent.

J’en descends, en gare de Toulon, ce qui m’est permis par le rêve, et se raccroche sans secousse à une vérité de ma réalité passée. Mais je peine à trouver la sortie, il n’y a pas de quai et je me prends les pieds dans des rails rouillés.
Quand, enfin, je m’en sors,
je marche un peu vers la basse ville, sonne, monte trois étages d’un immeuble un peu miteux.

Je suis arrivée chez Micheline Michel, avec laquelle j’ai fait mes débuts.
Gamine, je me demandais comment on avait pu donner un nom de train à cette vieille fille un peu rêche.Et pourquoi cette répétition un peu ridicule ?
Pourquoi, aussi, un train  pouvait avoir un nom de femme. Ça, je le sais maintenant seulement. Je l’ai lu hier, au hasard d’une recherche.

J’ai gardé ces questions pour moi, jusqu’à aujourd’hui.
Comme beaucoup, je rêvais d’être une virtuose soliste, passant d’une scène célèbre à une autre, toujours sous les feux de la rampe. J’avais déjà, très jeune, choisi mon nom de vedette : Estrella Luz (le nom de famille ressemblait de près à celui de ma mère). Et la robe à paillettes qui allait avec. Infiniment plus chic que Micheline Michel et son appartement près du port, dans cette rue un peu obscure et sale où elle habitait.

chemin-de-fer-train-cle-de-sol-portee-musique-tag alorsquoidefun-frDans le songe, il me semble tout à coup d’un très mauvais augure que le nom de mon professeur ait été bégayant de la sorte – quelle drôle d’idée d’appeler quelqu’un comme ça -, et associé à un train qui n’est pas spécialement un rapide.
Comment réussir un début fulgurant en commençant sous ces auspices ?
C’était de mauvais augure et il est finalement heureux qu’il se soit réalisé.

A posteriori, je n’aurais pas aimé vivre cette vie-là.
Mais si je n’ai pas fait carrière, j’aurais pu entrer dans la finance grâce à elle.
Mademoiselle Michel avait une pédagogie fondée sur la récompense. Elle donnait en fin d’heure à qui avait bien travaillé un sucre d’orge. C’était généralement mon cas. Mais je détestais cela.
Du haut de mes 7 ans, très rapidement, j’ai osé le lui dire.

Elle, embêtée, m’a demandé ce qui me ferait plaisir à la place.

J’ai répondu « une pièce de 1 franc », avec un tel aplomb, probablement, qu’elle n’a pas osé dire non (je ne sais plus de combien était le prix d’une leçon, mais il n’était pas énorme, et 1 franc, ça n’était pas totalement rien).
C’est comme ça que tout mon apprentissage a été rémunéré.
Meilleur plan, non ?
Je n’ai jamais raconté à mes parents mes débuts dans la finance, ni la façon dont cet argent a été transformé en Car en Sac (ni le délice des délices de cette double transgression !) et mes dons en la matière se sont limités à cet épisode.
Ce qui est heureux aussi.
Vous me voyez dans la finance, vous ?

©Bleufushia
N.B. si ce rêve a été fait sous forte fièvre, ma prof de piano s’est vraiment appelée ainsi, j’y allais en micheline, et la gare de Canfranc m’a fait halluciner lorsque j’y suis passée, avec son air de reste de guerre bactériologique !


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Le sel du passé

J’ai croisé sur la plage un touriste qui venait de mettre le pied sur un oursin. Il a tenté de partager avec moi sa colère et sa douleur. Moi, je ne suis parvenue à rien d’autre qu’à sourire en silence. Je sais que ce n’est pas très empathique. Mais j’ai des excuses.

C’était une activité de grands, moi, j’étais gamine… presque 6 ans de différence avec les plus âgés, ça compte !
Ils avaient promis de veiller sur moi, c’est à cette seule condition que je pouvais les suivre.
D’ordinaire, on allait à la plage sur le sable, juste là où débouchait l’escalier. Et on nageait, ou on plongeait du ponton, avant de s’allonger sans bouger, seulement attentifs au soleil qui nous réchauffait sous les cris des mouettes.

Là, ce n’était pas pareil. Ça se passait sur les rochers. Il fallait y arriver sans les laisser me perdre en route. Ils avaient amené tout l’attirail, les masques et les tubas, bien sûr, mais aussi des fourchettes, des ciseaux, un torchon, et une baguette de pain.
Ils allaient plonger avec leurs fourchettes, pour décrocher les oursins sans se planter d’aiguilles dans les doigts. Quand ils en avaient un, ils venaient jusqu’au rocher où je les attendais, et je devais attraper l’oursin sans me faire mal, et sans le laisser tomber dans l’eau à nouveau.
Quand je m’en étais emparée, très précautionneusement, je l’amenais jusqu’à un panier à salade comme on les faisait dans le temps, en maillage de fil de fer, et je déposais soigneusement le trésor recueilli.

Pendant qu’ils retournaient en chercher d’autres, je guettais du coin de l’oeil le moment où un autre sortait la tête de l’eau et me signifiait qu’il en avait encore un. J’avais un travail subalterne, mais j’avais à coeur de l’accomplir au mieux.
En attendant, je m’absorbais dans la contemplation. Ces animaux me fascinaient : un noir brillant, profond, teinté de violet, une « bouche » avec une sorte de double bec, et des aiguilles qui bougeaient lentement en une chorégraphie presque imperceptible.

Plus tard, les grands remontaient dans les rochers, quand la pêche était suffisante pour nous tous.
Les plus âgés prenaient les ciseaux, calaient un oursin dans leur main, certains sur un torchon, d’autres, plus hardis, directement à même la paume et ils plongeaient la pointe des ciseaux dans le bec, puis, une fois celui-ci pénétré, ils pouvaient découper la coquille en deux. Les aiguilles à l’endroit de l’entaille des ciseaux giclaient à terre dans un crépitement bref. Je regardais les garçons faire avec admiration.
Le chapeau de l’oursin était enlevé prestement, rejeté à la mer, et les plus jeunes passaient alors à l’étape suivante : secouer délicatement la moitié restante pour en faire partir le noir (on disait que c’était leur caca, je n’ai jamais vérifié cette assertion) entre les rochers, du moins la majeure partie du noir.

Puis, c’était le moment du délice. Ils étaient galants, ils m’offraient le premier.
J’y plongeais un bout de baguette, raclais du mieux les tranches orange, en étoile, d’un orange si vif, si étonnant dans cet écrin noir, portais le bout de pain à mon nez, humais l’odeur délicieusement violente, puis mettais le pain dans ma bouche, l’y gardais un moment pour que mon palais s’emplisse de toute la saveur iodée, puis, d’un coup, avalais, et y retournais, vite, tant qu’il en restait encore.
Les grands qui m’entouraient échangeaient entre eux et avec moi des « hmmm » de contentement, et de grands sourires. Le rituel soudait le petit groupe, et la consommation collective de ces merveilles, curieusement silencieuse, me donnait la sensation de ne constituer qu’un seul et même être marin avec mes camarades.
Ces festins improvisés, le goût presque musqué de la chair de l’oursin, le labeur nécessaire (pêcher, couper, nettoyer) pour arriver au plaisir restent pour moi des grands souvenirs culinaires, augmentés encore lorsque, plus âgée, je pus enfin me joindre au groupe des ramasseurs. Je plongeais sans masque, et aimais même la sensation légèrement gênante des yeux rougis par le sel. Du sel par toutes les pores.

oricio1J’ai parfois acheté depuis une demi-douzaine d’oursins, déjà ouverts, à l’étal d’un poissonnier, sans toutefois le bonheur que j’éprouvais en ces temps-là.
Encore aujourd’hui, je convoque l’odeur et le goût entre mille souvenirs, et ils sont là tout de suite.
Avec tout le sel du passé…

©Bleufushia