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Les fleurs du bien

Hyacinthe et Rose (illustration Martin Jarie)

Hyacinthe et Rose
(illustration Martin Jarie)

L’envie me prend, ce matin, de partager avec vous un autre coup de coeur, qui date un peu, mais quand on aime, ça ne compte pas.

Ça s’appelle Hyacinthe et Rose, et c’est juste formidable.
Le livre est sorti en 2011, l’histoire, tendre, souriante, est signée François Morel, sur de très belles peintures de fleurs de Martin Jarie.
Pourquoi de fleurs, pourriez-vous questionner… parce qu’elles sont le lien principal entre les deux personnages principaux que, par ailleurs, « tout » a l’air de séparer.

Si vous cherchez un cadeau – c’est la période – en voilà un splendide que vous pourriez déjà vous offrir à vous-mêmes.
Attention, il existe en version grand album (au rayon enfants – allez savoir pourquoi, c’est plutôt un livre pour adultes) et en version livre de poche, plus récente.
A mon sens, c’est la version album qu’il vaut mieux privilégier, parce qu’elle me semble mieux convenir à la beauté des images.
Même si, après, aucun rayon de bibliothèque ne vous permettra de le ranger.
Dites-vous que c’est heureux, parce que ce livre est rare et inclassable, et vous serez obligés de lui faire une place à part dans votre vie.
Et puis, deux pavés écrasant la même mouche, dans la foulée, ça vous permettra de relire Georges Perec, et son intéressant « Penser, classer ».
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Hyacinthe et Rose sont les grands-parents du narrateur, dont on pense qu’il ne peut s’agir que de François Morel, tant le récit a le ton nostalgique et attendri qu’on lui connaît dans ses écrits biographiques.
En nous livrant le double portrait de Hyacinthe et de Rose, il nous conte aussi l’histoire de l’enfance d’un de leurs petit-fils, à différents âges, lors de ses vacances à la campagne, et des étapes qui jalonnent toute vie d’enfant.
L’ensemble a le parfum d’une époque qui n’existe plus, et la mémoire de l’enfant la feuillette et l’effeuille en petites anecdotes autour des fleurs, quelles qu’elles soient, même « des fleurs de rien, des fleurs de peu… »

« Mon enfance est remplie de vaches, de bouses, de rivières, de chênes séculaires, de toiles cirées, de cidre bouché, de poules dans les cours, de pots de confitures sur les armoires. Et d’hortensias bleus. Et de camélias blancs. Et de rouges coquelicots. Et de tulipes multicolores.
Parce que le seul sujet qui réunissait notre mémère abondante et notre rouge papy, c’était l’amour des fleurs. »
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Ce livre est rempli de brassées de fleurs, beaucoup qui existent, d’autres plus fantasques, chacune permettant à un souvenir de répandre sa douce fragrance.
Mais que l’on vous dise deux mots sur Rose :
« Ses blouses étaient également fleuries mais en nylon. Le nylon était aux yeux de ma grand-mère le symbole même de la modernité. Les spoutniks qu’on envoyait dans le ciel l’indifféraient. Les transplantations cardiaques la laissaient de marbre. L’arrivée de la télévision en couleur ne l’avait pas spécialement bouleversée… Mais l’apparition du vêtement en nylon avait changé sa vie. « C’est pratique, c’est beau, ça se lave bien et en plus ça sèche en un rien de temps… »
Les blouses en nylon étaient ce qui donnait à ma grand-mère confiance en l’avenir, des raisons d’espérer. »
« Rose était toujours la première debout, la première couchée, la première assise à table, la première levée de table, le repas à peine terminé déjà devant l’évier à nettoyer la vaisselle. « Madame Gonzales », l’avait surnommée Hyacinthe. En souvenir de Speedy. »

Quant à Hyacinthe, il « aimait la bicyclette, la pêche à la ligne, le vin rouge, la belote et les chants révolutionnaires. » Je ne vous en dirai pas plus, sinon qu’il était coco alors que Rose était catho…

Parcourez ce livre à votre rythme.

Moi, je l’ai lu, plusieurs fois avec un petit sourire béat, celui d’une ex-enfant d’une époque à peu près identique (« ex » ? j’ai dit « ex » ?), celui d’une grand-mère touchée par les doux liens qui peuvent passer d’une génération à l’autre, celui d’une lectrice qui aime la tendresse des belles choses.

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©Bleufushia

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Est-il vrai qu’il faut arroser l’espoir avec de la rosée ?

IMG_9455 Il y a des questions dans ce livre, beaucoup de questions, d’ailleurs, c’est son nom, Le livre des questions.
J’aime particulièrement ce livre.
Ebaucher des réponses n’est pas le propos du livre des questions. C’est même ce qui le caractérise, l’absence de réponse.
La « vérité » contenue dans une réponse donnée, tellement liée à l’univers mental de la personne qui l’énoncerait, est sans intérêt par rapport aux perspectives infinies qu’ouvre toute interrogation : elle clôt le sujet, l’empêchant à tout jamais de déployer ses ailes.
« Pourquoi rouler ainsi sans roue et voler sans ailes ni plumes ? »
Le fait est qu’au fil de la lecture, je n’ai jamais ressenti le désir de répondre.
Sinon, peut-être, par une autre question.
L’auteur se questionne sur ce qui l’entoure, sur la nature, la vie, le monde, les couleurs, les totalitarismes, la mort, et les questions se suivent, poétiques, politiques, philosophiques, apparemment absurdes, souvent décalées, sans autre ordre que celui de sa pensée vagabonde. Avec une certaine tendre dérision (« S’appeler Pablo Neruda, y a-t-il plus sot dans la vie ? »)

Certaines me parlent particulièrement :
« Pourquoi le requin ne mord-il les sirènes si effrontées ? »
« Est-il vrai que l’ambre contient les pleurs versés par les sirènes? »
« Quels sont-ils, ceux qui ont crié de joie quand le bleu est né ? »
« La vie est-elle un poisson prédisposé à être un oiseau ? »
« T’a-t-on dit que la brume est verte, à midi, en Patagonie ? »

IMG_9456D’autres me laissent rêveuse, elles m’accompagnent dans des lieux ou des moments particuliers, je les lis et les relis, les tresse avec mes propres questions, m’abstiens de toute réponse définitive :
« Pourquoi le chapeau de la nuit vole-t-il avec tant de trous ? »
« Combien le jour a-t-il d’abeilles ? »
« Combien de questions dans un chat ? »
« Combien d’années compte novembre ? »
« As-tu perçu combien l’automne ressemble à une vache jaune ? »
« De quoi rit-elle, la pastèque, au moment où on l’assassine ? »
« Quand je vois de nouveau la mer, la mer m’a-t-elle vu ou non ? »
« Ne serait-il pas bon d’interdire les baisers interplanétaires ? »

IMG_9451Vous conviendrez, à ce bref aperçu, que toutes paraissent d’une limpide évidence.

Neruda a écrit ce livre juste avant sa mort.
Il est mort 12 jours après le Coup d’État qui a renversé Allende (le 11 septembre 1973). Sa maison à Santiago a été saccagée, ses livres jetés au bûcher.
On a prétendu qu’il était mort d’un cancer, mais, il y a un an, à la suite d’un témoignage de son garde du corps (entre autres) déclarant qu’on l’avait empoisonné, une enquête a été ouverte, on a exhumé ses restes… Le dossier judiciaire n’est pas encore refermé.
A la lumière de cette fin, on lira peut-être autrement :
« Ta destruction se fondra-t-elle en autre voix et autre jour ? »
« Ce démembrement progressif est-il l’ordre ou la bataille ? »
« Un mot ne rampe-t-il pas de temps en temps comme un serpent ? »

En France, ce livre a été publié comme un livre pour enfants. Je ne préjuge pas de la façon dont les enfants peuvent entrer en résonance avec son univers, mais il me semble qu’en tant qu’adulte, on a tout intérêt à se laisser gagner par l’apparente étrangeté mêlée de tendresse de Neruda. Au travers de ses questions, il affirme, tranquillement, le pouvoir des mots et de l’imagination sur le monde. Il nous offre l’opportunité d’un regard autre sur la réalité qui nous entoure, il nous fait nous rappeler que toute réalité dépend étroitement de la représentation que l’on s’en fait..
Les illustrations merveilleuses qui accompagnent les questions, sans jamais les paraphraser, sont bricolées par Isidro Ferrer, un illustrateur catalan qui, avec deux bouts de bois, trois feuilles de papier et quelques ficelles, construit un monde minuscule qui me ravit.

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Nous sommes tous des hamsters en cage

Je m'appelle Edward et je suis un hamster.

Je m’appelle Edward et je suis un hamster.

Certaines rencontres sont comme le miroir où l’on se mire, aux petites heures pâles du jour, quand, en se brossant les dents, on se demande furtivement si « c’est utile, et puis surtout, si ça vaut l’coup, si ça vaut l’coup d’vivre sa vi-i-e » (∗).

Telle est la couleur de ma rencontre avec Edward, ou plutôt avec son journal intime, rédigé le temps de sa courte vie.
Sous les dehors anodins d’un petit carnet en noir et blanc, avec plus de noir que de blanc, il s’agit d’une pépite.

Rare, comme les vraies pépites.
Que je vous dise deux mots sur Edward : Edward est un hamster.
Et je suis tombée amoureuse de lui. Ne riez pas, il est formidable

D’autres sont musiciens, cuisiniers, plongeurs, lui est philosophe, un de ceux qui « rêvent de tracer son propre chemin ».

Jour après jour, il tente de déchiffrer le sens de sa vie et des forces hostiles qui la gouvernent, du système qui broie les individus oublieux de s’unir. Il écrit, il pense, il fantasme sur la possibilité d’avoir de « vrais échanges intellectuels » avec autrui, « d’exister – au moins »…

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Et c’est de vous et de moi qu’il parle, avec ses mots simples et profonds.
Rien de plus, rien de moins.
Et le regard que je jette à mon reflet dans le miroir a imperceptiblement changé.
Et les questions qui l’accompagnent  s’inscrivent en moi avec une encre plus indélébile que d’ordinaire.

« A quoi bon écrire ? La vie est une cage de mots vide. »

Si, de façon impromptue – comme moi, hier, quand je l’ai découvert, abandonné sur une table, dans un coin à l’écart dans ma médiathèque préférée –  vous croisez  « le journal d’Edward, hamster nihiliste ≈1990-1990 ≈ » (Miriam et Ezra Elia, chez Flammarion), n’hésitez pas une seconde, et allez à sa rencontre : ce sacré Edward est susceptible de vous impacter gravement.
Et n’en croyez rien, il n’est pas nihiliste : c’est juste une étiquette que lui a collée la traductrice (ou  l’éditeur, je ne sais !). En même temps, elle a directement traduit cet ouvrage du hamster, ça ne doit pas être très facile !

(∗) et, de surcroît, à cause de cette phrase qui me trotte dans le crâne, envie de réécouter la merveilleuse chanson de J.R. Caussimon pour Ferré : Comme à Ostende (j’ai cette particularité, que je dois partager avec beaucoup de mes semblables, d’associer des musiques à un peu tout ce qui me passe par la tête)

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Fahrenheit 451 (7)

Fahrenheit 451

Fahrenheit 451

J’arrive sur mon lieu de travail plus tôt que d’habitude. J’ai quelques bricoles à faire avant le début du premier cours du matin, et j’aime bien prendre quelques instants dans la salle encore tranquille. Me préparer à ma journée.
La porte de ma salle est ouverte et en voilà trois, de ceux que j’attends, qui me demandent s’ils peuvent me parler. Ils sont bien en avance. Et assez agités.
Ils m’expliquent, se coupant la parole l’un l’autre, avec des voix nerveuses et tendues, sans vraiment articuler, qu’ils viennent de se faire agresser, dans l’enceinte de l’établissement  « d’excellence » où je travaille. Leurs mots se mêlangent, se cognent, se bousculent.
Je me montre un peu étonnée, cet endroit n’étant pas a priori un haut lieu de délinquance et d’insécurité.
Peu à peu, leurs interventions entremêlées finissent par éclaircir ce qui leur est arrivé.

La salle jouxte un patio arboré dans lequel ils aiment à se retrouver, discuter, jouer. C’est leur lieu, LEUR annexe.

Dans cet endroit, sont apparus il y a quelques temps des containers, deux, gros, qui leur ont pris les meilleures places au soleil, là où l’herbe était assez généreuse pour leur permettre une pause moelleuse entre deux cours.
Ce matin, ils ont eu l’idée de monter sur une souche qui jouxtait un des containers, pour découvrir qu’il était plein de livres.
– mais plein de chez plein ! chais pas, y en a au moins mille…
Ils y ont regardé de plus près, ont feuilleté des ouvrages qui étaient à portée de main, et ont décidé de récupérer chacun deux ou trois ouvrages qui leur semblaient intéressants, des romans jamais lus mais dont ils avaient entendu parler.
Au moment où ils ont sauté de la souche, est apparu un vigile avec un chien, payé, leur a-t-il dit, pour protéger les containers, pour empêcher tout « contrevenant » de se saisir d’un des ouvrages.

Il a ajouté que prendre un livre était totalement interdit et illégal. Il était assez menaçant, même s’ils ne savaient pas exactement m’expliquer la nature de la menace.
– M’dame, on n’est pas des contrevenants. On lui a dit qu’on ne savait pas que les livres étaient à quelqu’un, et qu’on allait tout de suite les rendre.

– Il nous a dit qu’ils n’étaient à personne, mais que personne n’avait le droit de les récupérer. Il fallait qu’ils soient jetés, et c’est tout.

– Il a raconté je ne sais quoi sur le fait que du matériel d’état, on ne pouvait pas le voler.
– On a essayé de discuter, moi, je ne comprends pas qu’on mette un livre à la poubelle, et encore moins qu’on ne puisse pas le prendre. Vous trouvez que prendre un truc dans une poubelle, c’est du vol, vous ?
– Moi, ça m’a fait penser aux yaourts jetés par les grandes surfaces, qu’on doit laisser jeter, alors qu’ils sont encore bons, et qu’il y a des gens qui meurent de faim. Je lui ai demandé quel était le problème, s’il y avait une date de péremption sur les livres, et comment ils vont les détruire ; alors, il s’est énervé, il s’est mis à hurler que ça suffisait, et qu’on allait dégager de là, et vite. Il nous a vraiment fait peur.
– Vous y comprenez quelque chose, vous, m’dame ? On est dans un lieu de culture, et prendre un livre pour le lire, c’est interdit ! C’est complètement dingue.

– En plus, il va pleuvoir aujourd’hui ! le container ne ferme pas…

Ils sont dans l’incompréhension la plus grande. Et dans l’émotion d’avoir été traités sans ménagement, comme s’ils étaient des voleurs. Pour une fois qu’ils voulaient des livres ! Un des trois, un garçon sensible, poli, très fin, en tremble encore, je le vois bien. Il en a des larmes aux yeux. Moi aussi.

Comment leur expliquer l’inexplicable ?
Il y a quelques mois, on nous a demandé de « désherber » nos bibliothèques, en choisissant des ouvrages à jeter, pour centraliser les livres restants dans une seule grande bibliothèque accessible à tous, moderne, complètement informatisée etc.
Que la cause profonde soit prioritairement une volonté de réduction des personnels, et que toute décision soit toujours maintenant prise pour des raisons de seule économie est quelque chose qui apparaît assez clairement, mais ce n’est pas dit. Tout est paré – ou recouvert – d’un discours pompeux et technocratique, avec ce vocabulaire moderne qui me donne des frissons : il faut « rentabiliser » l’espace et « optimiser » les fonds, « gérer » tous les doublons, tous les livres peu empruntés (c’est-à-dire les dégager), étudier la « faisabilité » de la nouvelle organisation. Et j’en passe.

Comment leur dire, à ces trois jeunes qui me regardent, et qui attendent que je décrypte pour eux la folie du monde, que je la rende compréhensible, qu’il est réellement fou et que je suis impuissante à en dégager une quelconque logique. Que mon pouvoir de prof ne peut rien contre sa marche inexorable.
Comment leur faire part, sans les désorienter plus encore, des associations auxquelles ce terme de désherbage me conduit, moi pour qui la bibliothèque, dans une maison, est le lieu le plus important ?

J’oscille entre l’évocation possible des autodafés hallucinés d’une société totalitaire qui veut éradiquer pensée et culture, ceux-là mêmes décrits par Ray Bradbury, dans un des livres qui ont marqué ma jeunesse, et les connotations du mot lui-même : le désherbage des jardins consiste à supprimer des mauvaises herbes – ou des « adventices », drôle de mot « scientifique » qui fait mieux passer la mort de la verdure -, ou des plantes indésirables, au nom d’une sorte d’eugénisme – on garde les plantes les plus « belles », et on élimine « radicalement » les autres, avec de l’herbicide, ou avec des brûleurs qui font naître en moi d’autres images de destruction, de napalm et de rizières.
Appliqué à des livres, ce mot technique, pragmatique – paraît-il le terme professionnel juste – me fait froid dans le dos.
Je fais partie des gens qui pensent qu’aucun mot n’est innocent.
« Je suis la mauvaise herbe, braves gens, braves gens »…Brassens, qui me passe en tête un instant, ne m’est d’aucun secours.

Lorsque mes collègues et moi avons, un peu mollement – parce qu’on ne parvenait pas à y croire vraiment -, demandé s’il y avait des quotas, pensant qu’on pourrait ne supprimer que quelques ouvrages vraiment abimés, il nous a été répondu que le désherbage devait être pratiqué à hauteur de 90% d’un fonds.
Neuf livres sur dix ! Comment choisit-on les rescapés ?

Personne d’entre nous n’a pu s’y résoudre : nous sommes des gens qui ont été nourris aux livres autant qu’aux nourritures terrestres – tiens, voilà que j’évoque mon bonheur à suivre les envolées lyriques de Nathanaël, me demandant si le livre a vieilli, si je peux encore le trouver et le relire, et que passent dans ma tête, furtivement, d’autres personnages de papier que je salue d’un bref sourire – alors, « on » a payé des entreprises de nettoyage pour vider les bibliothèques en notre absence, et en mettre les contenus dans des lieux gardés, avant destruction complète. Et pas 90% des contenus, non, mais 100% pour certaines bibliothèques « inutiles » (comme le grec ancien, ou l’histoire).
Finalement, hein, la grande bibliothèque unique n’est pas extensible autant qu’on le pensait au départ (la faisabilité serait donc peu faisable ? mais comment est-ce possible, après tant d’études, d’experts, de planification ?)
Des effaceurs de mémoire, de culture, de pensée, voilà à qui nous avons affaire.
Le gâchis élevé au rang de règle suprême d’une société qui n’en finit plus dans sa chute.

Que dire à ces jeunes devant moi ? Ils attendent… ils espèrent quelque chose de moi, là, juste là, dans cette minute précise où ils sont venus se décharger de leur désarroi. Qu’un adulte au moins soit à la hauteur.
Je lis dans leur regard un doute envers moi qui ne peux rien pour empêcher ça sur mon propre lieu de travail.
En même temps, du fond de la noirceur qui m’étreint, monte une pointe d’optimisme, devant leur réaction. Que la destruction des livres autant que l’empêchement de les récupérer ne leur semblent normal est finalement porteur d’espoir.
Ils sont toujours là. Comment leur faire comprendre l’absurde ?
Je crains de ne pas y parvenir, je ne le comprends pas moi-même.
Les autres arrivent, se pressent à la porte, c’est l’heure.

Tout à l’heure, un peu avant la fin du cours, j’arrêterai la musique, et je prendrai le temps de leur raconter, à tous, l’histoire des « hommes livres » de Ray.
Juste avant qu’il ne pleuve.

©Bleufushia

Et relire Ray Bradbury…

« Un livre est un fusil chargé dans la maison d’à côté. Brûlons-le. Déchargeons l’arme. Battons en brèche l’esprit humain. »
« Bourrez les gens de données incombustibles, gorgez-les de « faits », qu’ils se sentent gavés, mais absolument « brillants » côté information. Ils auront alors l’impression de penser, ils auront le sentiment du mouvement alors qu’ils feront du sur-place. Et ils seront heureux. Ne les engagez pas sur des terrains glissants comme la philosophie ou la sociologie pour relier les choses entre elles. C’est la porte ouverte à la mélancolie ».

« Et pour la première fois je me suis rendu compte que derrière chacun de ces livres, il y avait un homme. Un homme qui les avait conçus. Jamais cette idée ne m’était venue. »
Ray Bradbury,
Fahrenheit 451 (1955)