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Songe d’une nuit d’hiver (20)

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Kenojuak Asjevak (artiste inuit)

Kenojuak Asjevak (artiste inuit)

Hier soir, avant de me coucher, j’ai corrigé le dossier de Pélagie.
C’est une de mes étudiantes. Je ne vous en ai pas encore parlé.
Bien sûr, elle ne s’appelle pas Pélagie, mais « J’peux pourtant pas l’appeler Hortense / Et puis ça n’a pas d’importance*».

Le dossier en question est un travail d’élaboration d’un projet pédagogique original  (avec réflexion préalable, analyse de documentation, exposé de stratégies, choix de démarche, de contenu…) ; bref, c’est du lourd, et ça demande de cogiter beaucoup et bien. Le sujet du dossier, c’est l’écoute de la musique : quel auditeur veut-on former, pourquoi, comment on peut s’y prendre avec des ados – qui posent, à ce sujet, des problèmes que ne poseraient pas forcément d’autres tranches d’âge, comment peut-on subodorer qu’ils écoutent quand ils sont libres de le faire, et à partir de là, par quelle feinte peut-on espérer franchir la barrière étanche qu’ils érigent entre LEUR musique et les autres ?.
Le travail de Pélagie, lui, est totalement hors sujet (elle raconte des exemples de profs qui ont réussi à lui faire écouter quelque chose en classe, alors qu’elle ne parvenait jamais à se concentrer – pas de la musique, mais simplement eux – et se limite à cela) et il est écrit dans un français fort difficile (syntaxe défectueuse, orthographe calamiteuse – du style : «…ce que vous leurs avaient apprit »).

La réflexion y est à la fois enfantine, pleine de bons sentiments et extrêmement naïve. Mais surtout, à côté de la plaque, complètement !
Pourtant, je sais qu’elle a à cœur de faire de son mieux. Elle a des qualités, par ailleurs, elle est persévérante, toujours souriante et de bonne humeur, sérieuse, appliquée, volontaire, pas découragée par ses erreurs, extrêmement gentille et polie.
Mais comme elle le dit elle-même : « Je préfère les mises en pratique que de faire des cours théorique car je décroche sur les chosent niveau concentration » (nb. Les fautes, c’est elle, pas moi !).
Manque de bol, un dossier de réflexion, c’est un poil théorique, et là, ça devient tout de suite ardu de chez balaise, grave dur, quoi.
Ma lecture s’est faite entre fou-rire et consternation : il y a des perles à chaque paragraphe.

Dans le dossier, elle choisit de se remémorer son enfance, et les chansons qu’elle a apprises petite.
Comme « Trois esquimos autour d’un bras zéro… », par exemple.

IMG_2885Pélagie est du genre à ne pas se questionner outre mesure et le bras zéro l’a visiblement laissée imperturbable… Elle précise un peu plus loin qu’elle n’a jamais rien compris à cette chanson, mais que ça la fait rire.
Perso, moi, ça me donne à réfléchir : un bras zéro, est-ce une double métonymie (« le bras » représentant à la fois l’homme et les deux bras – comme dans les soldes : deux pour le prix d’un ?) ? Et est-ce bien d’un homme qu’il s’agit ?
Oui, mais, pourriez-vous m’opposer, si c’était un ours dont les eskimos achevaient la dégustation, on nous parlerait d’une patte. Bien vu !
Et comment s’est-il transformé en néant, ce bras ? Et pourquoi, pourquoi ne nous a-t-on rien dit ? hein ?
Et les trois eskimos, à part être « autour », franchement, qu’est-ce qu’ils fichent là ?
Cette histoire, nous dit la chanson, se passe en « Alaska, watchi wat-chi wawa », qui n’est pas le pays des manchots à ce que je sache (ni des chihuahuas ?).
Le mystère reste entier, épais, vierge, à défricher (ou déchiffrer ?).
Peut-être un jour écrirai-je un polar pour résoudre l’affaire. Quand je serai à la retraite, par exemple.

Un peu plus loin, j’ai appris que lorsqu’un enfant chante, « la justesse n’est pas toujours fausse ».
Et là, je vous demande que faire : si la justesse se met régulièrement à être fausse (si elle n’est pas « toujours » fausse, c’est qu’il lui arrive de l’être, vous êtes d’accord avec moi ?), comment s’y retrouver ?
A une époque où, tout d’un coup, l’objet de l’éducation devient d’inculquer des valeurs à tout prix (avec un peu d’efficacité, messieurs et mesdames les enseignants, et qu’ça saute !), comment faire si tout se met à lentement glisser « par rapport au dispositionnement de d’habitude ». Imaginons un « bien qui ne serait pas toujours mal », par exemple. Avouez que ça file vite le vertige !

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Cette nuit, après cela, j’ai rêvé de Pélagie.
Que je vous dise, je l’appelle ainsi en secret, parce qu’elle a de longs cheveux, une silhouette à la démarche fluide, de très grandes jambes qu’elle est loin de cacher, que je sais qu’elle est née près de la mer, et que ses yeux me rappellent les yeux aperçus dans une mosaïque d’une sculpteuse grecque qui porte justement ce prénom : Pelagia Angelopoulou. Et aussi parce qu’elle écrit toujours « thon, demi-thon et barython ».

Pelagia Angelopoulou (Demeter)

Pelagia Angelopoulou (Demeter)

Plus personne ne s’appelle Pélagie de nos jours. Chez nous du moins. Faut dire que c’était le surnom de Vénus, et ce n’est pas franchement facile à porter.
Dans mon rêve, elle jaillissait de l’écume, et elle débarquait directos sur la banquise. Les eskimos l’accueillaient en chantant (justement faux, ou faussement juste, je ne parvenais pas à le savoir). Le bras zéro avait disparu et il faisait froid. Normal, c’est quand même la banquise. Elle frissonnait. Je lui demandais comment elle allait se dispositionner maintenant. Devant cette question, elle replongeait en silence dans l’eau glacée. Je voyais sa chevelure flotter dans l’eau, et peut-être à cause de ça, j’ai eu l’image d’une vellèle, vous savez, ce drôle d’organisme marin, très beau, qui fait partie de ce que l’on appelle la « flotte bleue » (c’est à cause de ça que je connais son existence), formé d’une coquille plate et d’une voile. Et l’impression qu’elle se laissait dériver.

640px-Velella_Bae_an_AnaonEn repensant à elle au réveil, j’ai eu besoin de vérifier ce à quoi correspondait exactement l’adjectif pélagique – que j’associais à « haute mer », sans que cela soit plus précis dans ma tête, et j’avoue que j’ai eu des surprises.
Le pélagos (à ne pas confondre avec la « pelle du gosse »**) est formé du necton et du plancton.
Ah, ça vous en bouche une superficie !
Vous allez tout de suite vous demander si le thon est du necton ?

La réponse est oui, le necton, c’est ce qui est capable de nager et de se déplacer. Le plancton, c’est tout le reste.
Au passage, moi qui entretiens une vieille et coriace inimitié avec les méduses (ne me dites pas que c’est beau ou je hurle !), j’étais secrètement ravie, avec un ricanement intérieur de mépris, qu’elles n’appartiennent qu’au plancton. Et chtoc !

Je me demande si Pélagie saurait écrire plancton, sans le confondre avec le planton, et sans rajouter de « h »… sur le dernier élément, je crois que oui, parce que le « thon », c’est bien connu (de Pélagie, mais aussi d’autres), c’est en musique, quand même, pas dans le domaine maritime ! Pas confondre, siouplaît !
Tiens, à propos, vous saviez qu’on appelle aussi planton (de coupée) un matelot mis à la disposition des visiteurs lorsque la visite à bord est autorisée.
Comme quoi le planton peut voisiner le plancton, tranquillou et en bonne intelligence.
Sur ce, je vous abandonne, j’ai encore quelques dossiers à corriger.

Il fait froid, je  songe à allumer mon brasero !

©Bleufushia

Rajout à mon post : une collègue bien aimée (merci, Elena) réagissant à la lecture de mon songe, m’a transmis une contribution, une « missive de Pélagie », que je ne résiste pas à vous communiquer ici.

« Pour l’écoute au sens propre, vous me conseillez d’ acheter des co-thons tige, madame? Merci. Pélagie »

* extrait de « Bobo Léon » de Bobby Lapointe
** merci, Pierre

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8 réflexions sur “Songe d’une nuit d’hiver (20)

  1. C’est beau les rêves… Et les bras zéro.
    (Tu ne vas pas aimer mon prochain post, il y a de la méduse dedans, mais aussi du rêve – du coup on ne sait jamais…) 😉

  2. Ouah ! quel rire !
    Oui, écris-le, ce polar, et avant la retraite. Je serai dans tes premières lectrices !

  3. Chère miss, je me suis permis de te taguer sur un sujet très très léger (cf mon post Ma liste de Ross), je ne sais si tu auras envie de participer mais si c’est le cas j’espère découvrir les musiciens de ton panthéon perso, avec ou sans bras zéro 😉

  4. Excellent ! tu me fais commencer la semaine par un grand éclat de rire.
    Je l’imagine, Pélagie !
    Merci

  5. oh, ce post m’avait échappé ! quel rire ! ça me réchauffe mieux qu’un bras (n’y a-t-il pas un paradoxe à dire « un » bras s’il y en a zéro, d’ailleurs ?)

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