bleu fushia

always blue


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Ma vie en rose

green_floydParfois, je devrais me détourner de la connaissance.

Si, rester ignare, c’est mieux. Plus peinard. Je vous assure.

Aujourd’hui, j’ai eu une bouffée, je voulais m’instructionner un brin, et depuis, je vais de déconvenue en déconfiture. Je me sens mal mal mal.

Quand j’ai commencé l’aventure bloguesque, je voulais que le mot « fuchsia » (prononcé « fuxia ») apparaisse dans le nom de mon blog, mais wordpress m’a dit : c’est déjà pris, ma cocotte, il te reste « fushia », c’est exactement pareil.
Fuschia, c’est pour désigner la fleur, fushia, c’est pour la couleur… Toi, t’es plutôt fleur ou couleur ?
A une telle question, je ne pouvais répondre que couleur. Sûr !

Va pour « fushia » (prononcé « fuchia », du coup)
Sur mon magazine de déco maison préféré, lu au même moment dans la salle d’attente de mon toubib, pour en rajouter, on me conseillait : « Utilisez le fushia, c’est une teinte forte qui peut créer aussi bien une ambiance glamour et punchy que girly, tendance cupcake ».
Glamour, punchy et girly ! c’est tout moi, ça… cupcake, j’ai pas idée de ce que c’est, mais ça ne fait rien… je ne fais ni une, ni deux (bizarre, cette expression… une ou deux quoi ?), et sans barguigner, je me décide : ça sera « fushia ».

J’en discute hier avec un pote, un qui cause ‘achement bien la langue de Molière. T’es dans l’erreur, qu’il me dit, « fushia »,ça n’existe pas.

Et ce soir, je découvre trois choses qui me terrassent.
Une, « fushia », ce n’est pas pareil, il a raison, ça n’existe pas. L’académie ne le reconnaît pas. On m’a menti ! Le mot est un hommage à un botaniste, monsieur Fuchs, et voilà le pourquoi. Et le vrai mot m’est interdit : je suis obligée de persister dans l’erreur fatale ! Honte à moi…
Deux, la couleur fuchsia – à partir d’un colorant rouge violacé, la fuchsine – (mot utilisé pour le rose, essentiellement, parfois pour le rouge, mais du rouge contenant du bleu…), parfois remplacée par l’appellation « indien » – associée à rose – est l’équivalent de magenta. Le colorant fuchsia a été mis au point à la fin du XIXème et répertorié la même année que la bataille de Magenta. Et zou… il n’en fallait pas plus pour que le « magenta » s’impose au point de remplacer le « fuchsia », sauf chez les amateurs de fleurs.
Et trois, ça c’est le bouquet : on n’a pas le droit d’utiliser le magenta, sous peine d’amende.
Y a un copyright dessus.

mr-t-mobile

Ah, ça vous en bouche une superficie, ça, hein !

En fait, je ne sais pas exactement où on en est en 2014, mais en 2000, une grande entreprise de téléphonie allemande, ayant peint de magenta le « T » de son logo, a eu l’idée d’en déposer la couleur – oui, vous ne rêvez pas, la COULEUR ! -, et elle en est désormais propriétaire. C’est un site (Colourlover) qui repère cette annonce en 2008, dans les prospectus de publicité de la multinationale.
Elle en interdit l’usage sans son autorisation (même sur un écran d’ordinateur ! là, je prends de sacrés risques, l’air de rien), et peut intenter un procès à quiconque oserait l’utiliser. Elle l’a même déjà fait.

barbieBien sûr, vous allez tout de suite me sortir le bleu d’Yves Klein : je vous vois venir avec vos airs finauds.
Mais imaginez-vous que là, en revanche, il s’agit d’une blague : le brevet de Klein sur le « bleu IKB » n’en a jamais été un. Il a confondu le reçu de son envoi avec l’enregistrement du brevet (…) « Si les historiens ont pris acte de l’information, c’est peut-être parce que le rêve de l’artiste était assez beau pour entraîner une adhésion sur parole. » (Denys Riout)
Il est intéressant que le mythe ait pris le pas sur la réalité. Mais Yves Klein était un artiste. Il n’y a pas eu de procès dans la foulée de cette invention.
En revanche, le fait qu’un opérateur télécom revendique le moindre droit sur une couleur, tout ça pour du business, me semble complètement différent, et assez scandaleux pour tout dire.

J’ai cherché, il y a des cas, dans l’industrie, de produits qu’on finit par associer à une couleur et à un objet ou une situation (par exemple, le chocolat Milka à une vache violette) et on peut, peut-être, interdire à un autre producteur de chocolat de se faire reconnaître avec une vache violette. Why not ?
Des avocats s’interrogent sur le droit à ce propos… Manquerait plus que l’interdiction soit rétroactive !

blue-panther
Ça me fait penser à un morceau de Svinkels dans lequel il évoque l’absurdité de celui qui voudrait « déposer le silence à la Sacem ». Mais pour des mecs qui pensent au fric, ça serait la poule aux oeufs d’or !

Du coup, je tremble. Si le magenta est interdit, quel statut son frère jumeau, le fuchsia, peut avoir ? Peut-il évoluer en toute liberté, alors que son frangin est banni et pourchassé ?
Heureusement que j’avance masquée, avec mon histoire de bleu. Et ma faute d’orthographe !
Mais il n’empêche, il y a là un vide juridique qui me plonge dans une angoisse profonde.

Si j’ai des ennuis, je me permettrai de vous en faire part, et mon compagnon m’a déjà promis de créer un comité de soutien, et tout le tra la la. J’espère que vous m’aiderez.
Moi, je lui ai conseillé, en cas de problème, de s’adresser au comité de lutte d’artistes néerlandais : freemagenta.nl, très actif entre 2008 et 2011 dans la guerre contre la multinationale (après 2011, j’en perds la trace, mais je vais mener l’enquête).
Libérez le Magenta !

giveusbackCela dit, ça me donne des idées.
Et si je déposais la lettre T car « Tout commence par un T » ?
Tiens, totalitaire aussi (chgling chgling : des espèces sonnantes et trébuchantes chutent dans mon escarcelle).
Comme c’est troublant (re chgling : je sens que l’année à venir est financièrement assurée).

Je suis certaine que je suis la première à qui ça passe par la tête (chgling).

©Bleufushia
NB toutes les illustrations proviennent du site freemagenta.nl


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Je ne supporte pas qu’on compare le bleu (Tribute to Yves Klein)

 ©Bleufushia

©Bleufushia

Je ne sais plus comment, ni quand ça a commencé. Ça remonte à si loin déjà.
Mon salut tient à la découverte de ce qu’a pu être la genèse de cet étrange penchant ? Vraiment ? Je n’y crois pas. A mon salut, je veux dire.
Je ne sais pas si tout ça a réellement une quelconque importance.

Peut-être que la première atteinte – c’est le terme qui me vient spontanément – c’était cette histoire de sang bleu, qu’on évoquait à demi-mots dans la famille. Gamin, j’essayais inlassablement de deviner sur quoi pouvait déboucher une telle anomalie, sans succès. N’avait-on pas de sang rouge ? Et un pur-sang, c’était bleu ou rouge ? Autant de questions un peu obsessionnelles, qui me donnaient, quand j’y pensais vraiment, un vertige, l’impression d’être atteint d’une étrange maladie, d’être promis à un destin singulier.

 Mur d'Athènes ©Bleufushia

Icare – sur un mur d’Athènes ©Bleufushia

Peut-être aussi puis-je déceler une origine, des prémices dans ces interminables siestes obligatoires de mon enfance. Transgressant l’interdit de me lever, je me postais derrière les jalousies et j’observais la mer : la maison que nous habitions était perchée sur une falaise et surplombait la baie. De ma chambre, on ne pouvait contempler que l’eau et le ciel, juste barrés par les persiennes. Baigné dans cette lumière pure, brutale, je m’absorbais dans la contemplation de cette masse marine – comme la couleur, bien sûr, encore que ce terme soit vraiment pauvre pour désigner les multiples teintes de ce qui s’offrait à ma vue. Je dirais que ça créait en moi comme une plénitude, un trop plein de jouissance.

Un autre élément me revient. A l’adolescence, mon premier achat volontaire, personnel, qui me différenciait complètement de mon père (et de ses stylos à encre munis d’un piston pour pomper l’encre violette – avec ces petites bouteilles semblables à celles de la Communale), ça a été un stylo à cartouches d’encre. Le corps du stylo était turquoise et translucide, ce qui relevait à l’époque d’un modernisme échevelé. Je me souviens très bien de mon « Epoca blu » : l’encre que j’y mettais s’appelait « peacock-blue ».

J’adorais ce nom, dans lequel le bleu renvoyait à des « coques », dans lesquelles je n’entendais que le sens de bateau.
J’ai écrit des années exclusivement avec ce stylo, au grand dam de mon père qui trouvait cet outil indigne d’une masculinité triomphante. Quand, plus tard, il s’est cassé, j’ai cherché en vain un modèle similaire : il me semblait impossible d’écrire autrement. J’ai dû m’y faire cependant.

Je me souviens aussi, puisque vous me pressez de questions, de ma fascination pour un spectacle que ma mère n’avait pas pu m’empêcher de voir à temps – j’étais tout jeune encore – celle du noyé de la plage du Levant. Son visage avait pris des teintes cyanosées impressionnantes. Ma mère répétait « c’est affreux » et moi, je me rappelle que je trouvais à ce spectacle une farouche beauté étrange. Mais cela a-t-il un quelconque rapport ?

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©Bleufushia

Il y a eu un moment, je devais avoir dans les vingt-cinq ans, sans que je parvienne à discerner une réelle continuité avec ce que je viens de vous raconter, ça a été d’un coup le grand dérapage dans le bleu, l’immersion totale, un peu les deux pieds sur le guidon.
Pêle-mêle, je citerais ma fascination pour les ciels de Giotto et pour le calme du bleu profond des nuits d’été, mon amour absolu des simulacres d’azur, certains matins blêmes, pour les teintes électriques précédant l’orage, les bleus fatigués du crépuscule, la volatilité des couleurs des mers… et j’en passe.

Reflet – Erbalunga ©Bleufushia

Un jour est arrivé, je ne sais trop comment, malgré ce que je viens de vous raconter, où mon seul projet, l’unique chose qui me raccrochait à l’existence, a été de devenir le Conquistador du bleu. Je n’avais plus d’autre idée que de créer LE pigment bleu, celui qui contiendrait tous les bleus, celui dont la pulvérulence massive ferait taire tous les autres, celui susceptible de faire basculer toutes nos conceptions étriquées de la couleur. Vous savez, celles qui nous font dire, par exemple, des choses aussi banales que « le rouge, ce sont les fraises, les tomates, et les coquelicots ».
Celui qui empêcherait définitivement de comparer le bleu à autre chose qu’à du bleu. Pur.

Je ne supporte pas qu’on compare le bleu.

Sans me vanter, après des années de travail acharné, j’y suis enfin parvenu. Depuis, je recouvre de MON bleu – oui, je l’ai déposé, il a un nom – tous les objets qui m’entourent. C’est une sorte de peacock-blue furieusement céruléen, mâtiné d’une pointe de cobalt.
Bon, je ne vous en dis pas plus, je conserve mon secret de fabrication, ainsi que les pierres et les plantes qui me permettent cette création unique.
Les objets, ça les dématérialise. Comment ? Vous ne comprenez pas ? Je ne crois pas pouvoir vous expliquer si ça n’est pas clair d’emblée pour vous.

Au crépuscule, je me livre maintenant à ce rituel que vous me reprochez aujourd’hui : je sais, ça ne se fait pas, je me dévêts, je trempe des éponges dans mon bleu, j’en frotte mon corps nu, puis je me couche sur de grands draps blancs étendus sur la grève, bougeant avec une infinie précaution, y imprimant de rêveuses anthropométries.

Pourquoi je fais ça ? Je ne sais pas, je dirais qu’il m’est simplement totalement impossible de faire autrement.
Vous ne trouvez pas ça très normal, dites-vous ? J’ai échoué à me faire comprendre ?
Je vous avais bien dit que le salut me semblait une entreprise extrêmement hasardeuse.
Me reste l’effacement.

Sarty in blues (emprunté à Véronique Videau-Salet) Blo

Sarty in blues (emprunté à Véronique Videau-Salet) – Blog http://psart.blogs.sudouest.fr/artiste-invitee-vvs/


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