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Dead or alive ?

Richard Donner vient de mourir. Je n’avais jamais fait attention à son nom, en revanche, je découvre aujourd’hui que c’est grâce à lui qu’une certaine Amérique a été un des fils rouges de ma vie.

En voilà un bref récit, écrit en 2000, 20 ans après la mort de Steve Mac Queen (le « elle » cache la référence très clairement autobiographique).

***

Cette année-là, elle a 9 ans. Ses parents viennent d’acheter un poste de télévision, et l’Amérique pénètre son univers pour la deuxième fois.
La première fois, c’est ce livre, Cochonnet en Amérique, quelques années auparavant. Elle est alors une enfant fragile, protégée par des interdits alimentaires stricts. Que Cochonnet, à la fin de l’histoire, puisse s’acheter une glace dans une « pharmacie », la laisse rêveuse.
Après, quand elle trace à la craie les marelles initiatiques de son enfance, à la place de Ciel, elle écrit Amérique.

A 9 ans, ses semaines passent dans l’attente impatiente de son rendez-vous du week-end avec Steve Mac Queen. Elle raffole du début de Au nom de la loi, ce gros plan sur le bas du corps de Josh Randall, qui met en valeur les reflets sur la Winchester et la démarche calme et implacable du héros, la caméra qui se rapproche, remonte, pour enfin se fixer sur le beau visage, impassible sous le chapeau. Steve devient son idole. Il détrône tout de suite Thierry la Fronde dans son Panthéon personnel. Du chasseur de primes, elle retient surtout le côté justicier.

Cette année-là, elle fait déjà ses classes au conservatoire de la ville voisine. Elle y apprend le piano classique, elle travaille sérieusement. En apparence seulement, elle est une petite fille soumise. A l’intérieur, déjà, elle bout.

Après ses gammes, elle martèle la musique du générique, à deux mains, très fort, en utilisant bien le poids des avant-bras, comme dans le jeu puissant que lui apprend son professeur russe. Le « do dooo… lab fa lab rééé… do dooo… lab fa lab doooo… » vengeur lui permet de supporter la cruauté de l’univers, en l’occurrence celle de ses parents.

 

Dead or Alive ? C’est alive, avec énergie.

Deux ans après, elle rentre en 6ème, apprend l’anglais, se désintéresse immédiatement de l’Angleterre, qu’elle trouve sans sel, et découvre que Queen veut dire reine. Elle ne comprend pas. Pour elle, c’est un roi.

Plus tard, elle a quinze ans.

C’est le temps des premières amours. Il s’appelle Jean. Il l’a invitée chez lui, pour suivre avec elle en direct l’alunissage d’Armstrong. A part eux, la maison est vide, elle ne se rappelle pas par quel hasard, elle sait juste qu’elle découvre aussi la lune entre ses bras musclés, ce joli soir d’été, sous ses caresses maladroites. Il lui cuisine une banane flambée. Il met Satchmo sur le tourne-disques et il l’embrasse avec la langue, les mains sur ses petits seins pointus. Sur la bande-son de sa mémoire, leurs baisers d’alors s’entremêlent pour toujours à la voix rauque et chaude de Louis. Elle entend du jazz pour la première fois.

Emue, sur ce canapé en skaï rouge, elle trouve la musique renversante. Elle décide que cette nuit-là est celle de sa naissance.

Classical music is dead !

Elle range définitivement Bach et Liszt. Dans sa nouvelle existence de femme, elle sera swing, ou rien.

Satchmo

Un an après, elle rentre dans un lycée de jeunes filles, où jupe et blouse sont obligatoires. Elle travaille sérieusement et son excellence scolaire lui permet de justesse d’éviter les sanctions lorsqu’elle met sa blouse à la poubelle, pour ne plus porter que des surplus de l’armée américaine. A la télé, la guerre au Vietnam s’invite tous les jours à table. Elle passe tout son temps libre avec son boy friend du moment.

Maintenant, il s’appelle Pierre, il a les cheveux longs et en bataille, bien sûr, et une tunique indienne bleu turquoise sous sa salopette rouge. Il est plus beau qu’un roi. Ils sont pour l’amour, pas pour la guerre. Avec lui seulement, elle s’appelle Suzanne, elle est « à moitié folle, et elle n’a plus peur de voyager les yeux fermés ». C’est lui qui lui a offert cette belle affiche d’Angela Davis, à la coupe afro, qu’elle a punaisée au mur de sa chambre. Elle la regarde en écoutant en boucle, à tue-tête, la voix de Janis Joplin, et sa version déchirée de Ball and Chain.

Elle déteste ses parents, leur culture bourgeoise, la petite ville portuaire grise où elle poursuit ses études, la vie étriquée qu’elle y mène, où tous les jours sont «the same fucking day, man ! ».
Faute de pouvoir modifier la couleur de sa peau, elle décide de se faire friser.

Encore deux ans et elle est en terminale. Elle lit Wilhelm Reich, La fonction de l’orgasme.

Ses lectures sont thématiques, choisies chez les plus provocateurs. Comme Henri Miller, dont elle dévore, allongée sur le sable d’une plage de nudistes, la Correspondance passionnée avec Anaïs Nin, elle veut « aller au bout de chaque route ». Elle lit Sexus, qu’elle a choisi pour son titre, pour la réputation sulfureuse qui s’en dégage. Elle continue avec Plexus et Nexus.
Elle décide qu’on ne lui mettra pas la bague au doigt. Elle n’épousera jamais. Elle s’y tient. L’amour, elle ne le conçoit que « fruste et nu, sauvage et libre », débridé et sensuel. Quant aux mots pour nommer les choses du sexe, elle apprend à les aimer crûs et sans faux-fuyants.

Cette année-là et les suivantes, pendant que sa mère s’enthousiasme naïvement pour le monde sucré des comédies musicales américaines, elle écoute Mingus et ses Fables for Faubus, Coltrane, Miles, et encore Miles. La culture est pour elle revendicative, forcément underground. C’est de l’Amérique que souffle cette subversion qui fait pulser son coeur.

Elle écrit en rouge ou noir sur les murs de sa chambre des phrases, des assertions tirées de ses lectures et jetées à la face de ses parents, transformés pour l’occasion en symboles de l’oppression. Comme « Une société qui abolit toute aventure fait de l’abolition de cette société la seule aventure possible ». Ou

« S’ils veulent m’atteindre maintenant derrière mes retranchements, il faudrait que ce soit avec une balle ».

Ou, en très gros, le « DO IT » de Jerry Rubbin. Il n’a pas encore été dévoyé par la publicité. Il est encore puissant appel à une liberté sans entraves.
Elle a été trop jeune au moment de « On est tous des juifs allemands », elle les a assez regrettées, ces petites années qui l’ont fait passer à côté de ce mois de mai.

Elle transpose le slogan, « On est tous des noirs américains », c’est ça qu’elle revendique. Elle se passionne pour les Black Panthers. Elle rajoute sur son mur le « Black Power » accompagnant le dessin sommaire d’un poing brandi, et la photo de Malcolm X vient rejoindre celle d’Angela.

Eldridge Cleaver et les Black Panthers

Elle lit et relit les Frères de Soledad. Georges Jackson devient son grand frère d’élection. Elle a presque le même âge que lui. Du quartier de haute sécurité où il est enfermé pendant onze ans pour presque rien, il dit des choses qui la bouleversent. « Je suis vivant, je dois être le mort le plus récalcitrant de l’univers », c’est ce qu’il écrit juste avant de mourir assassiné dans sa prison même. Elle voit tout en rouge sang. De l’autre côté de l’Atlantique, elle se sent semblable à lui, elle est également, comme dans un des slogans de mai 68, « un mort-vivant de l’occident pourri ».

Elle est toujours en terminale. On condamne Angela Davis à mort. Prévert la défend en parlant de « l’horreur stupide, blême et quotidienne ». C’est la société tout entière qui est pour elle imbécile et blafarde. Elle en aime encore plus Prévert, même s’il n’est pas américain. Finalement, Angela est libérée. Elle n’aurait pas supporté qu’on la tue, quelque chose en elle en serait mort aussi, c’est ce qu’elle pense.

Elle a 18 ans, elle choisit philo à la fac. Marcuse est son auteur de chevet. Elle reprend à son compte sa dénonciation de la société qui réprime le désir. Ses théories se mélangent dans sa tête avec celles, pourtant très vieilles, de Thoreau, qui prône la Désobéissance civile.
Son chemin est tracé par ces mots et ces pensées, plus réels que tout.

On est aujourd’hui, des années ont passé, et elle en est à l’âge où on commence à dire des choses comme « je me souviens, il y a quarante ans »… Ça lui est très étrange, elle ne parvient pas à sentir la réalité de ces années qui la séparent de sa jeunesse. Ou qui la relient, plutôt. Le passé a parfois plus d’acuité que certains moments du présent.
Son fils passe la voir un soir, il revient d’une manif.

Il s’appelle Pierre, il a les cheveux longs et emmêlés, et une tunique indienne bleu turquoise sous sa salopette rouge. Il raconte avec gravité son engagement, la lutte, la solidarité, le piquet de grève où il faut qu’il retourne, vite, pour rejoindre les camarades. Elle écoute ses mots enflammés avec tendresse.

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Référence aux émeutes dans la prison d’Attica, en 1971

Ce soir-là, après son départ, elle remet encore Attica Blues, l’album d’Archie Shep, du nom de la prison. Les notes incandescentes de son saxo déroulent le Blues for brother Jackson.

Plus tard encore, la musique d’Archie Shep s’est éteinte.

Elle est restée longtemps immobile.

Sur la table basse, Télérama fait sa couverture sur les vingt ans de la mort de Steve Mac Queen.

Elle ouvre son piano, en caresse en silence les touches blanches et noires, surtout les noires, celles du blues.

Puis naissent des notes, de ses deux mains, portées par toute la force de ses avant-bras, « do dooo… lab fa lab rééé… do dooo… lab fa lab doooo… ».

Dans ses veines de femme coule toujours le même fleuve rouge de révolte et de désir.

Alive, elle est alive.

©bleufushia

 

 

 

 


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L’autriche en sous-marin

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Du bois dont on fait les chênes (-liège) Photo ©bleufushia

Différents hasards (je sais qu’il n’existent pas) me remettent depuis quelques jours sur la trace de mon grand-père.

Comme la période étrange que nous vivons me prive de mes mots – d’une façon qui me semble parfois définitive -, et que mon blog se décolore au fil de mon absence, j’ai cherché pour vous une tentative de portrait, que j’avais commis il y a déjà de nombreuses années.

Des mots anciens pour une mémoire qui se ravive.
Voilà, donc.

Dans la famille paternelle, je demande le grand-père

Son insignifiance aux yeux de ma famille, y compris à ceux de son propre fils, mon père.

Son enfance en quelques rares images : orphelin, petit berger corse, pieds nus dans le maquis.

Mon impossibilité totale à l’imaginer jeune et encore moins pieds nus.

Sa première paire de chaussures à dix-huit ans. Ses yeux embrumés à cette évocation. Mon sentiment d’enfant d’un récit incongru.

La fin des repas de famille, quand il avait un peu bu. Il se levait pour entonner « O mazzolin di fiori ». Je croyais que c’était du corse. Je ne connais que le début de la chanson. Il s’interrompait toujours, parce qu’il pleurait. Je pensais qu’il pleurait parce qu’il avait bu.

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Silvana Mangano – Riz amer

Mon émotion, il y a quelques temps, au détour d’un film, de découvrir que la mélodie corse qu’il chantait est en réalité une mondine, un chant de paysannes piémontaises.

Ma grand-mère, piémontaise, est morte à l’époque de ma naissance.

Retraité de la Marine, très jeune, peu après la guerre de 14, il a passé le reste de sa vie à jouer à la pétanque et au rami. Sa façon de raconter d’anodines conversations de comptoir qui se concluaient toujours par les mêmes mots : « Alors, il m’a dit : Monsieur Gouliole, vous avez raison ! ».

Mon léger mépris quand il disait ça.

Ma vague fierté maintenant quand, dans mon travail ou ailleurs, d’autres me disent que j’ai raison, comme le résultat d’une invisible filiation presque inscrite dans les gènes.

Les récits invraisemblables dans lesquels il s’enferrait : « Il y a une ville grecque en Corse », « Je suis allé en Autriche en sous-marin ». Toute la famille, moi y compris, se tordait de rire en se vrillant la tempe dans son dos.

Mon étonnement, beaucoup plus tard, en visitant Cargèse ou en découvrant, au hasard de mes études, que Trieste, port dans lequel son sous-marin était basé, appartenait alors à l’Empire Austro-Hongrois.

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On dirait un poisson, non ? Pour un sous-marinier, ça le fait un max

Les trois médailles qu’il avait gagnées à la guerre. En bonne anti-militariste, je les ai accrochées, depuis longtemps, au mur des cabinets. Au dos de l’une d’elles, cette inscription : « La grande guerre pour la civilisation ».

Mon impossibilité idiote d’envisager mon grand-père, analphabète, luttant pour la civilisation.

paysan corse (isula.pagesperso-orange.fr)

Ma sensation d’étrangeté devant sa silhouette de petit bonhomme presque sans cou, le couvre-chef bien enfoncé, le visage rougeaud, ridé, assez inexpressif. Le sillon laissé par la casquette enlevée.

Mon angoisse terrible à la naissance de mon fils. Pendant ses deux premières heures, il avait la tête de mon grand-père.

L’odeur tenace de pipe froide de son appartement.

Le borsalino qu’il mettait les jours de fête.

Les cent quatre vingt sept caleçons de flanelle que j’ai découverts avec stupeur dans son armoire, à sa mort. Ma perplexité pour m’en débarrasser.

Les pièces de 50 francs en argent (impression limitée) qu’il m’avait gardées et offertes. Mon émerveillement d’enfant devant la taille des pièces et leur aspect brillant. Ma sensation subite d’être millionnaire.

Les cataplasmes à la moutarde qu’il s’appliquait sur les endroits douloureux. L’idée persistante, en le regardant, que mon grand-père était né au moyen-âge.

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Les dernières années, le marteau qu’il gardait toujours à portée de main, sur la table de sa cuisine, résultat de son unique passage, à l’âge de quatre-vingts ans, chez un médecin. Ce dernier avait testé ses réflexes et mon grand-père en avait déduit que c’était une thérapeutique.

Sa façon rayonnante de se soigner devant nos yeux en se donnant des coups de marteau là où il avait mal.

Son insistance pour que sa fille, atteinte d’un cancer en phase terminale, adopte ce mode de soin, seul susceptible de la sauver.

Sa tentative de soigner définitivement sa propriétaire, venue récupérer le montant du loyer.

Sa fugue de l’hôpital psychiatrique où cet acte l’avait entraîné.

Le lieu où on l’a retrouvé, très loin de là, à côté d’un site de la Marine Nationale. Tout à fait confus, nu et répétant en boucle qu’il ne savait pas pourquoi, mais qu’il lui fallait aller au fond de l’eau.

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Photo ©bleufushia

Ma passion pour les fonds marins.

Mon dernier héritage de lui : la tasse rose et jaune, porcelaine grossière en imitation panier tressé, avec soucoupe assortie, dans laquelle je prends mon café du matin.

Mon insondable tristesse quand je l’ai cassée, il y a deux jours.

©bleufushia

What do you want to do ?

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Est-il vrai qu’il faut arroser l’espoir avec de la rosée ?

IMG_9455 Il y a des questions dans ce livre, beaucoup de questions, d’ailleurs, c’est son nom, Le livre des questions.
J’aime particulièrement ce livre.
Ebaucher des réponses n’est pas le propos du livre des questions. C’est même ce qui le caractérise, l’absence de réponse.
La « vérité » contenue dans une réponse donnée, tellement liée à l’univers mental de la personne qui l’énoncerait, est sans intérêt par rapport aux perspectives infinies qu’ouvre toute interrogation : elle clôt le sujet, l’empêchant à tout jamais de déployer ses ailes.
« Pourquoi rouler ainsi sans roue et voler sans ailes ni plumes ? »
Le fait est qu’au fil de la lecture, je n’ai jamais ressenti le désir de répondre.
Sinon, peut-être, par une autre question.
L’auteur se questionne sur ce qui l’entoure, sur la nature, la vie, le monde, les couleurs, les totalitarismes, la mort, et les questions se suivent, poétiques, politiques, philosophiques, apparemment absurdes, souvent décalées, sans autre ordre que celui de sa pensée vagabonde. Avec une certaine tendre dérision (« S’appeler Pablo Neruda, y a-t-il plus sot dans la vie ? »)

Certaines me parlent particulièrement :
« Pourquoi le requin ne mord-il les sirènes si effrontées ? »
« Est-il vrai que l’ambre contient les pleurs versés par les sirènes? »
« Quels sont-ils, ceux qui ont crié de joie quand le bleu est né ? »
« La vie est-elle un poisson prédisposé à être un oiseau ? »
« T’a-t-on dit que la brume est verte, à midi, en Patagonie ? »

IMG_9456D’autres me laissent rêveuse, elles m’accompagnent dans des lieux ou des moments particuliers, je les lis et les relis, les tresse avec mes propres questions, m’abstiens de toute réponse définitive :
« Pourquoi le chapeau de la nuit vole-t-il avec tant de trous ? »
« Combien le jour a-t-il d’abeilles ? »
« Combien de questions dans un chat ? »
« Combien d’années compte novembre ? »
« As-tu perçu combien l’automne ressemble à une vache jaune ? »
« De quoi rit-elle, la pastèque, au moment où on l’assassine ? »
« Quand je vois de nouveau la mer, la mer m’a-t-elle vu ou non ? »
« Ne serait-il pas bon d’interdire les baisers interplanétaires ? »

IMG_9451Vous conviendrez, à ce bref aperçu, que toutes paraissent d’une limpide évidence.

Neruda a écrit ce livre juste avant sa mort.
Il est mort 12 jours après le Coup d’État qui a renversé Allende (le 11 septembre 1973). Sa maison à Santiago a été saccagée, ses livres jetés au bûcher.
On a prétendu qu’il était mort d’un cancer, mais, il y a un an, à la suite d’un témoignage de son garde du corps (entre autres) déclarant qu’on l’avait empoisonné, une enquête a été ouverte, on a exhumé ses restes… Le dossier judiciaire n’est pas encore refermé.
A la lumière de cette fin, on lira peut-être autrement :
« Ta destruction se fondra-t-elle en autre voix et autre jour ? »
« Ce démembrement progressif est-il l’ordre ou la bataille ? »
« Un mot ne rampe-t-il pas de temps en temps comme un serpent ? »

En France, ce livre a été publié comme un livre pour enfants. Je ne préjuge pas de la façon dont les enfants peuvent entrer en résonance avec son univers, mais il me semble qu’en tant qu’adulte, on a tout intérêt à se laisser gagner par l’apparente étrangeté mêlée de tendresse de Neruda. Au travers de ses questions, il affirme, tranquillement, le pouvoir des mots et de l’imagination sur le monde. Il nous offre l’opportunité d’un regard autre sur la réalité qui nous entoure, il nous fait nous rappeler que toute réalité dépend étroitement de la représentation que l’on s’en fait..
Les illustrations merveilleuses qui accompagnent les questions, sans jamais les paraphraser, sont bricolées par Isidro Ferrer, un illustrateur catalan qui, avec deux bouts de bois, trois feuilles de papier et quelques ficelles, construit un monde minuscule qui me ravit.

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©Bleufushia


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Je voudrais pas crever – Boris Vian

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(Franz Marc) Même si ce n’est pas un chien noir du Mexique, c’est comme ça que je les ai toujours imaginés…

Je voudrais pas crever
Avant d’avoir connu
Les chiens noirs du Mexique
Qui dorment sans rêver
Les singes à cul nu
Dévoreurs de tropiques
Les araignées d’argent
Au nid truffé de bulles
Je voudrais pas crever
Sans savoir si la lune
Sous son faux air de thune
A un coté pointu
Si le soleil est froid
Si les quatre saisons
Ne sont vraiment que quatre
Sans avoir essayé
De porter une robe
Sur les grands boulevards
Sans avoir regardé
Dans un regard d’égout
Sans avoir mis mon zobe
Dans des coinstots bizarres
Je voudrais pas finir
Sans connaître la lèpre
Ou les sept maladies
Qu’on attrape là-bas
Le bon ni le mauvais
Ne me feraient de peine
Si si si je savais
Que j’en aurai l’étrenne
Et il y a z aussi
Tout ce que je connais
Tout ce que j’apprécie
Que je sais qui me plaît
Le fond vert de la mer
Où valsent les brins d’algues
Sur le sable ondulé
L’herbe grillée de juin
La terre qui craquelle
L’odeur des conifères
Et les baisers de celle
Que ceci que cela
La belle que voilà
Mon Ourson, l’Ursula
Je voudrais pas crever
Avant d’avoir usé
Sa bouche avec ma bouche
Son corps avec mes mains
Le reste avec mes yeux
J’en dis pas plus faut bien
Rester révérencieux
Je voudrais pas mourir
Sans qu’on ait inventé
Les roses éternelles
La journée de deux heures
La mer à la montagne
La montagne à la mer
La fin de la douleur
Les journaux en couleur
Tous les enfants contents
Et tant de trucs encore
Qui dorment dans les crânes
Des géniaux ingénieurs
Des jardiniers joviaux
Des soucieux socialistes
Des urbains urbanistes
Et des pensifs penseurs
Tant de choses à voir
A voir et à z-entendre
Tant de temps à attendre
A chercher dans le noir

Et moi je vois la fin
Qui grouille et qui s’amène
Avec sa gueule moche
Et qui m’ouvre ses bras
De grenouille bancroche

Je voudrais pas crever
Non monsieur non madame
Avant d’avoir tâté
Le goût qui me tourmente
Le goût qu’est le plus fort
Je voudrais pas crever
Avant d’avoir goûté
La saveur de la mort…

Boris Vian (1952)

Et la merveilleuse lecture émouvante qu’en fait Trintignant. J’ignore qui l’accompagne dans un contrepoint si délicatement mélancolique, sans doute l’accordéoniste Daniel Mille.


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Je ne supporte pas qu’on compare le bleu (Tribute to Yves Klein)

 ©Bleufushia

©Bleufushia

Je ne sais plus comment, ni quand ça a commencé. Ça remonte à si loin déjà.
Mon salut tient à la découverte de ce qu’a pu être la genèse de cet étrange penchant ? Vraiment ? Je n’y crois pas. A mon salut, je veux dire.
Je ne sais pas si tout ça a réellement une quelconque importance.

Peut-être que la première atteinte – c’est le terme qui me vient spontanément – c’était cette histoire de sang bleu, qu’on évoquait à demi-mots dans la famille. Gamin, j’essayais inlassablement de deviner sur quoi pouvait déboucher une telle anomalie, sans succès. N’avait-on pas de sang rouge ? Et un pur-sang, c’était bleu ou rouge ? Autant de questions un peu obsessionnelles, qui me donnaient, quand j’y pensais vraiment, un vertige, l’impression d’être atteint d’une étrange maladie, d’être promis à un destin singulier.

 Mur d'Athènes ©Bleufushia

Icare – sur un mur d’Athènes ©Bleufushia

Peut-être aussi puis-je déceler une origine, des prémices dans ces interminables siestes obligatoires de mon enfance. Transgressant l’interdit de me lever, je me postais derrière les jalousies et j’observais la mer : la maison que nous habitions était perchée sur une falaise et surplombait la baie. De ma chambre, on ne pouvait contempler que l’eau et le ciel, juste barrés par les persiennes. Baigné dans cette lumière pure, brutale, je m’absorbais dans la contemplation de cette masse marine – comme la couleur, bien sûr, encore que ce terme soit vraiment pauvre pour désigner les multiples teintes de ce qui s’offrait à ma vue. Je dirais que ça créait en moi comme une plénitude, un trop plein de jouissance.

Un autre élément me revient. A l’adolescence, mon premier achat volontaire, personnel, qui me différenciait complètement de mon père (et de ses stylos à encre munis d’un piston pour pomper l’encre violette – avec ces petites bouteilles semblables à celles de la Communale), ça a été un stylo à cartouches d’encre. Le corps du stylo était turquoise et translucide, ce qui relevait à l’époque d’un modernisme échevelé. Je me souviens très bien de mon « Epoca blu » : l’encre que j’y mettais s’appelait « peacock-blue ».

J’adorais ce nom, dans lequel le bleu renvoyait à des « coques », dans lesquelles je n’entendais que le sens de bateau.
J’ai écrit des années exclusivement avec ce stylo, au grand dam de mon père qui trouvait cet outil indigne d’une masculinité triomphante. Quand, plus tard, il s’est cassé, j’ai cherché en vain un modèle similaire : il me semblait impossible d’écrire autrement. J’ai dû m’y faire cependant.

Je me souviens aussi, puisque vous me pressez de questions, de ma fascination pour un spectacle que ma mère n’avait pas pu m’empêcher de voir à temps – j’étais tout jeune encore – celle du noyé de la plage du Levant. Son visage avait pris des teintes cyanosées impressionnantes. Ma mère répétait « c’est affreux » et moi, je me rappelle que je trouvais à ce spectacle une farouche beauté étrange. Mais cela a-t-il un quelconque rapport ?

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©Bleufushia

Il y a eu un moment, je devais avoir dans les vingt-cinq ans, sans que je parvienne à discerner une réelle continuité avec ce que je viens de vous raconter, ça a été d’un coup le grand dérapage dans le bleu, l’immersion totale, un peu les deux pieds sur le guidon.
Pêle-mêle, je citerais ma fascination pour les ciels de Giotto et pour le calme du bleu profond des nuits d’été, mon amour absolu des simulacres d’azur, certains matins blêmes, pour les teintes électriques précédant l’orage, les bleus fatigués du crépuscule, la volatilité des couleurs des mers… et j’en passe.

Reflet – Erbalunga ©Bleufushia

Un jour est arrivé, je ne sais trop comment, malgré ce que je viens de vous raconter, où mon seul projet, l’unique chose qui me raccrochait à l’existence, a été de devenir le Conquistador du bleu. Je n’avais plus d’autre idée que de créer LE pigment bleu, celui qui contiendrait tous les bleus, celui dont la pulvérulence massive ferait taire tous les autres, celui susceptible de faire basculer toutes nos conceptions étriquées de la couleur. Vous savez, celles qui nous font dire, par exemple, des choses aussi banales que « le rouge, ce sont les fraises, les tomates, et les coquelicots ».
Celui qui empêcherait définitivement de comparer le bleu à autre chose qu’à du bleu. Pur.

Je ne supporte pas qu’on compare le bleu.

Sans me vanter, après des années de travail acharné, j’y suis enfin parvenu. Depuis, je recouvre de MON bleu – oui, je l’ai déposé, il a un nom – tous les objets qui m’entourent. C’est une sorte de peacock-blue furieusement céruléen, mâtiné d’une pointe de cobalt.
Bon, je ne vous en dis pas plus, je conserve mon secret de fabrication, ainsi que les pierres et les plantes qui me permettent cette création unique.
Les objets, ça les dématérialise. Comment ? Vous ne comprenez pas ? Je ne crois pas pouvoir vous expliquer si ça n’est pas clair d’emblée pour vous.

Au crépuscule, je me livre maintenant à ce rituel que vous me reprochez aujourd’hui : je sais, ça ne se fait pas, je me dévêts, je trempe des éponges dans mon bleu, j’en frotte mon corps nu, puis je me couche sur de grands draps blancs étendus sur la grève, bougeant avec une infinie précaution, y imprimant de rêveuses anthropométries.

Pourquoi je fais ça ? Je ne sais pas, je dirais qu’il m’est simplement totalement impossible de faire autrement.
Vous ne trouvez pas ça très normal, dites-vous ? J’ai échoué à me faire comprendre ?
Je vous avais bien dit que le salut me semblait une entreprise extrêmement hasardeuse.
Me reste l’effacement.

Sarty in blues (emprunté à Véronique Videau-Salet) Blo

Sarty in blues (emprunté à Véronique Videau-Salet) – Blog http://psart.blogs.sudouest.fr/artiste-invitee-vvs/


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