bleu fushia

always blue


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El mundo es un milagre permanente

© bleufushia

Gardarem la plage

L’automne est là. En vrai.

Trois jours de pluie forte, des températures en baisse, et l’été fout le camp à toute vitesse.

A l’heure où certains de mes amis envisagent déjà avec délice des états de grasse marmotte enfouie, mes pensées effilochent encore un fugace désir d’été,  de corps engourdis au bord de l’eau, de main qui, abandonnée, provoque un infime clapotis en effleurant la surface rêveuse, alors que des lignes luminescentes jouent lentement sous mes paupières… des baisers chauds imprimés par des soleils révolus… d’un temps qui s’écoulerait au fil d’une mer traversée d’ombres aux allures de poissons, et d’algues oscillant avec indolence.

Je cultive et engrange ainsi des sensations encore présentes, pour me faire un petit bagage de douceur à emporter au milieu des frimas à venir.

l’ombre des poissons rêve-t-elle de lumière (© bleufushia)

Avant hier, je me baignais encore dans une mer étrangement chaude (et pas encore envahie par la marée noire, qui pollue déjà copieusement l’île la plus proche).

Je lézardais sur la plage, essayant de repérer si la « loi » découverte il y a peu en est une : il paraîtrait que la septième vague est toujours différente des six précédentes, modifiant le mouvement monotone des flots en y rajoutant une dose d’ailleurs et d’imprévu…

Ne parvenant à rien (je perds très vite le compte, il y a des mini vagues entre les vagues principales, je ne sais plus où j’en suis), j’ai détourné mon attention vers les gamins de touristes (cette période de vacances, avec le changement climatique, est de plus en plus courue dans ma station balnéaire).

© bleufushia

La dernière observation en date est une discussion entendue entre le plus grand des enfants de la photo, et un autre du même âge :

-tu sais faire des pyramides du Louvre en sable ?

-non
– comment tu t’appelles ?
-Tom !
– alors, tu t’appelles comme mon papa qui s’appelle Jonathan.
– mais moi, je m’appelle Tom.
– oui, c’est comme mon papa
– oui (conciliant), mais moi, c’est Tom
– ben oui, c’est comme mon papa…
(à ce stade-là, Tom, pas fou, capitule et s’éloigne).
Deux minutes après, Jonathan (le père de Ryan – parce qu’il s’appelle Ryan !) entre dans une colère subite, menaçant ses enfants de les punir s’ils touchent encore l’eau (sans autre explication que : « on est là pour le sable, point barre »).

Je ne sais pourquoi, d’un coup, je me fous que cet homme s’appelle Jonathan, il pourrait aussi bien s’appeler Tartempion. Ce qui est certain, c’est qu’amener des enfants sur une plage pour qu’ils n’y jouent pas, c’est juste un comportement qui me dépasse.
Mais si c’était le seul truc !

Le dépassement est en passe de devenir mon état naturel. Je vous le dis tel que.

Gardarem l’été

Depuis quelques semaines, sur un réseau social connu, on me propose quotidiennement, avec insistance, d’adhérer au groupe de ceux qui réclament qu’une prolongation de l’été soit inscrite dans la loi.

Rien de moins.

Avec signature de pétition à l’appui, exigeant qu’on efface l’automne et l’hiver de la réalité. Le printemps, lui, fait partie des rescapés.

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chaussons-tong

Aujourd’hui où j’ai enfilé mon premier pull de la saison, plus de groupe en vue. Bizarre ! Des qui capitulent à la première difficulté venue !

Est-ce parce que les 121 879 « like » n’ont pas suffi à obtenir satisfaction ? (parce qu’il s’agit moins d’adhérer que d’aimer des gens que, dans la real life, on serait peut-être amenés à détester, tant le climat global est à la haine)

C’est quand même étrange, parce que quand même, ça a drainé du monde, ce groupe absurde ! Plus que la plupart des vraies tragédies qui nous entourent.

Je m’interroge (je pense que c’est mon activité principale dans l’existence) : le monde s’écroule, et il y a quasiment 122 mille personnes qui n’ont rien d’autre à fiche que de s’embarquer dans un mouvement de réclamation hautement improbable (alors que tant de causes climatiques imposeraient qu’on se bouge vraiment au lieu d’espérer absurdement qu’il existe l’éponge à effacer les saisons), adressée à personne, de plus.
Encore qu’en faisant dans la métaphore, on puisse considérer que le capitalisme débridé est justement une sorte d’éponge diabolique qui efface et réduit à néant tout ce qu’il touche.
Mais pas certaine que ce groupe soit un fleuron de la lutte pour abolir définitivement le capitalisme dévastateur.

Ça me semble bien symptomatique d’un monde qui marche sur la tête. A force d’être dans le virtuel, on aimerait que la nature se plie aux diktats des hommes, que les équilibres soient abolis. Qu’on puisse la programmer comme on veut.

Kit d’urgence

A propos de nature, vu que le climat, on ne sait pourquoi, est devenu fou, le gouvernement met le paquet pour nous protéger.

Et j’aime ça, sentir qu’on s’occupe de moi ! Ça me rassure à donf !

Après la campagne de recrutement dans l’armée demandant de s’engager à ceux qui « veulent être le nouveau souffle après la tempête » (c’est beau, non, cette image de nature, de vent, de calme ? Moi, ça me fait rêver…), tous les jours, le réseau social dont je parlais me recommande, par la voix du ministère de l’écologie et de la transition, de ne plus jamais me déplacer sans transporter sur moi mon kit « pluie diluvienne » (je préfère la « pluie diluvieuse », sortie de la bouche de mon petit-fils).

L’idée est qu’à n’importe quel moment, je peux avoir à faire face à un isolement complet de trois jours minimum, et qu’il me faut tout le nécessaire pour affronter l’épreuve.

Parce que maintenant, c’est comme ça, faut être vigilant (comme pour le prix des denrées de base : le ministre l’a dit, soyez vigilant!)

survivalistes famille

survivalistes

Dans le kit, il nous est recommandé de mettre (je vous le dis, parce que je suis sûre que certains sont moins attentifs, et ça m’ennuierait que vous, mes amis, vous trouviez un jour comme la cigale insouciante, dans la panade, s’il se met à « pleuvoir de fond en comble »!) :

6 litres d’eau (en cas de pluie, ha ha) en petites bouteilles, nourriture de secours pour trois jours, radio, lampe de poche (avec deux piles de rechange), bougies, chargeur de téléphone ET téléphone déjà chargé, couteaux et outils divers, trousse médicale, double des clés de voiture et de maison, papiers d’identité (ça, c’est assez utile, en effet!), argent liquide, carte de crédit.

Rajoutez-y aussi :

ministre

… et tout ce qui vous semblerait utile à titre perso : le cadre du mariage des parents, le vase de Chine, and so on.

Du coup, je ne me déplace plus, dans la maison (et particulièrement quand je vais vers la cuisine ou la salle de bain, où il y a des robinets – on n’est jamais trop prudent), sans mon sac à dos.
Depuis trois jours, je le porte toute la journée.

Heureusement, je n’ai pas eu à m’en servir, mais je me sens OK. Tranquille, prête à tout !

Selon ce que je fais, je dois avouer que ce n’est pas très pratique. Par exemple – désolée d’utiliser un exemple aussi trivial, mais – lorsque je vais aux toilettes, qui peuvent toujours déborder, dois-je poser mon sac? Qu’en pensez-vous ?Pour faire la sieste, c’est pas top non plus.

J’ai bien un peu mal au dos aussi, mais faut s’adapter, non ?

Comme le disait l’autre jour un journaliste qui parlait de George Sand dans le poste : « de son temps, elle est déjà en avance sur son temps » .
C’est tout moi, ça !

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allez, hop, un petit souvenir de mer calme, en attendant la pluie et la tempête (© bleufushia)

© Bleufushia

Le titre de cet article est recopié de la semelle de mes chaussures (espagnoles) : « le monde est un miracle permanent »

 

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Western crevetti (7)

something fishy jimmy lawlor

Something fishy (Jimmy Lawlor)

Aujourd’hui, on est le 15 octobre 2015.

Si si, comme je vous le dis.

C’est du moins ce qu’affichait mon téléphone portable ce matin, dès potron-minet.

J’ai tout de suite pensé au bug informatique qui fait griller les ordis…vous n’en avez pas entendu parler ? Ben, si votre ordi affiche un jour la date du premier janvier 1970, courez vous mettre aux abris rapido, parce que cette date déclenche un compte à rebours fatal : en un quart d’heure, vous vous trouvez en 1968, et là (va-t-en savoir pourquoi), ça grille, puis ça explose.

(Style, la rentrée sociale ? euh… non, mauvaise pioche… boum, c’est tout, boum ! pas pschittt…)

J’ai bondi sur mes réserves de plomb, mises de côté depuis les années 70 : un rapport de la Criirad, à cette époque, préconisait de s’ensevelir sous 11 mètres de plomb pour se protéger de l’irradiation. Le chiffre me semblait sérieux : 10, ça fait un peu petit joueur, mais 11, là, j’ai tout de suite eu confiance.
Evidemment, ça prend un peu de place, mais quand on n’aime, on ne compte pas.

Mais rien ne s’est passé. Alors, j’ai décidé d’aller à la plage, pour que la journée soit un peu plus souriante que l’aube.

En arrivant, juste à côté de l’accès, j’ai lu cette intéressante contribution à la controverse sur le burkini.

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©Bleufushia

A POAL!

En même temps, celui qui a écrit ça paraît au fait de l’actualité brûlante, aussi bien de la polémique plagesque que de la récente réforme de l’orthographe : « deux pavés écrasés avec la même mouche », comme on disait à mon époque.
Au courant d’une partie de l’actualité, du moins.

Il n’a visiblement pas entendu ce délire à propos du bébé d’un an et demi dont la maréchaussée a forcé les parents à le rhabiller fissa, sinon amende !
En tout cas, il a le mérite d’afficher clairement ses convictions. C’est un peu radical, et pas très argumenté, mais bon.

Il est vrai que maintenant, tout se complique dès qu’on est sur le sable.

Je pense à sa solution et je ne sais pas si, comme cela est arrivé sur certaines plages corses, il y a fort longtemps – du temps de ma jeunesse, c’est vous dire – celui qui suivrait ce conseil se trouverait non seulement verbalisé, mais également enduit de goudron et de plumes.

Je suis restée assise sur le sable un court instant, mais le soleil tapait dur : j’ai envisagé de couvrir mes épaules d’un paréo pour ne pas virer écrevisse, mais après examen des conséquences possibles, j’ai renoncé, et j’ai fini par plonger et nager au large, à la recherche d’un peu de calme et de solitude, loin de l’hostilité du monde.
Alors que j’étais en train de planer au-dessus d’une falaise sous-marine, je me suis avisée que mes oreilles captaient un cliquetis assez fort. Très fort, même.

Merdum, v’là que j’allais me faire hacher menue par un Chris Craft lancé à toute vapeur (faut dire que je nage toujours hors-piste, et qu’il n’y a pas intérêt à s’endormir sur le gigot, vu le nombre de pékins qui ont suffisamment de tunes pour te pourrir la mer à coup de moteurs).

Je lève la tête, prête au sprint, et là, rien… c’est la rentrée, et le possesseur de Crisscrasse (c’est comme ça que j’appelais ça dans l’enfance) est sans doute retourné à la capitale (ou ailleurs).
Le bruit était là, cependant, bien présent.
Au retour, je m’informe (poliment) sur gogol les mouettes de ce qui peut bien causer ce bruit, et là, j’en découvre de bien bonnes.

Les fonds de la Méditerranée (mais pas que) sont infestés d’Alpheidae, un bestiau muni d’un véritable taser. Elles font partie des « espèces communes » (à ces mots, mes muscles horripilateurs fonctionnent à donf – vous comprendrez pourquoi quand vous aurez lu ce qui suit), qui ne vous attaque pas au corps-à-corps, là où vous auriez vos chances, mais à distance, et en traître. Elle fait dans l’attaque surprise et éclair (ça nous rappelle le monde tel qu’il est, non ?)

En deux mots, « l’Alpha » (mais pas l’Omega) – c’est moi qui l’appelle comme ça -, c’est une crevette mignonette : moi qui avais peur de virer écrevisse, vous croyez que c’est un signe ?

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ne vous fiez pas à la tenue de bagnard, c’est pour amadouer l’ennemi !

Elle est minuscule et munie d’une grosse pince, et d’une autre normale. Si la grosse est sectionnée, la petite grossit, et à la place du membre absent repousse une pince normale.
Cette pince est un véritable pistolet (d’ailleurs, la bête s’appelle crevette-pistolet à pattes épineuses, ou crevette claquante).

Je vous la fais rapide… la crevette ferme la pince, qui dégage une bulle qui explose (par cavitation : j’ai appris ce mot – je suis ‘achement fière – qui désigne la naissance d’une bulle de gaz dans un liquide soumis à dépression), et le souffle se propulse à une allure folle – sur trente mètres (à 97 km heure) – pour aller zigouiller la proie visée. Ça émet un bruit dingue (220 décibels !), tout en produisant, sur son passage, d’autres bulles qui font aussi du bruit en éclatant.

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visez un peu la bulle, en haut à gauche !

Et en plus, ça dégage une chaleur non moins dingue (4700 degrés celsius, j’ai bien dit quatre mille sept cents, ça nous fait le barbeuque express pour le même tarif, si la proie n’est pas trop près – sinon, c’est direct calciné).

Paraît que des gens qui ont voulu mettre ça en aquarium se sont retrouvés un peu cons (oh, t’as vu comme elle est mignonne, cette petite crevette ! oh zuuuuuut !), parce que les parois de verre n’ont pas résisté !
Les dents de la mer, à côté, c’est presque de la gnognotte.

En plus, c’est une des espèces d’animaux « sociaux » : avec des rôles, une reine, une répartition du travail, et des robocops pour défendre les civils en cas d’état d’urgence (euh, je m’égare… toute ressemblance bla bla bla… mais pour tout dire, je ne me fierais pas plus à ceux-là qu’aux nôtres, qui me filent les jetons grave quand je passe, par exemple, à la gare de la ville voisine).
Outre le fait que les robocops vous grillent, vous tasérisent, vous déchirent le tympan, paraîtrait même qu’ils font carrément la guerre du bruit : ça va jusqu’à brouiller le sonar des sous-marins.

Pitaing, on n’est vraiment tranquilles nulle part !
Qui me dit qu’il n’y a pas de crevettes psychopathes qui vont muter et agresser le malheureux nageur en train de faire tranquillement la planche (de la planche à la plancha, il n’y a qu’un pas !).
Notez que tous les avis sont dans la nature : j’ai entendu un étudiant, au mois de juin, déclarer «moi, j’aime beaucoup griller du cerveau »… peut-être que ça lui plairait, à lui !
Mais pour moi, cette histoire de bulle et de dépression (imaginez une crevette déprimée, ça doit exister, dans la conjoncture actuelle), c’est  total la flippe !

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Et encore, on a du bol, parce que la crevette mante est pire (elle fait pareil, mais en plus, elle est plus grosse et capable de harponner ses victimes, et contrairement à la nôtre, elle a une vue redoutable), mais elle vit dans des eaux tropicales. OUF !

A propos de bruit, je lisais aussi un autre truc : la pollution des mers change l’acidité de l’eau, et cette acidité ne permet plus aux sons marins d’être absorbés de la même manière qu’avant. Du coup, les sons vont se propager encore plus loin, et le paysage sonore sous-marin est déjà en train de virer à la cacophonie. Il paraît que ça perturbe dru les grands mammifères marins, qui ne parviennent plus à s’entendre.

(En plus, je ne vous ai pas tout dit, mais la crevette mignonnette, elle n’est pas la seule à foutre le ouaï ! je vous raconterai ça une autre fois).
Avec la crevette-pistolet, les 220 décibels vont être perçus encore plus fort : va falloir mettre des bouchons d’oreille pour aller se baigner !

(et mon paréo, alors, j’le mets ou j’le mets pas ?)

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Cette histoire de perception, ça me fait penser à la météo des plages : on y parle de température réelle et de température ressentie. Vous y comprenez quelque chose, vous ? (comment prend-on la température ressentie, hein ?)

En fait, je dois vous l’avouer : je sais pas vous, mais moi, je comprends pas tout dans la vie.

Allez, c’est pas grave !
Comme dit l’autre, « le monde est grand et le salut nous guette de partout »*

©Bleufushia

*Titre d’un excellent film bulgare (de Stefan Komandarev)

Si vous voulez voir la crevette pistolet en action


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On veille, on pense à tout à rien (6)

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©Bleufushia

« Jeune homme qu’est-ce que tu crains
Tu vieilliras vaille que vaille »
Disait l’ombre sur la muraille

Ce matin, en entendant à la radio annoncer la rentrée prochaine, je me suis rendue compte que j’ai laissé passer l’été sans rédiger une seule de mes (désormais fameuses) chroniques de plage. Damned, déjà fin août… « colchiques dans les prés, c’est la fin de l’été » 

Mais non, cool, regarde, c’est l’alerte canicule partout en France ! détends-toi. De surcroît, je te rappelle que tu devrais te tamponner de la rentrée, qui, cette année, a arrêté de te concerner perso, en tant que toi-même.

OK, quand même, je branche le ventilo, et zyva pour une chronique qui, si je l’écris en décembre, aura quand même du mal à passer pour saisonnière…

Vous vous rappelez certainement que je vis à quelques pas d’une plage enchanteresse en bordure de la Grande Bleue, veinarde que je suis. Et que, sur cette plage, je m’y baigne, œuf corse, j’y observe des poissons (ah, vous conter mon évolution féérique, hier, au milieu d’un très gros ban de daurades pas farouches), j’y regarde les gens, j’y baguenaude en humant l’air marin, j’y réfléchis aux mots et à la vie, j’y philosophe à deux balles la cagette de douze… la vie, quoi.

Cela dit, la plage – sujet que j’avais choisi l’an dernier pour sa légèreté dans un monde assez lourd – est devenue un lieu étrange. Presque compliqué.

Je me disais, en me baignant, que je peinais à y retrouver l’insouciance des bains de ma jeunesse, et que même tremper mon corps en apesanteur dans l’eau de mer ne me procurait plus la libération joyeuse d’antan. C’est peut-être l’âge.

Mais pas que : l’autre jour, j’y ai même été survolée et suivie successivement par un drone et par un avion de la police.

Le bonheur flottant est teinté d’une vague ambiguïté au ras des flots, et même l’amer* n’est plus ce qu’il était.

C’est peut-être pour cela que j’ai zappé le sujet cette année.

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qu’est-ce qui se trame dans notre dos ? ©Bleufushia

Avant la plage, j’ai fait un détour chez la coiffeuse (allez, zou, ça commence, les digressions ! oui, mais emprunter des bouts de sente hors du trajet principal, c’est le sel de la vie, et le sel, ça nous ramène infailliblement à la plage ! d’accord, d’accord, je sors !).

Une cliente y racontait l’histoire de son mari, qui vend des caravanes (y a pas de sot métier). Le maire du village a refusé, cette année, qu’il les expose dans un salon, sur le port – alors qu’il le fait depuis des années, sans problème.
Ah bon, à cause des attentats ? a commenté la coiffeuse.
– Non, il a dit que c’était « indigne » de notre village.

-Indigne ?

-Oui, pas assez staïle. On est plus chics que ça, ici, qu’il a dit.

J’ai été fière, d’un coup, de vivre dans un village chic, qui refuse d’attirer des Romanichels en son sein.
En même temps, j’ai dans mon sac de plage la lecture du moment : un livre de Maylis de Kerangal, dans lequel elle s’interroge sur le poids des noms, en explorant les associations que suscite en elle celui de Lampedusa**. A la réflexion, c’est peut-être pas le meilleur bouquin de plage ! Et pas le plus en phase avec ma fierté du paragraphe précédent. Bon, qu’importe. Si en plus, il faut être cohérent, maintenant !

En débarquant à la plage, un peu après, je suis accueillie, dans l’escalier bordé de figuiers odorants, palmiers au houppier de palmes lascives et autres bougainvilliers en fleurs,  par un premier panneau (en haut des marches), puis un second (avant l’arrivée sur le sable) indiquant la mise prochaine de la plage aux normes « vigipirate ».
[depuis, j’ai vu les mêmes panneaux sur une minuscule plage de galets à l’écart de la ville, plage qui doit pouvoir accueillir, les jours de grande foule, une petite cinquantaine de personnes !]

Le « prochaine » n’était pas daté, ni la façon de mettre aux normes un endroit à 6 entrées différentes, et j’étais un peu mécontente de ne pas poser ma serviette sur un sable « sûr », garanti sans danger par quelques musculeux hommes virils, munis de mitraillettes.
(je suis de l’époque où on entendait les femmes fantasmer sur les légionnaires, le sable chaud et tutti quanti, ça a bercé mon enfance, et là, tout d’un coup, j’ai une bouffée)

J’ai échappé – et c’est heureux – aux voleurs de poules, ce n’est pas pour tomber directos entre d’autres mains indélicates, me suis-je dit. Non mais. En même temps, dans un endroit où le caviste de ma rue affiche qu’il vend du « vin vivant », y a rien à craindre, non ?

(Dans un autre genre, plus maritime, me revient ce slogan ancien de marchande de poissons : « les vivants au prix des morts »… mes associations sont un peu orientées, désolée)

Je vérifie, pas de brigade punitive non plus… tout baigne.

Installée sur le sable chaud, j’ai fermé les yeux. Au lieu de regarder, comme l’été dernier, je me suis mise à écouter.

C’est bizarre, est-ce que c’est l’air du temps, mais j’ai été frappée par le silence assez grand, inhabituel. Si j’y réfléchis, ça a été, en fait, la couleur sonore de ce drôle d’été.
Le Monde du Silence, natürlich, me suis-je dit !

Dans un village où Cousteau a expérimenté pour la première fois le scaphandre autonome, c’est normal, finalement. On se hisse à la hauteur de notre histoire (je masque, sous une pirouette désastreuse – dont je suis coutumière – l’évidence de la vraie intranquillité du monde, sensible dans des tas de détails, dont celui-là qui me saute aux oreilles).

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Bansky… you know

Enfin, à dire vrai, ce n’était pas du vrai silence, mais à l’oreille, j’avais la sensation d’être sur une plage de fin septembre, et pas en pleine saison.

D’abord, j’ai entendu, distinctement, un doux clapotis.  
Je suis la championne des associations d’idées idiotes, et sans doute à cause de vigipirate,  mais aussi, à cause de tous ceux qui fuient leur pays, et n’atteignent jamais les caravanes, « clapoter » m’évoquait ce vieux verbe à la sonorité proche, « claboter » (= mourir, mais les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître).

Le mot lui-même serait né du « bruit que font des sabots trop grands dans le Poitou »… ce souvenir me ravit une minute, avec sa douce absurdité : qu’on puisse fabriquer des sabots trop grands, ou alors à taille unique – mais dans une taille que PERSONNE n’a – et un mot rien que pour dire ce son-là, dans ce coin-là ! Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais c’est vraiment d’une autre époque ça.

Au sens de mourir, hélas, « claboter » est de toutes les époques. Les synonymes, clamser, clapser dérivent sur « crab-ser ». La boucle est bouclée. Les sabots étaient peut-être trop grands volontairement, pour pouvoir héberger des familles de crabes, en attendant la mort ?

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celui-là, il est extrait d’un livre fantastique dont je vous parlerai plus tard

Mais je m’égare, et j’ai refait surface en pensant qu’il faudrait que j’invente un mot pour mes tongs qui, au retour de la plage, chuintent sans retenue, bien que leur taille n’ait rien à voir avec le phénomène, j’en suis certaine

Capté au vol, aussi, des fragments de discussions :

 ça, il faut le faire à l’aube »

-« chais pas c’est où Lob »

… des chants d’enfant :

« je suis une mouette, je fais ouh ouh ouh (bis) »

… un chuintement étrange dans mon dos (ne l’identifiant pas, j’ai ouvert les yeux) : une adolescente anorexique, debout, l’air absent, exilée dans un monde lointain, balançait lentement son corps dans une petite pente : ses pieds avançaient d’un centimètre à chaque fois. Elle a fait ça sur 5 mètres environ, est revenue à son point de départ trois fois, pour recommencer le même manège incompréhensible, reflet d’un monde autiste. Certains humains sont mal mal mal…
Il me revient, à son propos, le dernier haïku d’Hokusaï, que j’ai retenu (malgré ma mémoire notablement déficiente) : « tels des fantômes, nous foulerons d’un pas léger les champs d’été ».

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le résultat (©Bleufushia)

… les bruits étouffés d’un combat féroce d’un enfant contre un non moins féroce crocodile (y a même des crocodiles sur les plages, maintenant ! je vous le dis, on vit dans un monde impitoyable !)

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heureusement, l’enfant a eu le dessus (©Bleufushia)

 … un échange de tirs de pistolets, mais à eau, finalement transformé en œuvre d’art (OUF !)

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graph-eau-logue (©Bleufushia)

… le tout, très calme. Anormalement calme, pour tout dire.

Ça m’a évoqué le nom d’une rue de mon village – je l’ai repéré cette semaine pour la première fois – «Impasse de verveine »

Comme si, désormais,« l’on pleur’ et l’on rit comm’ on peut dans cet univers de tisane ».

Ça peut paraître bizarre de parler de tisane, alors que la violence fleurit, mais les gens paraissent de plus en plus calfeutrés, même sur une plage, c’est ma sensation.

A ce stade-là, j’ai ouvert les yeux vraiment, en pensant à l’émission que j’ai entendu il y a deux jours à la radio (juste avant qu’ils ne se mettent à parler de la rentrée) : il y était question de la cacophonie que produisent, sous l’eau, les différents animaux marins. Un des pires, paraît-il, étant la coquille St Jacques, avec ses éternuements tonitruants.
Faudra que je vous concocte un petit article sur ce bordel sous-marin, j’en ai appris des vertes et des pas mûres ! (c’est du teasing ou je m’y connais pas, là ! ha ha !)

Je me suis rhabillée, et ai remis mes chaussures (mes tongs ont rendu leur âme chuinteuse hier,paix à elles), des pompes d’une marque espagnole.

Sous la semelle, il y a une inscription : « el mundo es un milagre permanente », que je regarde, présentement, avec une certaine incrédulité.
En me demandant ce qu’on aurait pu écrire sous les sabots trop grands du Poitou.

©Bleufushia

Le titre de cet article et les deux citations incluses dans l’article (et non identifiées à l’endroit où elles apparaissent) sont empruntés à Blues : un poème d’Aragon découvert dans l’enfance grâce à la mise en musique – géniale – par Léo Ferré (né il y juste 100 ans) 

Pour l’écouter, c’est par là
https://www.youtube.com/watch?v=VC5cAXX0Qb0

*Un amer est un point de repère fixe et identifiable sans ambiguïté, utilisé pour la navigation maritime (l’amer, c’est juste son nom, ça ne signifie pas qu’il le soit, ni qu’il s’appelle Michel).

**Maylis de Kerangal : A ce stade de la nuit (elle y décline les associations entre les naufragés, le Guépard de Visconti, où joue Burt Lancaster, la filmographie de Lancaster etc.)
« J’ai pensé à la matière silencieuse qui s’échappe des noms, aux fantômes qui y logent… »

 


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Et danser sa vie… (5)

©Bleufushia

©Bleufushia

Une des grâces de l’enfance, c’est sans doute cette danse permanente, mouvements de bras fugaces et élégants, légèreté rêveuse, art du déséquilibre toujours à la limite de la rupture mais jamais rompu, liberté du geste… que nous, adulte, avons perdus, définitivement lourds et patauds que nous sommes devenus.

Et la plage est un espace où les enfants se permettent toutes les audaces.
J’en ai gravé quelques unes sur ma rétine, et ça a donné cette chorégraphie certes imparfaite, mais l’imperfection n’est que de mon fait.

©Bleufushia

Si vous avez loupé mon autre essai antérieur d’images animées à la plage, vous pouvez vous rattraper en visionnant « Balade en bord de mer », une petite déambulation sans prétention :

https://bleufushia.wordpress.com/2014/11/18/deambulation-1-video/


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Lettres de vacances (4)

Les hommes de l'eau ©Bleufushia

Les hommes de l’eau
©Bleufushia

Sur la plage, je regarde les gens.
Ils courent sur la bordure mouvante de l’eau (surtout les enfants, je ne sais pas si vous avez remarqué combien les enfants courent au bord de l’eau), font de la gym ou des acrobaties, jouent au ballon, bâtissent des châteaux, s’enduisent de crème, rôtissent, lisent, papotent, s’embrassent, s’ignorent, se sourient, dorment, mangent, s’ennuient, s’amusent, téléphonent,

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…se montrent, téléphonent encore,

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…se baignent, plongent, boivent la tasse, jouent aux raquettes en ratant presque toujours la balle au premier échange, mais en continuant quand même, s’habillent et se déshabillent, engueulent leurs gosses, ou non…
D’autres font des trucs plus décalés.
Par exemple, tricoter par 35 degrés

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… ou marcher sur l’eau (sur des « paddles » – j’aimais mieux quand j’étais gamine, quand on appelait ça des périssoires, et ce simple nom créait un petit frisson d’aventure)
… ou encore pratiquer d’obscures cérémonies à la déesse de la mer

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Et puis il y a les rêveurs, les créatifs, ceux qui ont toujours rêvé de s’exprimer et qui en ont soudain le temps, et une immense feuille à disposition.
Ils ne veulent pas forcément laisser une trace indélébile, juste griffonner quelques mots, tracer des cœurs, écrire leur nom, poser leur empreinte, l’espace d’un instant. Exister, penser, et le dire.

Souvent, ils effacent le message aussitôt écrit, comme s’ils n’avaient fait que dialoguer un bref moment avec la plage. Ou avec eux-mêmes. Et que ça ne concernait qu’eux. Comme si ce qui importait était le tracé, la griffure du sable, le geste plus que le passage à la postérité.

Parmi ceux-là, envers lesquels je ressens comme de la tendresse, il y a
… l’adolescente mélancolique au rimel dégoulinant qui a passé un grand moment solitaire à tracer un message sur le sable pour l’effacer, à peine posé. Nul doute qu’il traitait « des pas des amants désunis que le vent efface sur le sable »

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…le conceptuel, qui dessine le plan d’un château merveilleux au lieu de le construire, et ça lui suffit. Pas besoin de s’épuiser à réaliser ses rêves, il lui suffit de rêver.

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…celui qui clame son amour à sa belle, en l’absence de la belle, mais néanmoins devant témoins.

« Je t’aime, ma princesse »
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…celle qui, dans le soir couchant, s’écrie « plain de bise » pour un destinataire inconnu, et qui, l’écrivant, fait un pied de nez à Bescherelle

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… ce rebelle (ou ce prof ? ou ce prof rebelle ? ou un défenseur de l’orthographe ?)

Faux ! ©Bleufushia

Faux !
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…ces deux lycéennes tout juste diplômées dont j’ai entendu seulement la fin de la conversation :
– oh non, ça c’est trop long à écrire, on devrait plutôt écrire qu’on a eu le bac, mais avec les pieds
– pourquoi avec les pieds ?
– c’est juste que j’en ai marre des mains

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Sur la plage, j’aime à regarder les gens.

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