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Tutti frutto, tutto frutti (27)

Un fragment d'une des vitrines du formidable "Musée de l'innocence" (Orhan Pamuk, Istanbul)

Un fragment d’une des vitrines du formidable « Musée de l’innocence » (Orhan Pamuk, Istanbul)

Certains de mes étudiants ont, de leur propre aveu, un niveau pas totalement mirobolant en français : ils disent assez nombreux les mots dont ils n’ont pas la moindre idée du sens.

Comme on s’aime bien, et que je porte une certaine attention au langage, dans un louable et adorable effort pour progresser autant que pour me faire plaisir, ils se sont mis à me demander, de plus en plus fréquemment, le sens des mots que j’emploie (au lieu de laisser courir en attendant le déluge, comme au début de l’année). Et à force de souligner tel ou tel point de la langue française, voilà qu’en fin d’année, certains s’y intéressent un peu.
C’est rentré dans leur champ de réflexion. Il arrive que le résultat soit ingénu, il m’amène en tout cas souvent à sourire.
Parfois, ça les conduit à des interrogations qui les embrouillent : ainsi, Pauline the best parlant d’intervalles, et se demandant à haute voix, subitement et le plus sérieusement du monde si, par hasard on ne dirait pas « intervaux » (sans doute le fils de l’intervache, cochons, couvée…).

Croisement improbable

Croisement improbable

Mais ce que je veux vous narrer a donné lieu, avant les vacances, au délicieux échange suivant.

Moi – « Désolée, ce que je viens de vous expliquer était un peu présenté pêle-mêle. Je vais tenter d’y mettre un peu d’ordre. »
La fille au tutu – « pêle-mêle, ça veut dire quoi ? c’est trop drôle, comme mot. Je vais l’écrire. »
Elle commence à se lancer, sur son cahier (je le vois bien, elle est au premier rang) : elle écrit « pelle », et hésite sur « mêle »… puis n’hésite plus et écrit « melle »… elle contemple le résultat, contente.
Je n’ai pas encore eu le loisir de répondre, elle est passée de l’interrogation sur le sens à un questionnement sur l’orthographe qui l’honore.
Un garçon au deuxième rang, V., lui demande : « comment tu l’écris ? »
V. est étonnant : il a un air très sérieux, garçon rangé, contrôlé, fils de bonne famille, plutôt bon élève, habillé de façon assez classique. Il est arrivé ce jour-là (il faisait une chaleur inhabituelle) en marcel, exhibant un tatouage intégral que les manches longues ne m’avaient jamais laissé deviner.
Elle, très fière, lui donne sa solution.
V. – « moi, je comprends ce que veut dire « pelle », mais pas « melle ». C’est troublant. »
Une fille (une des rares lectrices, qui a généralement, de ce fait, du vocabulaire), avec un clin d’œil à mon intention – « melle, c’est pas dur, c’est la femelle de pelle ! »
On rit, et rabat-joie que je suis, j’en profite pour expliquer que, manque de bol, il n’y a pas la moindre pelle dans cette expression. Et par donner l’orthographe, ce qui plonge l’assistance dans la perplexité.
Je rajoute qu’il faut un trait d’union entre les deux éléments de l’expression
La fille au tutu – « un trait d’union ! j’en ai jamais mis nulle part ! »
Je lui suggère qu’elle pourrait inaugurer cette nouveauté dans ses habitudes avec pêle-mêle. Bonne fille, elle consent. Mais elle rajoute, un peu dépitée.
– « Je ne comprends pas du tout ce que c’est, si on l’écrit comme ça. »
La lectrice – c’est un cadre à photos.

Tiens, c’est marrant, me dis-je in petto, je n’aurais pas pensé à ça – à ma décharge, il n’y avait pas d’activité photo dans ma phrase de départ. Et la référence au cadre à photos, si elle est maligne, ne sert pas vraiment à grand-chose pour comprendre ma phrase.
Je donne la définition, et le cours se termine.

encore le Musée de l'innocence (du roman éponyme)

encore le Musée de l’innocence (du roman éponyme)

Dans l’intervalle entre deux cours, la fille au tutu s’attarde dans le couloir et raconte, très joyeuse, à trois camarades successifs, sa découverte. Elle est ravie de ce mot.
Depuis une semaine, elle a adopté «subodorer » qu’elle emploie dès qu’elle peut (« je subodore que je vais bientôt trouver la réponse », a-t-elle dit peu avant mon histoire de pêle-mêle, en réponse à une question que j’avais  soulignée comme difficile mais en ajoutant qu’ils avaient les moyens de la résoudre cependant).

Rentrée chez moi, je me rends compte que je n’ai pas non plus l’idée de l’étymologie de la « pêle ».
Et je découvre que le mot provient de « mesle mesle » (qui désigne un mélange de chez mélange) et que le « p » a été adopté, sans doute, pour éviter l’allitération, qui, en revanche a été conservée pour « méli-mélo », qui a la même origine et le même sens. Je n’avais jamais fait le rapprochement entre les deux.

Le lendemain, je revois la fille au tutu. Je lui dis que, « grâce à elle », je suis allée regarder dans le dictionnaire, et lui livre ce que j’ai découvert, et la parenté avec méli-mélo, en la remerciant de sa question qui m’a fait en apprendre plus.
Je m’éloigne, et l’entends dire à son amie : « tu te rends compte, la prof, elle a regardé le dico grâce à moi ! ».

Hier, j’ai repensé à ça ; j’étais chez ma coiffeuse, et son fils passe. J’étais aux premières loges pour entendre la conversation.
Il la félicite pour son arrière-boutique, qu’elle a apparemment rangée.
Pour appuyer son appréciation, il rajoute : « c’est génial, c’est plus du tout « fouillis-fouillas » comme avant ».

Je pense que fouillis-fouillas doit être un cousin germain de pelle-melle.
Que je m’embrouillamine les pinceaux dans les pelles.
Qu’un embrouillamini peut être maxi.

Et que l’univers est un peu tutti frutto en ce moment !

tissu imprimé tutti frutti

tissu imprimé tutti frutti


© Bleufushia

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