bleu fushia

always blue


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L’effacement

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©Bleufushia

Ayant délaissé depuis très longtemps le village de mon enfance, pour aller m’installer non loin, mais dans un univers géographique assez différent, lorsque je m’interrogeais sur mes racines, je me définissais comme étant « du sud », ou alors « méditerranéenne ».
Il me suffisait la branche de pin parasol surplombant la crique, l’odeur du figuier dans les sentes vers la mer, le gabian moqueur glissant l’aile sous le vent, la cigale infernale, les verticales des cyprès dans le lointain, la brillance particulière de la lumière, l’odeur d’iode, par exemple, pour me sentir chez moi, même si je venais d’arriver, même si j’étais assez loin des lieux de l’enfance, dans d’autres pays du pourtour méditerranéen.
Ces éléments fonctionnaient comme des repères, et des indices de la possibilité de poser enfin mes valises, de respirer largement et de, soudain, me sentir parfaitement calme et enracinée dans un sol.

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©Bleufushia

Par le hasard de la vie, je m’y retrouve à nouveau, dans ce village, j’y retrace peu à peu mes marques, et émerge de ce retour l’interrogation : qu’est-ce qui fait que je me sente d’ici, et non d’ailleurs, que mes fibres personnelles soient liées à cet endroit et moins à d’autres ?
Bien sûr, il y a les souvenirs d’enfance.
Mais au-delà de ça, je me rends compte que certains éléments sont plus profondément ancrés en moi.

Ce qui fait sans doute une des saveurs de l’enfance, ce sont les choses qui paraissent immuables, « comme on les a toujours vues », le pêcheur qui part en mer avec son pointu dont le moteur émet un « pout pout pout » discret et modeste, les joueurs de boule qui sirotent des mauresques entre les parties, le phare (qui échappe aux modes de modernisation des lieux habités), l’accent des gens, certaines expressions de patois, une lenteur un peu indolente de la vie, et les arbres.

J’ai fini par déterminer que ce qui me plonge particulièrement dans le bonheur (en plus de la mer, qui remporte pour moi toute compétition – mais la Méditerranée, pas n’importe quelle mer), c’est la vue d’une palme qui bouge tranquillement par-dessus un toit, ou sur fond de mer.

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©Bleufushia

Ma Provence à moi, elle est là, dans le Phoenix des Canaries, dont la simple vue me donne comme un tremblement secret de béatitude. Plus encore que dans le pin parasol, qui m’a paru, longtemps, le symbole de mon pays.
Il y en avait dans la cour de l’école maternelle où j’ai commencé ma scolarité, il y en a toujours eu sous mes fenêtres, le long de mes itinéraires dans le village.
Je ne suis pas la seule, sans doute, à les aimer : on trouve de tout sur le net, et j’y ai croisé un « forum des fous de palmiers »… je n’y adhère pas, mais j’en suis, en secret. La notion de « fou du palmier » m’est en tout cas directement compréhensible.

Or le palmier – qui a été importé il y a un peu plus d’un siècle, et qui fait, depuis, partie du paysage – est en train de disparaître.
Les palmiers sont attaqués par un parasite, un insecte qui les ronge lentement, mais sûrement et ils meurent, ils doivent être abattus.
Tous. Un après l’autre.
On ne les soigne pas, parce que c’est « trop cher ».

Là où une année, je contemple le ciel à travers les palmes, souples et frissonnant au moindre souffle, l’année suivante, il n’y a plus rien. La disparition était lente, elle s’accélère et je guette les signes de maladie, d’arbre en arbre, pour m’apercevoir qu’ils le sont tous, malades, et que, d’ici peu, ce qui faisait pour moi la sensation d’être enfin arrivée chez moi, cet arbre-là, parmi d’autres très chers à mon coeur – j’aime profondément les arbres -, aura totalement disparu.
Comme s’il n’y en avait jamais eu.

vue balcon

Il y a dix ans ©Bleufushia

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la même vue aujourd’hui, trois palmiers en moins, et le quatrième (à gauche) en train de mourir

J’ai assisté hier à une opération qui m’a crevé le coeur.

J’ai été réveillée par un bruit de machine… et du balcon, j’ai pu voir l’agonie d’un des palmiers voisins, arraché par un engin mécanique. Son enlèvement. Son départ.

Ni fleur, ni couronnes.
Un trou à la place où il était enraciné.
Il était petit, modeste, encore un « enfant ».

Pour tout dire, je l’aimais.

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Dernier envol ©Bleufushia

Bien sûr, tout change, tout se transforme, les campagnes que j’ai connues enfant sont devenues des zones commerciales (je me suis perdue, cet après-midi, avec horreur, dans un endroit où je suis passée des centaines de fois, au milieu des serres – c’est un pays de fleurs – et des campagnes en restanque, et que plus rien ne me permet de reconnaître) et des pans entiers de territoires ont été détruits, dégueulassés, vendus au commerce, au tourisme, au profit, les villages ont été normalisés et se ressemblent de plus en plus, et je me suis résignée à ce que le paysage se dégrade inexorablement.
Au milieu de tout cela, il restait, dans des coins encore à l’écart, des petits endroits tranquilles, où un palmier bougeait lentement ses palmes pour le bonheur de mes yeux. Et une sensation de ralentissement, et de beauté qui subsiste.

Comment me sentir de ce monde quand tous les palmiers seront morts ? Je ne le sais, et mon coeur se serre à chaque effacement, et à la contemplation morne des troncs décapités (ultime étape avant l’arrachement)
Evidemment, vous me direz qu’il y a plus grave.
C’est sans doute vrai, comme il doit être vrai que chacun de nous doit avoir ses propres indices pour sentir le moment où le monde commence à s’écrouler, où une époque s’achève définitivement, où le passé s’efface, entraînant le présent dans son anéantissement.
Pour moi, c’est, indéniablement, la disparition lente et inexorable du Phoenix…

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« Le ciel est, par-dessus le toit, Si bleu, si calme ! Un arbre, par-dessus le toit, Berce sa palme. » (Verlaine) Photo ©Bleufushia

Mais comme dit la chanson, tout change, rien d’extraordinaire à ce que moi aussi 🙂

©Bleufushia

Rajoût (28 novembre)
Le palmier qui m’était géographiquement le plus proche, après un été d’agonie
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