bleu fushia

always blue


2 Commentaires

El mundo es un milagre permanente

© bleufushia

Gardarem la plage

L’automne est là. En vrai.

Trois jours de pluie forte, des températures en baisse, et l’été fout le camp à toute vitesse.

A l’heure où certains de mes amis envisagent déjà avec délice des états de grasse marmotte enfouie, mes pensées effilochent encore un fugace désir d’été,  de corps engourdis au bord de l’eau, de main qui, abandonnée, provoque un infime clapotis en effleurant la surface rêveuse, alors que des lignes luminescentes jouent lentement sous mes paupières… des baisers chauds imprimés par des soleils révolus… d’un temps qui s’écoulerait au fil d’une mer traversée d’ombres aux allures de poissons, et d’algues oscillant avec indolence.

Je cultive et engrange ainsi des sensations encore présentes, pour me faire un petit bagage de douceur à emporter au milieu des frimas à venir.

l’ombre des poissons rêve-t-elle de lumière (© bleufushia)

Avant hier, je me baignais encore dans une mer étrangement chaude (et pas encore envahie par la marée noire, qui pollue déjà copieusement l’île la plus proche).

Je lézardais sur la plage, essayant de repérer si la « loi » découverte il y a peu en est une : il paraîtrait que la septième vague est toujours différente des six précédentes, modifiant le mouvement monotone des flots en y rajoutant une dose d’ailleurs et d’imprévu…

Ne parvenant à rien (je perds très vite le compte, il y a des mini vagues entre les vagues principales, je ne sais plus où j’en suis), j’ai détourné mon attention vers les gamins de touristes (cette période de vacances, avec le changement climatique, est de plus en plus courue dans ma station balnéaire).

© bleufushia

La dernière observation en date est une discussion entendue entre le plus grand des enfants de la photo, et un autre du même âge :

-tu sais faire des pyramides du Louvre en sable ?

-non
– comment tu t’appelles ?
-Tom !
– alors, tu t’appelles comme mon papa qui s’appelle Jonathan.
– mais moi, je m’appelle Tom.
– oui, c’est comme mon papa
– oui (conciliant), mais moi, c’est Tom
– ben oui, c’est comme mon papa…
(à ce stade-là, Tom, pas fou, capitule et s’éloigne).
Deux minutes après, Jonathan (le père de Ryan – parce qu’il s’appelle Ryan !) entre dans une colère subite, menaçant ses enfants de les punir s’ils touchent encore l’eau (sans autre explication que : « on est là pour le sable, point barre »).

Je ne sais pourquoi, d’un coup, je me fous que cet homme s’appelle Jonathan, il pourrait aussi bien s’appeler Tartempion. Ce qui est certain, c’est qu’amener des enfants sur une plage pour qu’ils n’y jouent pas, c’est juste un comportement qui me dépasse.
Mais si c’était le seul truc !

Le dépassement est en passe de devenir mon état naturel. Je vous le dis tel que.

Gardarem l’été

Depuis quelques semaines, sur un réseau social connu, on me propose quotidiennement, avec insistance, d’adhérer au groupe de ceux qui réclament qu’une prolongation de l’été soit inscrite dans la loi.

Rien de moins.

Avec signature de pétition à l’appui, exigeant qu’on efface l’automne et l’hiver de la réalité. Le printemps, lui, fait partie des rescapés.

chausson1_

chaussons-tong

Aujourd’hui où j’ai enfilé mon premier pull de la saison, plus de groupe en vue. Bizarre ! Des qui capitulent à la première difficulté venue !

Est-ce parce que les 121 879 « like » n’ont pas suffi à obtenir satisfaction ? (parce qu’il s’agit moins d’adhérer que d’aimer des gens que, dans la real life, on serait peut-être amenés à détester, tant le climat global est à la haine)

C’est quand même étrange, parce que quand même, ça a drainé du monde, ce groupe absurde ! Plus que la plupart des vraies tragédies qui nous entourent.

Je m’interroge (je pense que c’est mon activité principale dans l’existence) : le monde s’écroule, et il y a quasiment 122 mille personnes qui n’ont rien d’autre à fiche que de s’embarquer dans un mouvement de réclamation hautement improbable (alors que tant de causes climatiques imposeraient qu’on se bouge vraiment au lieu d’espérer absurdement qu’il existe l’éponge à effacer les saisons), adressée à personne, de plus.
Encore qu’en faisant dans la métaphore, on puisse considérer que le capitalisme débridé est justement une sorte d’éponge diabolique qui efface et réduit à néant tout ce qu’il touche.
Mais pas certaine que ce groupe soit un fleuron de la lutte pour abolir définitivement le capitalisme dévastateur.

Ça me semble bien symptomatique d’un monde qui marche sur la tête. A force d’être dans le virtuel, on aimerait que la nature se plie aux diktats des hommes, que les équilibres soient abolis. Qu’on puisse la programmer comme on veut.

Kit d’urgence

A propos de nature, vu que le climat, on ne sait pourquoi, est devenu fou, le gouvernement met le paquet pour nous protéger.

Et j’aime ça, sentir qu’on s’occupe de moi ! Ça me rassure à donf !

Après la campagne de recrutement dans l’armée demandant de s’engager à ceux qui « veulent être le nouveau souffle après la tempête » (c’est beau, non, cette image de nature, de vent, de calme ? Moi, ça me fait rêver…), tous les jours, le réseau social dont je parlais me recommande, par la voix du ministère de l’écologie et de la transition, de ne plus jamais me déplacer sans transporter sur moi mon kit « pluie diluvienne » (je préfère la « pluie diluvieuse », sortie de la bouche de mon petit-fils).

L’idée est qu’à n’importe quel moment, je peux avoir à faire face à un isolement complet de trois jours minimum, et qu’il me faut tout le nécessaire pour affronter l’épreuve.

Parce que maintenant, c’est comme ça, faut être vigilant (comme pour le prix des denrées de base : le ministre l’a dit, soyez vigilant!)

survivalistes famille

survivalistes

Dans le kit, il nous est recommandé de mettre (je vous le dis, parce que je suis sûre que certains sont moins attentifs, et ça m’ennuierait que vous, mes amis, vous trouviez un jour comme la cigale insouciante, dans la panade, s’il se met à « pleuvoir de fond en comble »!) :

6 litres d’eau (en cas de pluie, ha ha) en petites bouteilles, nourriture de secours pour trois jours, radio, lampe de poche (avec deux piles de rechange), bougies, chargeur de téléphone ET téléphone déjà chargé, couteaux et outils divers, trousse médicale, double des clés de voiture et de maison, papiers d’identité (ça, c’est assez utile, en effet!), argent liquide, carte de crédit.

Rajoutez-y aussi :

ministre

… et tout ce qui vous semblerait utile à titre perso : le cadre du mariage des parents, le vase de Chine, and so on.

Du coup, je ne me déplace plus, dans la maison (et particulièrement quand je vais vers la cuisine ou la salle de bain, où il y a des robinets – on n’est jamais trop prudent), sans mon sac à dos.
Depuis trois jours, je le porte toute la journée.

Heureusement, je n’ai pas eu à m’en servir, mais je me sens OK. Tranquille, prête à tout !

Selon ce que je fais, je dois avouer que ce n’est pas très pratique. Par exemple – désolée d’utiliser un exemple aussi trivial, mais – lorsque je vais aux toilettes, qui peuvent toujours déborder, dois-je poser mon sac? Qu’en pensez-vous ?Pour faire la sieste, c’est pas top non plus.

J’ai bien un peu mal au dos aussi, mais faut s’adapter, non ?

Comme le disait l’autre jour un journaliste qui parlait de George Sand dans le poste : « de son temps, elle est déjà en avance sur son temps » .
C’est tout moi, ça !

10354953_10205284736148593_4086862664293422790_n

allez, hop, un petit souvenir de mer calme, en attendant la pluie et la tempête (© bleufushia)

© Bleufushia

Le titre de cet article est recopié de la semelle de mes chaussures (espagnoles) : « le monde est un miracle permanent »

 

Publicités


6 Commentaires

La sirène (3)

©Bleufushia

Sirène de sable ©Bleufushia

Elle est là, sur la grève, alanguie face au soleil déclinant.
Dans une pose pas vraiment lascive. Juste allongée, calme.
L’œuvre d’une main adulte : j’ai vu faire, de loin, le jeune homme qui l’a créée, et c’est seulement lorsque la plage s’est vidée que je me suis approchée pour la contempler.
J’ai toujours eu un faible pour les sirènes.
Je me suis éloignée un peu, en la gardant dans mon angle de vue cependant, pendant que moi aussi, je contemplais, avec elle, le soleil qui rougeoyait doucement, là-bas, à l’endroit où un cyprès gracile s’élance entre deux pins parasols.

Un peu plus loin, un groupe s’est installé pour un apéro sur la plage (la grande mode cette année, sans doute une conséquence de la canicule : c’est vers 8 h du soir qu’on arrive enfin à ne plus ruisseler, et le bord de mer, avec la brise douce du soir, c’est bon, juste bon. Et je ne suis pas la seule à ressentir cela).

Les enfants l’ont repérée tout de suite, se sont approchés en chuchotant : une sirène, c’est un peu magique, ce n’est pas comme un château.
Rapidement, ils ont vu la mer qui monte toujours un peu plus et qui menaçait la belle.

©Bleufushia

©Bleufushia

Sans vraiment se concerter avec les autres, un premier a commencé à consolider la frêle barrière de sable qui la séparait des vagues du soir, un autre a continué, et au bout d’un moment, ils étaient tous là à s’occuper de la protection, à prendre soin d’elle.

©Bleufushia

©Bleufushia

Le ballet des va-et-vient a continué un grand moment, et j’ai admiré le sérieux que ces enfants consacraient à leur tâche. Et la façon harmonieuse dont ils collaboraient ensemble, tendus vers un but commun.
Que ce but soit relativement dérisoire ne les arrête nullement : c’est l’action, la solidarité, et l’activité symbolique qui compte.
Et sauver une sirène, ce n’est pas rien !

©Bleufushia

©Bleufushia

Je fréquente des parcs publics, et ai vu souvent jouer mes propres enfants. J’ai souvent été frappée du nombre de disputes, d’éclats, de luttes entre gamins qui émaillent les jeux.
Par contraste, je me fais soudain la réflexion que sur une plage, il est très rare que je sois témoin de ces petites luttes de pouvoir, de disputes, de cris.
Sur la plage, et c’est cela que je contemple à ce moment même et qui me frappe, les petits humains collaborent en douceur, s’absorbent dans des actions souvent communes, dans des créations qui les retiennent de longs moments dans une harmonie de collaboration.

©Bleufushia

©Bleufushia

Je ne sais à quoi c’est dû, peut-être la présence apaisante de la mer.
Je me dis qu’il serait bon que le monde soit une plage.
Je retourne me baigner encore un peu.
Du large, je vois qu’ils ont terminé leur œuvre de protection.
Ils courent un peu sur la grève, s’amusent à autre chose.
A un moment, les adultes se lèvent, rangent les verres et les bouteilles.
Juste avant de partir, sans apparemment se concerter, les enfants sautent sur la sirène et la détruisent, avec la même solidarité qu’ils ont eue dans la protection.

Je me désole intérieurement, elle me plaisait, cette sirène.
Eux non, ils rient, je les entends.
Et je me dis soudain qu’ils sont dans le vrai : pourquoi s’attacher à conserver à tout prix un objet (fut-il presque « humain ») alors qu’il peut vivre aussi bien dans l’imaginaire ?

Finalement, l’important, c’est peut-être uniquement ce qui circule entre les humains.

©Bleufushia


5 Commentaires

Le monstre de la plage (2)

Ce matin, j’ai amené de la lecture à la plage, pour agrémenter un peu le moment où je sèche.
J’ai retrouvé un vieux A.E.van Vogt dans la bibliothèque familiale.
Hier, c’était L’enfant de la haute mer, de Supervielle, une histoire de science fiction totalement barrée qui se passe parmi le peuple des noyés. Aujourd’hui, comme je la joue thématique, j’ai choisi une des dernières nouvelles du recueil, La créature de la mer.
Une sombre histoire de requin qui prend une forme humaine pour se venger des pêcheurs qui massacrent ceux de son espèce.
Vieux, mais d’actualité, avec les histoires récentes de requins qu’on extermine pour s’emparer de leur aileron, prétendument aphrodisiaque.
J’étais à moitié absorbée dans ma lecture quand je l’ai remarqué.
Et je me suis retrouvée témoin d’une scène étrange, qui faisait un drôle d’écho à ma lecture.

Il sortait tranquillement de l’eau, quand il a tendu l’oreille vers un bruit qui avait l’air de l’inquiéter. Pas très loin, je voyais des bulles, un remue-ménage et l’eau qui avait pris des reflets verdâtres.

©Bleu fushia

©Bleu fushia

Il a mis ses lunettes pour tirer l’affaire au clair, est retourné vaillamment vers l’eau (moi, je me serais méfiée à sa place), et a fini par trouver ce qui ressemblait à un pied.

Il l’a observé attentivement.
Moi, pendant ce temps-là, je le regardais par-dessus mon livre, pour voir s’il allait mieux s’en sortir que les personnages.
C’est le moment que le monstre a choisi pour sortir sa tête de l’eau.

©Bleufushia

©Bleufushia

Le garçon s’est enfui pour échapper à ses griffes, et pour aller chercher un équipement adapté au combat.

©

©

Prudemment, il l’a arraisonné, en calant le filet sur sa tête : le monstre semblait fait.

Il a assuré un peu plus la prise.

©Bleufushia

©Bleufushia


Puis il a examiné assez longuement les pattes avant de la chose, peut-être pour repérer s’il y avait quelque chose d’humain  Elles  paraissaient étranges, peut-être recouvertes d’écailles. Enfin, je ne peux pas vraiment me prononcer, j’étais à quelques pas de là et ne distinguais pas bien les détails de la scène.

Tout ce que je peux dire, c’est que le monstre était sans doute surpris, ce qui peut expliquer son calme relatif.

©Bleufushia

©Bleufushia

J’aurais voulu prévenir l’enfant que la situation pouvait se renverser à tout moment, mais je n’osais pas bouger, et pour l’instant, l’enfant semblait contrôler ce que je ne sais comment qualifier. Ni humaine, ni animale, la créature semblait étonnamment amorphe.
Je m’attendais au pire.
La bête, soudain, s’est dégagée et l’a empoigné avec un mugissement rauque.

©Bleufushia

©Bleufushia

L’enfant a crié aussi, et j’en ai eu des frissons sur la peau.

Malgré ma peur, je m’apprêtais quand même à intervenir, mais l’enfant s’est dégagé prestement, et a renversé la situation : en assommant la créature du bord de son arme fatale, puis en l’aveuglant.
Imparable ! Le monstre n’a plus opposé la moindre résistance.

©Bleufushia

©Bleufushia

Le monstre vaincu, il ne restait plus qu’à hâler le trophée jusqu’au sable, où, une fois échoué, il se dessècherait sans doute à grande vitesse.

©Bleufushia

©Bleufushia

La fin m’indifférait, l’affaire était résolue.
J’ai replongé tout de go dans mon livre, pour savoir comment la créature de mon histoire allait s’en tirer.
Souvent, la littérature fait palpiter la vie.

©Bleu fushia


3 Commentaires

Savoir, dit-elle

IMG_0969

« Ma » plage en jaune, le 15 novembre 2014 ©Bleufushia

Je sais qu’on dit que la mer est bleue, mais qu’en réalité elle n’a pas de couleur.
Je sais que, bien que les surfaces marines recouvrent la majorité de notre univers, le premier nom de couleur (et souvent le seul) dans les civilisations primitives est le rouge.
Je sais que les couleurs ne sont pas les mêmes dans tous les pays.
Je sais que si je remplis un seau d’eau de mer, l’eau est transparente.
Je sais que la Mer Rouge n’est pas plus rouge que la Mer Noire n’est noire.
Je sais pourtant que la mer peut être rouge, pour m’être déjà baignée au soleil couchant sous une falaise de roches ocre foncé.
Je sais que la mer peut être noire lorsque le temps est à l’orage.
Je sais que la même mer est verte, blanche ou jaune, ou même de différents bleus, selon.
Je sais que si la mer est bleue, c’est à cause du ciel qui s’y reflète, mais je sais aussi que le ciel n’est pas bleu en réalité.
Je sais que tous ces bleus m’enchantent comme s’ils existaient.

                                                                                              ♦♦♦♦♦

Je sais qu’on dit une peur bleue, mais je ne sais pas pourquoi, pour désigner quelqu’un qui a le trouillomètre à zéro.
Je sais que le trouillomètre est un instrument de mesure qui n’existe pas.
Je sais que si la peur avait une couleur, elle serait plutôt livide, comme le visage de cet homme qui a failli être percuté par une voiture.
Je sais que livide n’est pas une couleur, mais ce n’est pas une raison.
Je sais que certaines personnes qui ont subi une peur violente peuvent perdre le sens des couleurs. Au point de ne plus connaître la couleur de leur peur ?
Je sais, même si je ne l’ai jamais constaté de mes yeux, que si quelqu’un avait une peur bleue dans la mer, on le verrait quand même.
Je sais que la mer est bleue comme une orange(∗), mais que la peur n’a pas de forme particulière.
Je sais qu’on associe le bleu à des tas de choses, la plus étrange étant pour moi le sang bleu.
Je sais qu’on disait avant, mais que ça n’a rien à voir ni avec la peur ni avec le sang, « palsambleu » pour jurer sans en avoir l’air.
Je sais que, bien que dans cette expression, bleu soit mis à la place de dieu, dieu n’est pas bleu.

37f71e693a_pieuvre

Dotés d’une intelligence remarquable, les octopodes se sont installés en Antarctique comme dans les eaux équatoriales, en passant par les régions tempérées. Comment ont-ils pu s’adapter à des températures si différentes ? La clé du mystère réside dans leur sang bleu. (photo et commentaire de futura-sciences.com)

©Bleufushia

(∗) je sais aussi que c’est la terre, et pas la mer… mais c’est un clin d’oeil à mon ami Pierre, celui qui parfois me prête sa plume pour que j’écrive un mot
Le sang bleu des poulpes, c’est aussi un clin d’oeil qui lui est prioritairement destiné.
(textes inspirés par le livre « Je sais », d’Ito Naga, aux Editions Cheyne)


4 Commentaires

Le sel du passé

J’ai croisé sur la plage un touriste qui venait de mettre le pied sur un oursin. Il a tenté de partager avec moi sa colère et sa douleur. Moi, je ne suis parvenue à rien d’autre qu’à sourire en silence. Je sais que ce n’est pas très empathique. Mais j’ai des excuses.

C’était une activité de grands, moi, j’étais gamine… presque 6 ans de différence avec les plus âgés, ça compte !
Ils avaient promis de veiller sur moi, c’est à cette seule condition que je pouvais les suivre.
D’ordinaire, on allait à la plage sur le sable, juste là où débouchait l’escalier. Et on nageait, ou on plongeait du ponton, avant de s’allonger sans bouger, seulement attentifs au soleil qui nous réchauffait sous les cris des mouettes.

Là, ce n’était pas pareil. Ça se passait sur les rochers. Il fallait y arriver sans les laisser me perdre en route. Ils avaient amené tout l’attirail, les masques et les tubas, bien sûr, mais aussi des fourchettes, des ciseaux, un torchon, et une baguette de pain.
Ils allaient plonger avec leurs fourchettes, pour décrocher les oursins sans se planter d’aiguilles dans les doigts. Quand ils en avaient un, ils venaient jusqu’au rocher où je les attendais, et je devais attraper l’oursin sans me faire mal, et sans le laisser tomber dans l’eau à nouveau.
Quand je m’en étais emparée, très précautionneusement, je l’amenais jusqu’à un panier à salade comme on les faisait dans le temps, en maillage de fil de fer, et je déposais soigneusement le trésor recueilli.

Pendant qu’ils retournaient en chercher d’autres, je guettais du coin de l’oeil le moment où un autre sortait la tête de l’eau et me signifiait qu’il en avait encore un. J’avais un travail subalterne, mais j’avais à coeur de l’accomplir au mieux.
En attendant, je m’absorbais dans la contemplation. Ces animaux me fascinaient : un noir brillant, profond, teinté de violet, une « bouche » avec une sorte de double bec, et des aiguilles qui bougeaient lentement en une chorégraphie presque imperceptible.

Plus tard, les grands remontaient dans les rochers, quand la pêche était suffisante pour nous tous.
Les plus âgés prenaient les ciseaux, calaient un oursin dans leur main, certains sur un torchon, d’autres, plus hardis, directement à même la paume et ils plongeaient la pointe des ciseaux dans le bec, puis, une fois celui-ci pénétré, ils pouvaient découper la coquille en deux. Les aiguilles à l’endroit de l’entaille des ciseaux giclaient à terre dans un crépitement bref. Je regardais les garçons faire avec admiration.
Le chapeau de l’oursin était enlevé prestement, rejeté à la mer, et les plus jeunes passaient alors à l’étape suivante : secouer délicatement la moitié restante pour en faire partir le noir (on disait que c’était leur caca, je n’ai jamais vérifié cette assertion) entre les rochers, du moins la majeure partie du noir.

Puis, c’était le moment du délice. Ils étaient galants, ils m’offraient le premier.
J’y plongeais un bout de baguette, raclais du mieux les tranches orange, en étoile, d’un orange si vif, si étonnant dans cet écrin noir, portais le bout de pain à mon nez, humais l’odeur délicieusement violente, puis mettais le pain dans ma bouche, l’y gardais un moment pour que mon palais s’emplisse de toute la saveur iodée, puis, d’un coup, avalais, et y retournais, vite, tant qu’il en restait encore.
Les grands qui m’entouraient échangeaient entre eux et avec moi des « hmmm » de contentement, et de grands sourires. Le rituel soudait le petit groupe, et la consommation collective de ces merveilles, curieusement silencieuse, me donnait la sensation de ne constituer qu’un seul et même être marin avec mes camarades.
Ces festins improvisés, le goût presque musqué de la chair de l’oursin, le labeur nécessaire (pêcher, couper, nettoyer) pour arriver au plaisir restent pour moi des grands souvenirs culinaires, augmentés encore lorsque, plus âgée, je pus enfin me joindre au groupe des ramasseurs. Je plongeais sans masque, et aimais même la sensation légèrement gênante des yeux rougis par le sel. Du sel par toutes les pores.

oricio1J’ai parfois acheté depuis une demi-douzaine d’oursins, déjà ouverts, à l’étal d’un poissonnier, sans toutefois le bonheur que j’éprouvais en ces temps-là.
Encore aujourd’hui, je convoque l’odeur et le goût entre mille souvenirs, et ils sont là tout de suite.
Avec tout le sel du passé…

©Bleufushia


6 Commentaires

Je ne supporte pas qu’on compare le bleu (Tribute to Yves Klein)

 ©Bleufushia

©Bleufushia

Je ne sais plus comment, ni quand ça a commencé. Ça remonte à si loin déjà.
Mon salut tient à la découverte de ce qu’a pu être la genèse de cet étrange penchant ? Vraiment ? Je n’y crois pas. A mon salut, je veux dire.
Je ne sais pas si tout ça a réellement une quelconque importance.

Peut-être que la première atteinte – c’est le terme qui me vient spontanément – c’était cette histoire de sang bleu, qu’on évoquait à demi-mots dans la famille. Gamin, j’essayais inlassablement de deviner sur quoi pouvait déboucher une telle anomalie, sans succès. N’avait-on pas de sang rouge ? Et un pur-sang, c’était bleu ou rouge ? Autant de questions un peu obsessionnelles, qui me donnaient, quand j’y pensais vraiment, un vertige, l’impression d’être atteint d’une étrange maladie, d’être promis à un destin singulier.

 Mur d'Athènes ©Bleufushia

Icare – sur un mur d’Athènes ©Bleufushia

Peut-être aussi puis-je déceler une origine, des prémices dans ces interminables siestes obligatoires de mon enfance. Transgressant l’interdit de me lever, je me postais derrière les jalousies et j’observais la mer : la maison que nous habitions était perchée sur une falaise et surplombait la baie. De ma chambre, on ne pouvait contempler que l’eau et le ciel, juste barrés par les persiennes. Baigné dans cette lumière pure, brutale, je m’absorbais dans la contemplation de cette masse marine – comme la couleur, bien sûr, encore que ce terme soit vraiment pauvre pour désigner les multiples teintes de ce qui s’offrait à ma vue. Je dirais que ça créait en moi comme une plénitude, un trop plein de jouissance.

Un autre élément me revient. A l’adolescence, mon premier achat volontaire, personnel, qui me différenciait complètement de mon père (et de ses stylos à encre munis d’un piston pour pomper l’encre violette – avec ces petites bouteilles semblables à celles de la Communale), ça a été un stylo à cartouches d’encre. Le corps du stylo était turquoise et translucide, ce qui relevait à l’époque d’un modernisme échevelé. Je me souviens très bien de mon « Epoca blu » : l’encre que j’y mettais s’appelait « peacock-blue ».

J’adorais ce nom, dans lequel le bleu renvoyait à des « coques », dans lesquelles je n’entendais que le sens de bateau.
J’ai écrit des années exclusivement avec ce stylo, au grand dam de mon père qui trouvait cet outil indigne d’une masculinité triomphante. Quand, plus tard, il s’est cassé, j’ai cherché en vain un modèle similaire : il me semblait impossible d’écrire autrement. J’ai dû m’y faire cependant.

Je me souviens aussi, puisque vous me pressez de questions, de ma fascination pour un spectacle que ma mère n’avait pas pu m’empêcher de voir à temps – j’étais tout jeune encore – celle du noyé de la plage du Levant. Son visage avait pris des teintes cyanosées impressionnantes. Ma mère répétait « c’est affreux » et moi, je me rappelle que je trouvais à ce spectacle une farouche beauté étrange. Mais cela a-t-il un quelconque rapport ?

IMG_4074

©Bleufushia

Il y a eu un moment, je devais avoir dans les vingt-cinq ans, sans que je parvienne à discerner une réelle continuité avec ce que je viens de vous raconter, ça a été d’un coup le grand dérapage dans le bleu, l’immersion totale, un peu les deux pieds sur le guidon.
Pêle-mêle, je citerais ma fascination pour les ciels de Giotto et pour le calme du bleu profond des nuits d’été, mon amour absolu des simulacres d’azur, certains matins blêmes, pour les teintes électriques précédant l’orage, les bleus fatigués du crépuscule, la volatilité des couleurs des mers… et j’en passe.

Reflet – Erbalunga ©Bleufushia

Un jour est arrivé, je ne sais trop comment, malgré ce que je viens de vous raconter, où mon seul projet, l’unique chose qui me raccrochait à l’existence, a été de devenir le Conquistador du bleu. Je n’avais plus d’autre idée que de créer LE pigment bleu, celui qui contiendrait tous les bleus, celui dont la pulvérulence massive ferait taire tous les autres, celui susceptible de faire basculer toutes nos conceptions étriquées de la couleur. Vous savez, celles qui nous font dire, par exemple, des choses aussi banales que « le rouge, ce sont les fraises, les tomates, et les coquelicots ».
Celui qui empêcherait définitivement de comparer le bleu à autre chose qu’à du bleu. Pur.

Je ne supporte pas qu’on compare le bleu.

Sans me vanter, après des années de travail acharné, j’y suis enfin parvenu. Depuis, je recouvre de MON bleu – oui, je l’ai déposé, il a un nom – tous les objets qui m’entourent. C’est une sorte de peacock-blue furieusement céruléen, mâtiné d’une pointe de cobalt.
Bon, je ne vous en dis pas plus, je conserve mon secret de fabrication, ainsi que les pierres et les plantes qui me permettent cette création unique.
Les objets, ça les dématérialise. Comment ? Vous ne comprenez pas ? Je ne crois pas pouvoir vous expliquer si ça n’est pas clair d’emblée pour vous.

Au crépuscule, je me livre maintenant à ce rituel que vous me reprochez aujourd’hui : je sais, ça ne se fait pas, je me dévêts, je trempe des éponges dans mon bleu, j’en frotte mon corps nu, puis je me couche sur de grands draps blancs étendus sur la grève, bougeant avec une infinie précaution, y imprimant de rêveuses anthropométries.

Pourquoi je fais ça ? Je ne sais pas, je dirais qu’il m’est simplement totalement impossible de faire autrement.
Vous ne trouvez pas ça très normal, dites-vous ? J’ai échoué à me faire comprendre ?
Je vous avais bien dit que le salut me semblait une entreprise extrêmement hasardeuse.
Me reste l’effacement.

Sarty in blues (emprunté à Véronique Videau-Salet) Blo

Sarty in blues (emprunté à Véronique Videau-Salet) – Blog http://psart.blogs.sudouest.fr/artiste-invitee-vvs/


©Bleufushia