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Serre-boudin (F.E.R. n°2)

Christian Tagliavini : série "Dame di cartone"

Christian Tagliavini : série « Dame di cartone »

Vous l’attendiez, le voici le voilà, le deuxième article des Fragments Encyclopédiques Raisonnés.
Vous remarquerez que l’ordre de parution est aléatoire : ni le sens, ni le tyrannique alphabet ne président au choix du sujet d’un article.
Seule la liberté guide mes pas.

F.E.R. n°2

Serre-boudin : n.m., inv. (des serre-boudin).
D’origine incertaine, ce mot est uniquement utilisé, de nos jours, dans la phrase : avoir un grain sur le serre-boudin.

L’historique de l’expression se révèle assez complexe et, par les glissements nombreux et surprenants qui ont permis son éclosion, de nature à passionner tous les amoureux de la langue française.
Dans un premier temps, l’usage le désigne comme un dérivé du mot casquette (qui serre la tête).
Déjà au XVIème siècle, on en trouve des emplois, au sens premier.

« Il enleva son serre-boudin : apparurent alors les stigmates du coureur cycliste. » (Agrippa d’Aubigné)

Le couvre-chef s’est mis peu à peu, au fil des siècles, à désigner la chose même qu’il protégeait : le front d’un individu.
Dès le XIXème siècle, on rencontre cet usage.

« Il avait le serre-boudin soucieux» (Lamartine) ;

« Une ride, sillon profondément gravé dans son serre-boudin, imprimait une expression grave sur son visage glabre. » (Victor Hugo) *

ou encore : « Ils avançaient vers le troisième âge et de fines ridules striaient déjà délicatement leur serre-boudin. » (Henri de Régnier)
Dans la mouvance freudienne, une équipe de chercheurs travaillant sur l’inscription dans le soma des déviances psychologiques dénombre quelques cas dans lesquels le front des personnes atteintes de folie (même légère) affiche de légères irrégularités, des bosselures (bosselure : « enfonsure du crane, sans fracture ny division » – Paré, in The Littré des familles).

Une communication (12 mars 1928 : Dr Mabuse) fait part de l’adoption, par la communauté scientifique, d’un terme général pour désigner l’ensemble de ces manifestations physiques : les « grains ». Le choix de ce terme se réfère très probablement au « grain » de folie, bien connu des lecteurs.
Il n’en fallait pas plus pour que l’expression « avoir une araignée au plafond » devienne notre « avoir un grain sur le serre-boudin ».

L'araignée qui pleure (Odilon Redon)

L’araignée qui pleure (Odilon Redon)

Cette acception se répandit à la vitesse de la lumière. Un ouvrage de dimension normale ne suffirait pas à en recenser tous les emplois dans la littérature du siècle passé.
Nous n’en fournirons ici qu’un exemple :

« Ouh, rien qu’à le regarder deux secondes, je subodore sans peine le grain sur le serre-boudin ! » (Cocteau)

* dans cette citation du grand Totor, vous ne serez pas sans remarquer les répétitions/allitérations entre gravé, grave, glabre : du grand art !

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