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Ligne de partage des zoos

Philippe Turc

L…   20 février 2020 

Elle paraît extrêmement calme. Ça change de ces derniers temps, où elle faisait dans l’hystérie caractérisée. Le début d’une nouvelle période, j’espère. Elle démarre sur un rêve :

« je suis toute nue dans une baignoire, au fond du jardin familial… »

Ça y est, c’est parti, les deux pieds sur le guidon, ça commence bien, quand je pense que toute ma vie, je suis destiné à interpréter des symboles aussi grossiers. Toujours de la flotte, ça me rappelle mon grand père qui était marin, finalement, on est dans la même branche, tous les deux. Enfin, les branches et la marine, ça n’a rien à voir, OK… Je suis bien un digne fils de la famille Machin… Tiens, elle s’est tue… Déjà ! Je m’y fais pas, à m’appeler Machin. Associez librement qu’ils disaient. Un bon coup de liquide amniotique, et ça repart… mieux que Mars !

Vous feriez quoi, à ma place ? Vous l’auriez déjà relancée, avec l’habituel « oui » et surtout l’inflexion qui fait sentir les points de suspension ? L’inflexion sur les points de suspension, c’est le B.A. BA de la profession… Mais sans rajouter encore le « et qu’en pensez vous » ? Trop tôt. Plutôt vers la fin du rêve ? Vous ne croyez pas que, Pour une fois où elle n’a pas l’air partie sur un mode totalement logorrhéique, je fais ptêt mieux de m’abstenir. Vous ne pensez pas que je connais mon boulot à fond, depuis le temps ? Vous, non, à ce que je sache. Votre truc, à vous, c’est la lecture. Alors, chacun son job. Contentez-vous de lire, OK ? Enfin, si vous voulez. Vous pouvez aussi faire autre chose. Aller déguster une glace à la cannelle, par exemple, ou ce que vous voulez d’autre. Je m’en fiche un peu, de votre vie, pour tout dire. Je dois déjà me farcir celle de tous mes patients, je ne vais pas en rajouter inutilement.

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Je me mets en pilote automatique, ses ingrédients, je les connais comme si c’étaient les miens, dans 5 minutes, elle va me parler d’un endroit caché et poussiéreux, un peu honteux.

« …plus précisément sous la haie, parmi des monceaux de brindilles. Et j’ai honte, pourtant je ne fais que prendre un bain anodin »

Ben, mon vieux Machin, je te l’avais pas dit, celle-là, la brindille, on me la fait pas, on le sait qu’elle a surpris son père nu en train de se fricoter le machin. Brindille, quand même ! la dernière fois, si mes souvenirs sont bons, j’avais eu droit à pieu. L’image du père perdrait-elle de sa force ?

Vous vous croyez malin parce que « vous avez une grande habitude de la lecture interprétative ». Vous vous la péteriez pas un peu, par hasard ? Oui, j’ai dit « fricoter le machin » et je m’appelle Machin. Et alors ? Vous pourriez me laisser deux minutes me concentrer sur le contre-transfert ? C’est trop vous demander, un peu de silence ? Vous aimez bien me donner à penser… Mais depuis quand c’est dans vos attributions, à vous ? Dites-vous bien que j’écris et je dis exactement ce que je veux. Je ne vais pas me laisser déstabiliser par le premier commentateur à la manque. Je suis un vrai pro. Avec pignon sur rue, depuis longtemps. Docteur Machin, grand spécialiste de la chose… C’est bien clair ?

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« …Etrangement la baignoire n’a qu’un bord. Sur ce rivage, je crois que c’est le mot adapté, il y a une grenouille verte, couverte de lichen. »

Connue pour sa présence comme objet libidineux chez les névrosés à tendance obsessionnelle. Le lichen, ça fait vieille grenouille pourrie, verte – à moitié moisie – ça, ça a une relation directe avec ses angoisses à propos de ses taches sur les mains. Sa peur de la grotte. Bon, encore un grand classique. Mais un seul bord, ça veut dire qu’il y a peut-être la possibilité d’une île. Ouaf, pas Houellebecq au milieu, non, reprends-toi, Machin. Plutôt une issue. Encore que, s’il n’y a pas de bord, il n’y a pas forcément de fin ?

Vous avez lu des trucs qui pourraient m’en remontrer sur la symbolique de la grenouille, de l’époque du pithécanthrope à nos jours ? Ça peut renvoyer à du plus subtil ? Dites donc, vous ne pensez pas que depuis 8 ans que je la fréquente, j’ai appris à me balader sans carte dans le fouillis de sa tête ? Vous allez rester à votre place, parce ça commence à m’échauffer, tout ça. Si vous continuez, je vais me mettre à interpréter librement votre passion pour la grenouille du pithécanthrope. C’est ça que vous voulez ? Ça va pas faire un pli. Ah, vous la ramenez moins, je me trompe ? Je vais faire exactement comme je le sens. Taire ma grande gueule, comme le pro que je suis. Ça, c’est la technique de base. Laisser émerger son inconscient, pas le mien. Le mien, on s’en tamponne ici. Simple lecteur (comme je te dirais « simple mortel »), prends-en de la graine. Ferme-la un peu, tu me fatigues dru. Tiens, je suis passé au tutoiement. T’as vu, mon grand, c’est ça, fréquenter des stars de la psy ? J’espère que t’en es fier…

Bon, elle continue. Je vais la laisser finir, après, je dissèque son truc, comme une grenouille – ha ha – vite fait bien fait. Je suis vraiment un expert :

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« Je m’observe de l’extérieur, comme s’il s’agissait d’un film, avec une bande son : une chanson fredonnée… »

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Ferme-la, je t’en supplie, j’ai du mal à me concentrer aujourd’hui. Ne t’en mêle pas.

« de façon presque marmonnée, avec des bribes de paroles, que je ne suis pas certaine de reconnaître : ça ressemble pourtant à une chanson réaliste de l’entre-deux guerres, que mon père chantait dans les banquets, avec un franc succès : Le train du malheur. Je crois. Je me dis que ce n’est pas la bande son qu’il faudrait après une vie de labeur, consacrée à la recherche fondamentale. Je préfèrerais la chanson : Un sou, c’est un sou. »

Un fou, c’est un fou… soyons flou, mon Afflelou… nuit de chine, nuit câline… On se calme, on oublie Juliette, on se recentre. Elle continue. Pas logorrhéique, mais pas loin quand même…

« J’essaie de la chanter, devant un public, mais il ne me vient rien. Je voudrais m’enfouir sous la haie, mais je suis toujours nue… Quand je me réveille, je suis en nage, humide comme si mon corps sortait de la baignoire, et je ne suis pas sûre que la chanson Un sou, c’est un sou existe. »

Elle rajoute, dans la foulée, qu’il ne faut pas compter sur elle pour associer librement aujourd’hui. Ce rêve la « dé-passe ». C’est le terme qu’elle emploie.  Elle le prononce comme si elle disait « des passes » (match de tennis, ou péripatéticienne en action ?). Bon, une pute qui a Alzheimher, c’est pratique pour les macs, elle bosse comme une folle sans se souvenir de ce qu’elle a fait. Et elle gagne de l’argent, elle devient rentable. Je crois que tout ça me fatigue, je ne vais pas insister pour qu’elle associe. Je ne vais pas lui demander ce qu’elle en pense. D’ailleurs, je m’en fous totalement. Je suis cre-vé. Envie d’un bon bain, pourquoi pas dans le jardin, avec le soleil pour témoin, suivi d’une petite sieste sur mon nénuphar…

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Lecteur de mes deux, je sais exactement le fond de ta pensée. Je devrais prendre les choses au sérieux, elle m’a quand même parlé du train du malheur… et on sait bien qu’il ne faut pas rigoler pas avec la chanson réaliste… Tu vois, je vais te dire un truc : je rigole de ce que je veux. Comme je veux. Quand je veux.

OK ?

©Bleufushia


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Dans quel état j’erre ? (histoire d’une possible conspiration)

La niña (Graciela Vives) – collage

Allez savoir l’image que les gens se font de vous.

C’est une question que je me suis peu posée jusqu’ici, pour tout vous dire.
Il en est autrement aujourd’hui, et j’ai grand besoin de votre aide. Je barbote en pleine crise existentielle aigüe.

La Princesse de Ségur comme marraine

Bien sûr, quand j’étais gamine, j’ai tenté, comme tout un chacun, de me conformer aux attentes de mes géniteurs, et de mes professeurs. J’ai essayé avec acharnement d’être la petite fille idéale, conforme, sage comme une image (même si, intérieurement, j’étais, comme la petite fille de ce livre d’Alain Serres, plutôt « sage comme un orage »),  qu’on me demandait d’être.

« Tout le monde (était) rassuré de me voir sourire sans faire de bruit. Personne ne (savait)  que dans l’ombre de mes yeux, la nuit, pouss(ait) une forêt d’arbres et de loups … »

Dinette des années 50

On me voulait comme ça, et, je vous jure, j’ai fait de mon mieux, jusqu’à déclarer forfait.
J’ai attendu longtemps : le déclencheur de ma débâcle a été cet anniversaire où ma mozer m’a déclaré tout de go que, maintenant, j’étais grande et que je pourrais quand même essayer de ressembler, ENFIN, un peu à quelque chose.

J’ai demandé des explications, et le quelque chose était quelqu’un ET son costume : Elisabeth Guigou ET son tailleur BCBG !
Evidemment, les nombreux lecteurs jeunes qui dévorent mes articles de blog ne peuvent pas connaître cette référence, mais quand on me connait et qu’on voit ce que ma mère désirait que je devienne, on ne peut que rire (ou pleurer).

A ce moment-là, précis, je lisais Oscar Wilde, et son «On devrait être toujours légèrement improbable » m’a semblé être le coup de pouce philosophique que j’attendais pour être moi-même. 

J’ai alors travaillé à peaufiner une personnalité bien à moi, dans la rebellitude (pour faire référence à une autre femme politique de la même couleur et de la même manchabalai-guindation – si j’ose ce néologisme – que la Guiguounette en question) vis-à-vis des modèles imposés.
Depuis des années, finalement, le résultat, dans ma tête, c’est plutôt ça :

Yusuru Masuda

(tiens, ma métamorphose intime me fait penser au texte de la réforme de 2015 sur les langues vivantes : « aller de soi et de l’ici vers l’autre et l’ailleurs » : je cause estranger même quand je suis moi et que je ne dis rien ! c’est tout moi, ça ! et je ne sais pas ce que vous en pensez, mais c’est beau comme un texte de loi)

… ou ça :

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Yago Partal

ou encore plutôt ça…

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Yago Partal (et son excellente collection d’animaux habillés)

Mais… pa-ta-tras !

Quelle n’a pas été ma désillusion quand  j’ai découvert que mon petit-fils adoré, la chair de ma chair, oui, lui-même, la prunelle de mes yeux de biche… me voit comme ça. Un truc aussi violent sur ma tête qu’une pluie de poissons ou de grenouilles !

En pleine phase de découvertes des rimes, et à la suite de la lecture de l’histoire d’un géant nommé Barbanouille, il a inventé à mon intention  la dénomination :

Mamilinouille tête de grenouille.

Et il s’y tient, le bougre. Petit impertinent !
Ça le fait même se gondoler grave.
J’étais horriblement vexée, mais j’ai souri sans rien dire.
Et comme qui ne dit mot consent… tout tourne depuis autour de l’animal : allusions, blagues, cadeaux, dessins, choix des couleurs (du vert, du vert, encore du vert, nénuphar bien sûr).
Tout me renvoie désormais à une grenouillitude constitutionnelle qui semble admise par tout mon entourage comme installée de toute éternité.

 Voire même présente au cœur même de mes gênes.
Ils en appellent aux photos de famille pour prouver que bla bla bla…

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Portrait de famille (©Bleufushia)

Je soupçonne fortement l’entourage en question d’une collusion suspecte, et même d’une participation active à l’origine des rumeurs me concernant.
L’enfant, rusé, prend prétexte de ce qu’il pense que d’autres que lui sont sur le point d’énoncer la phrase fatale, pour les dénoncer à haute voix.
Il empoigne un téléphone à cadran qui l’amuse beaucoup (oui, j’en suis encore là – je sais, c’est un instrument de dinosaure : lui-même ne comprend pas pourquoi il y a un fil en queue de cochon sur cet engin-là).
Il fait semblant d’appeler Macron pour cafter.
– Allo, Macron, y a un tel (que je m’abstiens de nommer ici) qui ne fait rien qu’à dire « Mamilinouille tête de grenouille ». Fais venir la police !

Macron est sourd comme un pot, dans son esprit, ou alors, plus sûrement, le téléphone est pourri, et il demande toujours confirmation deux ou trois fois de ce qui a été dit :

– Oui, c’est ça, il a bien dit Mamilinouille tête de grenouille  !
J’ai droit à toutes les variantes possibles (et à cet âge-là, ça a de l’imagination !)

Si je fais mine de m’offusquer, je trouve face à moi un front impressionnant et uni convenant « à la rigueur » d’un lointain souvenir de mon humaine condition dans les traits de mon visage, et ce, avec un petit sourire entendu qui me fait mal. Vous savez, celui-là même qu’on utilise quand on a affaire à quelqu’un qui ne sait plus très bien de quoi il cause (genre une grand-mère, quoi) et que ça serait peine perdue que d’argumenter.

L’âge de pierre

Parallèlement à ça, il y a beaucoup de blagues dans la famille concernant ma naissance au néolithique, et mon appartenance définitive à la catégorie préhistorique.
Qui a dit qu’il faut toujours un bouc émissaire dans un groupe ? ou une grenouille noire ? euh, pardon, un mouton !
Ça va finir par me rendre dingue !

Par exemple, ON laisse traîner sur ma table de chevet un article sur l’histoire de cet amphibien déclaré officiellement éteint et dont on a retrouvé, plus tard, la trace dans des grenouilles vivantes, mais considérées comme des fossiles vivants : l’analyse génétique les rattache à des animaux disparus il y a environ un million d’années.
Ou encore, je trouve sur un éphéméride qui m’a été offert pour Noël  – une pensée par jour – la déclaration de Jim Morrison :

« Si jeudi, je décide d’être une grenouille, ça ne regarde que moi »

On ne me la fait pas, j’ai bien vu qu’un papier grossièrement collé recouvrait la citation première, et j’ai reconnu l’écriture.

Je n’ai pas fait de commentaire, mais l’homme, faisant mine de découvrir cette phrase (au moment fatidique de la météo à la radio !), a rajouté perfidement :

– Au fait, tu savais qu’il se prenait pour le Roi Lézard et qu’on a donné son nom à une espèce de lézard préhistorique géant ? Ou une grenouille, je ne sais plus.

L’enfant en profite, une musique ayant succédé au bulletin météo, pour s’informer sur la précision du langage, me demandant si des fausses notes, en musique, c’est bien des « coacs » et si  ça s’écrit bien sans « u »? (au passage, je vous rappelle que la musique était ma profession).

Pendant ce temps-là, l’homme consulte d’un air faussement distrait le calendrier pataphysique et se rappelle tout à coup que mon père pourrait être né – il n’en est pas « certain » et me demande confirmation, façon en douce d’attirer mon attention sur le calendrier en question – le 30 octobre.
Je regarde, le mois d’octobre est le mois du Ha Ha.
ET le 25 Ha Ha (équivalent du 30 octobre dans notre calendrier) est la St Jean-Pierre Brisset*.

Mois d’octobre du calendrier pataphysique (A. Jarry)

Ça ne vous dit rien ?

Moi, si !

C’est ce foldingue qui a prétendu que l’homme descend de la grenouille, et qui a passé sa vie à accumuler les preuves « scientifiques » étayant sa thèse. Entre autres, des délires sur l’origine de notre langue (à nous, français !) qui dériverait en totalité des sons des grenouilles.
Et si c’est notre glorieux peuple qui a été choisi par la grenouille comme descendant direct, vous voyez bien ce qu’on peut en conclure me concernant !

Je cite :

« La parole a pris son origine chez le bi-archiancêtre, la grenouille, il y a plus d’un million et moins de dix millions d’années. Les grenouilles de nos marais parlent le français, il suffit de les écouter et de connaître l’analyse de la parole pour les comprendre. »  (Jean Pierre Brisset)

« En attendant, la grenouille, comme l’homme, peut fumer la cigarette : le singe ne sait pas fumer. »
Ecco ! 

Cependant, au fur et à mesure que cette farce dure, je dois vous avouer que je suis de plus en plus perplexe.
Je viens – circonstance aggravante – de finir un très bon roman de Emmanuel Carrère, La moustache, qui raconte l’histoire d’un homme persuadé qu’il a une moustache alors que tout le monde prétend qu’il n’en a pas. Tout glisse dans sa vie, toute certitude s’effrite, et chez le lecteur, il en est de même.
J’ai reposé le livre, je me suis mise à fumer sur mon nénuphar, et là, je caresse mon menton – je fais cela quand je pense -, le trouve un peu gluant, et je me prends direct à douter de moi-même.

OK, je vous laisse, je pars à mon cours de danse !

Vous en pensez quoi, vous ?
Help, dites-moi la vérité ! Dites-moi que j’hallucine.
Je vous en prie…

©Bleufushia
(écrit à la St Bordure, capitaine – le 8 du mois du Décervelage)

* Jean-Pierre Brisset (1837-1919) appartient à une lignée de poètes illuminés, théoriciens créateurs et farfelus qui ne se déprennent jamais de leur sérieux. En 1900, il entend révéler les origines de l’espèce humaine et du langage dans un nouvel Évangile qu’il fait tirer à son compte à mille exemplaires et distribue gratuitement : La Grande Nouvelle. Il y dévoile la Grande Loi cachée dans la parole et, par le jeu de l’homophonie, forge une conception de l’évolution humaine surprenante : l’homme descend de la grenouille. Son entreprise ne manqua pas d’être saluée par les surréalistes et par Jules Romains, Max Jacob et Stefan Zweig qui décernent à ce « fou littéraire » le titre de Prince des penseurs.
Si cette histoire vous branche, un délicieux récit vous attend à l’adresse :
http://observatoirenationaldukitsch.over-blog.com/article-14606733.html