bleu fushia

always blue


Poster un commentaire

Y a pas que les cacahuètes qui sont rien

575104_424879454209483_726173940_n

YZ (street artiste)

« On est bien peu de choses, madame / Donnez-moi zun kilo d’bananes / Bien mûres« 

(François Béranger)

Vous souvenez-vous de mes récentes aventures avec ma voiture « bleu virtuel »(1) ?

Il m’est resté de cette histoire une fragilité, comme une fêlure, amplifiée par l’épisode de la panne non moins virtuelle. Ça m’en a fichu un coup, pour tout dire.
Et cette semaine, je découvre, grâce à l’aimable « perfidie » moqueuse d’une voisine, que nous habitons une « voie sans nom » : c’est ce qui apparaît sur le plan de mon immeuble – alors même que je crois avoir une adresse, je n’en ai aucune. La réalité continue à ne pas être là où je l’attends.

voie sans nom

je vis sur le « n » de « sans »

Et sur le coup de cette nouvelle, j’allume la radio, et j’apprends – en direct par les ondes – que de surcroît, je ne suis rien. Je compte pour du beurre (de cacahuète, ou pas, on n’est pas chez Trump, quand même)
Déstabilisée, je change de chaîne, et entends une journaliste rigolarde dire à l’invité (dont j’ignore qui il est, parce que j’ai éteint aussi sec, n’en pouvant mais), qu’il ressemble à s’y méprendre à Sammy le Scoubidou. Sammy le Scoubidou !!

J’aurais peut-être préféré le ridicule à l’insignifiance. Ou pas, va savoir.

Ou la virtualité totale à la chosification (au moins, dans le virtuel, on peut s’incarner sous forme « d’objet intelligent »).

Mais quand même : rien ? que dalle ? Nothing at all ?

Rien ou moins que rien ? (je me permets de demander, parce que rien, c’est plus que moins que rien, quand même, et ça rassure un tout petit chouïa)

Non, rien, faut t’y faire : PEANUTS ! Pire que des nèfles !
Une réincarnation de La Môme Néant («pourquoi pense à rin, A’xiste pas »(2) !

maxresdefault

Non contente, comme beaucoup de mes semblables, d’avoir travaillé toute ma vie pour des clopinettes, je découvre sur le tard que clopinette je suis née, clopinette je demeurerai jusqu’à ce que je me transforme en un tas de cacahuètes.

D’ailleurs, dans la phrase jetée à tout vent devant les micros en folie – sous forme de « petit précepte nauséabond comme un pet de l’âme »(3) -, ceci suffit à expliquer cela. C’est à cause de ma nature profonde de clopinette que mon destin est ce qu’il est.

Ecco e voilà !

J’en suis toute éberluette. Même si je ne suis pas seule, c’est un peu dur à avaler.
Tiens, je vais me faire un statut face de bouc

JE SUIS CRO

UNE CROPINETTE

(ça se fait sur deux lignes, et cropinette est une variante de clopinette).
Je serai au moins dans le moove de tous ceux qui, à défaut d’être quelque chose, sont, depuis un moment, ceci ou cela et le clament en blanc sur fond noir.  Je ne l’ai jamais fait, mais là, je le sens bien.

[Euh, pardon, j’ai tardé à revenir, je m’étais absentée – quoi, vous n’aviez pas remarqué mon absence ? (la notion d’absence de rien frise la haute philosophie, non ?)
En fait, j’ai essayé de me faire un panneau, pour l’afficher séance tenante sur mon mur, et j’ai lamentablement échoué. En plus, j’avoue que je suis une quiche en zinformatic, un mégalo-rien en somme. Y a un féminin à « mégalo-rien » ?]

JR-paris-678x452

JR (street artist)

Après, vous savez comment les choses se passent, vous focalisez sur un truc, et vous ne tombez que sur d’autres machins du même tonneau. Ça devient quasi obsessionnel au bout d’un moment, tout tourne autour du sujet du rien, ou du pas grand-chose, ou du qui ne mérite pas que… Enfin, dans votre tête de rien, ça s’agglomère, ça fait sens.
Mais vous n’excluez pas l’idée que, possiblement,
« vous êtes victime d’un complot d’indices concordants qui, en fait, ne concordent pas. »(4)

Je vous raconte, en vrac, juste quelques uns (vous allez voir que mes «en  vrac » sont variés, je butine, je butine)

il_570xN.167448820

-cet homme aperçu sur la plage, avec un code-barres tatoué sur le mollet. Le stade de l’objet manufacturé, mais encore à vendre (un peu plus que rien, donc)

-un personnage dans un roman demande à son père qui est Stefan Zweig obtient la réponse : « un type qui s’est suicidé au Brésil »

– un livre de Jodorowsky, Le doigt et la lune (histoires zen) que je feuillette et où je lis la suivante :

« Le moine marche sur le pont. La rivière coule sous le pont.
Le moine ne marche pas sur le pont. La rivière ne coule pas sous le pont. »

C’est un « koan » – ces textes japonais prétextes à méditation. Est-ce que le moine est tellement insignifiant, patte de mouche sur la terre que, même s’il marche, son être ne parvient pas à impacter le pont, au point qu’on peut penser qu’il n’y est pas ?

(en fait, Jodo commente que notre cerveau introduit des liens pour faire sens. En réalité, « tout bêtement », les deux premières phrases n’ont rien à voir avec les deux dernières. De même que, peut-être, la réussite n’a pas grand chose à voir avec le fait d’exister ?)

563879_10151032176980818_1363193102_n

-dans les japonaiseries jusqu’au cou, je me délecte avec ma lecture des excellentes Notes de chevet de Sei Shonagon. Dans ses listes, je tombe sur ce qui suit, qui donne un autre éclairage à la vie, tout d’un coup :

Choses qui font honte : ce qu’il y a dans le cœur de l’homme

Choses qui ne sont bonnes à rien : une personne qui a le cœur mauvais (toute ressemblance avec…)

Choses qui n’offrent rien d’extraordinaire au regard et qui prennent une importance exagérée quand on écrit leur nom en caractères chinois : le vice chef des services qui gouvernent le palais de l’Impératrice

– je consulte un article sur Saint Georges – pas celui du dragon, l’autre ! – et découvre à côté de la date de sa fête, le 23 avril, la mention « mémoire facultative ». Même St Georges, peuchère, pourtant, il en avait fait un max pour qu’on fasse attention à lui ! Mais même se souvenir de lui est facultatif ! imaginez…

En même temps, intriguée d’un coup devant le mot « facultatif », je découvre avec étonnement que ce mot qui veut le plus souvent dire qu’on peut se passer de quelque chose, signifie à l’origine, « qui donne un pouvoir ». Bizarre, vous avez dit bizarre ?

-sinon, je suis sortie me balader, et j’ai vu Rien. Je veux dire Pélagie(5). Fini le songe d’une nuit d’hiver, bienvenue dans la réalité crue d’une soirée d’été.
Après deux échecs pour devenir prof, elle lâche l’affaire, et fait la manche sur le trottoir avec sa guitare. Sans bras zéro, parce que la canicule sévit. Bien que, quelque part, cela m’ait soulagé (autant pour elle que pour les élèves), cela m’a emplie d’une grande peine.
J’ai levé la tête vers le ciel étoilé, le silence des espaces infinis, lui, ne me fout pas les jetons, sachez-le, moins que le monde tel qu’il est, en tout cas, et je regarder voler des coquecigrues.

J’ai toujours eu un faible pour les coquecigrues, elles me soignent de la réalité.

index

coquecigrue

J’ai pensé au microbe Micron, l’insignifiant qui est dans l’illusion qu’il dirige le monde. Et dans ma tête, en silence, j’ai formulé :
« Fais gaffe avec moi, parce que je suis gentille »(6)

©Bleufushia

1 Pour ceux qui auraient échappé à cela, vous pouvez vous rattraper en lisant ceci :

https://bleufushia.wordpress.com/2016/11/03/palsambleu/

et/ou/ou pas/ cela (la panne)

https://bleufushia.wordpress.com/2017/04/03/sous-les-sunlights-casses-liquides/

2 Jean Tardieu

3 Pennac, dans Journal d’un corps

4 Nina Yargekov, dans Double nationalité, dans lequel l’héroïne se demande à grand renfort d’enquête d’elle-même sur elle-même, qui elle peut bien être.
5 l’histoire de Pélagie :

https://bleufushia.wordpress.com/2015/01/23/songe-dune-nuit-dhiver-20/

6 tiré de Chaos calme, de Sandro Veronesi

Publicités


3 Commentaires

Et toi, fille verte, mon spleen

P1010366

©Bleufushia

(toutes les photos de cet article ont été prises lors d’une récente balade à la Ciotat, une ville qui  semble encore figée dans le passé, une ville « avec un passé et sans avenir », comme dit Marcus Malte à propos de l’autre ville de chantier naval du sud, à une encablure de là. Elles n’ont apparemment aucun rapport avec le film, sauf que cette promenade est de la même couleur que mon actuelle bouffée de nostalgie)

Je grand-mérise souvent avec un petit garçon qui est en pleine acquisition de langage, et de jeu avec les mots. C’est une période délicieuse, pleine de confusions drôles (au sortir d’un long bain, il me disait hier que ses doigts étaient frisés), de découvertes, de réutilisations extrêmement poétiques d’éléments glanés par ci par là, et de créations qui entrent dans notre langue commune, à lui et à moi,dont il sait qu’elles ne sont pas universelles et qu’il utilise uniquement avec nous.
A observer combien ça le construit et le façonne, comment les mots qu’on apprend et que l’on conserve, que l’on choit ont un rapport avec notre intime, mais sont aussi un bagage partagé, j’ai eu envie (toujours dans le mouvement nostalgique qui ne m’a pas quitté depuis hier) de jeter sur le papier des éléments épars de mon histoire avec les mots. Peut-être ces choses-là vous parlent-elles. Sans doute en a-t-on en commun, je n’ai pas l’illusion (pas totalement) que tout cela n’appartient qu’à moi.

Une grande partie de mon rapport aux mots est passée par mon père – directement, ou par des lectures proposées par lui.
Pour ma mère, le français n’étant pas sa langue, c’était plus difficile : elle était disqualifiée, en quelque sorte. J’ai cependant tété de l’allemand en même temps que du français, ou plutôt de l’autrichien : j’ai encore en mémoire la litanie qui accompagnait son tricot, avec les mailles qu’elle comptait dans son patois, dans lequel fünfzig devenait fouchtsk

Mais l’expert, c’était lui, prof de français, corrigeant sans cesse mes moindres erreurs, me conseillant, expliquant, décortiquant, soulignant les nuances. Une certaine rigidité, chez lui, de la définition du bon français : pas question de s’encanailler avec de l’argot, des gros mots, des tournures approximatives (ah, la différence entre soi-disant et prétendu…), des prononciations inexactes…
Un souvenir d’une claque reçue, enfant, alors que j’avais dit « putain » : ma décision d’alors de passer le reste de ma vie à jurer ! Merdieu !
Un autre : son insistance à ce que je prononce jongle pour jungle, et ma sensation d’un ridicule absolu : personne ne prononçait ce mot comme lui, et j’étais persuadée que j’aurais été instantanément couverte de pipi noir (tiens, une expression tout droit sortie de l’enfance) si je m’étais livrée à la même bizarrerie.

P1010375

©Bleufushia

Même chose avec la règle du présent après après que (oui, je sais!)
Maintenant, certaines erreurs que je commets, adulte, en toute connaissance de cause, me créent un plaisir interne certain.
Toute petite, alors que j’avais appris à reconnaître des objets de base, des animaux etc., mon père jouait à commenter mon imagier avec moi, et à nommer faussement les choses – mon amusement extrême à cela : appeler chaise une vache, ou oiseau une bicyclette est un jeu qui continue à me ravir. Envie de transmettre ça à mon petit fils. Pas envie qu’il soit sérieux à 17 ans.

Certains mots m’ont toujours accompagnée, tout au long de mon existence.
Et une ébauche de biographème mou et incomplet (que je complèterai – ou pas !), une !

* des fragments de poèmes, à l’école primaire ou au collège, qui ont passé, incomplets, la barrière de l’oubli – et reviennent, en associations inévitables, dans certaines situations :

le bonheur est dans le pré, cours-y vite, cours-y vite – assez fleur bleue – revient souvent
comme un vol de gerfauts hors du charnier natal – assez gore, jamais pigé cette image – surgit de façon inopinée, imprévisible
le vent se lève, il faut tenter de vivre
Mais aussi en allemand : verlassen, verlassen, verlassen bin ich ! Et même en styrien : I bin a steirabur und hab a ker Natur (le « ur » se prononçant « ouar »)

*les trucs compris de travers et qui restent :
Hugo et son gruyère en fleur
nous nous vîmes trois mille en arrivant Topor

*toute petite, le petit prince en boucle, et l’idée qu’il faut apprivoiser et crédélien (en un seul mot mystérieux, verbe défectif qui reste ainsi)

*ma mère racontant son apprentissage de Français, et sa croyance en l’existence de Séféro, ce soldat (sorti de l’anonymat dans la Marseillaise, œuf corse)

*une façon de dire corse, justement, comme cette grand tante qui parlait de cueillir le linge, infiniment plus poétique que de le ramasser bêtement

ou provençale : tronche d’api, fa du ben à Bertrand…

*les mots qui ont une forte charge de beauté, on ne sait pourquoi : je ne résiste pas à une phrase avec le mot cargo, goémon, moucharabieh, fugace, ou d’autres encore…

P1010367

©Bleufushia

*beaucoup de choses passant par la chanson, écoutée et réécoutée, plus que par le livre, dévoré, et remplacé par un autre (à l’adolescence, un livre par jour, en gros… après, l’envie de tout lire d’un auteur)

*plus tard, en boucle, Ferré et les fulgurances de sa poésie souvent obscure… nous sommes des chiens – les gens, il conviendrait de ne les connaître qu’à certaines heures pâles de la nuitla vie est là avec ses poumons de flanelleest-ce ainsi que les hommes vivent et leurs baisers au loin les suiventtout est affaire de décorleur vie de tisanedans le quartier d’Hohenzollern, entre la Sarre et les luzernes
ma dégustation de Ferré à haute dose, d’autant qu’il est jugé sulfureux par mes parents… et pourtant ils exiiistent, les anarchiiistes !
l’étonnement quand les gens n’ont pas les mêmes références

*mon questionnement : pourquoi garder certaines phrases et pas d’autres en mémoire ?
par exemple : et les shadocks pompaient, pompaient…
eins, zwei, drei, Pickepickepockepei
Hope hope Reiter, wenn er fällt, so schreit er

de quoi est faite notre mémoire ?
la marée, je l’ai dans le coeur qui me remonte comme un signe

P1010399

©Bleufushia

(cette photo me fait, modestement natürlich, penser à l’ambiance des tableaux de Hopper)

*envie d’écrire un texte uniquement avec des phrases empruntées qui font partie de moi

*des univers littéraires avec leur langage spécifique, qui sont là comme référence… font partie systématiquement, sinon de mon langage, du moins de ma pensée au moment où je parle d’un des sujets abordés dans le roman, le grand scieur de long pour Bach, les 32 petits osselets pour les dents, le trapèze volant pour s’envoyer en l’air, et la bonne longueur viandeuse, pour ne citer que les principaux.*

*les permanents rappels de mon père pour que je m’intéresse à l’étymologie des mots, ce que je n’ai pas fait pendant longtemps, et qui, maintenant, me passionne.

*la découverte du journal de Jules Renard, et du jeu avec les mots et les expressions.
La lune est pleine, qui l’a mise dans cet état-là ? précédant de peu la découverte du surréalisme, mais surtout du dadaïsme et du lettrisme – et l’intérêt pour le jeu sur les mots, sur leurs sonorités, sur leurs double-sens…
Jeu sur le nonsense, l’absurde, des exemples à foison dans ce journal et des fragments qui surnagent, va-t-en savoir pourquoi – Victor Hugo est né au numéro 86 de la rue de la République, moi, plus modestement au 3.

P1010382

©Bleufushia

*ma détestation de cette même propension au jeu de mot « renardien » quand c’est mon père – grand admirateur de Jules Renard – qui l’appliquait avec moi… Devant un achat de bikini, par exemple, dont je lui demandais comment il le trouvait, il m’avait répondu en le cherchant bien
Maintenant, une même propension à avoir du mal à reculer devant un bon mot

*la délectation devant la polysémie des mots, et les détournements

Enfin… pas n’importe quel détournement, en fait, juste ceux qui sont jouissivement ludiques et décalés !
Pas le genre « cagnottez vos euros » (pub vue hier)…

ma colère contre ceux – politiques, essentiellement – qui nous dépossèdent des mots en accaparant leur sens pour leur faire dire le contraire de leur sens premier : liberté, par exemple (je n’en dresse pas une liste plus longue, ça me rend grave vénère).
Rendez-moi mes mots, putain !

P1010422

©Bleufushia

©Bleufushia

* Albert Cohen : Belle du seigneur


1 commentaire

Séquence vintage

f3d4ecfe78c8a3c1b724a891a6cf04be

Hier, je suis allée voir le film « Demain » (oui oui !), qui propose des alternatives au capitalisme tentées dans quelques endroits du monde : des gens essaient d’arrêter la fuite en avant que les gouvernants appellent progrès, en cherchant d’autres modes de vie, de rapports humains, de façon de vivre avec la nature, d’éduquer les enfants, de faire de la politique, de supporter la cité.
Certaines de ces façons sont nouvelles, d’autres se rattachent à des modes de vie qui peuvent rappeler des choses que des vieux croûtons comme moi ont vécues dans leur jeunesse pas si folle…
Allez savoir pourquoi, ce film m’a projetée dans deux directions : l’envie de tenter, moi aussi, une alternative (projet à établir, à mûrir), et, dans un genre différent, un petit voyage dans le temps, retour sur l’enfance par bribes décousues – des souvenirs vintage d’une époque où j’ignorais ce mot.
Peut-être que cette deuxième voie a un lien avec le cinéma où je suis allée voir ce film, un cinéma qui est resté tel qu’en mes 15 ans*.

Prendre connaissance d’un échantillon de « nouvelle modernité » dans un lieu qui respire le vingtième siècle disparu a provoqué en moi comme une légère fissure, où s’est instillé peu à peu ce « je me souviens » très erratique, prétexte à souvenir, à compléter encore, mais qui, peut-être, m’est nécessaire pour construire autre chose, même s’il est un peu foutraque et composé de choses pas toutes « utiles » à la réflexion (mais en réalité, je me balance dru de l’utilité, pour tout vous dire)

Il est des choses des temps jadis qui me manquent parfois :

les vrais patins à roulette, avec des lanières en cuir qui tiennent le pied et des roues qui se grippent au moindre caillou
les téléphones à cadran, et le geste du doigt qui peine à remonter le cadran jusqu’au bout, et le grrrr chtac qui l’accompagne,
les tomates qui ont un goût de tomate (et pas seulement l’odeur)
les courriers papier (et même le papier avion)
les routes sans panneaux publicitaires
l’odeur de la peau de mes fils bébés…

ancienne-paire-de-patins-a-roulettes-de-marque-vitesse-paris

Il est des situations qui me reviennent en mémoire :

des moments où je sentais le temps s’égrener, lentement

quand je me promenais sur la corniche, dans les embruns, le soir après l’école
quand j’avais la sensation qu’il me restait du temps à vivre
quand je me bronzais des heures sur la plage, sans avoir la moindre idée des risques
quand la vie n’était pas un jeu d’obstacles pour tenter d’éviter tout ce qui essaie de nous tuer, mais juste un fil doux, que je dévidais de façon buissonnière
quand les soirées étaient pleines d’hirondelles
quand, pour occuper les soirées d’été de l’enfance, je frottais, des heures durant un noyau d’abricot sur un mur pour en faire un sifflet, aussitôt terminé, aussitôt abandonné : le goût des gestes inutiles et le temps pour se les autoriser.
quand je paressais au lit, le matin : je pourrais le faire, je ne le fais plus
l’attente qui précédait l’arrivée d’une lettre, guetter le facteur, ouvrir l’enveloppe, tenter de lire la date d’envoi sur le tampon, toujours mal imprimé, illisible
quand les actualités n’étaient pas permanentes, et que je m’en foutais, de la marche du monde
quand je pouvais encore faire des galipettes (mais non, pas des « galipettes », je vous vois rigoler, des galipettes !), sauter à la corde, monter aux arbres

Quand je pense à « avant », il ne me reste que des bribes.

J’ai vécu un temps continu, parfois horriblement lent, à d’autres moments, rapide et fuyant, mais ce qui me revient, quand j’y pense, ce sont juste des éclats dispersés, que je ne sais même plus dater, ni ordonner chronologiquement :

des refrains inachevés,

des bouts de poésie dont il manque toujours le troisième vers, ou même parfois, le second et dont, comme pour les tables de multiplication, je ne sais plus que le rythme chantant (la bande son est partiellement effacée),

des noms de camarades de classe associés à des images floues,

des images (rares) de moi à la plage, ou en train de grimper sur le figuier, comme si je me voyais de l’extérieur (sans doute un souvenir de quelque vieille photo en noir et blanc au fond d’un album que je n’ai plus ouvert depuis 30 ou 40 ans),

des objets que j’évoque parfois avec mes fils devenus grands (comme l’époque où ils écoutaient la vie de Zorro, « fier, audacieux et bondissant », sur leur mange-disques…),

le souvenir de mon premier émoi amoureux (j’avais 4 ans, j’étais à la maternelle, c’était le roi du bac à sable, y en avait pas de plus bath).

Ce qui me reste le plus, en fait, et qui a complètement disparu aujourd’hui, c’est certains bruits, des sons qui rythmaient la vie d’autrefois. A l’époque, je n’y prêtais pas garde, ils étaient le fond familier de l’existence, et comme tout ce qui est trop familier, je n’y accordais aucune attention.
Non pas que les bruits, isolés, ne puissent se retrouver aujourd’hui, mais le silence n’existe plus comme avant, et ça, ça fait une sacrée différence.

SONY DSC
Je me souviens avoir aimé par exemple le tap tap régulier sous mes fenêtres de ma copine qui jouait à la corde à sauter, en accélérant de plus en plus, le vrombissement du moulin à café (on peut encore trouver du café en grains ? je ne le sais même pas), le saphir se posant sur le disque noir, et le silence crachotant précédant le début du disque, ou le galimatias absurde des ondes courtes. Les sons « impurs »…

J’ai rigolé, plus tard, de ce jeu à la mode (deux boules qui s’entrechoquaient) que tous les jeunes utilisaient, même en s’embrassant. Ce n’était pas sur fond de Procol Harum, non, ça c’était plus tôt, au temps de mes premières amours, et des rares surprise-parties qui m’étaient autorisées.

70917899

Je me souviens aussi des bruits qui rythmaient les jours, le claquement des haubans qui précédait la tempête, la cloche de l’église qui sonnait le glas – et cela m’indifférait à l’époque, la sirène des pompiers qui sonnait trois fois, le premier mercredi du mois, pour vérification.
Un de ces premiers mercredis, elle avait sonné quatre fois, et j’ai naturellement oublié les codes : deux fois, le feu, une fois, y avait-il une seule sonnerie possible ? non. Deux, pas trois (réservé aux essais) et quatre ?
Je me suis rendue compte, par hasard, dans mon village d’enfance, qu’elle continue à sonner, sauf qu’elle est tellement masquée par une cohorte de bruits stridants et pétaradants qu’on ne l’entend qu’à grand peine.

Maintenant, ma mémoire est encombrée de codes, de chiffres, d’informations, mais je n’ai plus à me souvenir du sens des sons…

Et voilà, c’est ma séquence nostalgie, j’en viens à regretter l’avant, le moment où les sons avaient du sens, avant la bouillie sonore permanente.
Sans doute est-ce mon rapport à la musique qui me fait m’attarder particulièrement sur ce qu’on entendait (que Murray Schaffer, dans Le paysage sonore, qualifiait d’environnement sonore « haute-fidélité » – même si, à l’époque dont je parle, il n’était déjà plus si Hi-fi que ça !), mais ça fait partie des choses dont j’aimerais qu’elles changent maintenant.

procol-harum

Hi hi hi, ça date vraiment !

Peut-être est-ce que je regrette seulement ma jeunesse ?

Mon mobile sonne, je baisse le son de mon iPod, j’enlève mes écouteurs, et je réponds en même temps à un double appel.

©Bleufushia

*si ça vous intéresse, je vous renvoie au billet où je raconte mes retrouvailles avec ce cinéma

https://bleufushia.wordpress.com/tag/cinema/


5 Commentaires

These foolish things

Isidro Ferrer - illustration (Le livre des questions - Pablo Neruda)

Isidro Ferrer – illustration
(Le livre des questions – Pablo Neruda)

J’attache de la valeur à des choses banales et insignifiantes, au contact de mon bol chaud dans ma paume, au bruit de la pluie sur la vitre, à l’ombre rayée et trouée des arbres.

J’attache de la valeur aux humains, à leurs tendres fêlures, à leur fragilité, à leur complexité, à leur simplicité, à leur douceur, à leurs rires lumineux.

J’attache de la valeur à ce qui est éphémère, au vent dans mes cheveux, à la couleur pourpre de la mer au couchant, à la lumière qui frise l’herbe mouillée, aux lignes changeantes obstinément dessinées par les vagues, à la rumeur des galets qu’elles déplacent.

J’attache de la valeur à l’infime, aux fugaces sourires éclairant soudain les visages, au regard limpide de l’enfant, au vol léger de l’oiseau, à trois notes mélancoliques émergeant du silence, à la chaleur partagée sans mots.

J’attache de la valeur au silence, qui permet aux mots d’éclore, et à certains de ces mots, ceux qui désignent des valeurs qui unissent les hommes, qui leur donnent confiance en l’autre, au lieu de les diviser, à la lenteur de la réflexion.

J’attache de la valeur à l’art, à tous les univers fictifs, plus brillants que les réels, aux formes créées, aux lignes assemblées, aux couleurs mélangées, aux notes vibrantes, aux mots tressés en gerbe.

J’attache de la valeur aux rêves, aux utopies un peu folles, aux tentatives décalées, aux envies de beauté partagée, à tout ce qui échappe à l’ordre et au pouvoir.

J’attache aussi de la valeur au monde réel, à ses demi-teintes, à ses aspérités, à ses écueils, à ses joies, à son velouté.

J’attache de la valeur au hasard et aux rencontres qu’il occasionne, au lâcher-prise et à l’absence volontaire de choix, au fait d’accepter la vie comme elle vient.

J’attache de la valeur à des gestes volontaires de tendresse, d’attention, d’écoute, de révolte, de lutte collective, de solidarité, et à ceux, patients, du travailleur.

Me comble le fait de n’attacher de la valeur qu’à des petites choses sans prix.
Me remplit le fait d’attacher de la valeur.

©Bleufushia
(tribute to Erri de Luca : à la manière d’une partie de « Oeuvre sur l’eau » – 2002)


10 Commentaires

Michelines (rêve)

1024px-Micheline_XM_5005_Mulhouse_FRA_001Je suis dans une gare qui ressemble à celle de Canfranc.

Les rails abandonnés courent et s’enchevêtrent avec les herbes folles, et le bâtiment gigantesque continue sa lente désagrégation. Ma fièvre trouble mon regard et je crois le voir s’écrouler sous mes yeux. La sensation d’étrangeté éprouvée dans ce lieu (en vrai) est là, avec l’impression vivace d’errer au milieu d’un rêve figé.
Bizarre de mélanger un rêve fictif avec un rêve réel.
Bon, pourriez-vous me dire… qu’est-ce qu’un rêve réel ?
En tout cas, mon train est là. Le passé aussi.
Le train est bleu, c’est une micheline qui doit m’amener à ma leçon hebdomadaire de piano.
Pas certaine que la micheline de mon enfance ait été bleue, mais dans le rêve, elle est comme ça.
Le mot de « micheline » me revient au moment où j’en gravis les marches, ces deux marches qui se rabattent quand le train part.

C’est un mot que j’avais remisé tout au fond de mon sac à mots du passé. Il y voisine avec « train auto-couchettes », dans le même ordre d’idée, ou « formica » et « robot-marie » – je me souviens d’une scène où le vendeur du village faisait l’article à ma mère en répétant en boucle, à propos d’une des fonctions du-dit robot-marie, un « ça hache tout » un peu hystérique…
Parfum d’une autre époque.
Il faudra que j’établisse une liste de ces mots de mon enfance. Mais là, dans le rêve, je n’en ai pas le temps.

Quand a-t-on cessé de dire « micheline » ? A-t-on, d’ailleurs, cessé ?
Cette nuit, je ne sais pas s’il s’agissait d’une vraie micheline.

(site sur l'histoire de Michelin)

(site sur l’histoire de Michelin)

L’odeur tapie dans mes souvenirs revient, nette, sans hésitation possible. Le bruit, qui me permettrait de le savoir, est absent.

J’en descends, en gare de Toulon, ce qui m’est permis par le rêve, et se raccroche sans secousse à une vérité de ma réalité passée. Mais je peine à trouver la sortie, il n’y a pas de quai et je me prends les pieds dans des rails rouillés.
Quand, enfin, je m’en sors,
je marche un peu vers la basse ville, sonne, monte trois étages d’un immeuble un peu miteux.

Je suis arrivée chez Micheline Michel, avec laquelle j’ai fait mes débuts.
Gamine, je me demandais comment on avait pu donner un nom de train à cette vieille fille un peu rêche.Et pourquoi cette répétition un peu ridicule ?
Pourquoi, aussi, un train  pouvait avoir un nom de femme. Ça, je le sais maintenant seulement. Je l’ai lu hier, au hasard d’une recherche.

J’ai gardé ces questions pour moi, jusqu’à aujourd’hui.
Comme beaucoup, je rêvais d’être une virtuose soliste, passant d’une scène célèbre à une autre, toujours sous les feux de la rampe. J’avais déjà, très jeune, choisi mon nom de vedette : Estrella Luz (le nom de famille ressemblait de près à celui de ma mère). Et la robe à paillettes qui allait avec. Infiniment plus chic que Micheline Michel et son appartement près du port, dans cette rue un peu obscure et sale où elle habitait.

chemin-de-fer-train-cle-de-sol-portee-musique-tag alorsquoidefun-frDans le songe, il me semble tout à coup d’un très mauvais augure que le nom de mon professeur ait été bégayant de la sorte – quelle drôle d’idée d’appeler quelqu’un comme ça -, et associé à un train qui n’est pas spécialement un rapide.
Comment réussir un début fulgurant en commençant sous ces auspices ?
C’était de mauvais augure et il est finalement heureux qu’il se soit réalisé.

A posteriori, je n’aurais pas aimé vivre cette vie-là.
Mais si je n’ai pas fait carrière, j’aurais pu entrer dans la finance grâce à elle.
Mademoiselle Michel avait une pédagogie fondée sur la récompense. Elle donnait en fin d’heure à qui avait bien travaillé un sucre d’orge. C’était généralement mon cas. Mais je détestais cela.
Du haut de mes 7 ans, très rapidement, j’ai osé le lui dire.

Elle, embêtée, m’a demandé ce qui me ferait plaisir à la place.

J’ai répondu « une pièce de 1 franc », avec un tel aplomb, probablement, qu’elle n’a pas osé dire non (je ne sais plus de combien était le prix d’une leçon, mais il n’était pas énorme, et 1 franc, ça n’était pas totalement rien).
C’est comme ça que tout mon apprentissage a été rémunéré.
Meilleur plan, non ?
Je n’ai jamais raconté à mes parents mes débuts dans la finance, ni la façon dont cet argent a été transformé en Car en Sac (ni le délice des délices de cette double transgression !) et mes dons en la matière se sont limités à cet épisode.
Ce qui est heureux aussi.
Vous me voyez dans la finance, vous ?

©Bleufushia
N.B. si ce rêve a été fait sous forte fièvre, ma prof de piano s’est vraiment appelée ainsi, j’y allais en micheline, et la gare de Canfranc m’a fait halluciner lorsque j’y suis passée, avec son air de reste de guerre bactériologique !


4 Commentaires

Le sel du passé

J’ai croisé sur la plage un touriste qui venait de mettre le pied sur un oursin. Il a tenté de partager avec moi sa colère et sa douleur. Moi, je ne suis parvenue à rien d’autre qu’à sourire en silence. Je sais que ce n’est pas très empathique. Mais j’ai des excuses.

C’était une activité de grands, moi, j’étais gamine… presque 6 ans de différence avec les plus âgés, ça compte !
Ils avaient promis de veiller sur moi, c’est à cette seule condition que je pouvais les suivre.
D’ordinaire, on allait à la plage sur le sable, juste là où débouchait l’escalier. Et on nageait, ou on plongeait du ponton, avant de s’allonger sans bouger, seulement attentifs au soleil qui nous réchauffait sous les cris des mouettes.

Là, ce n’était pas pareil. Ça se passait sur les rochers. Il fallait y arriver sans les laisser me perdre en route. Ils avaient amené tout l’attirail, les masques et les tubas, bien sûr, mais aussi des fourchettes, des ciseaux, un torchon, et une baguette de pain.
Ils allaient plonger avec leurs fourchettes, pour décrocher les oursins sans se planter d’aiguilles dans les doigts. Quand ils en avaient un, ils venaient jusqu’au rocher où je les attendais, et je devais attraper l’oursin sans me faire mal, et sans le laisser tomber dans l’eau à nouveau.
Quand je m’en étais emparée, très précautionneusement, je l’amenais jusqu’à un panier à salade comme on les faisait dans le temps, en maillage de fil de fer, et je déposais soigneusement le trésor recueilli.

Pendant qu’ils retournaient en chercher d’autres, je guettais du coin de l’oeil le moment où un autre sortait la tête de l’eau et me signifiait qu’il en avait encore un. J’avais un travail subalterne, mais j’avais à coeur de l’accomplir au mieux.
En attendant, je m’absorbais dans la contemplation. Ces animaux me fascinaient : un noir brillant, profond, teinté de violet, une « bouche » avec une sorte de double bec, et des aiguilles qui bougeaient lentement en une chorégraphie presque imperceptible.

Plus tard, les grands remontaient dans les rochers, quand la pêche était suffisante pour nous tous.
Les plus âgés prenaient les ciseaux, calaient un oursin dans leur main, certains sur un torchon, d’autres, plus hardis, directement à même la paume et ils plongeaient la pointe des ciseaux dans le bec, puis, une fois celui-ci pénétré, ils pouvaient découper la coquille en deux. Les aiguilles à l’endroit de l’entaille des ciseaux giclaient à terre dans un crépitement bref. Je regardais les garçons faire avec admiration.
Le chapeau de l’oursin était enlevé prestement, rejeté à la mer, et les plus jeunes passaient alors à l’étape suivante : secouer délicatement la moitié restante pour en faire partir le noir (on disait que c’était leur caca, je n’ai jamais vérifié cette assertion) entre les rochers, du moins la majeure partie du noir.

Puis, c’était le moment du délice. Ils étaient galants, ils m’offraient le premier.
J’y plongeais un bout de baguette, raclais du mieux les tranches orange, en étoile, d’un orange si vif, si étonnant dans cet écrin noir, portais le bout de pain à mon nez, humais l’odeur délicieusement violente, puis mettais le pain dans ma bouche, l’y gardais un moment pour que mon palais s’emplisse de toute la saveur iodée, puis, d’un coup, avalais, et y retournais, vite, tant qu’il en restait encore.
Les grands qui m’entouraient échangeaient entre eux et avec moi des « hmmm » de contentement, et de grands sourires. Le rituel soudait le petit groupe, et la consommation collective de ces merveilles, curieusement silencieuse, me donnait la sensation de ne constituer qu’un seul et même être marin avec mes camarades.
Ces festins improvisés, le goût presque musqué de la chair de l’oursin, le labeur nécessaire (pêcher, couper, nettoyer) pour arriver au plaisir restent pour moi des grands souvenirs culinaires, augmentés encore lorsque, plus âgée, je pus enfin me joindre au groupe des ramasseurs. Je plongeais sans masque, et aimais même la sensation légèrement gênante des yeux rougis par le sel. Du sel par toutes les pores.

oricio1J’ai parfois acheté depuis une demi-douzaine d’oursins, déjà ouverts, à l’étal d’un poissonnier, sans toutefois le bonheur que j’éprouvais en ces temps-là.
Encore aujourd’hui, je convoque l’odeur et le goût entre mille souvenirs, et ils sont là tout de suite.
Avec tout le sel du passé…

©Bleufushia


10 Commentaires

La liberté est à 150 mètres (9)

Reve-realite-1J’évoquais récemment, avec une vieille amie avec laquelle j’ai fait mes études, l’année où nos voies se sont séparées.
Drôle d’année dans ma vie, dont j’aurais eu tendance à dire, spontanément, qu’il ne s’y était strictement rien passé de notable. D’autres se sont allongés pour moins que cela, je sais !
Rien, à ceci près qu’on y avait, elle et moi, fait nos débuts dans la « vie ».

Et que l’idéalisme qui nous avait agitées pendant le temps de la fac était toujours aussi vivace en nous.
Etrange expression, quand même, que celle « des débuts » dans la vie, à moins de considérer qu’il y en plusieurs, ce que le pluriel tendrait à souligner ? (la question reste entière pour moi)

A y mieux regarder, cette année me semble moins anodine que les vagues souvenirs qui nous en restaient, tant à l’une qu’à l’autre, pendant cette discussion à bâtons rompus que nous avions, à une terrasse de bistrot sur le port de Toulon, où elle habite maintenant.
Allongée, chez moi, après l’avoir quittée, je profite qu’elle a soulevé par ses souvenirs le tapis épais qui recouvre cette époque pour y regarder dessous, un peu, juste un peu…

Trois moments de cette année-là, trois flashes qui me restent.
Je décroche le diplôme attendu ! apte au service…
L’inspectrice qui me le décerne ne me serre même pas la main et prononce avec un sale sourire ironique : « bravo, vous en avez maintenant pour 37 ans et demi » ; ce sont ses paroles de félicitation, qui me glacent.
Bienvenue dans le monde des adultes !
Depuis, les 37 ans et demi en sont devenus 41 et 7 mois (c’est-à-dire, concrètement, pour moi, 42), et quand on compte, on n’aime pas… mais c’est une autre histoire.
Ce qui me noue l’estomac à ce moment-là, c’est la conscience subite que je suis liée à une institution, à la vie à la mort, moi qui me rêvais libre de toute attache. Même si je n’ai jamais imaginé faire un autre métier, j’appartiens à une génération utopiste, qui rêve d’autres rapports sociaux. Mais l’idée d’instruire et d’éduquer comme vecteur d’émancipation et outil de lutte, au sein du service public, s’accorde paradoxalement un peu mal avec le fait de s’enchaîner à un emploi.
En même temps, je n’ai jamais quitté le lien à la réalité : sans travail, pas de liberté.

dretOJ’en avais rêvé, de cette indépendance financière, de ce moment où l’on quitte ses parents, je ressentais, depuis le bac, comme une urgence à m’éloigner, à voler de mes propres ailes, à colorer la vie de ma propre palette…
Donc, allons-y, travaillons ! La route s’ouvre, l’avenir est là.
Le monde me semble, tout à coup, étrangement gris.

Passe un été au cours duquel meurt la personne à qui j’attribuais dans ma tête la place de mère, me poussant à couper tous les cordons.
D’accord, j’ai compris ! Le symbole est clair, je suis maintenant « grande », malgré la sensation qui me poursuit encore de la gamine en moi.
Et de l’incommensurable douleur de la perte.

C’est la rentrée, et dès le premier jour, je prends conscience que mon indépendance n’en est pas une : le changement de situation n’est pas totalement un changement de rôle, et j’ai troqué des parents étouffants contre un chef arrogant et dominateur, dernier maillon d’une hiérarchie pesante.
Je me retrouve dans un rôle qui me serre aux entournures, prof responsable de son image, comptable de ses actions, coincé dans des contraintes en tout genre.
Ça n’a rien à voir avec le fantasme que je me faisais de mon métier.

La liberté a un goût un peu âcre, je n’avais pas imaginé le monde comme ça.

Trop tard, il y fait froid et je m’y déplace comme dans une sorte de brouillard. Et ce qui m’a donné chaud jusque là me semble loin.

sansentravesb

A l’extérieur, je me bagarre, j’ai toujours été comme ça, rebelle, allant au front les poings faits. Même pas peur ! je ne suis pas du bois qu’on abat.
A l’intérieur, j’ai du mal à respirer. Je me débats plus que je ne me bats.
Ma palette se remplit de teintes sans éclat, de routines sans soleil. Je me demande où est ma place. Si tout ça a un sens.

Le tirage au sort m’a fait démarrer ma carrière à Toulon, ville dans laquelle j’avais déjà accompli trois années interminables de lycée. J’ai été tentée plusieurs fois, lycéenne, de sécher, mais la ville est tellement glauque qu’elle décourage toute tentative d’évasion. Mon année de terminale a été hantée par l’hypothèse (totalement improbable, au demeurant) d’un échec au bac, et de l’impossibilité évidente de supporter cette ville un an de plus.
Et là, au moment même où des « lendemains glorieux » démarrent, retour à la case départ.

Comme un mauvais kharma qui me colle aux basques…

0

la liberté est toujours plus loin… (photo prise dans le vieux « Chicago », à Toulon)

Et aucun dé magique, même truqué, ne peut me permettre de tailler la route, de m’échapper loin, très loin de la ville militaire, de Cuverville, de Chicago, du port qui ne parvient même pas à être un endroit intéressant (j’adore les ports, mais celui-là est le seul que je connaisse qui s’est débrouillé pour être laid).
Non, le même lieu gris, gluant d’ennui, et la sonnerie des chantiers qui rythme la vie, encore et toujours, enfin, si on peut appeler ça la vie : le labeur, réglé, sous coupe.

Curieuse découverte : gagner sa vie, c’est aussi, d’une certaine façon, passer à côté d’elle.

Cette année-là n’est pas la fin de mon enfance – sait-on jamais quand l’enfance finit en nous ? -, elle n’est que le début de ma vie professionnelle, ce moment où le principe de réalité prend le pas, d’une façon démesurée, sur le principe de plaisir.
Ce moment où on sait que la vie n’aura jamais les couleurs qu’on imaginait… que toute réussite sonne le glas de nos rêves les plus fantaisistes, ceux qui nous correspondent le mieux.
Au moment où on s’y attend le moins, on s’en prend – comme on disait à mon époque – plein la gueule pour pas un rond. Même s’il y a enfin des ronds à la clé ! Et que, malgré tout, c’est infiniment mieux que rien.

Au moment où je suis proche de la fin de cette période de ma vie, et où je m’achemine vers de nouveaux débuts, je ne suis pas certaine que j’ai aimé ou que j’aime cette année-là.

Qui a dit du passé qu’il était simple ?

©Bleufushia

NB pour les non toulonnais, Chicago est le nom du quartier chaud de Toulon, et Cuverville, celui d’une statue sur le port, devant la mairie, assez laide et qui a la particularité de regarder la mer, et donc…