bleu fushia

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Philo à deux balles

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Janvier est le mois où l’on offre ses meilleurs voeux à ses amis. Les autres mois sont ceux où ils ne se réaliseront pas. [Georg Christoph Lichtenberg]

Voeux pieux, vœux vieux, les vieux au pieu…
J’en fais, j’en fais pas, j’en fais, j’en fais pas ??? Je le joue aux dés… ben,  j’en fais pas !

Capture

Vous voulez vraiment une carte de Voeu ? (idée piquée à l’ami Eric A., que je remercie au passage)

J’ai lu quelque part qu’en langue guarani, le mot demain n’existe pas, et que le vocable que les indiens utilisent pour parler du futur proche se traduirait par quelque chose comme « si demain advient ».

Émettre des vœux équivaut à parier sur l’avenir avec espoir, et, au moment même où je me demande à quoi me rattacher pour en avoir (de l’espoir),  m’apparaît peu clairement la façon dont je me dépatouille avec cette idée-là, sinon que c’est plutôt mal.
Que peut-on espérer quand on peut se demander si demain peut advenir, au vu de l’impuissance qui est la nôtre, vulgum pecus, à infléchir efficacement le cours désastreux que le monde est en train de prendre à tout berzingue ?

Grafica

Dessin de Victor Hugo

(Y a-t-il une lumière derrière ces sombres bois qui nous barrent la route ?)

A propos de pari, ce matin même, j’écoutais une émission sur France Culture, évoquant Pascal et ses interrogations sur la place de l’homme dans l’univers. L’un des invités a eu cette formule : «Pour Pascal, l’homme est un SDF cosmique ». J’ai trouvé l’expression parlante. Ça m’a rappelé une phrase lue en mai 68 : je suis un mort vivant de l’occident pourri… (je ne contrôle pas les associations qui me viennent)
Beaucoup plus trivialement – et en détournant totalement le sens de cette affirmation plutôt drôle en la sortant de son contexte -, lorsque, dans un avenir qui semble de plus en plus proche, la terre sera devenue totalement invivable, je ne sais pas si nous aurons l’occasion d’être même des SDF. Ni cosmiques, ni comiques.

Je suis allée voir (rapidement) du côté de certains, qui, eux, pensent : certains assimilent l’espoir à un ressort qui nous empêche d’agir et de prendre notre destin en main, quelque chose qui se fonderait sur notre peur du lendemain en l’habillant de chimères. Si j’ai l’espoir que ma vie puisse devenir radieuse par l’opération du St Esprit, je peux attendre tranquille qu’elle le devienne, je serai certainement comblée… ou en fait, rapidement, plongée dans la désillusion (qui n’est pas, non plus, mère d’action).

Ça m’a fait repenser à Max Frisch.

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Max Frisch… une bonne tête, cet homme !

Je ne sais pas si vous avez déjà croisé cet homme, écrivain et architecte, suisse, auteur (entre autres) du formidable roman Homo Faber (autour d’une thématique fondée en partie sur la notion de hasard), et de l’incontournable « Monsieur Bonhomme* et les incendiaires » , pièce de théâtre « didactique sans doctrine », parabole incroyablement actuelle de ce qui agite la société en ce moment (montée du fascisme permise, entre autre, par la lâcheté de monsieur tout le monde, et par notre aveuglement).
C’est de ce texte qu’est extraite la phrase connue : « Pire que le bruit des bottes, le silence des pantoufles ».

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Bien qu’il y ait beaucoup d’humour dans son style et dans ses écrits, il avait une vision noire de la vie.
« Notre tourisme, notre télévision, nos changements de mode, notre alcoolisme, notre toxicomanie et notre sexisme, notre avidité de consommation sous un feu roulant de réclames, etc., témoignent de l’ennui gigantesque qui affecte notre société. Qu’est-ce qui nous a amenés là ? Une société qui, certes, produit de la mort comme jamais, mais de la mort sans transcendance, et sans transcendance il n’y a que le temps présent, ou plus précisément : l’instantanéité de notre existence, sous forme de vide avant la mort. », écrit-il dans Esquisses pour un troisième journal (édité – post mortem – il y a deux ans).

Ce dont je voulais vous parler, à son propos, ce sont les questionnaires qui émaillent ses journaux, portant sur des sujets divers : le mariage, les femmes, l’espoir, l’humour, l’argent, la propriété.
Ces questionnaires n’appellent aucune réponse (lui-même n’en donne pas), mais me semblent d’une extrême pertinence.
Comme, par exemple :
« Supposons que vous n’ayez jamais tué un être humain: comment expliquez-vous que vous n’en soyez jamais arrivé là ? »
ou encore
« Aimeriez-vous être votre propre femme ? »
« À qui, à votre avis, appartient l’atmosphère par exemple ? »
« Redoutez-vous les pauvres ? »
« Aimez-vous les clôtures? »

En guise de vœux, je livre à votre lecture sagace celui qui concerne l’espoir.

En attendant de trouver les réponses, en ce qui me concerne
je vais carper les diem
truiter les nuits
cachaloter les heures
saumonner les minutes
épinocher les secondes
grondiner l’année
et choisir de rire comme un poisson lune à l’année qui vient.

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puis, avec les idées bien fraîches, chercher de beaux humains pour me battre avec eux, créativement, anarchiquement, chaleureusement, foutraquement, gaiement, pour un monde légèrement moins pourri (cf question 2)

Troisième questionnaire, Max Frisch, journal. 1967

1.
Savez-vous en règle générale ce que vous espérez?

2.
Combien de fois faut-il qu’un espoir déterminé (p. ex en politique) ne se
réalise pas pour que vous abandonniez l’espoir en question, et y parvenez-vous sans concevoir immédiatement un autre espoir?

3.
Enviez-vous parfois les animaux qui semblent se tirer d’affaire sans espérance, p. ex. les poissons d’un aquarium?

4.
Lorsqu’un espoir personnel s’est enfin réalisé: combien de temps trouvez-vous en règle générale que c’était un espoir juste, c.à.d. que sa réalisation a autant de portée que vous l’aviez imaginé des dizaines d’années avant?

5.
Quel espoir avez-vous abandonné?

6.
Combien d’heures par jour ou de jours par année, un espoir au rabais vous
suffit-il : que le printemps revienne, que les maux des tête disparaissent,
que quelque chose ne soit jamais connu, que des invités s’en aillent, etc.?

7.
La haine peut-elle engendrer un espoir?

8.
Espérez-vous, étant donné la situation internationale,
a. en la raison?
b. en un miracle?
c. que les choses continuent comme jusqu’à présent?

9.
Pouvez-vous penser sans espoir?

10.
Pouvez-vous aimer un être qui, un jour ou l’autre, parce qu’il croit vous connaître, met peu d’espoir en vous?

11.
Qu’est-ce qui vous remplit d’espoir:
a. la nature ?
b. l’art ?
c. la science ?
d. l’histoire de l’humanité ?

12.
Les espoirs personnels vous suffisent-ils ?

13.
A supposer que vous fassiez la distinction entre vos propres espoirs et les
espoirs que d’autres (parents, maîtres, camarades, partenaires amoureux)
mettent en vous: êtes-vous plus accablé lorsque les premiers ou lorsque les
derniers ne se réalisent pas?

14.
Qu’espérez-vous de voyages?

15.
Lorsque vous savez quelqu’un atteint d’une maladie incurable: lui donnez-vous alors des espoirs que vous reconnaissez vous-même comme
mensongers?

16.
Qu’attendez-vous dans le cas inverse?

17.
Qu’est-ce qui vous conforte dans votre espoir personnel:
a. les encouragements?
b. la conscience des erreurs que vous avez commises?
c. l’alcool?
d. les honneurs qui vous sont faits?
e. la chance au jeu?
f. un horoscope?
g. que quelqu’un s’éprenne de vous?

18.
A supposer que vous viviez dans le Grand Espoir (« que l’homme soit un ami pour l’homme ») et que vous ayez des amis qui ne peuvent s’associer à cet espoir: est-ce votre amitié ou votre Grand Espoir qui s’en trouve amoindri?

19.
Comment vous comportez-vous dans le cas inverse, c.à.d. quand vous ne
partagez pas le grand espoir d’un ami: vous sentez-vous, chaque fois qu’il
connaît une déception, plus avisé que celui est déçu?

20.
Pour que vous pensiez et agissiez dans son sens, un espoir doit-il être,
autant qu’on puisse en juger, réalisable?

21.
Aucune révolution n’a jamais réalisé parfaitement les espoirs de ceux qui
l’ont faite; déduisez-vous de ce fait que le grand espoir est ridicule, que la révolution est superflue, que seul l’homme sans espoir s’épargne des déceptions, etc., et qu’espérez-vous pour vous de cette épargne?

22.
Espérez-vous qu’il y ait un au-delà ?

23.
En fonction de quoi réglez-vous vos actions, décisions, prévisions, réflexions quotidiennes si ce n’est en fonction d’un espoir vague ou précis ?

24.
Avez-vous déjà été une journée ou une heure effectivement sans le moindre espoir, y compris sans l’espoir que tout finisse un jour, du moins pour vous?

25.
Lorsque vous voyez un mort: Quels sont ceux de ses espoirs qui vous paraissent insignifiants, ceux qui ne sont pas réalisés ou ceux qui le sont?

Allez, les gens, bon bout d’an, comme on dit par chez moi.

©Bleufushia
* Initialement, le personnage s’appelle Biedermann

Si cela vous chante, voici un lien pour écouter la pièce
http://www.rts.ch/espace-2/programmes/imaginaires/3123157-imaginaires-du-15-05-2011.html#3145512