bleu fushia

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Pas sérieux s’abstenir !

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©Bleufushia

C’est une règle de 20 cm retrouvée dans un tiroir du secrétaire de mon père.

Je sais qu’on ne dit pas « de vingt centimètres ». Me revient la voix d’un de mes instits de la primaire : « prenez votre double décimètre ». Je ne pense plus avoir entendu et utilisé ce mot depuis l’enfance.
Un double décimètre, donc. En bois, modeste, peu large.

Il a servi : en attestent l’encre bleue et violette qu’on trouve dessous, et la tache de gras sur le chiffre 20.
Une irrégularité du bord au centimètre douze.
Et un trou, aussi, à la place de la barre du 4,3, causé au départ sans doute par une pointe de compas, mais ensuite agrandi – en témoigne sa forme de cuvette.
Je ne saurai jamais ce qui a conduit le possesseur de cette règle (mon père sans doute) à s’acharner sur ce quatrième centimètre jusqu’à le trouer, peut-être un exercice de géométrie particulièrement récalcitrant.
Je pense aussi à cette expression qui m’a toujours fait rire (parce que je la prends volontairement au pied de la lettre) – il a eu le compas dans l’œil -, et je trouve finalement plus malin de planter la dite pointe plutôt dans une règle.

Elle paraîtrait banale et sans intérêt particulier, cette règle, si elle n’était pas support publicitaire. Et si la publicité qu’elle nous donne à voir n’avait pas été toute une histoire.
On peut y lire de gauche à droite :
– en bleu et caractères d’imprimerie : 45% de matières grasses (la tache, dont je sais qu’elle n’a rien à voir avec cette affirmation, me semble cependant l’appuyer) ;
– en rouge, entourée d’une sorte d’éclair bleu : LA VACHE SÉRIEUSE ;
– en bleu, dans une écriture (faussement) manuscrite et en italique : Dans les Maisons Sérieuses (avec trois majuscules, comme s’il s’agissait de noms propres).

Elle date forcément d’avant 1955 (à une époque où on n’avait pas encore inventé la vache folle), puisque c’est la date à laquelle la société qui la fabriquait a perdu son procès en contrefaçon contre La vache qui rit. Georges Perec a évoqué cet événement dans un de ses « Je me souviens » (et je me le rappelle) :
« Je me souviens d’un fromage qui s’appelait « la Vache sérieuse » (« la vache qui rit » lui a fait un procès et l’a gagné). » (GP)
Est-ce à cause de cette date que, moi qui suis née dans ces années-là, je n’ai jamais vu cette règle dans mon enfance ? Parce qu’elle était un objet dépassé (en tant qu’objet publicitaire, en tout cas).
Peut-être mon père la tenait-il de sa propre enfance – cela pourrait expliquer la tache de gras : à cette époque-là, je sais qu’il n’avait ni chambre, ni bureau et qu’il faisait ses devoirs sur un coin de la table de la cuisine, pendant que sa mère italienne préparait des cannelloni (ou autre).
Comme dans sa génération, on ne jetait rien, lorsqu’il a quitté la maison familiale, il l’a conservée, et mise au fond de ce tiroir de son secrétaire, dont je viens de la sortir.

En tout cas, je n’imagine pas mes parents achetant un fromage à pâte molle. L’emballage à « ouverture facile », avec la fameuse languette rouge (sans doute mis au point, comme le disait Desproges, par le fils du « type qui a inventé l’espèce de papier collant autour des petits-suisses »), rajouté à la diététique qui me semble un peu douteuse (la diététique était un argument déterminant l’achat dans ma famille) auraient été deux arguments rédhibitoires !

En regardant cette règle, je ne peux m’empêcher de me poser des questions de philosophie à deux balles la cagette de douze. Il faut dire que la sortie commerciale de la Vache sérieuse a été marquée elle-même par un slogan à peu près aussi bon marché :
« Le rire est le propre de l’homme ! Le sérieux celui de la vache ! La vache sérieuse. On la trouve dans les maisons sérieuses »

vache à 7 pattes

Le nom m’intrigue : je sais qu’il a été calqué sur celui de la Vache qui rit, comme d’autres (la Vache qui sourit, la Vache qui lit, et j’en passe), mais en même temps qu’il postule que les choses sont, comme certaines vaches, soit noires soit blanches (on ne peut être sérieux en riant, par exemple), il associe homme et vache dans une opposition étrange et figée.
Pourquoi la Vache qui rit rit ? cette question a été posée et débattue, mais moi, je me demande si l’agriculteur qui élève une vache sérieuse est forcément un petit rigolo ?
Et si oui, comment je peux faire confiance à son produit ?
Puis, en définitive, sait-on pourquoi cet homme riait ? quelqu’un avant moi s’est-il posé cette question aussi fascinante qu’inutile ?

La règle me ramène à l’école primaire, encore une fois, et à ses problèmes d’arithmétique :
Sachant qu’on « n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans », et que la vache a 7 pattes, puis-je en déduire l’âge de l’exploitant ?
Ça me remet en mémoire un problème posé à une classe de CM2 :

« Un berger a 500 moutons et 4 chiens, quel est son âge ? »

Les enfants avaient multiplié, soustrait, divisé, ajouté les deux chiffres, arrivant à des résultats aussi fantaisistes que drôles, qui ne leur avaient absolument pas paru absurdes. Un enfant s’était distingué du lot, expliquant que le berger devait être assez vieux, parce qu’il avait besoin de quatre chiens pour 500 bêtes, et que ça prouvait qu’il avait sans doute du mal à marcher.
Mais revenons à nos vaches.
Un peu de sérieux, que diable !

Peut-être que la Vache sérieuse, à l’instar de la « fille sérieuse », est simplement une vache qui ne commet aucun écart de conduite ?

Vache qui "s'envoie en l'air"  (web)

Vache qui « s’envoie en l’air »
(web)

A-t-on affaire à un slogan moral pour autant ? Ou seulement quelque chose nous donnant à penser que ce fromage-là n’est pas une plaisanterie !
Le déclic qui a donné l’idée de ce slogan bizarre n’était peut-être rien d’autre qu’une idée jetée, comme ça, entre la poire et le roquefort, après un repas bien arrosé, par le père (ou le fils ?) GrosJean : « elle m’énerve, cette Vache qui rit, tiens, nous, on va appeler notre fromage la Vache sérieuse ». Et tope là !

La mention : « dans les maisons sérieuses » me paraît plus étrange encore.
Je ne peux me retenir d’y associer l’idée de bordel, sans doute à cause d’un petit panneau de bois acheté il y a longtemps, puis perdu au cours d’un déménagement : il reproduisait les tarifs d’une maison close du début du XXème siècle, qui s’affichait comme « une maison sérieuse » (la description des services rendus ne me semblait pas relever à proprement parler de sérieux ; mais une mention indiquant une réduction de cinquante centimes en cas de non utilisation de la lumière pouvait passer pour une preuve corroborant cette étiquette).
Peut-être que j’y pense aussi à cause de ce célèbre claque, au 106, Bd de la Chapelle, devenu annexe de l’Armée du Salut.

maison sérieuse_oOubliant cette référence un peu ancienne, je me demande si un tel slogan pourrait être encore vendeur maintenant, à une époque où on insiste tant sur les « jeux du cirque » : un produit doit être fou, marrant.
Et foin du sérieux ! (je sais, j’aurais pu dire « fi »)
Tout est léger, rien n’est important. Cette Vache sérieuse s’affiche, résolument, comme la vache d’un monde révolu. Il ne manquerait plus aux maisons que d’être « honnêtes » pour être totalement out !

Je me pose encore une question : pourquoi avoir écrit ce slogan sur une règle ? Peut-être pour toucher les « enfants en culotte courte », qui sont dans la tranche d’âge où on utilise beaucoup ce type d’accessoire… mais avec un argument dont je doute fort qu’il ait pu les toucher. Me fait penser à ça le fait qu’ils ont aussi fait des fonds de buvard.
Mais pourquoi pas plus sur un porte clé (ce qui était à la mode à l’époque) ?

Cette règle qui s’auto-proclame comme appartenant à une « maison sérieuse » me colle de sacrés doutes : pourquoi une telle déclaration, qui me paraît en fin de compte assez louche ?
Est-ce que le sérieux de la maison déteint sur les objets qui la peuplent ?
Je me dis que c’est plutôt pour qu’on ne doute pas un instant de la taille des centimètres ?

A y mieux regarder, je trouve finalement les centimètres de cette règle un peu petits.
J’ai presque envie de vérifier.
Je ne trouve pas d’autre règle pour mesurer la règle.
Je la repose, pensant que finalement, cet ustensile ressemblait assez à mon père.

Je crois que je n’ai pas envie que ma maison soit « sérieuse ».
Plutôt habitée de koukaburras (parce que le « koukaburra rit »*, comme chacun le sait !)

©Bleufushia

*nom d’un canon à quatre voix

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Tong(tre)pèterie (F.E.R.n°5)

provenance web

tongs peu flatulentes (web)

En préambule
Un lecteur attentif des Fragments Encyclopédiques Raisonnés – qu’il en soit ici remercié – nous a signalé, à propos de notre article sur Gratuler le congre (F.E.R. n°1), qu’il ne fallait pas confondre Gratuler le congre et flatuler de la tongue (ou de la tong).
Loin de nous l’idée de travailler uniquement sur des sujets volant un peu bas, mais cette réponse nous a quelque peu titillé le bulbe.
Elle a également fait travailler du bonnet (B, je pense) notre assistante zélée – à notre demande.

Elle a mis sur pied (nu) une cellule principale de recherche sur ce phénomène, divisée en deux sous-cellules.

La première sous-cellule a exploré la piste musicale : en effet, dans la lignée de quelques grands artistes tel le célèbre Pétomane de l’Estaque (connu aussi sous le nom de Zi Estac’ Flatulist, spécialiste de la Flatterzunge du postérieur), il n’était pas impossible que des émules, ne parvenant pas à l’imiter – son art était immense, et il travaillait sans playback -, aient créé la variante du pet de la tongue – ou tong – (éventuellement le soir au fond des bois, mais pas que). Un accessoire, ça peut aider. D’autant plus quand il est modeste et à la portée de toutes les bourses.
Malheureusement, cette piste a fait flop, car nous n’avons pas réussi à dénicher la moindre petite affiche de concert. Pas de trace sur le net, non plus. Le fait qu’un pet, d’où qu’il provienne, ne soit pas à proprement parler « net », expliquerait peut-être cela.

Joseph Pujol, le Pétomane de l'Estaque (quartier de Marseille)

Joseph Pujol, le Pétomane de l’Estaque (quartier de Marseille)

Seul un certain M.Méthane aurait tenté une pâle copie des exploits de notre Pétomane à nous (en tant qu’habitant de l’Estaque-plage, nous revendiquons haut et fort cet artiste qui a su allier à une gloire locale une renommée internationale). Mais il a voulu méthaner plus haut que son heum, et a dû bien vite arrêter, après s’être présenté, sans succès, à Eurovision.

La seconde sous-cellule a suivi des hypothèses médicales, en lançant un appel à la population. Plusieurs personnes se sont présentées, et nous avons fini par identifier et nommer deux types de phénomènes voisins, qui ne sont pas totalement des affections, d’ailleurs (ni des infections) :
– la Tongpèterie (que l’on trouve aussi sous le nom de Tongtrepèterie)
– la Tongpétance (ainsi que son contraire, l’Intongpétance).
Nous allons y consacrer deux articles distincts des F.E.R., car, si ces affections peuvent être considérées comme connexes, elles n’en demeurent pas moins singulières et distinctes.

F.E.R. n°5

Tong(tre)pèterie, n.f., de tong (ou tongue, quoi qu’il en soit d’origine inconnue) et de pèterie (du Maya yucatèque, piitô)
(n’hésitez pas à consulter l’article connexe, à venir : F.E.R.n°6 – la Tongpétance)

On trouve des tongs depuis l’antiquité, pas forcément sous ce nom-là, qui est récent. La tong est une chaussure caractérisée par la présence de beaucoup de vide. Là où il y a du vide, il y a de l’air, et l’air compressé par un pied inattentif a tendance à exprimer une plainte, qui ressemble à un vent, autant dire à une flatulence furtive. Mais pour être furtive, elle n’en est pas moins constante.
Des études sont en cours, au demeurant, pour déterminer si, comme avec les vaches, il y a une incidence de ces pets sur l’effet de serre.

La sculpture du chinois Che Wenling illustre bien la nocivité et le danger du pet d'une vache

La sculpture du chinois Chen Wenling illustre bien la nocivité et le danger du pet d’une vache

Mais revenons à nos tongues.
Les pharaons déambulaient pieds-nus, mais il est bien connu que, lorsqu’ils avaient de la visite, ils portaient des chipchip (n.m. pluriel invariable : on dira des chipchip, et non pas des chipchips, pour des raisons évidentes, la chips n’ayant pas encore été inventée), les découvreurs du Québec des gougounes (n.f., bien sûr), quant aux Tchadiens (vous me direz, pourquoi le Tchad ? mais j’aimerais bien, à titre personnel, que vous ne m’embrouilliez pas avec vos questions oiseuses… parce que le Tchad ! ça vous va ?), ils se chaussent de papa (attention, faux ami ! la papa est un nom féminin, invariable, et n’a pas de progéniture connue). Les papa vont généralement par deux, sauf pour les unijambistes. N’en déduisez rien de plus sur la théorie du genre, je vous prie. Chez nous, on appelle ça des claquettes, c’est plus simple.
Ce ne sont là que quelques exemples parmi une multitude d’autres.
Vous remarquerez, si vous êtes un peu déductifs – ce dont nous ne doutons nullement – que les tongs sont des chaussures bruyantes : qu’elles fassent chip chip, clac clac, goun goun, pa pa, on les entend, ça ne fait pas un pet, comme on dit.
Vous remarquerez également que chacune est une contrepèterie parfaite.
Vous connaissez certainement ce jeu : par exemple pour « le commandant Cousteau », « tout commença dans l’eau », ou pour « Albert Einstein », « rien n’est établi ».
Dans le cas qui nous concerne, prenons-en pour exemple chip chip chip chip !
Quelle merveille !
Et voilà, il n’en fallait pas plus pour que la flatulence de la tongue devienne tong(tre)pèterie, beaucoup plus aisée à prononcer.
En réalité, la tong(tre)pèterie se présente comme une espèce d’auto-anagramme réflexive et décontractée (se pratique en vacances, et uniquement sur elle-même).

Que faire quand la tong pète ? (ou que le « petit nègre rote »). C’est facile !
Nous avons quelques solutions sous la manche : en voilà une liste (griffonnée à la hâte, veuillez nous en excuser).
– « étriper tong été » dans « grotte repeinte » (ou la « tête (de l’)ONG », si on préfère ; mais l’étripation d’une tong – acte pas très grave en soi, puisqu’elle expire, en général, à la fin de l’été – est un grand moment de soulagement, si tant est qu’elle vous ait flatulé sous les plantes pendant toute la saison. Et la grotte repeinte, c’est mieux que si elle était toute défraîchie)
– « protéger tétine » dans « entreporte gîte » (pas loin de la cuisine, en sorte)
– « éponger tirette » sous « toge interprète » (plus difficile, les interprètes ne se déplaçant plus en toge de nos jours)
– « trotter peignée » comme « Pierrette Genot »

(trouvé sur le web)

Pierrette Genot

Eloquent, non ? J’enterre mon lapin !
On trouve hélas peu d’exemples littéraires d’utilisation de cette notion, sans doute par excès de puritanisme mal placé.

Et même, pour tout dire, aucun.
Car, rappelons-le, la flatulence de la tong ressemble à un prout humain ou bovin, mais n’en est pas réellement un !
Nous faisons appel à nos lecteurs écrivains pour populariser le fruit de notre recherche dans les meilleurs délais (si c’est possible, naturellement).

©Bleufushia


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Pon pon pon pon (11)

extrait de la série : les stations de métro au pied de la lettre

extrait de la série : les stations de métro au pied de la lettre

J’ai cours avec les débutants. Ils sont encore très nombreux, bien que certains se soient déjà volatilisés dans la nature.
Je donne une consigne à partir d’une musique de fanfare : il s’agit de repérer des répétitions de différents motifs dans la basse, et d’établir un plan.
Ils ont quelques minutes pour y répondre, en collaboration avec leur voisin de table.
Au premier rang, un garçon fluet, tout timide, style angélique, très mignon. Je l’ai déjà remarqué pour cela : il est un peu unique dans ce genre-là. Il fait très jeune, peut-être moins de 18 ans, et paraît presque « obsolète » au milieu de la faune bigarrée des « première année ». Quand je leur demande de chanter, il se livre à un mauvais play-back. Je suis certaine qu’aucun son ne franchit ses lèvres.
Il suit le cours en silence, et évite mon regard si je le croise. S’il ne parvient pas à l’éviter, il rougit et bafouille du regard.
Il est en bout de table, et travaille seul. Je pouvais m’y attendre. Je le laisse faire. Pourquoi le brusquer ?
A un moment, il me semble qu’il me fait un signe imperceptible. Je m’approche, pas très sûre de mon interprétation. Mais si, il a bien une question à poser !
D’une voix à peu près aussi imperceptible que le signe – je dois me pencher pour l’entendre, et je suis certaine que notre petite conversation restera secrète ; après coup, je me suis dit que c’était bien qu’elle le soit restée – il murmure sans articuler, avec l’hésitation de celui qui s’est lancé avec un gros effort, et qui s’en mord déjà les doigts.
– m’dame… l’instrument qui joue la basse, je ne me souviens plus de son nom, enfin, de son nom normal.
Il lui a fallu du courage pour arriver au bout de sa question. Je me dis que ce n’est pas encore gagné !
Mais c’est vrai, je ne l’ai pas nommé.

– normal ? tu veux dire… savant ou habituel ?
– savant, m’dame.
– tu sais, on utilise plutôt sa désignation courante.
Il insiste, mal à l’aise.
– oui, mais moi, c’est son nom savant que j’ai oublié.
– mais, dans le morceau, tu parles de quel instrument exactement ?
Il rougit, baisse les yeux, et dans un chuchotement de mourant, il prononce :
« eh bien, de l’héli-heum… enfin … je veux dire… … …de l’héli… »
Je n’en crois pas mes oreilles, mais parviens à rester imperturbable.
– ah ! tu veux parler de l’hélicon ?
Il s’enfonce d’un coup dans sa chaise, et je l’imagine essayant de se recouvrir moralement en deux secondes de cent une couches de papier opaque pour que je ne le puisse plus le voir. Il esquisse un vague signe de tête montrant que oui, il est totalement désolé, mais c’est vraiment sa question.
Ses parents ont dû lui interdire formellement l’usage des gros mots.
Et même acquiescer à une grossièreté prononcée par un autre paraît une faute grave.

Je lui donne sa réponse sans plus de commentaire (pour ne pas le laisser dans cet état-là)

 ©Bleufushia

©Bleufushia

J’ai réussi à ne pas rire. Et à ne pas lui demander s’il joue de la contrebasse. Ou du sexophone…ni s’il connaît Bobby Lapointe.
J’ai été nickel sur ce coup-là. Franchement, en mon âme et conscience !

Mais je n’ai pas vu le coup venir – j’aurais eu du mal à l’imaginer, pour tout dire.Les « bips » à la place des mots inconvenants, à la télé, ça date de mon enfance lointaine ! Pas moyen de croire qu’on va croiser ça en 2014 !
Même si je ne le regarde plus de l’heure, je capte son image dans l’angle de mon champ de vision : il ne quitte plus le rouge écrevisse. Il est mal. J’essaie de lui sourire, une fois, son état empire. Je ne peux plus rien pour lui.

Entre nous, c’est fini, je crois. Il faudra des lustres pour que j’entende à nouveau le son de sa voix.
Je jurerais qu’au prochain cours, il se mettra tout au fond de la salle, espérant que, au bout de quelques semaines, je puisse enfin l’oublier.
Dans la masse…
Ou qu’il ne reviendra plus.
Des que je n’ai pas oubliés, et qui me reviennent à l’esprit à ce moment précis, ce sont les étudiants qui, il y a plusieurs années, avaient créé la fanfare « Wonder-bra(ss) ». En parallèle, certains s’étaient ensuite constitués en collectif : « la force molle », c’est leur nom (avec un manifeste intitulé « pour une phénoménologie du tripotage »). Pas exactement le même genre !
Je ne vais pas les évoquer, je crois que c’est mieux d’en rester là.

Je ne savais pas qu’au XXIème siècle, il puisse encore y avoir des gens – parmi les jeunes de surcroît – dont le langage ne soit pas émaillé de quelques grossièretés, maintenant banalisées. J’en reste coite.
Du coup, dans le bref intervalle suivant sa question, je prends conscience, de façon accélérée, du côté totalement graveleux que doivent avoir certains discours pour lui. L’enfer total !

il faut appeler un chat un chat  (provenance web non identifiée)

il faut appeler un chat un chat (provenance web non identifiée)

Entre temps, les autres ont trouvé quatre motifs différents. Quand ils nomment le quatrième – à juste titre – « d », comme « dubitatif », je ne peux pas m’empêcher de penser, que cela ne signifie pas éjaculateur précoce. Desproges not dead !
Ça me fait rire intérieurement, mais je suis d’accord, il y a bien un motif « d », qui revient deux fois.

Leur travail a été étonnamment « heum-cluant », me dis-je in petto.
Je passe le reste du cours à dérouler des phrases absurdes dans ma tête, pensant à mon « heum-cubin » qui n’est pas cubain, au demeurant (et m’interroge pour savoir si je ne devrais pas plutôt dire « heum-heum-bin » ?), à qui il arrive d’être un poil « heum-pliqué » et même parfois « heum-cu-piscent » (ah non, pardon, « heum heum heum »).
Mais je tombe là sur un problème insoluble dans ma nouvelle langue expurgée : comment différencier « heum heum heum » (concupiscent.. oh pardon !) de « heum heum heum » (concubine) ?
Et comment dire (je vous prie, à l’avance, de bien vouloir me pardonner mes écarts de langage) : une concubine concupiscente ?
A ce stade-là, j’avoue que je cale.
J’avoue aussi que je suis, à l’issue de ce cours, emplie d’une allégresse débridée.
L’éducation puritaine non ! « l’eau ferrugineuse, oui ! »

Et moi, j’veux jouer de l’hélicon pon pon pon pon.
Pon !

©Bleufushia


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Les feux de l’amour (10)

la trousse de "Pauline the best" ©Bleufushia

la trousse de « Pauline the best »
©Bleufushia

Cette semaine, comme toutes les autres, j’ai à nouveau cours avec les moyens.
Y. est installé au quatrième rang gauche, celui qui est juste en face de mon piano, entouré de filles qu’il charme à tout va (dont toutes sont brunes et menues, et dont deux portent le même prénom androgyne – est-ce un hasard ?). Elles occupent la même rangée que lui, mais il y en a aussi au troisième et cinquième rang. Lui se tourne, se penche, chuchote, butine. Son entreprise marche bien.

Il faut dire qu’il a la « bonne longueur viandeuse et les trente-deux osselets » règlementaires (ceux-là même sans lesquels pas de séduction – tous ceux qui ont lu Belle du Seigneur le savent), les Ray Ban, la démarche chaloupée et la coiffure à la one again baby. Le look qui tranche un peu au milieu d’une majorité de métalleux et de rastas. 

Malgré le fait qu’il se distingue des autres (ou parce que ?), et qu’il ne joue pas de saxo (irrésistible, paraît-il), ce n’est pas un boloss, c’est plutôt un populaire. Et qui fait tout pour le rester.

Il ne fait pas partie des étudiants à la traîne, et il lui arrive – avec un air un peu las de celui qui sait tout cela depuis très longtemps – d’avoir la bonté de suivre un fragment de cours. D’une attention remarquable, à la fois visible et un peu lointaine.
Mais en ce moment, séduire et augmenter la cour de donzelles admiratives qui sont déjà à ses pieds, est son principal projet de vie apparent. Je le soupçonne – mauvais esprit que j’ai – de classer les filles en deux catégories : celles qui sont là, à le regarder, et les autres, qui y seront bientôt.

01Il arbore un ti-shirt sur lequel est écrit : « tu cherches l’inoubliable ? Me voilà ! » (je n’en ai jamais vu de semblable ailleurs, et me demande rapidement s’il a pu le faire imprimer lui-même, et à quel degré il est – je ne jurerais pas que ce soit le second).
L’agitation relativement discrète, mais permanente, qu’il déploie pour arriver à ses fins me fatigue un peu.

Je l’observe du coin de l’oeil, dans un regard qui me permet aussi de voir la fille au tutu – qui rêve toujours tout en taillant son crayon. Mais elle est en marge du groupe, au second rang. Il faudrait que je tourne la tête pour voir le garçon aux crayons IKea – qui est dans la rangée droite de la salle. Mais le front est calme de ce côté-là, alors je me concentre.

J’improvise quelques mesures de musique, pour donner un exemple illustrant ce que je suis en train de raconter, et parce que, malgré tout, « pendant les travaux, les affaires continuent ! »
Chacun son projet, non ?
Enfin, pour moi, c’est moins mon projet, en réalité, que mon métier.
Je joue, et une question m’effleure : quelle probabilité mon absence de projet a de rencontrer les projets qui sont présents, là, juste à ce moment précis, en suspension dans ces charmantes têtes blondes, brunes, ou rousses ?
Elle fait partie du sac des idées négatives, alors, je la chasse doucement. Elle réintègre sa place sans ramener sa fraise.

Une de ses admiratrices sursaute : « oh, m’dame, que c’est beau, ce que vous jouez, on dirait « Les feux de l’amour » !
Je me demande, dix secondes, comment il est possible qu’elle ait ce genre de référence, ça ne cadre pas avec sa tête. J’avoue mon ignorance, enfin, pas sur l’amour ni ses feux en général, mais sur ces feux-là.
Y. se lève – sans que je l’y autorise particulièrement, mais bon, ils n’ont plus 4 ans ! – sourire enjôleur -, se dirige vers mon piano en roulant des mécaniques, et, après avoir dit « vous permettez ? » (c’est un garçon de bonne famille; malgré tout, avec des manières !), « me » joue le début. Toucher de velours, oeil de braise…
Enfin, suis-je bête, ce n’est pas exactement pour « moi » qu’il fait cela, cela m’apparaît assez clairement.
Au premier rang, P. s’agite.
P., jolie rousse à grande mèche, ne fait pas partie du gynécée. Elle hésite encore entre des allures de gamine poussée trop vite, au côté garçonne un peu brut de décoffrage et une féminité qui pointe le bout de son nez. Je crois qu’elle aimerait bien se lancer, et réussir à supplanter toutes les autres donzelles d’un coup serait un bon début, mais elle est maladroite.
Elle s’exclame : « oh non, pas ici, pas Les feux de l’amour ! »,  prend un flingue, qui était à côté de sa trousse (mais je ne l’avais pas remarqué) et menace de lui tirer dessus.
Je sursaute, mais courageusement, je décide de rester à l’abri. On ne sait jamais avec ces engins, une balle perdue est vite partie.
Va-t-il faire attention à elle, oui ou zut ? Elle y met le paquet, cette fois (bien que le hasard ait favorisé ses plans). Elle le mérite !
Oui, ça y est, il la regarde !
(yeah !!l me regarde, il me regarde, il me regarde !!!!!)
Son regard à lui descend lentement vers le flingue : – pfff, même pas peur, ton projectile, il est rose et tout mou !
Il regagne sa place.
Les admiratrices lui lancent des regards admiratifs (peut-on attendre moins d’une admiratrice ?)
Il n’a pas trahi ! Et quel calme, quelle maîtrise !
Elle range son pistolet dans son sac, le rouge aux joues, en me disant : – me regardez pas comm’ ça, m’dame, reconnaissez que je suis quand même bonne élève !

Je reconnais bien volontiers – bien que je vois un peu mal le rapport – , et mets le disque sur lequel on va travailler. Allez, on enchaîne ! Hop, hop, pas de temps mort !
A., la copine de P. a eu un peu honte d’elle, au moment de son coup d’éclat.
Mais elles sont bonnes copines, inséparables. Elle se doit de me faire oublier l’épisode, pour la sauver (et obtenir sa reconnaissance éternelle). Elle enfile sa cape de Zorro :
– M’dame, quand même, elle déchire, cette musique !
Ce n’est peut-être pas le commentaire que j’attendais dans une fac de musico, mais je prends en compte son émotion et sa gentillesse. Je souris en guise de réponse.
Elle rajoute :
– Comment vous faites pour choisir toujours des musiques qui déchirent ?

Il faut que je pense, dans le questionnaire du polycop, pour l’examen de fin de semestre, à rajouter la catégorie : « expliquez quels moyens musicaux le compositeur utilise pour nous fissurer menu ».
Déchire, c’est peut-être un peu fort, non ?

Et la musique qui déchire, c’est du Jun Miyake (c’est vrai qu’elle me fissure aussi !)

©Bleufushia


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Le sel du passé

J’ai croisé sur la plage un touriste qui venait de mettre le pied sur un oursin. Il a tenté de partager avec moi sa colère et sa douleur. Moi, je ne suis parvenue à rien d’autre qu’à sourire en silence. Je sais que ce n’est pas très empathique. Mais j’ai des excuses.

C’était une activité de grands, moi, j’étais gamine… presque 6 ans de différence avec les plus âgés, ça compte !
Ils avaient promis de veiller sur moi, c’est à cette seule condition que je pouvais les suivre.
D’ordinaire, on allait à la plage sur le sable, juste là où débouchait l’escalier. Et on nageait, ou on plongeait du ponton, avant de s’allonger sans bouger, seulement attentifs au soleil qui nous réchauffait sous les cris des mouettes.

Là, ce n’était pas pareil. Ça se passait sur les rochers. Il fallait y arriver sans les laisser me perdre en route. Ils avaient amené tout l’attirail, les masques et les tubas, bien sûr, mais aussi des fourchettes, des ciseaux, un torchon, et une baguette de pain.
Ils allaient plonger avec leurs fourchettes, pour décrocher les oursins sans se planter d’aiguilles dans les doigts. Quand ils en avaient un, ils venaient jusqu’au rocher où je les attendais, et je devais attraper l’oursin sans me faire mal, et sans le laisser tomber dans l’eau à nouveau.
Quand je m’en étais emparée, très précautionneusement, je l’amenais jusqu’à un panier à salade comme on les faisait dans le temps, en maillage de fil de fer, et je déposais soigneusement le trésor recueilli.

Pendant qu’ils retournaient en chercher d’autres, je guettais du coin de l’oeil le moment où un autre sortait la tête de l’eau et me signifiait qu’il en avait encore un. J’avais un travail subalterne, mais j’avais à coeur de l’accomplir au mieux.
En attendant, je m’absorbais dans la contemplation. Ces animaux me fascinaient : un noir brillant, profond, teinté de violet, une « bouche » avec une sorte de double bec, et des aiguilles qui bougeaient lentement en une chorégraphie presque imperceptible.

Plus tard, les grands remontaient dans les rochers, quand la pêche était suffisante pour nous tous.
Les plus âgés prenaient les ciseaux, calaient un oursin dans leur main, certains sur un torchon, d’autres, plus hardis, directement à même la paume et ils plongeaient la pointe des ciseaux dans le bec, puis, une fois celui-ci pénétré, ils pouvaient découper la coquille en deux. Les aiguilles à l’endroit de l’entaille des ciseaux giclaient à terre dans un crépitement bref. Je regardais les garçons faire avec admiration.
Le chapeau de l’oursin était enlevé prestement, rejeté à la mer, et les plus jeunes passaient alors à l’étape suivante : secouer délicatement la moitié restante pour en faire partir le noir (on disait que c’était leur caca, je n’ai jamais vérifié cette assertion) entre les rochers, du moins la majeure partie du noir.

Puis, c’était le moment du délice. Ils étaient galants, ils m’offraient le premier.
J’y plongeais un bout de baguette, raclais du mieux les tranches orange, en étoile, d’un orange si vif, si étonnant dans cet écrin noir, portais le bout de pain à mon nez, humais l’odeur délicieusement violente, puis mettais le pain dans ma bouche, l’y gardais un moment pour que mon palais s’emplisse de toute la saveur iodée, puis, d’un coup, avalais, et y retournais, vite, tant qu’il en restait encore.
Les grands qui m’entouraient échangeaient entre eux et avec moi des « hmmm » de contentement, et de grands sourires. Le rituel soudait le petit groupe, et la consommation collective de ces merveilles, curieusement silencieuse, me donnait la sensation de ne constituer qu’un seul et même être marin avec mes camarades.
Ces festins improvisés, le goût presque musqué de la chair de l’oursin, le labeur nécessaire (pêcher, couper, nettoyer) pour arriver au plaisir restent pour moi des grands souvenirs culinaires, augmentés encore lorsque, plus âgée, je pus enfin me joindre au groupe des ramasseurs. Je plongeais sans masque, et aimais même la sensation légèrement gênante des yeux rougis par le sel. Du sel par toutes les pores.

oricio1J’ai parfois acheté depuis une demi-douzaine d’oursins, déjà ouverts, à l’étal d’un poissonnier, sans toutefois le bonheur que j’éprouvais en ces temps-là.
Encore aujourd’hui, je convoque l’odeur et le goût entre mille souvenirs, et ils sont là tout de suite.
Avec tout le sel du passé…

©Bleufushia


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Est-il vrai qu’il faut arroser l’espoir avec de la rosée ?

IMG_9455 Il y a des questions dans ce livre, beaucoup de questions, d’ailleurs, c’est son nom, Le livre des questions.
J’aime particulièrement ce livre.
Ebaucher des réponses n’est pas le propos du livre des questions. C’est même ce qui le caractérise, l’absence de réponse.
La « vérité » contenue dans une réponse donnée, tellement liée à l’univers mental de la personne qui l’énoncerait, est sans intérêt par rapport aux perspectives infinies qu’ouvre toute interrogation : elle clôt le sujet, l’empêchant à tout jamais de déployer ses ailes.
« Pourquoi rouler ainsi sans roue et voler sans ailes ni plumes ? »
Le fait est qu’au fil de la lecture, je n’ai jamais ressenti le désir de répondre.
Sinon, peut-être, par une autre question.
L’auteur se questionne sur ce qui l’entoure, sur la nature, la vie, le monde, les couleurs, les totalitarismes, la mort, et les questions se suivent, poétiques, politiques, philosophiques, apparemment absurdes, souvent décalées, sans autre ordre que celui de sa pensée vagabonde. Avec une certaine tendre dérision (« S’appeler Pablo Neruda, y a-t-il plus sot dans la vie ? »)

Certaines me parlent particulièrement :
« Pourquoi le requin ne mord-il les sirènes si effrontées ? »
« Est-il vrai que l’ambre contient les pleurs versés par les sirènes? »
« Quels sont-ils, ceux qui ont crié de joie quand le bleu est né ? »
« La vie est-elle un poisson prédisposé à être un oiseau ? »
« T’a-t-on dit que la brume est verte, à midi, en Patagonie ? »

IMG_9456D’autres me laissent rêveuse, elles m’accompagnent dans des lieux ou des moments particuliers, je les lis et les relis, les tresse avec mes propres questions, m’abstiens de toute réponse définitive :
« Pourquoi le chapeau de la nuit vole-t-il avec tant de trous ? »
« Combien le jour a-t-il d’abeilles ? »
« Combien de questions dans un chat ? »
« Combien d’années compte novembre ? »
« As-tu perçu combien l’automne ressemble à une vache jaune ? »
« De quoi rit-elle, la pastèque, au moment où on l’assassine ? »
« Quand je vois de nouveau la mer, la mer m’a-t-elle vu ou non ? »
« Ne serait-il pas bon d’interdire les baisers interplanétaires ? »

IMG_9451Vous conviendrez, à ce bref aperçu, que toutes paraissent d’une limpide évidence.

Neruda a écrit ce livre juste avant sa mort.
Il est mort 12 jours après le Coup d’État qui a renversé Allende (le 11 septembre 1973). Sa maison à Santiago a été saccagée, ses livres jetés au bûcher.
On a prétendu qu’il était mort d’un cancer, mais, il y a un an, à la suite d’un témoignage de son garde du corps (entre autres) déclarant qu’on l’avait empoisonné, une enquête a été ouverte, on a exhumé ses restes… Le dossier judiciaire n’est pas encore refermé.
A la lumière de cette fin, on lira peut-être autrement :
« Ta destruction se fondra-t-elle en autre voix et autre jour ? »
« Ce démembrement progressif est-il l’ordre ou la bataille ? »
« Un mot ne rampe-t-il pas de temps en temps comme un serpent ? »

En France, ce livre a été publié comme un livre pour enfants. Je ne préjuge pas de la façon dont les enfants peuvent entrer en résonance avec son univers, mais il me semble qu’en tant qu’adulte, on a tout intérêt à se laisser gagner par l’apparente étrangeté mêlée de tendresse de Neruda. Au travers de ses questions, il affirme, tranquillement, le pouvoir des mots et de l’imagination sur le monde. Il nous offre l’opportunité d’un regard autre sur la réalité qui nous entoure, il nous fait nous rappeler que toute réalité dépend étroitement de la représentation que l’on s’en fait..
Les illustrations merveilleuses qui accompagnent les questions, sans jamais les paraphraser, sont bricolées par Isidro Ferrer, un illustrateur catalan qui, avec deux bouts de bois, trois feuilles de papier et quelques ficelles, construit un monde minuscule qui me ravit.

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©Bleufushia


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La liberté est à 150 mètres (9)

Reve-realite-1J’évoquais récemment, avec une vieille amie avec laquelle j’ai fait mes études, l’année où nos voies se sont séparées.
Drôle d’année dans ma vie, dont j’aurais eu tendance à dire, spontanément, qu’il ne s’y était strictement rien passé de notable. D’autres se sont allongés pour moins que cela, je sais !
Rien, à ceci près qu’on y avait, elle et moi, fait nos débuts dans la « vie ».

Et que l’idéalisme qui nous avait agitées pendant le temps de la fac était toujours aussi vivace en nous.
Etrange expression, quand même, que celle « des débuts » dans la vie, à moins de considérer qu’il y en plusieurs, ce que le pluriel tendrait à souligner ? (la question reste entière pour moi)

A y mieux regarder, cette année me semble moins anodine que les vagues souvenirs qui nous en restaient, tant à l’une qu’à l’autre, pendant cette discussion à bâtons rompus que nous avions, à une terrasse de bistrot sur le port de Toulon, où elle habite maintenant.
Allongée, chez moi, après l’avoir quittée, je profite qu’elle a soulevé par ses souvenirs le tapis épais qui recouvre cette époque pour y regarder dessous, un peu, juste un peu…

Trois moments de cette année-là, trois flashes qui me restent.
Je décroche le diplôme attendu ! apte au service…
L’inspectrice qui me le décerne ne me serre même pas la main et prononce avec un sale sourire ironique : « bravo, vous en avez maintenant pour 37 ans et demi » ; ce sont ses paroles de félicitation, qui me glacent.
Bienvenue dans le monde des adultes !
Depuis, les 37 ans et demi en sont devenus 41 et 7 mois (c’est-à-dire, concrètement, pour moi, 42), et quand on compte, on n’aime pas… mais c’est une autre histoire.
Ce qui me noue l’estomac à ce moment-là, c’est la conscience subite que je suis liée à une institution, à la vie à la mort, moi qui me rêvais libre de toute attache. Même si je n’ai jamais imaginé faire un autre métier, j’appartiens à une génération utopiste, qui rêve d’autres rapports sociaux. Mais l’idée d’instruire et d’éduquer comme vecteur d’émancipation et outil de lutte, au sein du service public, s’accorde paradoxalement un peu mal avec le fait de s’enchaîner à un emploi.
En même temps, je n’ai jamais quitté le lien à la réalité : sans travail, pas de liberté.

dretOJ’en avais rêvé, de cette indépendance financière, de ce moment où l’on quitte ses parents, je ressentais, depuis le bac, comme une urgence à m’éloigner, à voler de mes propres ailes, à colorer la vie de ma propre palette…
Donc, allons-y, travaillons ! La route s’ouvre, l’avenir est là.
Le monde me semble, tout à coup, étrangement gris.

Passe un été au cours duquel meurt la personne à qui j’attribuais dans ma tête la place de mère, me poussant à couper tous les cordons.
D’accord, j’ai compris ! Le symbole est clair, je suis maintenant « grande », malgré la sensation qui me poursuit encore de la gamine en moi.
Et de l’incommensurable douleur de la perte.

C’est la rentrée, et dès le premier jour, je prends conscience que mon indépendance n’en est pas une : le changement de situation n’est pas totalement un changement de rôle, et j’ai troqué des parents étouffants contre un chef arrogant et dominateur, dernier maillon d’une hiérarchie pesante.
Je me retrouve dans un rôle qui me serre aux entournures, prof responsable de son image, comptable de ses actions, coincé dans des contraintes en tout genre.
Ça n’a rien à voir avec le fantasme que je me faisais de mon métier.

La liberté a un goût un peu âcre, je n’avais pas imaginé le monde comme ça.

Trop tard, il y fait froid et je m’y déplace comme dans une sorte de brouillard. Et ce qui m’a donné chaud jusque là me semble loin.

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A l’extérieur, je me bagarre, j’ai toujours été comme ça, rebelle, allant au front les poings faits. Même pas peur ! je ne suis pas du bois qu’on abat.
A l’intérieur, j’ai du mal à respirer. Je me débats plus que je ne me bats.
Ma palette se remplit de teintes sans éclat, de routines sans soleil. Je me demande où est ma place. Si tout ça a un sens.

Le tirage au sort m’a fait démarrer ma carrière à Toulon, ville dans laquelle j’avais déjà accompli trois années interminables de lycée. J’ai été tentée plusieurs fois, lycéenne, de sécher, mais la ville est tellement glauque qu’elle décourage toute tentative d’évasion. Mon année de terminale a été hantée par l’hypothèse (totalement improbable, au demeurant) d’un échec au bac, et de l’impossibilité évidente de supporter cette ville un an de plus.
Et là, au moment même où des « lendemains glorieux » démarrent, retour à la case départ.

Comme un mauvais kharma qui me colle aux basques…

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la liberté est toujours plus loin… (photo prise dans le vieux « Chicago », à Toulon)

Et aucun dé magique, même truqué, ne peut me permettre de tailler la route, de m’échapper loin, très loin de la ville militaire, de Cuverville, de Chicago, du port qui ne parvient même pas à être un endroit intéressant (j’adore les ports, mais celui-là est le seul que je connaisse qui s’est débrouillé pour être laid).
Non, le même lieu gris, gluant d’ennui, et la sonnerie des chantiers qui rythme la vie, encore et toujours, enfin, si on peut appeler ça la vie : le labeur, réglé, sous coupe.

Curieuse découverte : gagner sa vie, c’est aussi, d’une certaine façon, passer à côté d’elle.

Cette année-là n’est pas la fin de mon enfance – sait-on jamais quand l’enfance finit en nous ? -, elle n’est que le début de ma vie professionnelle, ce moment où le principe de réalité prend le pas, d’une façon démesurée, sur le principe de plaisir.
Ce moment où on sait que la vie n’aura jamais les couleurs qu’on imaginait… que toute réussite sonne le glas de nos rêves les plus fantaisistes, ceux qui nous correspondent le mieux.
Au moment où on s’y attend le moins, on s’en prend – comme on disait à mon époque – plein la gueule pour pas un rond. Même s’il y a enfin des ronds à la clé ! Et que, malgré tout, c’est infiniment mieux que rien.

Au moment où je suis proche de la fin de cette période de ma vie, et où je m’achemine vers de nouveaux débuts, je ne suis pas certaine que j’ai aimé ou que j’aime cette année-là.

Qui a dit du passé qu’il était simple ?

©Bleufushia

NB pour les non toulonnais, Chicago est le nom du quartier chaud de Toulon, et Cuverville, celui d’une statue sur le port, devant la mairie, assez laide et qui a la particularité de regarder la mer, et donc…