bleu fushia

always blue


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le mystérieux dessous des choses

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photo ©bleufushia

Comme vous, je mange dans une assiette. Jusque là, je n’y avais pas prêté la moindre attention. A l’assiette, je veux dire.

C’est une assiette banale, blanche, toute simple, bordée de deux liserais au bleu marine un peu terne, au milieu desquels sont disposées, à espace régulier, huit fleurs bleues sans tige, à six pétales chacune, au dessin presque enfantin, au trait un peu guindé. Chacune est entourée de deux trèfles à 3 feuilles. Je le sais, je viens de compter.

Autour, une vague froissé de la porcelaine forme une bordure discrète évoquant vaguement du raphia.

Le tout est sobre, sage. Sans fantaisie, sans chichis, strict.

Aucune trace  de fantaisie. De la vaisselle de tous les jours.

De la vaisselle solide, telle qu’on la faisait à l’époque.

D’ailleurs, les assiettes ont résisté et dépassé le demi-siècle d’existence.

Je mange dans ces assiettes depuis mon enfance, et c’est la première fois que je les regarde.

Je veux dire, que je les regarde vraiment.

Ainsi en va-t-il, sans doute, de tous les objets qui entourent les rituels quotidiens.

Pourtant je me souviens avoir aligné sur leur bord des pâtes alphabet, il y a fort longtemps de cela.

Mais c’était l’écriture qui m’intéressait alors, et la maîtrise des lettres qui allait me fournir le viatique pour d’autres mondes, moins quotidiens.

Et pas une seule fois je n’ai porté la moindre attention au support.

En les regardant aujourd’hui, j’ai la conscience de me livrer là à une activité totalement sans intérêt, comme peuvent en avoir, j’imagine, les gens de mon âge qui ont le temps de se consacrer à rien. Et qui le perdent en rêveries sans objet.

Une assiette, en vrai, ça ne se regarde pas.

Si je mange depuis longtemps dedans, c’est que j’ai hérité de la maison de mes parents, et que j’ai gardé leur vaisselle.

Et parce que, chez moi, il était de tradition de ne rien jeter, je n’ai pas éprouvé le désir de m’en séparer, pas plus que de la table et des chaises de cuisine en formica verdâtre, et des chaises du salon au design maintenant improbable.

Aujourd’hui, j’ai poursuivi mon observation minuscule, et j’ai eu l’idée de regarder l’envers de l’assiette.

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soyons optimists ©bleufushia

Regarde-t-on le dessous des choses ? Je ne connais personne qui le fasse. Pour moi, c’est une grande première.

Parfois, je pense que je vieillis vraiment.

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Toulon ©bleufushia

Bien sûr, il y a une inscription, dessous.

Ecrite en trois lignes, en bleu, avec trois polices différentes.

Keradur

Oxford

Made in Brazil

Oxford est mis en valeur, au centre, écrit droit, et souligné.

Les deux autres lignes sont incurvées, comme des paupières autour d’un oeil, Made in Brazil en majuscules.

Il y a une certaine recherche dans la présentation.

Le mélange des trois indications me laisse perplexe.

Keradur, ça fleure bon la Bretagne. Personne ne devant s’appeler Dur, on peut penser à un message subliminal. Genre « La maison du dur, pour des assiettes qui durent ».

Oxford : peut-être un fabricant breton qui ne voulait pas se fâcher avec les voisins d’outre-manche, pour pouvoir conquérir le marché anglais. Mais la référence m’intrigue : est-ce que ça serait des assiettes qui visaient un public d’intellectuels ? Bien que cette idée soit totalement absurde, j’avoue qu’elle me fait sourire. L’association d’assiette avec intello, comme s’il se contentait forcément des seules nourritures de l’esprit.

Le Made in Brazil me paume. Aucun brésilien n’écrirait Brazil avec un « z » . Et aucun brésilien n’exporterait d’assiettes sans perroquet, ananas, papaye, couleurs vives, et autres imageries exotiques.

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je ne retrouve pas l’auteur de cette merveilleuse illustration

Cela m’évoque presque L’inventaire de Prévert, il manque juste une quatrième ligne avec des ratons-laveurs.

Mais qui s’essaierait à la poésie énumérative au dos d’un jeu d’assiettes premier prix ?

J’imagine qu’il doit y avoir une raison à avoir juxtaposé ces trois éléments sans lien apparent entre eux, pour une inscription qu’un acheteur sur mille risquait de lire.

Mes parents, d’ailleurs, l’ont-ils lue ? Si oui, cela a-t-il joué sur leur décision d’achat ?

Je n’ai aucun indice sur la question.

Dans ce cas-là, le mélange leur a sans doute plu (je suis moi-même une bâtarde, issue d’un mélange de six nationalités en seulement deux générations. Pas de sang pur dans mon histoire, et j’aime ça).

Mes parents habitaient ce qui était à l’époque un petit village. Ils n’étaient pas motorisés, et ils étaient prudents et méfiants : ils n’auraient certainement pas acheté des assiettes par correspondance. Par crainte de la casse possible.

Ils n’étaient pas aventuriers pour un rond.

J’ai retrouvé une lettre de mon père, adressée à une société de vente par correspondance, un peu avant ma naissance, et avant l’achat des assiettes.

IL l’avait donc écrite à la main et recopiée pour en conserver un double (dont j’ai hérité).

Dans le français extrêmement stylé qu’il employait, il déplorait « vivement » qu’on lui ait envoyé deux vis et trois boulons, là où il avait demandé clairement trois vis et deux boulons.

Il réclamait qu’on lui envoie séance tenante le boulon manquant, tout en précisant qu’il était hors de question qu’il retourne la vis excédentaire, son interlocuteur le comprendrait aisément.

Il concluait son courrier par une note amère : il déplorait avoir perdu, au passage de cette commande ratée, toute sa confiance dans la vente par correspondance, et on ne l’y prendrait plus.

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une image trouvée dans un tiroir… (étonnant que ma mère ait conservé cela)

Donc, les assiettes ne peuvent venir que du marché hebdomadaire du mardi.

Forcément.

Comment des assiettes venant de la Bretagne profonde, via Oxford, tout en étant fabriquées dans une Brésil de pacotille, pouvaient, en ces temps de commerce de proximité, aboutir sur un marché de Provence ?

C’est un mystère épais dans lequel je m’abime depuis ce matin, sans réussir à trouver le moindre sens à ça…Mon enquête est au point mort.

Le soir est là, je remets l’assiette à l’endroit, avant de m’y servir la modeste soupe du soir. Je la regarde en mangeant. J’aime qu’elle ne soit pas ce qu’elle a l’air d’être. J’aime que sommeillent en elle mes incertitudes sur sa nature.

Mais je ne lâche plus l’affaire. Résoudre de menues énigmes sans enjeu aucun me ravit. Comme le fait de me demander pourquoi le mot menu peut désigner deux choses sans rapport selon qu’il est nom ou adjectif.

Keradur, quand même…

©bleufushia