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Petit braquet (30)

En être, ou non... (photo agence Reuters, à St Pierre de Rome)

En être, ou non…
(photo agence Reuters, à St Pierre de Rome)

Ce matin, au réveil – sans doute un effet des vacances – je me sentais un peu seule.

Enfin, pas seule (mon compagnon était à mes côtés, il me souriait à ce moment-là de son sourire le plus lumineux), mais comment vous dire, plutôt isolée…
J’ai du mal à vous expliquer. C’est mon syndrome d’appartenance.

Si je ne suis pas ouvertement reliée à un groupe d’humains élus, si je ne suis pas « un peu pareille » que certains autres (pas n’importe qui, quand même !) et si on ne peut pas m’identifier comme faisant partie d’un tout plus grand que moi, je me sens un peu comme si j’étais toute nue sur une scène (notez qu’avec la canicule, être toute nue est justement l’état dans lequel j’étais, et c’était à la fois bon et adapté, mais sur une scène, ça craint du boudin, en revanche).
Et là, au bout de presque un mois de vacances, le groupe s’estompe dans les brumes de chaleur. Je ne dirais pas que le boulot me manque, mais en revanche, la sensation de faire partie d’un tout qui me grandit, dans lequel je puisse m’identifier comme un rouage qui compte, ça, oui !
Je vous vois penser à haute voix : elle est complètement chtarbée, la Lili Ze Prof ! Elle a fondu une bielle…
Faites gaffe, avec vos moqueries : même si je fais partie des profs bienveillants, ma vengeance peut être terrible ! Lire la suite

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Décal’âge – le récit désabusé d’Ana Cro (21)

Tutti-Frutti-Girls cristina otero-

Tutti frutti girl (Cristina Otero)

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais on est rarement de la même génération que ceux qui ont 40 ans de moins que vous.
C’est une conclusion qui fait son chemin petit à petit dans ma caboche, à observer le microcosme qui évolue sous mes yeux dans le cadre de mon boulot.
Évidemment, vu de mon bout de lorgnette de vieille croûtonne, j’ai tendance à penser que c’était (souvent) mieux avant, et qu’on n’est définitivement pas sérieux quand on a 17 ans.
Mais en fait, ce n’est pas réellement ça la question : c’est plutôt que c’était différent, et plus simple autrefois.
Si je prends la musique, ben, d’un côté, il y avait les musiques savantes, de l’autre, les musiques populaires chics (avec différentes sous-catégories).
Puis se sont rajoutées des variantes, style rock / pop.

Là, on suivait encore fastoche.
Ensuite est venue l’ère des mixités improbables, des branches mutantes… et ça a commencé à devenir sacrément compliqué (quand on a un travail de transmission et d’éducation à faire dans ce domaine-là, j’entends) : entre le rock choucroute (Krautrock) et le Death rock, le post hardcore et le gipsy punk, et j’en passe, y a de quoi se faire des cheveux.
Maintenant, c’est, de plus en plus, un gigantesque méli-mélo, une salade de fruits (jolie jolie jolie), un tutti frutti intégral, dans lequel me semble percer cependant une tendance nouvelle qui éclipse en partie les autres (et me laisse, au passage, un peu pantoise).
Mais à bien y regarder, peut-être que ça a un rapport avec le « nintendocore » … et que, simplement, je ne l’avais pas vu venir.

Mais que je vous narre quelques instants volés au quotidien, pour que vous compreniez ce dont je subodore l’avènement (j’ai employé il y a deux jours le verbe subodorer avec le gars du fond, celui qui a un ti shirt Nirvana et un pantalon de jogging trois bandes, il m’a regardé comme si j’étais une martienne – d’ailleurs, je suis de plus en plus amenée à un boulot de traduction martien / français, et je commence à m’y habituer).
A bien le regarder, d’ailleurs, ce verbe, je me dis qu’il est quand même bizarre (l’aurait pas l’étymologie un poil bâtarde, celui-là aussi? – « Sous l’odeur » la plage ?)
Bon, je verrai ça une autre fois. J’arrête de digresser.

♣ C’est la pause entre deux cours. Je suis dans ma salle, les jeunes sont sortis dans le couloir, et je prête une attention flottante aux bouts de conversation que je capte.
– Tu viendrais pas chez moi samedi ? Y a Jules qui est revenu des States. Tu verrais, il est taille de trop swag !
– Non, je ne suis pas libre.
– Ah bon, qu’est-ce que tu fais ?
– Je joue à la console.
– Tu joues avec des potes ?
– Non, je joue tout seul.
J’ai reconnu la voix de P.
Je sais qu’il est un peu plus âgé que la moyenne des étudiants.
Il va avoir 27 ans dans un mois, je le vérifie sur le listing que j’ai par hasard sous les yeux. Je m’étonne, recompte. Oui, c’est ça, 27 ans.
Il y a quelques années, un sketch des Guignols avait popularisé le « j’peux pas, j’ai piscine ».
Mais le sport, le vrai, a depuis été remplacé par la wii, et je constate que maintenant, on dirait plutôt : « j’peux pas, j’ai console ».

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P. aussi est swag (je frime, parce que je suis allée chercher sur la toile ce que veut dire ce mot que je n’avais jamais entendu avant, et que même pas je vais partager avec vous ! Le parler djeuns, ça se mérite, non mais !)
Mais 27 ans, quand même, c’est pas un peu un âge périmé pour la console ? 
Ben non, j’en ai discuté avec eux, pour m’apercevoir que c’est le centre de leur vie à tous (du moins les spécimen mâles), mon échantillon allant jusqu’à 33 ans.
La console comme jeu, pourquoi pas… faut savoir rester jeune !

_origin_SWAG-12♣ Un autre jour, je passe une musique aux moyens.

Du jazz swing (la musique de leurs ancêtres – leurs ancêtres les gaulois ? – ouais, peut-être, enfin, on sait pas!).
Il faut vous dire qu’ils ont eu un cours d’histoire du jazz au premier semestre. Donc, ils baignent là-dedans comme des poissons dans l’eau.
Enfin, ils devraient, mais pour tout dire, le collègue qui leur délivre ce cours était un peu démoralisé au sortir de l’examen, par l’approximation de ce qui avait été compris et retenu. Il a fait une petite compilation des copies qu’il a lues (et il m’a autorisé à la publier ici).

Jugez vous-mêmes :
Avant 1917 (année de « fermetude » de « Port Saint-Louis du Rhône »), les « esclaves chantaient gaiement leur tristesse » et leur « liberté de penser librement » au « Congo square qui devient un port » à cette date. Après la « crise de 28 », les « orchestres de plusieurs musiciens » jouent « l’accompagnation » avec des « violent » et « ossi » des trompettistes comme « Dizzy Grilebsy » faisant preuve « d’animalité des souffles au vent », ce qui n’est pas sans rappeler un « procedet » du « ragtime, ce chant religieux » responsorial bien connu, « ce qu’on appelle des appelles ».

Bon, c’est pas totalement gagné ! Donc, je leur passe du jazz.
Là, je vois se dessiner un large sourire sur le visage de la fille au tutu.
– M’dame, elle est super, cette musique, ça me rappelle TROP Oggy et les Cafards !

Devant mon regard interrogatif, elle évoque avec enthousiasme un dessin animé de son enfance.
Mes enfants sont un peu plus vieux, et du coup, ma culture date : j’étais imbattable sur Goldorak (go !) ou Capitaine Flam (tu n’es pas de notre galaxiiiie, mais du fond de la nuiiiit), mais là, je cale. J’avoue mon ignorance.
Elle est toujours aussi gentille, et partageuse (elle trouve que l’éducation, c’est dans les deux sens, et elle a bien raison !) et elle veut me faire découvrir sa référence musicale. Elle dégaine son portable («attendez, j’ai la 4G, m’dame »), tapote, trouve le youTube qu’elle cherche, et fait écouter à tous le résultat.
Sa voisine (Pauline the best) écoute avec attention, mais s’écrie en plein milieu :
– Arghh, mais c’est pas la vraie version ! L’interprétation est nulle !
La fille au tutu ne s’attendait pas à ce coup en traître, elle est déconfite, elle rougit, bafouille que si, l’autre maintient que non.
Devant cette querelle esthétique inattendue, dans laquelle je ne peux apporter mon soutien à aucun des deux camps, je remercie pour la découverte (même dans une interprétation qui laisse à désirer) et je suggère qu’on revienne à la musique que je leur passais… l’épisode « cafardeux » est clos. J’ai du mal à ne pas sourire intérieurement.

C’est de plus en plus fréquent que les étudiants me citent des musiques de dessins animés, de pubs, des génériques télés, en association avec ce que je leur fais écouter.
Là où, il y a quelques années, les rapprochements étaient mozartiens, beethoveniens, schubertiens, là où les comparaisons mettaient en avant Ravel, Stravinski ou John Cage, j’ai droit maintenant, dans 95 pour cent des cas, à « ça me rappelle Star Wars (pour les plus vieux d’entre eux), ou Game of Thrones, Zelda, ou Final Fantasy ». Quand ce n’est pas La bicyclette excitée (Excitebike, pour les incultes).

Botticelli muppets (pas réussi à trouver le nom de l'artiste)

Botticelli / Muppets

On en est, il me semble, à la console comme ultime référent culturel. Et là, je me fais encore plus de cheveux que lorsque j’ai découvert l’existence du rock wagnérien.

♣ Dans la lignée de cette remarque, j’ai fait partie au mois de janvier du jury de l’épreuve instrumentale.
Les étudiants doivent jouer d’un instrument, et, si nous ne dispensons pas de cours d’instrument, nous testons chaque année leur degré de pratique.
Libre à eux de choisir l’oeuvre qu’ils veulent présenter, dans n’importe quel style. La seule contrainte est qu’outre nous la jouer, ils nous la présentent (sur un plan « musicologique », même flasque !), ainsi que les raisons de leur choix.
Depuis des années, au répertoire classique, jazz et parfois traditionnel se sont rajoutées, les publics évoluant, de plus en plus, des variantes de rock (metal, funk, noise et autre).
Cette année, j’ai eu la surprise de voir les « répertoires savants » réduits à peau de chagrin, et non seulement l’émergence de choix nouveaux, jamais entendus avant  – une épidémie d’extraits de musique de jeux vidéos – mais leur domination sur tout autre type de musique.
Les raisons invoquées étaient : « c’est joli et ça me rappelle trop la scène où le prince combat le méchant ».
La présentation « musicologique » était d’une flasquitude à l’assortie.

On a quand même réussi à savoir que les « effets sonores vidéoludiques », c’était le top. Et qu’ils n’avaient pas choisi du « screamo » (traduisez, une musique faite à base de hurlements), ce dont les jeunes se doutaient que ça pouvait déplaire à notre bande de racornis de la portugaise.
Sont trop gentils, ces jeunes…

Ça me rappelle que j’ai employé cette semaine, pour les besoins d’une explication, le terme « anachronique » : encéphalogramme plat en face. Personne n’avait l’air de comprendre ce mot compliqué. Un peu fatiguée à ce moment-là, j’ai donné un exemple : « La Joconde avec une montre, c’est anachronique ».
– Mais la Joconde a pas de montre, m’dame ! (encore Pauline)
– Ben, oui, justement…

bach_shades

Bach

Ben pour tout vous dire, mon diagnostic est que mes oreilles ont viré total anachronique : j’ai remarqué que, quand j’entends Oggy et les Cafards, je pense à Count Basie.
Vous croyez que c’est grave, docteur ?

©Bleufushia

PS si quelqu’un possède la version originale de Oggy et les Cafards, merci de bien vouloir me la communiquer


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L’ombre d’un doute (18)

Yep ! c'est les vacances ! (à la plage, le 21 décembre)  ©Bleufushia

Yep ! c’est les vacances !
(à la plage, le 21 décembre)
©Bleufushia

C’était la dernière semaine avant les vacances.
La fin du premier « semestre » (je ne me suis jamais habituée à ce que les semestres aient trois mois, mais parfois, j’avoue trouver cela plutôt agréable).

Faut vous dire, je ne vous en ai pas causé sur le coup, mais j’ai passé un épisode un peu difficile avec les moyens.

Lassitude. Inappétence totale. Ras la casquette.
Je me suis sentie, tout d’un coup, comme « une truie qui doute ».

Non pas que je me sois transformée, d’un coup, en cochonne (mo)rose, n’ayez crainte. On ne va pas m’exposer au Salon de l’Agriculture non plus, et aucun président ne me flattera la croupe. Ma croupe, je la réserve à d’autres mains, plus douces et tendres.
Non, j’ai juste été atteinte du symptôme que Claude Duneton a décrit, dans le livre éponyme (si j’ose dire ainsi), symptôme qui l’a conduit à quitter le métier de prof.
Mais je n’ai pas été juste frôlée, non, plutôt touchée gravos, d’une « atteinte imprévue aussi bien que mortelle »…

« Une truie, c’est vorace. Ça vous avalerait le diable et son train… Si par hasard un jour elle rechigne, elle se détourne de son baquet, c’est que rien ne va plus. Une truie qui jeûne est une truie malade, elle file un mauvais coton…
Les profs non plus ne manquent pas d’appétit. Nous avons des boulimies tenaces, intellectuelles s’entend. Nous croquons les enfants tout crus… et puis un jour il vient des répugnances. Le malaise, dit-on, nous envahit. C’est que, pour enseigner, il faut avoir la foi. L’une ou l’autre, n’importe laquelle. Une foi qui écarte le doute sur le sens de la profession, Si on la perd, on est foutu.
C’est joli une truie. C’est plein de mamelles. Un prof aussi. Mais je suis comme une truie qui doute, je ne suis plus bon à rien. »
Moi, je ne vais pas arrêter maintenant, c’est trop tard.
Je n’ai pas l’intention de mourir non plus.
Alors, j’ai fait un truc que je n’avais jamais fait auparavant.

C’est sorti comme ça… depuis quelques années, j’ai tendance à m’exprimer lorsque je me sens mal, sans réfléchir outre mesure. Ne pas attendre, comme dit l’autre, d’avoir rempli sa collection de « timbres » pour la montrer, et de ce fait, être capable de la dévoiler sans péter un câble, c’est ce que je m’efforce d’appliquer, de plus en plus.
J’ai déclaré à la classe, tout de go (je ne m’y attendais pas moi-même une minute avant de le faire, je m’apprêtais seulement à faire cours, comme à l’ordinaire), que je n’avais plus envie de jouer avec le modus vivendi en usage jusque là, ni plus aucun désir de leur enseigner quoi que ce soit.

J’ai précisé (et c’est vrai) que je n’ai rien contre eux individuellement, mais que la façon qu’ils ont d’être en groupe, et de se comporter en classe, bien qu’elle me semble un résultat qu’on ne peut pas forcément leur imputer, me fatiguait dru.

Dru, j’ai dit dru, et vu l’incompréhension de certains à entendre cet adjectif incongru et obsolète.
Elle est quand même un peu zarbi, cette prof !
Malgré tout – je ne peux pas me mettre en grève non plus -, je leur ai demandé de réfléchir, en petits groupes, et de proposer des solutions :

– à moi : pour que je puisse tenter de leur enseigner quelque chose plutôt que de pisser dans un Stradivarius semaine après semaine (quelque chose comme un lieu et un dispositif dont nous puissions partager les règles) – solutions que je m’engageais à mettre en oeuvre s’il y en avait

– à eux-mêmes : pour que, par ailleurs, ils « se mettent enfin à faire des études ».
Aucun prof n’a jamais dû leur parler de la sorte, j’imagine, et mon bref discours a dépassé des espérances que je n’avais même pas en le prononçant.
La dernière formulation, entre autres, a fait tilt.
Ils ont pris la chose au sérieux, se sont concertés et concentrés une bonne demi-heure avant de me livrer leurs conclusions et analyses : un dispositif de cours intéressant, et une auto-critique en règle de leur attitude qu’ils ont qualifiée d’infantile, assortie de considérations pertinentes sur la façon dont ils pourraient tendre vers l’adulte, sur leur usage du téléphone portable et à propos de leur façon de communiquer entre eux.
Un début de règles… qui aurait pu le croire ?
J’en ai été scotchée.
note1Depuis, je n’ai pas totalement retrouvé l’appétit, mais l’atmosphère s’est réchauffée, incontestablement.
Ça s’est passé il y a un mois, et depuis, on bosse. Non moins incontestablement.

C’est quand même une nouvelle génération : ils papillonnent, zappent, rigolent, sont « trop cool » (lol, mdr), se cachent derrière des « capuches de ouech », sont un poil hyperactifs… mais ils sont gentils (ils n’ont jamais arrêté de l’être, au demeurant, et je n’ai jamais cessé de les considérer ainsi… c’est juste qu’on n’est pas toujours totalement sur la même planète !).

Mais là, faut comprendre, c’était la dernière semaine, et voir se profiler le repos, ça détend tout le monde.
Le beau gosse des « feux de l’amour » est venu en cours avec un bonnet de père noël qui clignote.

Du coup, j’ai à nouveau ouvert mes grandes oreilles (j’ai utilisé ce qu’un ami, en verve ce jour-là, a appellé mon « oeil de musicienne ») et j’en ai glané quelques unes qui m’ont fait sourire et que je vous fais partager.

Je vous les livre en vrac, petit bouquet de fête.

♥ On écoute du Telemann, un garçon au quatrième rang n’a pas compris le nom du compositeur (je ne l’avais pas écrit au tableau, mon dernier feutre de l’année était nase !).

Un autre, au troisième rang, le lui répète avant que je le fasse :
– C’est du Télémaque, mec !
(je me demande s’il n’a pas trop écouté de Rydan…)

♥ Un rasta qui bute sur le relevé d’un thème de Mozart (franchement, aussi, faire écouter du Mozart à un rasta, je reconnais que j’abuse) :
– Il est trop chelou, ce Mozart !

(l’odeur qui flotte autour de sa personne est aussi relativement cheloue, mais je n’en dis rien… on compare ce qui est comparable, hein. Quoi, si je kiffe Mozart ? ouais, too much !)

♥ Un bon étudiant que je félicite d’une prestation réussie et qui me répond, avec les mots et la voix d’un de mes collègues, une réplique dont j’apprends, après avoir éclaté de rire – l’imitation est parfaite -, que c’est lui qui leur a dit ça :

– Avant, je pateaugeais, maintenant, je suis trop fort !

♥ Un étudiant corse hilare, commentant le fait que son voisin connaisse tout d’un coup les bonnes réponses :

– M’dame, Romain, zavez vu,  il est en feu aujourd’hui !

♥ Un garçon aux allures sages, assis juste derrière le piano, et qui tout d’un coup se délure, à sa voisine (la fille au tutu) :
– Et si je mettais le « la » en antisèche dans le piano, pour l’exam (et il joint le geste à la parole, coinçant un papier sur lequel il a écrit « la » – il a vu que je l’ai entendu, on en rigole ensemble).

♥ Je parle de l’échelle musicale particulière d’un morceau… celui qui dort toujours ouvre un oeil, et témoignant d’un intérêt incroyable et subit pour les mystères de la vie, demande à sa voisine, une petite rousse à grosses lunettes de chat (qui, présentement, a un post it dans les cheveux, le sait et s’en fiche) :

– une échelle ? c’est quoi ?

A quoi elle lui répond, dans une logique qui m’étonne un peu (« elle déchire trop sa mère, l’image »), mais qu’il a l’air de comprendre parfaitement (j’ai vérifié après – les voies de la comprenette sont encore plus impénétrables que celles de l’autre)

– oui, un genre d’escalator, quoi !

♥ Une réplique, captée, sans avoir entendu ce qui a amené le grand timide sérieux du deuxième rang à la prononcer :

– L’essentiel, c’est le loto-suggestion !

(« 19, la St Fada » – le 19, c’est la date du jour ! Quant à la St Fada, allez savoir pourquoi ! – les chiffres « parlés », au loto, ça m’a toujours amusée)

fadacola♥ Un garçon, casquette à l’envers, grosse boucle d’oreille en pointe vert fluo, qui se la joue un peu banlieue, joue quelques notes à son pote sur sa guitare :

– ouech, là, t’entends, je le tchiens, le Tchube ! Bientôt dans les bacs, man !

J’en suis contente pour lui.
Comme je suis contente que les vacances soient là, simples et tranquilles.
– Allez, m’dame, passez de bonnes fêtes. Bisous ! A très bientôt !
Vous aussi, les jeunes… vous aussi… bonnes vacances !

©Bleufushia
PS En rédigeant ce billet, j’ai pris connaissance de la mort de Duneton, il y a déjà deux ans. Cela m’avait échappé et me cause de la peine. J’aimais bien cet homme.


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Ce Jésus, il me cloue ! (14)

©Bleufushia

©Bleufushia

C’est le jour des moyens. Je me suis levée avec une énergie qui me permet d’envisager de me lancer dans une tâche folle : un cours de commentaire d’écoute à partir du Crucifixus de la Messe en si du père Bach soi-même.

Non que je kiffe particulièrement celui que Cohen, dans Belle du Seigneur (pas le même, le seigneur, d’ailleurs !), appelait « le grand scieur de long » – globalement, il m’a toujours gonflée, je l’avoue sans honte, au risque de ne pas me faire que des amis -, ni que j’en pince pour la musique religieuse.

Not at all, je suis un pur produit de l’école laïque et républicaine, moi, et y avait pas de religion à la maison !

Rien de tout ça, donc : juste que, dans la progression que j’ai adoptée (oui, m’sieurs dames, faudrait pas croire que j’avance totalement au p’tit bonheur la chance, c’est du construit, tout ça, c’est du lourd, comme disent les têtes chevelues ou non qui me font face. Je pars d’un point, et je trace ma route, contre vents – y en a – et marées – plus de reflux, me semble-t-il, que de flux, mais bon, les choses, la vie, c’est comme ça, ça va ça vient), donc, dans la progression, ben, cette pièce tombe à point pour récapituler un certain nombre de notions dont je souhaiterais vivement qu’elles soient passées au stade « acquis ».

Donc, une entreprise à la fois échevelée (de la grande musique, quand même !), mais avec un risque mesuré. On reprend des éléments déjà vus, juste dans un autre contexte.

Pour que vous me suiviez, que je vous dise un peu en quoi ça consiste, ce cours. Je passe une musique – tirée de d’époques et de répertoires divers – musique dont je ne dis rien, et après quelques écoutes consistant à repérer  les intentions possibles du compositeur, et la façon dont il les rend audibles (en utilisant les éléments musicaux, le rapport texte musique et j’en passe), les moyens doivent arriver à mettre en mot ce qui est remarquable (dans le sens : « à remarquer ») et synthétiser, pour ce faire, les notations faites au cours des écoutes.

Pas fastoche, vous dites-vous !

En effet, c’est plutôt difficile, il n’y a pas de mode d’emploi tout fait. On ne rentre pas dans toutes les musiques par la même porte, toutes ne sont pas construites sur le même schéma, elles poursuivent des buts divers, et passent par des chemins souvent inattendus, ou inouïs, en l’espèce…

Bon, quand il y a un texte, ça aide quand même… on peut se demander ce qu’il raconte, c’est déjà un début ! Dans le Crucifixus en question, il y a toujours la même basse répétée sans cesse (une basse qui descend, qui nous tire vers le sol), elle tourne en boucle juste le même nombre de fois que les étapes du chemin de croix (un hasard ?) et la mélodie ressasse un motif qui ressemble comme deux gouttes d’eau à des coups de marteau suivis d’un affaissement, tout en multipliant les éléments qui donnent une sensation de marche entravée.

Plus expressif, tu meurs !

Bref, le père Bach, il a écrit là une vraie musique de film, qui se termine par la mort, la mise au tombeau et tout et tout. Y a du sang, de la douleur.Pas beaucoup de suspense, je vous le concède, on connaît la fin avant que ça ait commencé.

Mais, me dis-je, pour les jeunes d’aujourd’hui assoiffés d’images, cette musique est du pain bénit.

Allez, zou,  on démarre, dans la joie et à la bonne heure (féminin du bonheur).

Première écoute. Je vois bien que ce n’est pas l’enthousiasme de folie. Mais bon, c’est normal, aussi. Il n’est pas franchement contemporain, Johann Sebastian, et son Crucifixus, ça ne se danse pas, ce n’est pas de la lambada ! Ca me rappelle un jeune il y a quelques années, à qui on demandait dans un jury de présenter le requiem de Mozart (présentation dans laquelle il devait expliquer ce qu’il avait vu en cours auparavant). Après un moment de blanc, il s’était lancé et avait répondu : « tout ce que je peux en dire, c’est que c’est pas gai-gai ! »

Tu m’étonnes, un requiem !

Fou-rire intérieur à cette évocation. Je pense, dans une association sauvage, que même si ce n’est pagaie, ici, c’est moi qui rame. Re-rire. Enfin, l’ombre d’un rire, seulement !

L'ombre du fou-rire (Yue Minjun)

L’ombre du fou-rire
(Yue Minjun)

Je réprime et je passe à autre chose. En général, quand il y a un texte, on repère en quelle langue il est, et on attrape au vol des mots qui nous donnent une idée de la situation. C’est le premier fil sur lequel on peut tirer.

Crucifixus etiam pro nobis…

Alors, résultat des courses ?

V. se lance :

– M’dame, c’est de la musique égyptienne triste, j’ai entendu « Anubis ».

Je me dis qu’il est trop fort, ce V. Anubis, c’est quand même un dieu funéraire. Ze maître en nécropoles !

Je me fais la réflexion qu’il doit y avoir un jeu vidéo qui s’appelle comme ça pour qu’il se souvienne d’un nom qu’il n’a plus entendu depuis la 6ème. Je suis un peu moqueuse, je crois, c’est pas sympa. OK, j’arrête.

– Bien vu, y a d’l’idée, mais non…

Personne n’a reconnu le latin (que je ne nomme pas encore). Normal, si on y pense bien, c’est quand même une langue morte, alors faudrait voir à pas pousser mémé dans les orties.

Comme l’un d’entre ceux que j’ai connus ici me disait une fois : « on est quand même des contemporains ! » Ce que je ne peux nier, même si moi, je me sens de moins en moins contemporaine. C’est un autre débat, je range dans le sac à débats possibles mais mal venus.

Je remets la musique : « écoutez bien le mot qui revient régulièrement… » Ouf, ça y est, deux (sur 45, quand même) ont entendu le mot « crucifix » (sans entendre le « ous » qui suit, et qui n’est pas hyper audible, je le reconnais). Ça vous dit quelque chose, une musique qui parle de crucifix ? Bof, je sens à leurs regards un peu flous que « pas grand chose ». Puis, on s’en tape un peu, faut dire. Ça sent son truc pas drôle à plein nez !

Et le latin n’est toujours pas identifié (non plus que le caractère religieux de la musique qui va avec – je m’en assure en quelques questions). Je donne deux ou trois clés :

– la crucifixion. Je n’ai pas écrit le mot au tableau, et je vois la fille au tutu qui écrit sur son cahier, et je trouve que c’est bien qu’elle le prenne en note : la crucifiction (sans doute que Jésus aurait aimé que sa mort soit une fiction). Je ne rectifie pas, Je raconte l’histoire, qui est très vague dans la tête des jeunes, ou encore plus que ça pour certains. Ça m’étonne, j’aurais cru qu’à part moi, les gens vivaient plutôt dans une société imbibée de religion. Pas si évident que ça.

Y en a un qui commente (en voix off) que c’est assez dingue, cette histoire de clous.

– le chemin de croix… (comme le point de croix ? non, excusez, je m’égare, c’est moi qui invente la question ! je suis taille de mauvaise langue !)

– la religion et le latin

– le rapport avec la Passion – bien qu’on soit dans une messe (la Passion avec un grand P).

On est en terrain connu, là, et l’oeil des foules s’allume – c’est la classe des « feux de l’amour », la Passion avec petit ou grand P, ils connaissent !

A ce propos, Pauline the Best n’a pas de flingue visible aujourd’hui – la dernière tentative n’avait pas été très concluante -, mais un très beau bonnet, dont elle a l’air très fière, avec un énorme pompon tout doux, qu’elle a posé sans ambages sur le couvercle de mon piano au début du cours (elle s’assied toujours à une table qui touche l’arrière du piano). Sans commentaire, j’ai remis le bonnet sur son cahier, et elle a pris un petit air vexé, mais sans rien dire.

Encore un échec !

"Ma chère folie et mon amour, ma planète, mon bonheur" (un poète, s'exprimant au blanco sur une table de ma salle)

« Ma chère folie et mon amour, ma planète, mon bonheur »
(un poète du blanco sur une table de ma salle)

Pendant ce temps-là, les affairent continues.

Pourquoi t’as mis « ent » à affaire et « s » à continue, ma cocotte ? ben, passe que c’est des pluriels ! (en fait, non, je pense à mon histoire et ça m’a échappé – à force de lire ça dans des copies, aussi, ça finit par déteindre…)

Donc, les affaires continuent. On avance cependant pas à pas… c’est comment, déjà ce proverbe chinois, avec une histoire de pas ? Genre, même un chemin de mille pas commence par un petit pas ?

Nous, on en a fait un petit, allez, c’est parti pour le suivant ! Nouvelle écoute pour entendre comment la musique illustre ce drame.

Ah, une fille timide au deuxième rang droite, a profité de l’écoute non pas en fonction des consignes que j’ai données, mais pour tenter de mieux saisir les paroles. Elle est interrogative :

– à un moment, les chanteurs disent « I kiss you », c’est pour ça que c’est la Passion ?

P’taing, c’est pas gagné ! Je précise doucement qu’au milieu du latin, il n’y a pas d’anglais (surtout à l’époque).

V. vole au secours de la fille rêveuse.

– Faut dire que votre latin, m’dame, il est quand même drôlement embrouillatoire !

Je reconnais et ris – « ah ! embrouillatoire… », en échangeant avec lui un regard qui souligne le rire et crée une petite complicité passagère…

Il s’est rendu compte qu’embrouillatoire n’est peut-être pas totalement le mot quand on veut désigner une embrouillure. Ou alors, il en est très content, je ne sais, parce qu’il a employé un mot compliqué qui sent son expert.

Il rit aussi et rajoute (je préfère penser que c’est avec humour plutôt qu’avec fierté ) :

– Eh, j’ai quand même passé un bac français !

Je pense que c’est heureux. Mais ça me cloue quand même.

Finalement, le Crucifixus, c’était pas une si bonne idée que ça !

©Bleufushia


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Ho rotto la mia dentiera (12)

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Affiche d’un événement à Berck-Plage

Aujourd’hui, c’est le jour des moyens.

Toujours gentils, toujours un peu agités.

Bon an mal an, pendant ce temps-là, je déroule mes cours. Faut bien avancer. Je ne vais pas me laisser abattre.

J’ai passé un concours, il y a longtemps, dans lequel un des critères de notation consistait à prendre en compte qu’on ait terminé une des épreuves (difficiles), quoi qu’il en soit, même si la fin était totalement fausse. Juste qu’on soit allés jusqu’au bout. Beaucoup s’arrêtaient en route.

Le nom du critère, je le connais, parce que, plus tard, j’ai été membre du jury en question – je l’ai découvert à ce moment-là et il m’a toujours laissée assez perplexe : on donnait – ou non – des points de « fermeté morale ». J’ai réussi le concours en question : pas certaine d’avoir eu toutes les compétences théoriques requises à l’époque, mais de la fermeté morale, j’en ai à revendre. Que ce soit clair !

Aujourd’hui, plusieurs musiques à l’ordre du jour.

Et des étudiants étonnamment bien disposés :  la plupart ont une feuille et de quoi noter… et même certains vont au bout, et notent ! Je les identifie, on est de la même famille des « fermes », qui ne lâchent rien, qui se cramponnent !

Au cinquième rang côté droit, il y a – comme d’ordinaire – un joli garçon qui dort toujours plus ou moins sur sa table. Enfin, plutôt moins que plus.Il est appuyé sur son bras gauche, le torse à l’horizontale. Ça lui laisse la vision à droite : il a bien choisi la rangée dans laquelle il s’est installé. Il peut suivre ce qui se passe, au cas bien improbable, bien sûr, où il se passerait quelque chose dans mon cours.

Image tirée du film "un homme qui dort" (d'après Georges Perec)

Image tirée du film « un homme qui dort » (d’après Georges Perec)

Quand mon regard croise le sien, il sourit avec douceur. Je réponds à son sourire, sans commentaire.

S’il veut passer ses études à dormir, après tout, c’est son droit. Et peut-être qu’il a un cerveau qui carbure à tout berzingue derrière une attention apparemment flottante. Très flottante…

Qui peut le savoir, hein ?

Malgré tout, il semble en sous-énergie constante – ce qui tranche avec le (léger) surplus des autres. Je ne connais pas la cause de son ultra calme  : un boulot de nuit ? une consommation régulière de substance légèrement illicite ? une résignation tranquillement accablée devant les études ? Mystère.

On ne peut pas dire, en tout cas, qu’il soit gênant. J’apprécie.

A plusieurs reprises, pendant les cours précédents, j’ai glissé, sans commentaire, une feuille de musique sur sa table (pas vraiment immaculée, la table, mais vide). Il m’a remerciée d’un regard silencieux. Sobre. Je n’ai pas de crayon à lui passer, c’est sans doute la raison pour laquelle il n’y a rien écrit. Aujourd’hui, il est assis. Il a un papier devant lui, et un stylo. J’aurais envie de lui demander ce qui lui arrive, mais je m’abstiens.

Ne pas toucher au miracle de peur qu’il ne s’évapore : règle de base de ma profession !

Je passe une première musique : du Dvořák.

.Je précise le nom du compositeur, en le prononçant comme il se doit. Je ne l’écris pas au tableau : ce sont quand même des moyens, ils connaissent – j’en suis certaine, je veux le croire – un certain nombre de choses.

Le garçon aux crayons Ikea note sur son cahier – je le vois, il est toujours au premier rang – « Vor Jacques ». Je pointe un doigt discret sur sa feuille et redit « Dvor-jac »… Ah, il corrige, il ajoute un D devant Vor.

Ce Jacques, quand même, il a un drôle de nom… Il doit être étranger, sûrement. Me revient en tête – pendant que je continue mon propos – une anecdote qui m’a beaucoup fait rire. J’en ris encore – intérieurement sur l’instant -, et du coup, abandonne momentanément l’idée de préciser vraiment l’écriture du nom du musicien (comme quoi, je reviens un peu sur mes prétentions à la fermeté morale… ça serait quand même mon boulot de prof, mais bon… une flemme subite).
Il y a deux ans, je suis allée en vacances en Italie avec mon compagnon. Pour lui, c’était la première fois, et le premier contact avec l’italien. Il avait acheté un petit guide de conversation de base : « les 600 phrases essentielles pour communiquer aisément », dans la langue de Dante, bien sûr.

Dans la librairie, il avait ouvert le livre au hasard et était tombé sur la phrase : « Ho rotto la mia dentiera » (j’ai cassé mon dentier).

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(trouvé sur le site de la Charente Libre)

Sans doute parce qu’il avait ouvert le livre à cette page-là, c’était toujours sur elle qu’on retombait, dans un éclat de rire renouvelé. D’une part parce que, en effet, c’est sans doute quelque chose qu’on est amené très souvent à déclarer dans une conversation courante, et aussi, parce qu’on s’imaginait comment on pourrait articuler cette phrase si, d’aventure, notre dentier était cassé.
Moi, je lui disais qu’il n’avait pas fait attention, et qu’il avait acheté un livre de conversation pour retraités. La preuve, il n’y avait aucune conversation de drague !
Dvořák… dur à dire avec un dentier cassé.
Je me marre intérieurement – ouche, ça fait du bien -, mais je continue imperturbablement.
Musique suivante.

De Falla.
Je m’imagine le disant avec un dentier pété : on s’amuse comme on peut.

(Je vous vois faire des commentaires désobligeants sur ma fermeté morale, mais halte là : je revendique haut et fort les mêmes droits que mes élèves, qui pensent souvent à autre chose pendant mes cours. Moi aussi, mes pensées peuvent vagabonder sur la côte ligure pendant leur cours).

C’est bien agréable. Tiens, je m’y attarde encore deux minutes.

– M’dame, elle est de qui, cette musique ?

– de De Falla

Ils notent. Je ne l’écris pas au tableau… ce sont toujours les moyens, je m’en assure de mon Italie lointaine (un petit coup d’oeil, et hop, oui, ce sont bien les moyens). Et je ressens comme une douce langueur m’envahir : la faute aux vacances en Italie. Je n’y suis pour rien… comme une envie de m’étirer au soleil aussi. Bon, dehors, il pleut. Et sur l’heure, j’m’en fous.

Plus tard, je passe entre les rangs, je vérifie comment ils s’en sortent avec l’exercice que je leur ai donné.

Je m’approche de mon joli dormeur souriant. Il ne dort pas, me sourit et sur sa feuille, je vois quelque chose d’écrit.

On n’arrête pas le progrès !

Je regarde.

Il a noté le nom du compositeur. Soigneusement. Bien écrit, en majuscules propres.

TEFAL

Merdum, j’ai dû péter mon dentier, je n’arrive plus à articuler ! Crise d’angoisse ! Au secours !
Je me reprends tant bien que mal.
Après tout, peut-être qu’il était bon musicien mais qu’il chantait comme une casserole, le père de Falla ! Je n’en sais rien…
Je suis en tout cas certaine de quelque chose, le prénom de Tefal,  ça doit être Anatole.

Je ne le lui dis pas.

©Bleufushia


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Tong(tre)pèterie (F.E.R.n°5)

provenance web

tongs peu flatulentes (web)

En préambule
Un lecteur attentif des Fragments Encyclopédiques Raisonnés – qu’il en soit ici remercié – nous a signalé, à propos de notre article sur Gratuler le congre (F.E.R. n°1), qu’il ne fallait pas confondre Gratuler le congre et flatuler de la tongue (ou de la tong).
Loin de nous l’idée de travailler uniquement sur des sujets volant un peu bas, mais cette réponse nous a quelque peu titillé le bulbe.
Elle a également fait travailler du bonnet (B, je pense) notre assistante zélée – à notre demande.

Elle a mis sur pied (nu) une cellule principale de recherche sur ce phénomène, divisée en deux sous-cellules.

La première sous-cellule a exploré la piste musicale : en effet, dans la lignée de quelques grands artistes tel le célèbre Pétomane de l’Estaque (connu aussi sous le nom de Zi Estac’ Flatulist, spécialiste de la Flatterzunge du postérieur), il n’était pas impossible que des émules, ne parvenant pas à l’imiter – son art était immense, et il travaillait sans playback -, aient créé la variante du pet de la tongue – ou tong – (éventuellement le soir au fond des bois, mais pas que). Un accessoire, ça peut aider. D’autant plus quand il est modeste et à la portée de toutes les bourses.
Malheureusement, cette piste a fait flop, car nous n’avons pas réussi à dénicher la moindre petite affiche de concert. Pas de trace sur le net, non plus. Le fait qu’un pet, d’où qu’il provienne, ne soit pas à proprement parler « net », expliquerait peut-être cela.

Joseph Pujol, le Pétomane de l'Estaque (quartier de Marseille)

Joseph Pujol, le Pétomane de l’Estaque (quartier de Marseille)

Seul un certain M.Méthane aurait tenté une pâle copie des exploits de notre Pétomane à nous (en tant qu’habitant de l’Estaque-plage, nous revendiquons haut et fort cet artiste qui a su allier à une gloire locale une renommée internationale). Mais il a voulu méthaner plus haut que son heum, et a dû bien vite arrêter, après s’être présenté, sans succès, à Eurovision.

La seconde sous-cellule a suivi des hypothèses médicales, en lançant un appel à la population. Plusieurs personnes se sont présentées, et nous avons fini par identifier et nommer deux types de phénomènes voisins, qui ne sont pas totalement des affections, d’ailleurs (ni des infections) :
– la Tongpèterie (que l’on trouve aussi sous le nom de Tongtrepèterie)
– la Tongpétance (ainsi que son contraire, l’Intongpétance).
Nous allons y consacrer deux articles distincts des F.E.R., car, si ces affections peuvent être considérées comme connexes, elles n’en demeurent pas moins singulières et distinctes.

F.E.R. n°5

Tong(tre)pèterie, n.f., de tong (ou tongue, quoi qu’il en soit d’origine inconnue) et de pèterie (du Maya yucatèque, piitô)
(n’hésitez pas à consulter l’article connexe, à venir : F.E.R.n°6 – la Tongpétance)

On trouve des tongs depuis l’antiquité, pas forcément sous ce nom-là, qui est récent. La tong est une chaussure caractérisée par la présence de beaucoup de vide. Là où il y a du vide, il y a de l’air, et l’air compressé par un pied inattentif a tendance à exprimer une plainte, qui ressemble à un vent, autant dire à une flatulence furtive. Mais pour être furtive, elle n’en est pas moins constante.
Des études sont en cours, au demeurant, pour déterminer si, comme avec les vaches, il y a une incidence de ces pets sur l’effet de serre.

La sculpture du chinois Che Wenling illustre bien la nocivité et le danger du pet d'une vache

La sculpture du chinois Chen Wenling illustre bien la nocivité et le danger du pet d’une vache

Mais revenons à nos tongues.
Les pharaons déambulaient pieds-nus, mais il est bien connu que, lorsqu’ils avaient de la visite, ils portaient des chipchip (n.m. pluriel invariable : on dira des chipchip, et non pas des chipchips, pour des raisons évidentes, la chips n’ayant pas encore été inventée), les découvreurs du Québec des gougounes (n.f., bien sûr), quant aux Tchadiens (vous me direz, pourquoi le Tchad ? mais j’aimerais bien, à titre personnel, que vous ne m’embrouilliez pas avec vos questions oiseuses… parce que le Tchad ! ça vous va ?), ils se chaussent de papa (attention, faux ami ! la papa est un nom féminin, invariable, et n’a pas de progéniture connue). Les papa vont généralement par deux, sauf pour les unijambistes. N’en déduisez rien de plus sur la théorie du genre, je vous prie. Chez nous, on appelle ça des claquettes, c’est plus simple.
Ce ne sont là que quelques exemples parmi une multitude d’autres.
Vous remarquerez, si vous êtes un peu déductifs – ce dont nous ne doutons nullement – que les tongs sont des chaussures bruyantes : qu’elles fassent chip chip, clac clac, goun goun, pa pa, on les entend, ça ne fait pas un pet, comme on dit.
Vous remarquerez également que chacune est une contrepèterie parfaite.
Vous connaissez certainement ce jeu : par exemple pour « le commandant Cousteau », « tout commença dans l’eau », ou pour « Albert Einstein », « rien n’est établi ».
Dans le cas qui nous concerne, prenons-en pour exemple chip chip chip chip !
Quelle merveille !
Et voilà, il n’en fallait pas plus pour que la flatulence de la tongue devienne tong(tre)pèterie, beaucoup plus aisée à prononcer.
En réalité, la tong(tre)pèterie se présente comme une espèce d’auto-anagramme réflexive et décontractée (se pratique en vacances, et uniquement sur elle-même).

Que faire quand la tong pète ? (ou que le « petit nègre rote »). C’est facile !
Nous avons quelques solutions sous la manche : en voilà une liste (griffonnée à la hâte, veuillez nous en excuser).
– « étriper tong été » dans « grotte repeinte » (ou la « tête (de l’)ONG », si on préfère ; mais l’étripation d’une tong – acte pas très grave en soi, puisqu’elle expire, en général, à la fin de l’été – est un grand moment de soulagement, si tant est qu’elle vous ait flatulé sous les plantes pendant toute la saison. Et la grotte repeinte, c’est mieux que si elle était toute défraîchie)
– « protéger tétine » dans « entreporte gîte » (pas loin de la cuisine, en sorte)
– « éponger tirette » sous « toge interprète » (plus difficile, les interprètes ne se déplaçant plus en toge de nos jours)
– « trotter peignée » comme « Pierrette Genot »

(trouvé sur le web)

Pierrette Genot

Eloquent, non ? J’enterre mon lapin !
On trouve hélas peu d’exemples littéraires d’utilisation de cette notion, sans doute par excès de puritanisme mal placé.

Et même, pour tout dire, aucun.
Car, rappelons-le, la flatulence de la tong ressemble à un prout humain ou bovin, mais n’en est pas réellement un !
Nous faisons appel à nos lecteurs écrivains pour populariser le fruit de notre recherche dans les meilleurs délais (si c’est possible, naturellement).

©Bleufushia


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Est-il vrai qu’il faut arroser l’espoir avec de la rosée ?

IMG_9455 Il y a des questions dans ce livre, beaucoup de questions, d’ailleurs, c’est son nom, Le livre des questions.
J’aime particulièrement ce livre.
Ebaucher des réponses n’est pas le propos du livre des questions. C’est même ce qui le caractérise, l’absence de réponse.
La « vérité » contenue dans une réponse donnée, tellement liée à l’univers mental de la personne qui l’énoncerait, est sans intérêt par rapport aux perspectives infinies qu’ouvre toute interrogation : elle clôt le sujet, l’empêchant à tout jamais de déployer ses ailes.
« Pourquoi rouler ainsi sans roue et voler sans ailes ni plumes ? »
Le fait est qu’au fil de la lecture, je n’ai jamais ressenti le désir de répondre.
Sinon, peut-être, par une autre question.
L’auteur se questionne sur ce qui l’entoure, sur la nature, la vie, le monde, les couleurs, les totalitarismes, la mort, et les questions se suivent, poétiques, politiques, philosophiques, apparemment absurdes, souvent décalées, sans autre ordre que celui de sa pensée vagabonde. Avec une certaine tendre dérision (« S’appeler Pablo Neruda, y a-t-il plus sot dans la vie ? »)

Certaines me parlent particulièrement :
« Pourquoi le requin ne mord-il les sirènes si effrontées ? »
« Est-il vrai que l’ambre contient les pleurs versés par les sirènes? »
« Quels sont-ils, ceux qui ont crié de joie quand le bleu est né ? »
« La vie est-elle un poisson prédisposé à être un oiseau ? »
« T’a-t-on dit que la brume est verte, à midi, en Patagonie ? »

IMG_9456D’autres me laissent rêveuse, elles m’accompagnent dans des lieux ou des moments particuliers, je les lis et les relis, les tresse avec mes propres questions, m’abstiens de toute réponse définitive :
« Pourquoi le chapeau de la nuit vole-t-il avec tant de trous ? »
« Combien le jour a-t-il d’abeilles ? »
« Combien de questions dans un chat ? »
« Combien d’années compte novembre ? »
« As-tu perçu combien l’automne ressemble à une vache jaune ? »
« De quoi rit-elle, la pastèque, au moment où on l’assassine ? »
« Quand je vois de nouveau la mer, la mer m’a-t-elle vu ou non ? »
« Ne serait-il pas bon d’interdire les baisers interplanétaires ? »

IMG_9451Vous conviendrez, à ce bref aperçu, que toutes paraissent d’une limpide évidence.

Neruda a écrit ce livre juste avant sa mort.
Il est mort 12 jours après le Coup d’État qui a renversé Allende (le 11 septembre 1973). Sa maison à Santiago a été saccagée, ses livres jetés au bûcher.
On a prétendu qu’il était mort d’un cancer, mais, il y a un an, à la suite d’un témoignage de son garde du corps (entre autres) déclarant qu’on l’avait empoisonné, une enquête a été ouverte, on a exhumé ses restes… Le dossier judiciaire n’est pas encore refermé.
A la lumière de cette fin, on lira peut-être autrement :
« Ta destruction se fondra-t-elle en autre voix et autre jour ? »
« Ce démembrement progressif est-il l’ordre ou la bataille ? »
« Un mot ne rampe-t-il pas de temps en temps comme un serpent ? »

En France, ce livre a été publié comme un livre pour enfants. Je ne préjuge pas de la façon dont les enfants peuvent entrer en résonance avec son univers, mais il me semble qu’en tant qu’adulte, on a tout intérêt à se laisser gagner par l’apparente étrangeté mêlée de tendresse de Neruda. Au travers de ses questions, il affirme, tranquillement, le pouvoir des mots et de l’imagination sur le monde. Il nous offre l’opportunité d’un regard autre sur la réalité qui nous entoure, il nous fait nous rappeler que toute réalité dépend étroitement de la représentation que l’on s’en fait..
Les illustrations merveilleuses qui accompagnent les questions, sans jamais les paraphraser, sont bricolées par Isidro Ferrer, un illustrateur catalan qui, avec deux bouts de bois, trois feuilles de papier et quelques ficelles, construit un monde minuscule qui me ravit.

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©Bleufushia