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Et toi, fille verte, mon spleen

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(toutes les photos de cet article ont été prises lors d’une récente balade à la Ciotat, une ville qui  semble encore figée dans le passé, une ville « avec un passé et sans avenir », comme dit Marcus Malte à propos de l’autre ville de chantier naval du sud, à une encablure de là. Elles n’ont apparemment aucun rapport avec le film, sauf que cette promenade est de la même couleur que mon actuelle bouffée de nostalgie)

Je grand-mérise souvent avec un petit garçon qui est en pleine acquisition de langage, et de jeu avec les mots. C’est une période délicieuse, pleine de confusions drôles (au sortir d’un long bain, il me disait hier que ses doigts étaient frisés), de découvertes, de réutilisations extrêmement poétiques d’éléments glanés par ci par là, et de créations qui entrent dans notre langue commune, à lui et à moi,dont il sait qu’elles ne sont pas universelles et qu’il utilise uniquement avec nous.
A observer combien ça le construit et le façonne, comment les mots qu’on apprend et que l’on conserve, que l’on choit ont un rapport avec notre intime, mais sont aussi un bagage partagé, j’ai eu envie (toujours dans le mouvement nostalgique qui ne m’a pas quitté depuis hier) de jeter sur le papier des éléments épars de mon histoire avec les mots. Peut-être ces choses-là vous parlent-elles. Sans doute en a-t-on en commun, je n’ai pas l’illusion (pas totalement) que tout cela n’appartient qu’à moi.

Une grande partie de mon rapport aux mots est passée par mon père – directement, ou par des lectures proposées par lui.
Pour ma mère, le français n’étant pas sa langue, c’était plus difficile : elle était disqualifiée, en quelque sorte. J’ai cependant tété de l’allemand en même temps que du français, ou plutôt de l’autrichien : j’ai encore en mémoire la litanie qui accompagnait son tricot, avec les mailles qu’elle comptait dans son patois, dans lequel fünfzig devenait fouchtsk

Mais l’expert, c’était lui, prof de français, corrigeant sans cesse mes moindres erreurs, me conseillant, expliquant, décortiquant, soulignant les nuances. Une certaine rigidité, chez lui, de la définition du bon français : pas question de s’encanailler avec de l’argot, des gros mots, des tournures approximatives (ah, la différence entre soi-disant et prétendu…), des prononciations inexactes…
Un souvenir d’une claque reçue, enfant, alors que j’avais dit « putain » : ma décision d’alors de passer le reste de ma vie à jurer ! Merdieu !
Un autre : son insistance à ce que je prononce jongle pour jungle, et ma sensation d’un ridicule absolu : personne ne prononçait ce mot comme lui, et j’étais persuadée que j’aurais été instantanément couverte de pipi noir (tiens, une expression tout droit sortie de l’enfance) si je m’étais livrée à la même bizarrerie.

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Même chose avec la règle du présent après après que (oui, je sais!)
Maintenant, certaines erreurs que je commets, adulte, en toute connaissance de cause, me créent un plaisir interne certain.
Toute petite, alors que j’avais appris à reconnaître des objets de base, des animaux etc., mon père jouait à commenter mon imagier avec moi, et à nommer faussement les choses – mon amusement extrême à cela : appeler chaise une vache, ou oiseau une bicyclette est un jeu qui continue à me ravir. Envie de transmettre ça à mon petit fils. Pas envie qu’il soit sérieux à 17 ans.

Certains mots m’ont toujours accompagnée, tout au long de mon existence.
Et une ébauche de biographème mou et incomplet (que je complèterai – ou pas !), une !

* des fragments de poèmes, à l’école primaire ou au collège, qui ont passé, incomplets, la barrière de l’oubli – et reviennent, en associations inévitables, dans certaines situations :

le bonheur est dans le pré, cours-y vite, cours-y vite – assez fleur bleue – revient souvent
comme un vol de gerfauts hors du charnier natal – assez gore, jamais pigé cette image – surgit de façon inopinée, imprévisible
le vent se lève, il faut tenter de vivre
Mais aussi en allemand : verlassen, verlassen, verlassen bin ich ! Et même en styrien : I bin a steirabur und hab a ker Natur (le « ur » se prononçant « ouar »)

*les trucs compris de travers et qui restent :
Hugo et son gruyère en fleur
nous nous vîmes trois mille en arrivant Topor

*toute petite, le petit prince en boucle, et l’idée qu’il faut apprivoiser et crédélien (en un seul mot mystérieux, verbe défectif qui reste ainsi)

*ma mère racontant son apprentissage de Français, et sa croyance en l’existence de Séféro, ce soldat (sorti de l’anonymat dans la Marseillaise, œuf corse)

*une façon de dire corse, justement, comme cette grand tante qui parlait de cueillir le linge, infiniment plus poétique que de le ramasser bêtement

ou provençale : tronche d’api, fa du ben à Bertrand…

*les mots qui ont une forte charge de beauté, on ne sait pourquoi : je ne résiste pas à une phrase avec le mot cargo, goémon, moucharabieh, fugace, ou d’autres encore…

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*beaucoup de choses passant par la chanson, écoutée et réécoutée, plus que par le livre, dévoré, et remplacé par un autre (à l’adolescence, un livre par jour, en gros… après, l’envie de tout lire d’un auteur)

*plus tard, en boucle, Ferré et les fulgurances de sa poésie souvent obscure… nous sommes des chiens – les gens, il conviendrait de ne les connaître qu’à certaines heures pâles de la nuitla vie est là avec ses poumons de flanelleest-ce ainsi que les hommes vivent et leurs baisers au loin les suiventtout est affaire de décorleur vie de tisanedans le quartier d’Hohenzollern, entre la Sarre et les luzernes
ma dégustation de Ferré à haute dose, d’autant qu’il est jugé sulfureux par mes parents… et pourtant ils exiiistent, les anarchiiistes !
l’étonnement quand les gens n’ont pas les mêmes références

*mon questionnement : pourquoi garder certaines phrases et pas d’autres en mémoire ?
par exemple : et les shadocks pompaient, pompaient…
eins, zwei, drei, Pickepickepockepei
Hope hope Reiter, wenn er fällt, so schreit er

de quoi est faite notre mémoire ?
la marée, je l’ai dans le coeur qui me remonte comme un signe

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(cette photo me fait, modestement natürlich, penser à l’ambiance des tableaux de Hopper)

*envie d’écrire un texte uniquement avec des phrases empruntées qui font partie de moi

*des univers littéraires avec leur langage spécifique, qui sont là comme référence… font partie systématiquement, sinon de mon langage, du moins de ma pensée au moment où je parle d’un des sujets abordés dans le roman, le grand scieur de long pour Bach, les 32 petits osselets pour les dents, le trapèze volant pour s’envoyer en l’air, et la bonne longueur viandeuse, pour ne citer que les principaux.*

*les permanents rappels de mon père pour que je m’intéresse à l’étymologie des mots, ce que je n’ai pas fait pendant longtemps, et qui, maintenant, me passionne.

*la découverte du journal de Jules Renard, et du jeu avec les mots et les expressions.
La lune est pleine, qui l’a mise dans cet état-là ? précédant de peu la découverte du surréalisme, mais surtout du dadaïsme et du lettrisme – et l’intérêt pour le jeu sur les mots, sur leurs sonorités, sur leurs double-sens…
Jeu sur le nonsense, l’absurde, des exemples à foison dans ce journal et des fragments qui surnagent, va-t-en savoir pourquoi – Victor Hugo est né au numéro 86 de la rue de la République, moi, plus modestement au 3.

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*ma détestation de cette même propension au jeu de mot « renardien » quand c’est mon père – grand admirateur de Jules Renard – qui l’appliquait avec moi… Devant un achat de bikini, par exemple, dont je lui demandais comment il le trouvait, il m’avait répondu en le cherchant bien
Maintenant, une même propension à avoir du mal à reculer devant un bon mot

*la délectation devant la polysémie des mots, et les détournements

Enfin… pas n’importe quel détournement, en fait, juste ceux qui sont jouissivement ludiques et décalés !
Pas le genre « cagnottez vos euros » (pub vue hier)…

ma colère contre ceux – politiques, essentiellement – qui nous dépossèdent des mots en accaparant leur sens pour leur faire dire le contraire de leur sens premier : liberté, par exemple (je n’en dresse pas une liste plus longue, ça me rend grave vénère).
Rendez-moi mes mots, putain !

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* Albert Cohen : Belle du seigneur

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Femme au volant, voyage dans le temps…

article_3546_5137On est en 1958, ma mère a 34 ans, et bien qu’elle ait son permis depuis quelques temps, c’est la première fois qu’elle va s’en servir : mes parents achètent une auto !

Parmi les voitures présentées au salon de l’automobile en 58, ils n’ont pas choisi la 4 chevaux, ni la Dauphine, ni la Panhard, ni une Aronde…(la saveur d’enfance de ces noms !)

Non, une deuche, bien sûr !  Ils n’ont sans doute pas les moyens de plus.

Mais c’est quand même une AZL (L pour « luxe » : on ne se mouchait pas avec les doigts dans la famille !).

En réalité ça fait un moment qu’ils l’attendaient : à l’époque, c’était une voiture relativement récente. Les premières sont apparues en 1949, et c’est seulement en 53 qu’on est passé à la production de masse.

Avant, il fallait encore en moyenne 3 ans d’attente pour en recevoir une ! Je crois me souvenir qu’ils ont attendu un an et demi…

Il paraît qu’elle a été conçue par Michelin, qui voulait relancer la vente des pneus, en créant une voiture pour classes sociales à faible revenu.

Le slogan, à la fin des années 60, en était : « quatre roues sous un parapluie  » !

Et en effet, ce n’était pas grand-chose d’autre, à part du rêve.

Enfin, je suis médisante, parce qu’elle était dotée d’une suspension spéciale, « à ressorts hélicoïdaux avec amortisseurs à friction et batteurs d’inertie  » (des batteurs d’inertie, c’est pas merveilleux, ça ? ça ressemble à un métier improbable !) qui avait été conçue pour permettre « de traverser un champ labouré avec un panier d’œufs sans en casser un seul « .

moissonneuse batteuse de McCormick

moissonneuse batteuse de McCormick

Euh… pardon, je me suis trompée, ce n’est pas comme ça !

suspensions-2cv2Ahhhh ! voilà, un peu de sérieux, que diable ! ça vous en bat l’inertie, non ?

J’en ai connu, des bonds et des rebonds à la moindre bosse, à l’arrière de cette TPV (une « Toute Petite Voiture « , avec 50 kg de bagages transportables maxi, qui devait « pouvoir être conduite facilement, par un débutant  » !).

Et combien de fois ai-je entendu mes parents râler parce que la vitre leur était retombée sur le coude…

Et les « crignotants », comme je disais alors (j’étais bien jeune, faites excuse), dont Michelin voulait qu’ils évoquent la libellule. Un temps champêtre qui n’existe plus !

A l’époque, mon père n’avait pas le permis, et je suppose que c’est ce qui a valu à ma mère, au moment de la réception de la voiture, d’obtenir en cadeau une petite brochure de 48 pages, « conçue et éditée par la société des pétroles Shell Berre « , rédigée par un certain Michel Sinniger (je ne sais pas si c’est le même que l’écrivain catho qui a écrit des délires sur l’autre monde) et intitulée : Petit guide de la femme au volant.

Le Michel en question se propose d’aider les femmes à « découvrir ici, sous une lumière nouvelle, le personnage qu’elles joueront de mieux en mieux : la parfaite conductrice « .

(Je ne sais pas, au passage, dans quelle pièce la femme affranchie a eu l’occasion d’incarner son « personnage « ).

Ce guide merveilleux est divisé en chapitres dont certains me plaisent particulièrement : Chapitre 1 : « Aussi bien qu’un homme « 

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Michel y liste les reproches que l’on a coutume d’adresser aux femmes. « Elle ne tient son volant que lorsqu’elle n’a vraiment rien d’autre à faire « , « elle ne s’arrête au feu rouge que pour se farder« , « elle ne conduit pas, elle danse « …

Mais « tous ces reproches ne s’adressent, heureusement, qu’à un petit nombre de conductrices qui considèrent l’automobile comme le prolongement de leur houpette à poudre » . « Vous qui allez lire cette brochure ne les méritez pas « .

Ouf ! j’en suis contente pour ma mère. Comme il lui arrivait d’avoir ce sourire ravi au volant (ou sur certaines photos de sa jeunesse), je pense qu’elle ne les méritait vraiment pas !

Chapitre 5 : Savoir conduire en « mère de famille « 

C’est, nous apprend Michel, « avoir le sens de la féminité, propre à une maîtresse de maison « ,  et « savoir rester femme au volant lorsque vous allez à votre « shopping party », fidèle à vos responsabilités et à votre charme « .

Le guide délivre des enseignements précieux, qu’il conviendrait peut-être d’appliquer en toute circonstance :

« En principe, plus un enfant est jeune, plus il est susceptible de vous gêner et plus il doit être éloigné de vous « .

« Intéressez les plus grands à la conduite en leur expliquant les manœuvres « .

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Je précise que ce n’est PAS MOI sur la photo : j’suis bien plus mignonne que ça !

J’imagine ma mère faisant cela : l’a-t-elle fait ? ma mémoire ne me permet pas de m’en souvenir, mais c’est possible : ça allait bien dans la tendance didactique-toujours du moment (et de mes parents en particulier). Il fallait que tout soit source d’instruction.

Suivent des considérations un peu compliquées pour les nunuches qu’étaient les femmes de l’époque, mais pourtant très précieuses si l’on veut conduire correctement.

Jugez par vous-mêmes :

« En marche arrière, vous inversez le sens de rotation de l’arbre secondaire en interposant un pignon – NB : mais que vient faire un pin pignon dans une voiture ? – auxiliaire de grande largeur entre l’arbre primaire et l’arbre secondaire « . Mouais ! la vie n’est pas si simple, parfois !

Heureusement, on repasse vite à des explications plus simples, faciles d’accès !

« La femme au volant doit rester féminine « .

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« Votre voiture sera aussi élégante et bien tenue que votre intérieur. La poussière, les taches, le désordre qui sont déjà les signes d’une regrettable négligence chez les conducteurs seraient, dans votre voiture, une offense à votre charme « .

Et Michel de ne négliger aucun détail : « Inutile d’insister sur ce charme supplémentaire qu’est le vêtement bien choisi. Et combien votre langage éloigné de toute grossièreté vous distinguera ! ».

La conclusion est infiniment positive : « Soyez heureuse au volant, vous en avez le droit, et vous donnerez raison, en parant cette activité d’une grâce particulière, au dictionnaire qui, à « chauffard », n’a pas prévu de féminin « .

IMG_3344Je me demande si ma mère a lu cette brochure. Il me semble, à voir son état (à la brochure, pas à ma mère !), que oui.

Je suis persuadée qu’elle a dû la trouver utile, pour l’avoir conservée.

Elle trouvait toujours que j’étais totalement irrespectueuse des valeurs qui lui semblaient importantes.

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Elle n’apprécierait certainement pas que j’écrive cet article avec le sourire qui ne me lâche pas depuis que j’ai découvert cette pépite.

©Bleufushia

Les photos, sont, paraît-il, de Doisneau.

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Le sel du passé

J’ai croisé sur la plage un touriste qui venait de mettre le pied sur un oursin. Il a tenté de partager avec moi sa colère et sa douleur. Moi, je ne suis parvenue à rien d’autre qu’à sourire en silence. Je sais que ce n’est pas très empathique. Mais j’ai des excuses.

C’était une activité de grands, moi, j’étais gamine… presque 6 ans de différence avec les plus âgés, ça compte !
Ils avaient promis de veiller sur moi, c’est à cette seule condition que je pouvais les suivre.
D’ordinaire, on allait à la plage sur le sable, juste là où débouchait l’escalier. Et on nageait, ou on plongeait du ponton, avant de s’allonger sans bouger, seulement attentifs au soleil qui nous réchauffait sous les cris des mouettes.

Là, ce n’était pas pareil. Ça se passait sur les rochers. Il fallait y arriver sans les laisser me perdre en route. Ils avaient amené tout l’attirail, les masques et les tubas, bien sûr, mais aussi des fourchettes, des ciseaux, un torchon, et une baguette de pain.
Ils allaient plonger avec leurs fourchettes, pour décrocher les oursins sans se planter d’aiguilles dans les doigts. Quand ils en avaient un, ils venaient jusqu’au rocher où je les attendais, et je devais attraper l’oursin sans me faire mal, et sans le laisser tomber dans l’eau à nouveau.
Quand je m’en étais emparée, très précautionneusement, je l’amenais jusqu’à un panier à salade comme on les faisait dans le temps, en maillage de fil de fer, et je déposais soigneusement le trésor recueilli.

Pendant qu’ils retournaient en chercher d’autres, je guettais du coin de l’oeil le moment où un autre sortait la tête de l’eau et me signifiait qu’il en avait encore un. J’avais un travail subalterne, mais j’avais à coeur de l’accomplir au mieux.
En attendant, je m’absorbais dans la contemplation. Ces animaux me fascinaient : un noir brillant, profond, teinté de violet, une « bouche » avec une sorte de double bec, et des aiguilles qui bougeaient lentement en une chorégraphie presque imperceptible.

Plus tard, les grands remontaient dans les rochers, quand la pêche était suffisante pour nous tous.
Les plus âgés prenaient les ciseaux, calaient un oursin dans leur main, certains sur un torchon, d’autres, plus hardis, directement à même la paume et ils plongeaient la pointe des ciseaux dans le bec, puis, une fois celui-ci pénétré, ils pouvaient découper la coquille en deux. Les aiguilles à l’endroit de l’entaille des ciseaux giclaient à terre dans un crépitement bref. Je regardais les garçons faire avec admiration.
Le chapeau de l’oursin était enlevé prestement, rejeté à la mer, et les plus jeunes passaient alors à l’étape suivante : secouer délicatement la moitié restante pour en faire partir le noir (on disait que c’était leur caca, je n’ai jamais vérifié cette assertion) entre les rochers, du moins la majeure partie du noir.

Puis, c’était le moment du délice. Ils étaient galants, ils m’offraient le premier.
J’y plongeais un bout de baguette, raclais du mieux les tranches orange, en étoile, d’un orange si vif, si étonnant dans cet écrin noir, portais le bout de pain à mon nez, humais l’odeur délicieusement violente, puis mettais le pain dans ma bouche, l’y gardais un moment pour que mon palais s’emplisse de toute la saveur iodée, puis, d’un coup, avalais, et y retournais, vite, tant qu’il en restait encore.
Les grands qui m’entouraient échangeaient entre eux et avec moi des « hmmm » de contentement, et de grands sourires. Le rituel soudait le petit groupe, et la consommation collective de ces merveilles, curieusement silencieuse, me donnait la sensation de ne constituer qu’un seul et même être marin avec mes camarades.
Ces festins improvisés, le goût presque musqué de la chair de l’oursin, le labeur nécessaire (pêcher, couper, nettoyer) pour arriver au plaisir restent pour moi des grands souvenirs culinaires, augmentés encore lorsque, plus âgée, je pus enfin me joindre au groupe des ramasseurs. Je plongeais sans masque, et aimais même la sensation légèrement gênante des yeux rougis par le sel. Du sel par toutes les pores.

oricio1J’ai parfois acheté depuis une demi-douzaine d’oursins, déjà ouverts, à l’étal d’un poissonnier, sans toutefois le bonheur que j’éprouvais en ces temps-là.
Encore aujourd’hui, je convoque l’odeur et le goût entre mille souvenirs, et ils sont là tout de suite.
Avec tout le sel du passé…

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Le noyau du désir

Petites fleurs de mon jardin

Elle s’absorbait dans la contemplation de la nèfle qu’elle venait de saisir. Toute son enfance dans un fruit ! Le bonheur intense de chiper des nèfles, au passage, aux branches basses qui débordaient de la clôture du voisin. De les croquer précautionneusement.
Ça avait été un long délice, au goût d’interdit. Fruit insignifiant pour d’autres, pas pour elle.

Ça vaut des nèfles était une expression qui la plongeait dans l’incompréhension. Presque la révolte.
Le fruit la fascinait et elle se demandait aujourd’hui pourquoi.
L’extérieur, l’apparence étaient banals, la couleur indéfinie, la peau tavelée, somme toute moyennement engageante. Dès qu’on y mordait, on tombait sur des noyaux que, dans un rare accord avec elle-même, elle trouvait formidables.
Il y en avait deux ou trois, parfois quatre, biscornus, mais avec des angles arrondis, brillants, lisses au-delà du lisse. De vrais bijoux.

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Elle repensa tout à coup à cette description saugrenue qu’elle avait lue autrefois : un explorateur portugais, débarquant au 16ème siècle au Brésil essayait de consigner pour ses compatriotes qui n’en avaient jamais vu ce qu’était une banane.
La description était drôle, parce qu’il ne décrivait le fruit qu’en négatif, par rapport à la figue qu’il n’était justement pas.
Drôle aussi de penser que l’expression brésilienne « a preço de banana » (au prix de la banane, pour désigner des articles en promotion importante) signifie, finalement, qu’il s’agit d’un produit qu’on peut se procurer pour des nèfles !

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Elle se demandait comment raconter la nèfle.

Difficile de décrire les noyaux, qui étaient pourtant le cœur de la nèfle, c’est-à-dire à la fois son centre et son intérêt, puisque par définition, ils étaient invisibles, cachés… et au bout du compte, sans intérêt. Ce n’est pas eux qu’on consommait.
Finalement, le cœur de la nèfle, on pouvait dire que ça comptait pour des nèfles. On s’en contrefoutait. Elle n’en aurait pas eu que ça aurait été pareil. En tout cas, ça ne servait ni à la connaître, ni à la reconnaître. Cette pensée, infime pourtant, lui serra tout à coup la gorge.
Elle-même, au-delà de ses propres apparences – banales, elle se devait de le reconnaître, à l’image de la nèfle qu’elle tenait dans sa main – comment pouvait-elle dire cette sensation d’être, parfois,  dénoyautée ?

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(du blog tortore.wordpress.com)

©Bleufushia