bleu fushia

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« Une blessure étrange dans le coeur »

Suzanne t’emmène… écouter les sirènes… elle te prend par la main pour passer une nuit sans fin…

Ralph Eugene Cahoon Jr

J’ai beaucoup écouté cette chanson dans mon adolescence, elle a fait partie des mélodies qui tournaient en boucle sur mon tourne-disques (drôle, ce mot que je n’ai plus employé depuis si longtemps, qui fait maintenant totalement partie d’un monde révolu), fondatrices de ce que je cherchais à l’époque – comme tout adolescent, je suppose : un rapport au monde qui me soit propre tout en étant emprunté à différentes influences, l’approche de voix étrangères qui deviennent soudain plus familières, intimes et amies que l’univers environnant.
Ainsi en a-t-il été, entre autres, de l’univers musical de Leonard Cohen, avec juste sa guitare économe, et cette voix monocorde, comme détachée du monde, qui permettait à des espaces  de se créer en moi, pour laisser place à l’ailleurs, au différent, au lointain. Leonard – et spécialement cet air-là – a bercé mon spleen de l’époque, et m’a aussi, curieusement, réconfortée.
Parfois, à propos de Suzanne, je me demandais pourquoi on la disait à moitié folle, elle me semblait plutôt sensée dans sa bizarrerie. Je me sentais curieusement en écho avec cela, une conscience d’être, moi aussi, dans une marge de folie sensée et nécessaire. Parfois, j’écoutais seulement, encore et encore, en rêvant au chant des sirènes, sans rien me demander, me laissant voguer sur sa voix étale.

Sueno de sirena (Roberto Favelo)

Sueno de sirena (Roberto Favelo)

Bien sûr, Suzanne laissait la mer répondre à sa place et disait que, dans les algues, il y a des rêves. Ce n’est sans doute pas un comportement extrêmement habituel. Elle était aussi capable d’entendre le chant des sirènes, et de jouer le role d’un medium capable de faire entendre ce chant à d’autres. Sans doute était-elle assez spéciale.
Mais qui peut lui en vouloir pour ça ?

Sûrement pas moi.
Je me rends compte après coup que cette histoire de sirène – un peu border line dans sa « marinité » – est une des choses qui, bien des années après, m’a suivie, accompagnée et jamais abandonnée, au point que j’en suis venue, dans un méli-mélo que les songes permettent, à être à la fois un peu Suzanne, beaucoup algue, passionnément sirène, et plus encore si aff.
Je me sentais déjà – toute jeune – plus maritime que terrienne, Leonard m’a confortée dans cette identité d’entre-deux.
A quoi ça tient, parfois, de continuer à ne pas adhérer totalement au monde qui nous entoure ?
Pour moi, assurément, à cet air qui tournait dans la lumière de certains soirs lointains, dans une chambre avec vue sur la mer, tellement qu’il est resté gravé, là, intact.

Depuis, j’ai beaucoup nagé, tant que, parfois, je sens ma peau s’écailler, et je n’ai depuis longtemps « plus peur de voyager les yeux fermés ».

Et j’éprouve, en moi-même, une réelle tendresse pour ces êtres souples et ondulants qui m’environnent et dont la réalité, « à certaines heures pâles de la nuit », me semble infiniment proche et tangible.

sirennetemple du bouddha d'émeraude bangkok

Sirène du temple du Bouddha d’Emeraude (Bangkok

 Greame Allright en a fait une version en français. D’autres interprètes l’ont chantée, mais c’est celle-là, également, que j’écoutais dans mes jeunes années. La voilà :

Pour quelques images de ces créatures  :
http://wp.me/p409Io-32

©Bleufushia

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