bleu fushia

always blue


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Résolutions sans solutions

Mur d'Athènes (2013) ©Bleufushia

Mur d’Athènes (2013)
©Bleufushia

Accueillir la rosée des sourires

Etreindre sans éteindre

Ravir, mais seulement le shankar

En profiter pour peigner la girafe

Absorber le violet du soir

S’exposer à la vague

Dissoudre le noir

S’imprégner des voix bleues

Embraser sa vie

Moissonner le bonheur en herbe – et le dictionnaire, pendant qu’on y est

Embrasser tout en étreignant, uniquement parce que c’est bon

Écouter la musique des mots

Le regarder pousser

Entendre si on peut

Transcrire les hiéroglyphes de ses propres pensées

Relire ce que dit le coeur

S’éloigner des rails

Saisir chaque maillon d’amitié

Accompagner le mouvement, avec une extrême fluidité

Prendre petit à petit l’habitude de se rapprocher du quai

Épuiser la mer

Se rappeler la couleur pourpre de la falaise

Décider, enfin

Ou pas…

Lemon juice (Djuno Tomsni)

Lemon juice
(Djuno Tomsni)

©Bleufushia

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Ma vie en rose

green_floydParfois, je devrais me détourner de la connaissance.

Si, rester ignare, c’est mieux. Plus peinard. Je vous assure.

Aujourd’hui, j’ai eu une bouffée, je voulais m’instructionner un brin, et depuis, je vais de déconvenue en déconfiture. Je me sens mal mal mal.

Quand j’ai commencé l’aventure bloguesque, je voulais que le mot « fuchsia » (prononcé « fuxia ») apparaisse dans le nom de mon blog, mais wordpress m’a dit : c’est déjà pris, ma cocotte, il te reste « fushia », c’est exactement pareil.
Fuschia, c’est pour désigner la fleur, fushia, c’est pour la couleur… Toi, t’es plutôt fleur ou couleur ?
A une telle question, je ne pouvais répondre que couleur. Sûr !

Va pour « fushia » (prononcé « fuchia », du coup)
Sur mon magazine de déco maison préféré, lu au même moment dans la salle d’attente de mon toubib, pour en rajouter, on me conseillait : « Utilisez le fushia, c’est une teinte forte qui peut créer aussi bien une ambiance glamour et punchy que girly, tendance cupcake ».
Glamour, punchy et girly ! c’est tout moi, ça… cupcake, j’ai pas idée de ce que c’est, mais ça ne fait rien… je ne fais ni une, ni deux (bizarre, cette expression… une ou deux quoi ?), et sans barguigner, je me décide : ça sera « fushia ».

J’en discute hier avec un pote, un qui cause ‘achement bien la langue de Molière. T’es dans l’erreur, qu’il me dit, « fushia »,ça n’existe pas.

Et ce soir, je découvre trois choses qui me terrassent.
Une, « fushia », ce n’est pas pareil, il a raison, ça n’existe pas. L’académie ne le reconnaît pas. On m’a menti ! Le mot est un hommage à un botaniste, monsieur Fuchs, et voilà le pourquoi. Et le vrai mot m’est interdit : je suis obligée de persister dans l’erreur fatale ! Honte à moi…
Deux, la couleur fuchsia – à partir d’un colorant rouge violacé, la fuchsine – (mot utilisé pour le rose, essentiellement, parfois pour le rouge, mais du rouge contenant du bleu…), parfois remplacée par l’appellation « indien » – associée à rose – est l’équivalent de magenta. Le colorant fuchsia a été mis au point à la fin du XIXème et répertorié la même année que la bataille de Magenta. Et zou… il n’en fallait pas plus pour que le « magenta » s’impose au point de remplacer le « fuchsia », sauf chez les amateurs de fleurs.
Et trois, ça c’est le bouquet : on n’a pas le droit d’utiliser le magenta, sous peine d’amende.
Y a un copyright dessus.

mr-t-mobile

Ah, ça vous en bouche une superficie, ça, hein !

En fait, je ne sais pas exactement où on en est en 2014, mais en 2000, une grande entreprise de téléphonie allemande, ayant peint de magenta le « T » de son logo, a eu l’idée d’en déposer la couleur – oui, vous ne rêvez pas, la COULEUR ! -, et elle en est désormais propriétaire. C’est un site (Colourlover) qui repère cette annonce en 2008, dans les prospectus de publicité de la multinationale.
Elle en interdit l’usage sans son autorisation (même sur un écran d’ordinateur ! là, je prends de sacrés risques, l’air de rien), et peut intenter un procès à quiconque oserait l’utiliser. Elle l’a même déjà fait.

barbieBien sûr, vous allez tout de suite me sortir le bleu d’Yves Klein : je vous vois venir avec vos airs finauds.
Mais imaginez-vous que là, en revanche, il s’agit d’une blague : le brevet de Klein sur le « bleu IKB » n’en a jamais été un. Il a confondu le reçu de son envoi avec l’enregistrement du brevet (…) « Si les historiens ont pris acte de l’information, c’est peut-être parce que le rêve de l’artiste était assez beau pour entraîner une adhésion sur parole. » (Denys Riout)
Il est intéressant que le mythe ait pris le pas sur la réalité. Mais Yves Klein était un artiste. Il n’y a pas eu de procès dans la foulée de cette invention.
En revanche, le fait qu’un opérateur télécom revendique le moindre droit sur une couleur, tout ça pour du business, me semble complètement différent, et assez scandaleux pour tout dire.

J’ai cherché, il y a des cas, dans l’industrie, de produits qu’on finit par associer à une couleur et à un objet ou une situation (par exemple, le chocolat Milka à une vache violette) et on peut, peut-être, interdire à un autre producteur de chocolat de se faire reconnaître avec une vache violette. Why not ?
Des avocats s’interrogent sur le droit à ce propos… Manquerait plus que l’interdiction soit rétroactive !

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Ça me fait penser à un morceau de Svinkels dans lequel il évoque l’absurdité de celui qui voudrait « déposer le silence à la Sacem ». Mais pour des mecs qui pensent au fric, ça serait la poule aux oeufs d’or !

Du coup, je tremble. Si le magenta est interdit, quel statut son frère jumeau, le fuchsia, peut avoir ? Peut-il évoluer en toute liberté, alors que son frangin est banni et pourchassé ?
Heureusement que j’avance masquée, avec mon histoire de bleu. Et ma faute d’orthographe !
Mais il n’empêche, il y a là un vide juridique qui me plonge dans une angoisse profonde.

Si j’ai des ennuis, je me permettrai de vous en faire part, et mon compagnon m’a déjà promis de créer un comité de soutien, et tout le tra la la. J’espère que vous m’aiderez.
Moi, je lui ai conseillé, en cas de problème, de s’adresser au comité de lutte d’artistes néerlandais : freemagenta.nl, très actif entre 2008 et 2011 dans la guerre contre la multinationale (après 2011, j’en perds la trace, mais je vais mener l’enquête).
Libérez le Magenta !

giveusbackCela dit, ça me donne des idées.
Et si je déposais la lettre T car « Tout commence par un T » ?
Tiens, totalitaire aussi (chgling chgling : des espèces sonnantes et trébuchantes chutent dans mon escarcelle).
Comme c’est troublant (re chgling : je sens que l’année à venir est financièrement assurée).

Je suis certaine que je suis la première à qui ça passe par la tête (chgling).

©Bleufushia
NB toutes les illustrations proviennent du site freemagenta.nl


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L’ombre d’un doute (18)

Yep ! c'est les vacances ! (à la plage, le 21 décembre)  ©Bleufushia

Yep ! c’est les vacances !
(à la plage, le 21 décembre)
©Bleufushia

C’était la dernière semaine avant les vacances.
La fin du premier « semestre » (je ne me suis jamais habituée à ce que les semestres aient trois mois, mais parfois, j’avoue trouver cela plutôt agréable).

Faut vous dire, je ne vous en ai pas causé sur le coup, mais j’ai passé un épisode un peu difficile avec les moyens.

Lassitude. Inappétence totale. Ras la casquette.
Je me suis sentie, tout d’un coup, comme « une truie qui doute ».

Non pas que je me sois transformée, d’un coup, en cochonne (mo)rose, n’ayez crainte. On ne va pas m’exposer au Salon de l’Agriculture non plus, et aucun président ne me flattera la croupe. Ma croupe, je la réserve à d’autres mains, plus douces et tendres.
Non, j’ai juste été atteinte du symptôme que Claude Duneton a décrit, dans le livre éponyme (si j’ose dire ainsi), symptôme qui l’a conduit à quitter le métier de prof.
Mais je n’ai pas été juste frôlée, non, plutôt touchée gravos, d’une « atteinte imprévue aussi bien que mortelle »…

« Une truie, c’est vorace. Ça vous avalerait le diable et son train… Si par hasard un jour elle rechigne, elle se détourne de son baquet, c’est que rien ne va plus. Une truie qui jeûne est une truie malade, elle file un mauvais coton…
Les profs non plus ne manquent pas d’appétit. Nous avons des boulimies tenaces, intellectuelles s’entend. Nous croquons les enfants tout crus… et puis un jour il vient des répugnances. Le malaise, dit-on, nous envahit. C’est que, pour enseigner, il faut avoir la foi. L’une ou l’autre, n’importe laquelle. Une foi qui écarte le doute sur le sens de la profession, Si on la perd, on est foutu.
C’est joli une truie. C’est plein de mamelles. Un prof aussi. Mais je suis comme une truie qui doute, je ne suis plus bon à rien. »
Moi, je ne vais pas arrêter maintenant, c’est trop tard.
Je n’ai pas l’intention de mourir non plus.
Alors, j’ai fait un truc que je n’avais jamais fait auparavant.

C’est sorti comme ça… depuis quelques années, j’ai tendance à m’exprimer lorsque je me sens mal, sans réfléchir outre mesure. Ne pas attendre, comme dit l’autre, d’avoir rempli sa collection de « timbres » pour la montrer, et de ce fait, être capable de la dévoiler sans péter un câble, c’est ce que je m’efforce d’appliquer, de plus en plus.
J’ai déclaré à la classe, tout de go (je ne m’y attendais pas moi-même une minute avant de le faire, je m’apprêtais seulement à faire cours, comme à l’ordinaire), que je n’avais plus envie de jouer avec le modus vivendi en usage jusque là, ni plus aucun désir de leur enseigner quoi que ce soit.

J’ai précisé (et c’est vrai) que je n’ai rien contre eux individuellement, mais que la façon qu’ils ont d’être en groupe, et de se comporter en classe, bien qu’elle me semble un résultat qu’on ne peut pas forcément leur imputer, me fatiguait dru.

Dru, j’ai dit dru, et vu l’incompréhension de certains à entendre cet adjectif incongru et obsolète.
Elle est quand même un peu zarbi, cette prof !
Malgré tout – je ne peux pas me mettre en grève non plus -, je leur ai demandé de réfléchir, en petits groupes, et de proposer des solutions :

– à moi : pour que je puisse tenter de leur enseigner quelque chose plutôt que de pisser dans un Stradivarius semaine après semaine (quelque chose comme un lieu et un dispositif dont nous puissions partager les règles) – solutions que je m’engageais à mettre en oeuvre s’il y en avait

– à eux-mêmes : pour que, par ailleurs, ils « se mettent enfin à faire des études ».
Aucun prof n’a jamais dû leur parler de la sorte, j’imagine, et mon bref discours a dépassé des espérances que je n’avais même pas en le prononçant.
La dernière formulation, entre autres, a fait tilt.
Ils ont pris la chose au sérieux, se sont concertés et concentrés une bonne demi-heure avant de me livrer leurs conclusions et analyses : un dispositif de cours intéressant, et une auto-critique en règle de leur attitude qu’ils ont qualifiée d’infantile, assortie de considérations pertinentes sur la façon dont ils pourraient tendre vers l’adulte, sur leur usage du téléphone portable et à propos de leur façon de communiquer entre eux.
Un début de règles… qui aurait pu le croire ?
J’en ai été scotchée.
note1Depuis, je n’ai pas totalement retrouvé l’appétit, mais l’atmosphère s’est réchauffée, incontestablement.
Ça s’est passé il y a un mois, et depuis, on bosse. Non moins incontestablement.

C’est quand même une nouvelle génération : ils papillonnent, zappent, rigolent, sont « trop cool » (lol, mdr), se cachent derrière des « capuches de ouech », sont un poil hyperactifs… mais ils sont gentils (ils n’ont jamais arrêté de l’être, au demeurant, et je n’ai jamais cessé de les considérer ainsi… c’est juste qu’on n’est pas toujours totalement sur la même planète !).

Mais là, faut comprendre, c’était la dernière semaine, et voir se profiler le repos, ça détend tout le monde.
Le beau gosse des « feux de l’amour » est venu en cours avec un bonnet de père noël qui clignote.

Du coup, j’ai à nouveau ouvert mes grandes oreilles (j’ai utilisé ce qu’un ami, en verve ce jour-là, a appellé mon « oeil de musicienne ») et j’en ai glané quelques unes qui m’ont fait sourire et que je vous fais partager.

Je vous les livre en vrac, petit bouquet de fête.

♥ On écoute du Telemann, un garçon au quatrième rang n’a pas compris le nom du compositeur (je ne l’avais pas écrit au tableau, mon dernier feutre de l’année était nase !).

Un autre, au troisième rang, le lui répète avant que je le fasse :
– C’est du Télémaque, mec !
(je me demande s’il n’a pas trop écouté de Rydan…)

♥ Un rasta qui bute sur le relevé d’un thème de Mozart (franchement, aussi, faire écouter du Mozart à un rasta, je reconnais que j’abuse) :
– Il est trop chelou, ce Mozart !

(l’odeur qui flotte autour de sa personne est aussi relativement cheloue, mais je n’en dis rien… on compare ce qui est comparable, hein. Quoi, si je kiffe Mozart ? ouais, too much !)

♥ Un bon étudiant que je félicite d’une prestation réussie et qui me répond, avec les mots et la voix d’un de mes collègues, une réplique dont j’apprends, après avoir éclaté de rire – l’imitation est parfaite -, que c’est lui qui leur a dit ça :

– Avant, je pateaugeais, maintenant, je suis trop fort !

♥ Un étudiant corse hilare, commentant le fait que son voisin connaisse tout d’un coup les bonnes réponses :

– M’dame, Romain, zavez vu,  il est en feu aujourd’hui !

♥ Un garçon aux allures sages, assis juste derrière le piano, et qui tout d’un coup se délure, à sa voisine (la fille au tutu) :
– Et si je mettais le « la » en antisèche dans le piano, pour l’exam (et il joint le geste à la parole, coinçant un papier sur lequel il a écrit « la » – il a vu que je l’ai entendu, on en rigole ensemble).

♥ Je parle de l’échelle musicale particulière d’un morceau… celui qui dort toujours ouvre un oeil, et témoignant d’un intérêt incroyable et subit pour les mystères de la vie, demande à sa voisine, une petite rousse à grosses lunettes de chat (qui, présentement, a un post it dans les cheveux, le sait et s’en fiche) :

– une échelle ? c’est quoi ?

A quoi elle lui répond, dans une logique qui m’étonne un peu (« elle déchire trop sa mère, l’image »), mais qu’il a l’air de comprendre parfaitement (j’ai vérifié après – les voies de la comprenette sont encore plus impénétrables que celles de l’autre)

– oui, un genre d’escalator, quoi !

♥ Une réplique, captée, sans avoir entendu ce qui a amené le grand timide sérieux du deuxième rang à la prononcer :

– L’essentiel, c’est le loto-suggestion !

(« 19, la St Fada » – le 19, c’est la date du jour ! Quant à la St Fada, allez savoir pourquoi ! – les chiffres « parlés », au loto, ça m’a toujours amusée)

fadacola♥ Un garçon, casquette à l’envers, grosse boucle d’oreille en pointe vert fluo, qui se la joue un peu banlieue, joue quelques notes à son pote sur sa guitare :

– ouech, là, t’entends, je le tchiens, le Tchube ! Bientôt dans les bacs, man !

J’en suis contente pour lui.
Comme je suis contente que les vacances soient là, simples et tranquilles.
– Allez, m’dame, passez de bonnes fêtes. Bisous ! A très bientôt !
Vous aussi, les jeunes… vous aussi… bonnes vacances !

©Bleufushia
PS En rédigeant ce billet, j’ai pris connaissance de la mort de Duneton, il y a déjà deux ans. Cela m’avait échappé et me cause de la peine. J’aimais bien cet homme.


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Les fleurs du bien

Hyacinthe et Rose (illustration Martin Jarie)

Hyacinthe et Rose
(illustration Martin Jarie)

L’envie me prend, ce matin, de partager avec vous un autre coup de coeur, qui date un peu, mais quand on aime, ça ne compte pas.

Ça s’appelle Hyacinthe et Rose, et c’est juste formidable.
Le livre est sorti en 2011, l’histoire, tendre, souriante, est signée François Morel, sur de très belles peintures de fleurs de Martin Jarie.
Pourquoi de fleurs, pourriez-vous questionner… parce qu’elles sont le lien principal entre les deux personnages principaux que, par ailleurs, « tout » a l’air de séparer.

Si vous cherchez un cadeau – c’est la période – en voilà un splendide que vous pourriez déjà vous offrir à vous-mêmes.
Attention, il existe en version grand album (au rayon enfants – allez savoir pourquoi, c’est plutôt un livre pour adultes) et en version livre de poche, plus récente.
A mon sens, c’est la version album qu’il vaut mieux privilégier, parce qu’elle me semble mieux convenir à la beauté des images.
Même si, après, aucun rayon de bibliothèque ne vous permettra de le ranger.
Dites-vous que c’est heureux, parce que ce livre est rare et inclassable, et vous serez obligés de lui faire une place à part dans votre vie.
Et puis, deux pavés écrasant la même mouche, dans la foulée, ça vous permettra de relire Georges Perec, et son intéressant « Penser, classer ».
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Hyacinthe et Rose sont les grands-parents du narrateur, dont on pense qu’il ne peut s’agir que de François Morel, tant le récit a le ton nostalgique et attendri qu’on lui connaît dans ses écrits biographiques.
En nous livrant le double portrait de Hyacinthe et de Rose, il nous conte aussi l’histoire de l’enfance d’un de leurs petit-fils, à différents âges, lors de ses vacances à la campagne, et des étapes qui jalonnent toute vie d’enfant.
L’ensemble a le parfum d’une époque qui n’existe plus, et la mémoire de l’enfant la feuillette et l’effeuille en petites anecdotes autour des fleurs, quelles qu’elles soient, même « des fleurs de rien, des fleurs de peu… »

« Mon enfance est remplie de vaches, de bouses, de rivières, de chênes séculaires, de toiles cirées, de cidre bouché, de poules dans les cours, de pots de confitures sur les armoires. Et d’hortensias bleus. Et de camélias blancs. Et de rouges coquelicots. Et de tulipes multicolores.
Parce que le seul sujet qui réunissait notre mémère abondante et notre rouge papy, c’était l’amour des fleurs. »
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Ce livre est rempli de brassées de fleurs, beaucoup qui existent, d’autres plus fantasques, chacune permettant à un souvenir de répandre sa douce fragrance.
Mais que l’on vous dise deux mots sur Rose :
« Ses blouses étaient également fleuries mais en nylon. Le nylon était aux yeux de ma grand-mère le symbole même de la modernité. Les spoutniks qu’on envoyait dans le ciel l’indifféraient. Les transplantations cardiaques la laissaient de marbre. L’arrivée de la télévision en couleur ne l’avait pas spécialement bouleversée… Mais l’apparition du vêtement en nylon avait changé sa vie. « C’est pratique, c’est beau, ça se lave bien et en plus ça sèche en un rien de temps… »
Les blouses en nylon étaient ce qui donnait à ma grand-mère confiance en l’avenir, des raisons d’espérer. »
« Rose était toujours la première debout, la première couchée, la première assise à table, la première levée de table, le repas à peine terminé déjà devant l’évier à nettoyer la vaisselle. « Madame Gonzales », l’avait surnommée Hyacinthe. En souvenir de Speedy. »

Quant à Hyacinthe, il « aimait la bicyclette, la pêche à la ligne, le vin rouge, la belote et les chants révolutionnaires. » Je ne vous en dirai pas plus, sinon qu’il était coco alors que Rose était catho…

Parcourez ce livre à votre rythme.

Moi, je l’ai lu, plusieurs fois avec un petit sourire béat, celui d’une ex-enfant d’une époque à peu près identique (« ex » ? j’ai dit « ex » ?), celui d’une grand-mère touchée par les doux liens qui peuvent passer d’une génération à l’autre, celui d’une lectrice qui aime la tendresse des belles choses.

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©Bleufushia


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« Les pires conditions matérielles sont excellentes » (17)

« Tout est près, les pires conditions matérielles sont excellentes. Les bois sont blancs ou noirs, on ne dormira jamais. » (A. Breton, dans le Manifeste du Surréalisme)

Aujourd’hui, j’ai pu rentrer de ma campagne juste à temps, pour continuer ma chronique d’hier, grâce à ma voiture. Je suis très fière de mon véhicule qui résiste à toutes les modes et toutes les innovations, et qui ne tombe jamais en panne ! Et qui entretient mes muscles de « glissante vieille » de surcroît  (pour le sens de GVT, et les histoires de vieux qui glissent, voir l’épisode précédent) !

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– La belle PP (« Professorus Pentesorus ») – modèle 1930

Parmi les choses qui m’ont incitée à tenter de vous décrire quelques bouts qui me paraissent symboliques de la vie institutionnelle comme elle va (si belle « qu’on en mangerait, rapetipetapetipetapeto, carabi de carabo »∗), il y a la lecture d’une charte très intéressante∗∗ publiée par des collègues – apparemment des belges – réfléchissant à cette « Excellence » (avec un grand E pour faire encore plus zexcellent), mot dont on nous bassine dans les universités. Ils expliquent que cet outil idéologique fait partie d’un ensemble utilisé par les dirigeants pour laminer complètement le service public (entre autres), et que, contrairement à ce qu’on peut croire si on écoute la propagande, cette course à l’excellence produit des résultats d’une assez grande médiocrité, et, en sus, une compétition continue, épuisante et dommageable entre les gens (chacun tirant à vue sur tous ceux qui pourraient être numéro 1 avant lui, marchant à fond dans la tactique éculée du « diviser pour régner »), en les transformant en rouages d’une machine managériale, les poussant à délaisser la qualité au profit du chiffre… Ces collègues prônent, au contraire, la « désexcellence », et la « slow science » comme résistance à tout ce qui est « monde libéral en marche ». Moi qui suis dans le « slow dinosaurus movement », je les approuve à donf.

Sur l’excellence dans la gestion du quotidien, voilà une autre petite fable pouvant amener à douter, parfois, de celle du privé qui, partout, et dans l’université comme ailleurs, remplace peu à peu le service public.

Cette histoire s’est passée il y a moins d’un an et demi.

Dans mon boulot, il y avait une équipe d’informaticiens (entre autres) qui faisaient partie d’un « service commun ». Ils oeuvraient à la tâche commune pour la satisfaction de tous.

Lors d’une relativement récente poussée libérale, il s’est agi, soudain, de devenir « productifs », oubliant toute autre mission, à part celle, assez suspecte à mes yeux, de « servir » – sans complément – que je traduis, toujours aussi mauvaise bique, par notre devoir d’être désormais serviles. indexNotre mission, en fac de lettres, n’était justement pas très prioritairement productive – qu’importe, il faut s’adapter, devenir compétitifs, s’aligner etc. mais je m’éloigne ! – et les informaticiens du « service commun » ont été relégués dans un placard poussiéreux. On leur a substitué, et à grands frais, une entreprise privée. Mieux, forcément, puisque privée ! On l’a chargée des choses « importantes », comme par exemple le serveur qui régit le site d’accueil et tout ce qui se passe autant en interne qu’en externe dans le service public en question.

Il y a quelques temps, un hacker a piraté et foutu en l’air une grande partie du serveur – entre autres celui qui correspondait au secteur dans lequel je travaille – et envoyé ad patres plein de jolies données assez importantes et assez nombreuses, que des petites mains, velues ou non, avaient passé un temps assez conséquent à rentrer. « Qu’à cela ne vous la tienne » (private joke à un ami), il suffisait de faire appel à l’entreprise privée pour résoudre la question.

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André Breton, Jacqueline Lamba, Yves Tanguy – Cadavre exquis (1938)

Le problème, c’est qu’une entreprise privée, même engagée à prix d’or et d’une façon plus ou moins régulière (celle-là l’avait été sans appel d’offre préalable, d’après ce que j’ai pu en savoir), c’est beaucoup plus volatile et soluble dans l’air du temps qu’un service de fonctionnaires payés pour la même chose (même s’ils sont, comme tout fonctionnaire digne de ce nom, toujours en train de ne rien branler en se mouchant dans l’argent public avant de le jeter par la fenêtre).

Et l’entreprise en question, pouf, envolée ! La môme néant ! A-xis-te plus ! Tardieu pas mort !

Débrouille-toi Charlotte (personne ne s’appelle Charlotte dans l’histoire, c’est juste pour brouiller les pistes que je dis ça).

Évidemment, tous les petits fonctionnaires qui avaient passé des heures à rentrer des données dans ce serveur avaient confiance en la justice de leur pays (euh, confiance, quoi…) et n’avaient pas, innocents qu’ils étaient, fait de sauvegarde particulière. Il n’y en avait pas besoin, tout était nickel chrome…

Mais tu penses à quoi, Charlotte ? T’es bien crédule, ma pauvre fille ! c’est ta faute, tout ça ! (ah bon, c’est pas la faute du hacker, ou du serveur gruyère ? meuh non ! Charlotte !!!)

Bref, on était dans la merde, et voilà.

Si j’ai bien tout suivi, à l’époque, on ne peut pas faire appel à du service public pour réparer des choses mises en place par un service privé, enfin, c’est pas si simple, et puis, les platebandes des uns sont les pré carrés des autres et lycée de Versailles.

Alors, bon. Vous croyez qu’on s’en est sorti ? Oui, en effet, six mois plus tard.

SIX mois à être obligés de recourir (trop la honte !) au vulgaire stylo pour communiquer sur des feuilles de papier !!! vous imaginez un peu ? (J’imagine ce que ça va être quand on aura supprimé l’apprentissage de l’écriture cursive et que les mômes n’auront jamais vu un stylo ! je me rassure en pensant que la fac aura fermé ses portes d’ici là ! et chtoc !)

En tout cas, si vous voulez tout savoir, eh bien, moi, le service public, j’y tiens rudement beaucoup, et ça me fout un peu beaucoup en pétard (quoi ? je dis beaucoup beaucoup dans des structures de phrases un peu lourdes ? ben ouais, c’est comme ça quand je suis beaucoup en pétard) quand on le tue, qu’on le pille, qu’on le dégrade, qu’on se débrouille pour qu’il ne fonctionne plus, qu’on le paralyse, qu’on le paupérise, et qu’on se foute de la gueule de tout le monde au passage.

Episode qui n’a rien à voir (enfin, rien, je ne sais pas, finalement)… peu après, nous avons appris que la fac n’était vraiment pas assez compétitive, et que, du coup, il y avait des marchés dont on allait se séparer : le premier touché (vous allez me dire, ce n’est pas si important, mais à force de détails…), c’est celui des poubelles à l’intérieur des toilettes. Ce qui veut dire… tan tan tan tan… suspense… qu’on a jeté toutes les poubelles existantes, pour les remplacer par d’autres ! Et tout ça sur notre bel et bon argent ! Non ? SI !

Cette histoire de marché me rend assez perplexe, au demeurant.

Quand on veut commander quelque chose – un livre par exemple – on est obligé d’utiliser le commerçant qui a gagné le marché (non, je vous en prie, ne me demandez pas comment… certains choix paraissent un peu étranges : par exemple, plutôt qu’une librairie relativement proche, une librairie étrangère, qui fait dépenser en frais de port l’éventuel bénéfice que l’on aurait fait en achetant près !) Mais ce qui est assez intéressant, c’est la procédure : il faut mettre en concurrence les marchés (oui, même quand l’un d’eux est officiel et que, de toute façon, on va passer par lui, puisqu’on est obligés). Pour cela, il faut fournir à l’administration trois factures, y compris des factures de magasins de grande distribution (style Amazon) auxquels on n’a, de toute façon, pas le droit de commander. Le travail inutile que cela occasionne me rappelle furieusement ce slogan (un certain nombre de changements dans les modes de fonctionnement, auxquels on doit désormais se soumettre, suscitent la même association dans ma tête) : t-shirt-travailler-plus Bon, je m’arrête pour aujourd’hui. Je vais vous faire un aveu insensé, qui dévoile un peu de ma vie de blog-gueuse : il faut que j’aille aux toilettes séance tenante, puis me laver les mains. J’ai du bol, je suis chez moi, il y une chasse qui fonctionne, du papier toilette, la porte ferme si je désire la fermer, j’ai même un robinet qui n’est pas recouvert d’un sac poubelle déchiré pour indiquer qu’il est hors service, ainsi que du bon savon qui sent le jasmin.

Après, je n’irai pas dormir. « On ne dormira jamais », de toute façon.

©Bleufushia

∗citation extraite de « la peinture à l’hawaïle » du grand Bobby

∗∗ pour ceux que la « désexcellence » intéresse, suivez le lien qui mène, via un texte introductif, à la fois à la charte et à un site qui contient pas mal de textes « alternatifs »

http://lac.ulb.ac.be/LAC/charte.html


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Poussez mémé vers la sortie (16)

Penceratops

Lili, as Penceratops

J’ai voulu, il y a fort longtemps, travailler dans le service public.
Suivant l’héritage de mon père, « Hussard noir de la République », je me suis engagée dans l’Éducation Nationale prioritairement parce que je croyais à l’éducation pour tous, à la laïcité et j’en passe (et pas à cause du salaire mirobolant et des vacances permanentes).
C’était un choix idéologique et j’y suis restée très attachée, comme à ce qu’on sent comme important, même si le monde alentour s’en détourne de plus en plus.

Je suis un peu bête, je crois. Et « passéiste ». Être fonctionnaire est quelque chose qui a eu du sens pour moi. Longtemps. Encore maintenant.
Je suis attentive, depuis des années, à la lente agonie du service public, agonie que je vis mal, au profit de ce qu’on nous présente comme le « progrès ». 
Le public, je ne sais pas si vous êtes au courant, on m’a dit récemment que c’est une notion totalement has been. Il n’est plus « très beaucoup » public, au demeurant. Dans aucun domaine.

Quant à moi, je fais partie d’une espèce en voie de disparition, le Dinosaurus Professorus Fonctionnarius Fossilus (de la famille des DPFF), responsable, paraît-il, de foutre en l’air le budget de l’université, parce qu’il est « infiniment beaucoup trop » payé et qu’il s’accroche bêtement à son boulot, au lieu de prendre une retraite qu’on lui interdit par ailleurs de prendre.

Ce mal a un nom, récent, c’est le GVT (Glissement Vieillesse Technicité), à ne pas confondre avec le TGV.
Non, nous, les dinos, on n’est pas des rapides, au contraire, on freine l’institution jusqu’à 2018, constituant même un « problème très important », ai-je lu dans le dernier compte-rendu du conseil technique de ma fac. Ça fait toujours plaisir.
Mon espèce est cependant destinée à être remplacée totalement, peu à peu (avec accélération exponentielle du mouvement de remplacement ces dernières années) par du moderne, du privé, du libéral, de l’efficace, de « l’excellent », et du très précaire.
Un certain nombre de têtes de noeud du ministère et des « gouvernances » d’université attendent donc qu’on se casse, qu’on dégage, en tapotant du pied par terre avec l’air un peu agacé.

Du balai, les vioques, surtout ceux qui la ramènent avec leur service public, leurs valeurs à l’ancienne et j’en passe ! Et qui se foutent comme de l’an quarante des critères de productivité…

Plusieurs choses récentes m’ont légèrement tirée de ma (relative) somnolence et donné envie de vous causer un peu de ce qui se passe au-delà des murs douillets de ma classe, celle où se déroule tant bien que mal la vie de Lili Ze Prof.

Parmi celles-ci, la diminution drastique, cette année, de ce qui restait de financement de l’état dans l’université. Et quand je dis drastique, ça l’est !
Exactement en même temps, on nous demande par exemple de créer de nouveaux diplômes « à moyens constants » – si vous suivez un peu ce que je vous raconte, le synonyme (secret) de « moyens constants » est donc « moyens en diminution ». Même s’il n’y a pas vraiment moyen de fonctionner. L’apparence (on a créé un diplôme) est ce qui compte dans la comm’. La réalité, en revanche, on s’en balance un peu.
Ça me rappelle cet étudiant qui me parlait cette semaine d’une musique à « progression montante plate », concept assez étrange si l’on y réfléchit.

Qui m’a remis en mémoire Alphonse Allais et son « sommet de la platitude ».
Ce que l’expérience nous enseigne ici, c’est que toute platitude tend irrésistiblement à descendre. C’est son destin, en quelque sorte.

Alphonse Allais - marche funèbre

Cet Alphonse, quel homme, quand même !

Parallèlement, « on » commence à recenser les formations dans lesquelles il y a moins de 15 étudiants. Parce qu’elles ne sont pas rentables.
Et à prôner qu’on remplace, à relativement court terme, nos cours en direct par des cours informatisés (et de ce fait, facilement délocalisables, partageables, gratuits de surcroît pour l’université qui les diffuse).
On se demande bien par quel hasard toutes ces choses merveilleuses arrivent en même temps, et dans quel but !
Vous ne voyez pas ?
Non ?
Moi, comme tout dinosaure, je me caractérise par mon mauvais esprit.
Mauvaise comme la gale, la vieille…
Et je crois que je vois.

C’est le moment qu’ont choisi des collègues d’autres facs (qui n’ont, étrangement pourtant, pas tous l’air de la même espèce en voie de disparition que moi) pour ouvrir un blog fait d’analyses et de reportages photos sur l’université en ruine (http://universiteenruines.tumblr.com), racontant la grande misère au quotidien de toutes les facs – pas de chauffage, pas d’argent pour réparer le chauffage – locaux vétustes et j’en passe.

Un site instructif s’il en est.

Ça m’a donné envie de verser une petite pierre au dossier.
Mon université est actuellement en travaux. Elle a obtenu de faire partie du Plan Campus, une largesse attribuée par Pécresse, au moment des luttes contre la mise en place de l’université-tout-libéral, aux universités qui avaient « collaboré » en étouffant la contestation.
Faut dire que le bâtiment est en très mauvais état depuis fort longtemps, mais je doute qu’il ait pu obtenir la moindre réparation hors de ce contexte.
A l’époque des grandes grèves contre la LRU (loi qui donnait leur autonomie aux universités), des étudiants de la mienne avaient réalisé en une demi-heure les photos d’un montage dont je vous mets le lien.


Joli, non ?
Mais revenons à nos jours : ce dont je doute aussi (mais ça, c’est la vipère qui réagit ainsi), c’est qu’on réintègre l’intégralité des locaux à la fin des travaux.

Voyez, entre temps, il y aura moins de diplômes, plus d’internet, moins de profs, moins de formations, moins de personnels… et des locaux qui seront dégagés, de ce fait, et qu’on pourrait louer – parce que la loi LRU les a offerts à chaque université (pour les louer, les vendre, ou en faire ce qu’elle désire).

Ça serait en tout cas infiniment plus intéressant et rentable que d’y « stocker », je ne sais pas moi, du grec ancien ou autres fadaises. Vous en conviendrez aisément, je pense. Il faut préciser que je travaille au sein d’une fac de lettres, qui compte beaucoup d’improductifs notoires, sans aucune utilité pour la société. La honte soit sur nous.
Les travaux ont débuté par la coupe des arbres du campus, assez nombreux, d’espèces variées. Vous comprenez, le temps des travaux, il faut de la place pour se garer. Il nous est promis qu’on en replantera un jour. Comme ça, on est heureux…

Ce que je vais vous raconter date d’il y a quelques années. La photo que je vous poste pour illustrer mon histoire a été prise, elle, il y a deux jours. Toute ressemblance entre le passé et le présent n’est pas totalement fortuite.

L’anecdote que je m’apprête à vous narrer est très représentative, à mon sens, de ce qui se passe depuis que la loi est passée et que l’autonomie se met peu à peu en place, et je pourrais vous en raconter d’autres dans le même genre.

Un jour où je faisais cours, j’entends du bruit contre la porte de ma salle. J’ouvre et tombe sur un des ouvriers peintres de la fac (personnel remplacé de plus en plus, maintenant, par des appels à des entreprises privées), peintre que je connais depuis longtemps.
Je remarque tout de suite qu’il a l’air fort déprimé, ce qui n’est pas habituel (c’est un homme enjoué d’ordinaire).
Il a un rouleau de scotch à la main et est en train de délimiter un carré.
Je l’interroge du regard.
D’une voix abattue, il m’explique qu’il a été chargé de repeindre ma porte. Il m’explique la chose.
Le président de l’époque, conscient de l’état déplorable – entre autres – des peintures, a demandé qu’on commence à repeindre le rez-de-chaussée de la fac (tout le monde y passe, dans les étages, non).
Pas les murs, c’est trop de surface. Mais les portes.
Le peintre a été chargé de calculer le nombre de pots de peinture, qui a été jugé trop important.
Du coup est sortie l’idée géniale du boss : peindre seulement un carré de chaque porte.
Le peintre m’explique qu’il a argumenté en disant que c’était moins ridicule de peintre quelques portes en entier – puis d’autres plus tard, en planifiant en fonction des arrivées de budget – mais sa solution a été repoussée, parce que non « égalitaire ».
Tout le monde logé à la même enseigne, avec son petit carré tout propre tout beau.

Ce jour-là, cet homme, confronté à une « logique » absurde et paradoxale (faire du bon travail de peintre sur une porte totalement dégueulasse, parce que c’est moins cher) m’a expliqué qu’il aimait le travail bien fait, les services rendus, la satisfaction des collègues, et qu’on se foutait de tout ça en haut lieu.
Et que ça le faisait craquer.

DSC_9558

Depuis, un autre coup de peinture un peu dégoulinant est venu recouvrir le beau carré…

Depuis – il a été poussé vers la sortie entre temps – des années après, j’ouvre tous les jours ma porte avec une petite pensée pour lui.
Pour sa peur du ridicule, pour son amour du travail.
J’ai encore des choses à vous raconter sur ce qui se passe dans ma salle et au dehors.
Même si ce n’est pas grand chose, finalement, cette histoire de porte, je le reconnais.
Je continuerai un autre jour, promis, malgré tout.
Si le bâtiment ne me tombe pas sur la tête d’ici là.
Ou si on ne m’a pas empaillée…

Le bâtiment au-dessus de ma tête... heureusement, y a un grillage anti-chute !

Le bâtiment au-dessus de ma tête… heureusement, y a un grillage anti-chute !

©Bleufushia


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Vendredi, 9 h du mat !
Je n’ai pas de frissons (faut dire, ce n’est pas 5 h et on n’est pas à Paris – et ma crève est passée).
C’est jour de contrôle avec les débutants.

Je les reçois par groupes : ils sont trop nombreux pour que l’intégralité de la promo (plus de 100) puisse rentrer dans une salle de cours.
J’ouvre la salle, et pendant qu’ils s’installent, je vais chercher du papier brouillon.
Quand je reviens, un garçon s’est mis au piano, et un autre – dreadlocks et look rasta – a sorti un saxo.
Le but, c’est sans doute que je les remarque, ce qui est plus explicite pour le saxophoniste qui exhibe son ti shirt, mis pour l’occasion (en tout cas, c’est la première fois que je le vois). Il est sapé, et me fait remarquer l’harmonie de l’ensemble.
« Et z’avez vu, m’dame, j’ai pas peur d’afficher que j’aime mes profs » !
Effectivement, je reconnais qu’il a mis tous les atouts de son côté. Je le félicite, même s’il a le sourire un peu trop large pour être totalement sincère lorsqu’il me montre son dos…
Ils regagnent lentement leur place, tous les deux, contents de l’effet produit à la fois sur les autres et sur moi.

Si eux ont l’air décontracté, parmi les autres, en revanche, je sens de la tension. Ils sont nouveaux dans la maison, c’est leur premier examen ici, et ils ne savent pas encore comment se situer.
Je donne un la au piano, qui fait pousser un léger cri à l’un d’eux, comme un râle : ça le met dans tous ses états. Les autres rient, il s’apaise.

J’ai écrit quelques consignes au tableau, pour fixer le déroulement de la séance et les règles.
Parmi celles-ci, le fait qu’ils devront émarger sur la liste d’appel avant de sortir de la salle.

Un grand black nonchalant, l’air pas très réveillé encore, me pose une question :
« Je ne comprends pas pourquoi vous avez écrit qu’il faut émerger ».
Il aurait sans doute besoin d’un bon café pour être au top pour son exam ; je me contente de lui dire qu’il a mal lu, et de lui expliquer le sens de ce mot. Même si les autres enregistrent sans réagir, il est évident au regard de certains que sa confusion était un tantinet partagée.

Un autre bute sur une formulation dans le sujet.

Pour demander le nombre d’altérations, j’ai précisé (dans une parenthèse) que j’attendais qu’ils indiquent : « tant de bémols ou tant de dièses », en face de la tonalité.
« Tant de » est visiblement inconnu au bataillon. Rien n’est jamais gagné en cette enceinte : l’expression qui me semble la plus banale recèle souvent une complexité inextricable pour certains !

Je me dis souvent que je devrais formuler chaque chose de deux ou trois manières différentes, tant (tan tan tan !!!) les jeunes sont dans une incertitude croissante vis-à-vis de la plupart des mots.

A la décharge du garçon, ce qui est connu ici, c’est le « tant » provençal, qui a un autre sens.
« Tant, demain, je vais aux champignons », par exemple, voudrait dire : « si ça se trouve, demain, j’irai… ».

Ou « tant, il te donne des figues »… pourrait se traduire par « ou bien, peut-être te donnera-t-il des figues »…
Le garçon me répète sa question, avec un fort accent, en séparant le « tant » du reste et ça donne : « tant, des bémols, ou tant, des dièses »… et comme ça n’a aucun sens, il a l’air totalement perdu.
« C’est trop la misère, m’dame »…
J’approuve en souriant. Vraiment la misère, en effet.

Surtout que ça ne résout en rien la question du choix de ces fichues altérations : on ne sait jamais lesquelles il faut employer… les dièses, les bémols, au fond, m’dame, c’est un peu pareil, non ?
Je le calme, en expliquant que j’aurais dû écrire « nombre de »… Mea maxima culpa…
Puis, tout le monde se met au travail, et moi, je me lance dans des statistiques aussi molles que l’est, paraît-il, tout ce qui est enseigné dans une fac de lettres. Nous, on n’est pas du côté des durs, et j’aime bien, à vrai dire, ce côté daliesque.

Il me semble que j’aie affaire à un échantillon de la population qui n’est pas le plus représentatif.
Résultat des courses, sur 50 étudiants

– 9 seulement sont des filles (tendance qui s’amplifie d’année en année)

– 25 garçons sont barbus (la majorité arbore un collier)

– la moitié des garçons portent des cheveux longs, dont la plupart en queue de cheval.

– 12 (filles et garçons mélangés) portent un bonnet de laine noir, qu’ils n’enlèvent jamais. Une fille se démarque avec un bonnet de Mickey (dont elle m’a dit, dans le couloir, qu’elle l’avait acquis à Dysneyland).

– 3 sont en petit ti shirt et 2 en short, alors que le thermomètre marque ses 10 degrés seulement.

– 29 étudiants sont gauchers (pas de recoupement systématique avec les barbus) : ça, je l’ai déjà remarqué, le public des zicos est préférentiellement gaucher. Je n’ai pas développé de théorie très évoluée sur la question.

– 12 ont des prénoms peu communs : dont Guihaume – écrit comme ça -, Hélisende, Marvin (avec un nom de famille hyper français), Bryan (idem), Vianney (faudrait que je vérifie si ça vient du curé d’Ars…), Evrina, Aubin, Sunny, Shine… (yeah, yeah – me prends-je à fredonner in petto – we are « on the right side of the street »!)

– ils sont nés entre 91 et 96 – sauf 2 qui sont nés en 97 et une en 98… au stade où se trouve ma carrière, je n’aurai jamais d’élèves du 21ème siècle, c’est loupé !
– ils sont une grande majorité (presque 40) à être nés aux mois de novembre, décembre et janvier (dont un le 11 novembre et un le jour de Noël). Aucun n’est né en juillet, ni en février, allez savoir pourquoi.
Concevoir au printemps serait-il une recette infaillible pour mettre au monde des artistes (enfin, des prétendants artistes)?
la sève, tout ça ? Mystère !
Ça me rappelle un questionnaire auquel j’avais été soumise, un jour, dans un parc, et où il s’agissait de dire à partir de combien d’individus dans un groupe on pouvait trouver au moins deux individus ayant la même date de naissance. Je n’avais pas su trouver (mais c’est normal, rappelez-vous, je suis définitivement sur le versant mou du monde !). On m’avait expliqué, et je n’avais rien pigé.
– je peux voir des tatouages apparents sur une bonne trentaine d’entre eux, des piercings, et pour certains, des bracelets à clous. Tendance en hausse d’année en année. J’essaye d’imaginer combien de filles timides peuvent porter des tatouages qui ne se voient pas (en haut de la culotte, sur l’omoplate…) : j’échoue.

– la plupart des garçons ont des guitares avec eux, d’autres des baguettes de batterie. Ils sont la majorité. Les filles sont plutôt pianistes ou violonistes, mais elles ne l’affichent généralement pas. Elles le font savoir, incidemment.

– presque tous ont des ti shirts (noirs) à l’effigie de groupes de rock ou de métal (de préférence), sous des sweats à capuche. Je remarque que le jogging en acrylique à deux bandes est en régression depuis quelques années, de même que le crâne rasé.

– 4 étudiants ont l’allure à fréquenter des conservatoires en dehors de ce lieu (la sélection sociale dans cette institution reste importante). C’est leur air un peu déphasé qui me conduit à cette conclusion.

Tout ça ne m’amène à rien, sinon à la fin de l’heure. Mais quand même, cette activité presque scientifique, c’est top, non ? (comme le scopone du même nom – chienn’.. chienn’… chienn’… chienn-ti-fi-co ! ce souvenir me fait marrer).

Alberto Sordi / Silvia Mangano

Alberto Sordi / Silvia Mangano

Ils sortent. Un me demande la solution d’une des questions : il saute comme un marsupilami à ma réponse.
« Ouaiiiiis, trop fort, je suis trop fort, je suis trop fort ! » et il s’en va en courant.
Le groupe 2 entre, la journée continue.
La vie aussi.

©Bleufushia