bleu fushia

always blue


3 Commentaires

Et toi, fille verte, mon spleen

P1010366

©Bleufushia

(toutes les photos de cet article ont été prises lors d’une récente balade à la Ciotat, une ville qui  semble encore figée dans le passé, une ville « avec un passé et sans avenir », comme dit Marcus Malte à propos de l’autre ville de chantier naval du sud, à une encablure de là. Elles n’ont apparemment aucun rapport avec le film, sauf que cette promenade est de la même couleur que mon actuelle bouffée de nostalgie)

Je grand-mérise souvent avec un petit garçon qui est en pleine acquisition de langage, et de jeu avec les mots. C’est une période délicieuse, pleine de confusions drôles (au sortir d’un long bain, il me disait hier que ses doigts étaient frisés), de découvertes, de réutilisations extrêmement poétiques d’éléments glanés par ci par là, et de créations qui entrent dans notre langue commune, à lui et à moi,dont il sait qu’elles ne sont pas universelles et qu’il utilise uniquement avec nous.
A observer combien ça le construit et le façonne, comment les mots qu’on apprend et que l’on conserve, que l’on choit ont un rapport avec notre intime, mais sont aussi un bagage partagé, j’ai eu envie (toujours dans le mouvement nostalgique qui ne m’a pas quitté depuis hier) de jeter sur le papier des éléments épars de mon histoire avec les mots. Peut-être ces choses-là vous parlent-elles. Sans doute en a-t-on en commun, je n’ai pas l’illusion (pas totalement) que tout cela n’appartient qu’à moi.

Une grande partie de mon rapport aux mots est passée par mon père – directement, ou par des lectures proposées par lui.
Pour ma mère, le français n’étant pas sa langue, c’était plus difficile : elle était disqualifiée, en quelque sorte. J’ai cependant tété de l’allemand en même temps que du français, ou plutôt de l’autrichien : j’ai encore en mémoire la litanie qui accompagnait son tricot, avec les mailles qu’elle comptait dans son patois, dans lequel fünfzig devenait fouchtsk

Mais l’expert, c’était lui, prof de français, corrigeant sans cesse mes moindres erreurs, me conseillant, expliquant, décortiquant, soulignant les nuances. Une certaine rigidité, chez lui, de la définition du bon français : pas question de s’encanailler avec de l’argot, des gros mots, des tournures approximatives (ah, la différence entre soi-disant et prétendu…), des prononciations inexactes…
Un souvenir d’une claque reçue, enfant, alors que j’avais dit « putain » : ma décision d’alors de passer le reste de ma vie à jurer ! Merdieu !
Un autre : son insistance à ce que je prononce jongle pour jungle, et ma sensation d’un ridicule absolu : personne ne prononçait ce mot comme lui, et j’étais persuadée que j’aurais été instantanément couverte de pipi noir (tiens, une expression tout droit sortie de l’enfance) si je m’étais livrée à la même bizarrerie.

P1010375

©Bleufushia

Même chose avec la règle du présent après après que (oui, je sais!)
Maintenant, certaines erreurs que je commets, adulte, en toute connaissance de cause, me créent un plaisir interne certain.
Toute petite, alors que j’avais appris à reconnaître des objets de base, des animaux etc., mon père jouait à commenter mon imagier avec moi, et à nommer faussement les choses – mon amusement extrême à cela : appeler chaise une vache, ou oiseau une bicyclette est un jeu qui continue à me ravir. Envie de transmettre ça à mon petit fils. Pas envie qu’il soit sérieux à 17 ans.

Certains mots m’ont toujours accompagnée, tout au long de mon existence.
Et une ébauche de biographème mou et incomplet (que je complèterai – ou pas !), une !

* des fragments de poèmes, à l’école primaire ou au collège, qui ont passé, incomplets, la barrière de l’oubli – et reviennent, en associations inévitables, dans certaines situations :

le bonheur est dans le pré, cours-y vite, cours-y vite – assez fleur bleue – revient souvent
comme un vol de gerfauts hors du charnier natal – assez gore, jamais pigé cette image – surgit de façon inopinée, imprévisible
le vent se lève, il faut tenter de vivre
Mais aussi en allemand : verlassen, verlassen, verlassen bin ich ! Et même en styrien : I bin a steirabur und hab a ker Natur (le « ur » se prononçant « ouar »)

*les trucs compris de travers et qui restent :
Hugo et son gruyère en fleur
nous nous vîmes trois mille en arrivant Topor

*toute petite, le petit prince en boucle, et l’idée qu’il faut apprivoiser et crédélien (en un seul mot mystérieux, verbe défectif qui reste ainsi)

*ma mère racontant son apprentissage de Français, et sa croyance en l’existence de Séféro, ce soldat (sorti de l’anonymat dans la Marseillaise, œuf corse)

*une façon de dire corse, justement, comme cette grand tante qui parlait de cueillir le linge, infiniment plus poétique que de le ramasser bêtement

ou provençale : tronche d’api, fa du ben à Bertrand…

*les mots qui ont une forte charge de beauté, on ne sait pourquoi : je ne résiste pas à une phrase avec le mot cargo, goémon, moucharabieh, fugace, ou d’autres encore…

P1010367

©Bleufushia

*beaucoup de choses passant par la chanson, écoutée et réécoutée, plus que par le livre, dévoré, et remplacé par un autre (à l’adolescence, un livre par jour, en gros… après, l’envie de tout lire d’un auteur)

*plus tard, en boucle, Ferré et les fulgurances de sa poésie souvent obscure… nous sommes des chiens – les gens, il conviendrait de ne les connaître qu’à certaines heures pâles de la nuitla vie est là avec ses poumons de flanelleest-ce ainsi que les hommes vivent et leurs baisers au loin les suiventtout est affaire de décorleur vie de tisanedans le quartier d’Hohenzollern, entre la Sarre et les luzernes
ma dégustation de Ferré à haute dose, d’autant qu’il est jugé sulfureux par mes parents… et pourtant ils exiiistent, les anarchiiistes !
l’étonnement quand les gens n’ont pas les mêmes références

*mon questionnement : pourquoi garder certaines phrases et pas d’autres en mémoire ?
par exemple : et les shadocks pompaient, pompaient…
eins, zwei, drei, Pickepickepockepei
Hope hope Reiter, wenn er fällt, so schreit er

de quoi est faite notre mémoire ?
la marée, je l’ai dans le coeur qui me remonte comme un signe

P1010399

©Bleufushia

(cette photo me fait, modestement natürlich, penser à l’ambiance des tableaux de Hopper)

*envie d’écrire un texte uniquement avec des phrases empruntées qui font partie de moi

*des univers littéraires avec leur langage spécifique, qui sont là comme référence… font partie systématiquement, sinon de mon langage, du moins de ma pensée au moment où je parle d’un des sujets abordés dans le roman, le grand scieur de long pour Bach, les 32 petits osselets pour les dents, le trapèze volant pour s’envoyer en l’air, et la bonne longueur viandeuse, pour ne citer que les principaux.*

*les permanents rappels de mon père pour que je m’intéresse à l’étymologie des mots, ce que je n’ai pas fait pendant longtemps, et qui, maintenant, me passionne.

*la découverte du journal de Jules Renard, et du jeu avec les mots et les expressions.
La lune est pleine, qui l’a mise dans cet état-là ? précédant de peu la découverte du surréalisme, mais surtout du dadaïsme et du lettrisme – et l’intérêt pour le jeu sur les mots, sur leurs sonorités, sur leurs double-sens…
Jeu sur le nonsense, l’absurde, des exemples à foison dans ce journal et des fragments qui surnagent, va-t-en savoir pourquoi – Victor Hugo est né au numéro 86 de la rue de la République, moi, plus modestement au 3.

P1010382

©Bleufushia

*ma détestation de cette même propension au jeu de mot « renardien » quand c’est mon père – grand admirateur de Jules Renard – qui l’appliquait avec moi… Devant un achat de bikini, par exemple, dont je lui demandais comment il le trouvait, il m’avait répondu en le cherchant bien
Maintenant, une même propension à avoir du mal à reculer devant un bon mot

*la délectation devant la polysémie des mots, et les détournements

Enfin… pas n’importe quel détournement, en fait, juste ceux qui sont jouissivement ludiques et décalés !
Pas le genre « cagnottez vos euros » (pub vue hier)…

ma colère contre ceux – politiques, essentiellement – qui nous dépossèdent des mots en accaparant leur sens pour leur faire dire le contraire de leur sens premier : liberté, par exemple (je n’en dresse pas une liste plus longue, ça me rend grave vénère).
Rendez-moi mes mots, putain !

P1010422

©Bleufushia

©Bleufushia

* Albert Cohen : Belle du seigneur

Publicités


6 Commentaires

Tutti frutto, tutto frutti (27)

Un fragment d'une des vitrines du formidable "Musée de l'innocence" (Orhan Pamuk, Istanbul)

Un fragment d’une des vitrines du formidable « Musée de l’innocence » (Orhan Pamuk, Istanbul)

Certains de mes étudiants ont, de leur propre aveu, un niveau pas totalement mirobolant en français : ils disent assez nombreux les mots dont ils n’ont pas la moindre idée du sens.

Comme on s’aime bien, et que je porte une certaine attention au langage, dans un louable et adorable effort pour progresser autant que pour me faire plaisir, ils se sont mis à me demander, de plus en plus fréquemment, le sens des mots que j’emploie (au lieu de laisser courir en attendant le déluge, comme au début de l’année). Et à force de souligner tel ou tel point de la langue française, voilà qu’en fin d’année, certains s’y intéressent un peu.
C’est rentré dans leur champ de réflexion. Il arrive que le résultat soit ingénu, il m’amène en tout cas souvent à sourire.
Parfois, ça les conduit à des interrogations qui les embrouillent : ainsi, Pauline the best parlant d’intervalles, et se demandant à haute voix, subitement et le plus sérieusement du monde si, par hasard on ne dirait pas « intervaux » (sans doute le fils de l’intervache, cochons, couvée…).

Croisement improbable

Croisement improbable

Mais ce que je veux vous narrer a donné lieu, avant les vacances, au délicieux échange suivant.

Moi – « Désolée, ce que je viens de vous expliquer était un peu présenté pêle-mêle. Je vais tenter d’y mettre un peu d’ordre. »
La fille au tutu – « pêle-mêle, ça veut dire quoi ? c’est trop drôle, comme mot. Je vais l’écrire. »
Elle commence à se lancer, sur son cahier (je le vois bien, elle est au premier rang) : elle écrit « pelle », et hésite sur « mêle »… puis n’hésite plus et écrit « melle »… elle contemple le résultat, contente.
Je n’ai pas encore eu le loisir de répondre, elle est passée de l’interrogation sur le sens à un questionnement sur l’orthographe qui l’honore.
Un garçon au deuxième rang, V., lui demande : « comment tu l’écris ? »
V. est étonnant : il a un air très sérieux, garçon rangé, contrôlé, fils de bonne famille, plutôt bon élève, habillé de façon assez classique. Il est arrivé ce jour-là (il faisait une chaleur inhabituelle) en marcel, exhibant un tatouage intégral que les manches longues ne m’avaient jamais laissé deviner.
Elle, très fière, lui donne sa solution.
V. – « moi, je comprends ce que veut dire « pelle », mais pas « melle ». C’est troublant. »
Une fille (une des rares lectrices, qui a généralement, de ce fait, du vocabulaire), avec un clin d’œil à mon intention – « melle, c’est pas dur, c’est la femelle de pelle ! »
On rit, et rabat-joie que je suis, j’en profite pour expliquer que, manque de bol, il n’y a pas la moindre pelle dans cette expression. Et par donner l’orthographe, ce qui plonge l’assistance dans la perplexité.
Je rajoute qu’il faut un trait d’union entre les deux éléments de l’expression
La fille au tutu – « un trait d’union ! j’en ai jamais mis nulle part ! »
Je lui suggère qu’elle pourrait inaugurer cette nouveauté dans ses habitudes avec pêle-mêle. Bonne fille, elle consent. Mais elle rajoute, un peu dépitée.
– « Je ne comprends pas du tout ce que c’est, si on l’écrit comme ça. »
La lectrice – c’est un cadre à photos.

Tiens, c’est marrant, me dis-je in petto, je n’aurais pas pensé à ça – à ma décharge, il n’y avait pas d’activité photo dans ma phrase de départ. Et la référence au cadre à photos, si elle est maligne, ne sert pas vraiment à grand-chose pour comprendre ma phrase.
Je donne la définition, et le cours se termine.

encore le Musée de l'innocence (du roman éponyme)

encore le Musée de l’innocence (du roman éponyme)

Dans l’intervalle entre deux cours, la fille au tutu s’attarde dans le couloir et raconte, très joyeuse, à trois camarades successifs, sa découverte. Elle est ravie de ce mot.
Depuis une semaine, elle a adopté «subodorer » qu’elle emploie dès qu’elle peut (« je subodore que je vais bientôt trouver la réponse », a-t-elle dit peu avant mon histoire de pêle-mêle, en réponse à une question que j’avais  soulignée comme difficile mais en ajoutant qu’ils avaient les moyens de la résoudre cependant).

Rentrée chez moi, je me rends compte que je n’ai pas non plus l’idée de l’étymologie de la « pêle ».
Et je découvre que le mot provient de « mesle mesle » (qui désigne un mélange de chez mélange) et que le « p » a été adopté, sans doute, pour éviter l’allitération, qui, en revanche a été conservée pour « méli-mélo », qui a la même origine et le même sens. Je n’avais jamais fait le rapprochement entre les deux.

Le lendemain, je revois la fille au tutu. Je lui dis que, « grâce à elle », je suis allée regarder dans le dictionnaire, et lui livre ce que j’ai découvert, et la parenté avec méli-mélo, en la remerciant de sa question qui m’a fait en apprendre plus.
Je m’éloigne, et l’entends dire à son amie : « tu te rends compte, la prof, elle a regardé le dico grâce à moi ! ».

Hier, j’ai repensé à ça ; j’étais chez ma coiffeuse, et son fils passe. J’étais aux premières loges pour entendre la conversation.
Il la félicite pour son arrière-boutique, qu’elle a apparemment rangée.
Pour appuyer son appréciation, il rajoute : « c’est génial, c’est plus du tout « fouillis-fouillas » comme avant ».

Je pense que fouillis-fouillas doit être un cousin germain de pelle-melle.
Que je m’embrouillamine les pinceaux dans les pelles.
Qu’un embrouillamini peut être maxi.

Et que l’univers est un peu tutti frutto en ce moment !

tissu imprimé tutti frutti

tissu imprimé tutti frutti


© Bleufushia


17 Commentaires

Chuis swag… foutrement swag (23)

sddefaultPetite chronique totalement fragmentaire, amusée et subjective du jeudi 19 février (Lili Ze Prof et ses démêlés avec les mots et leur sens)
(Pour ceux qui ont un peu de mal, j’ai mis un lexique à la fin de l’article, à la demande expresse de mon amie Hélène, pour qu’elle puisse me suivre dans mon exaltant quotidien)

♪ CA Y EST ! Me too !!!

Je suis au piano, dans la classe des débutants, et tout à coup, comme ça, j’intercale au milieu de ce que je suis en train de leur jouer une phrase musicale improvisée.

Un étudiant au premier rang apprécie, et sur le coup de la surprise, il me lance :

« ouaouh, m’dame, c’est super swag, ça ! »

Bon, je suis d’accord avec vous, il n’a pas dit que c’était MOI qui étais swag, il a juste parlé de la production (modeste au demeurant) de mes petits doigts velus, mais si maintenant on ne peut plus extrapolationner librement, je vous demande un peu où on vit, là ! hein ?

Mais voyez à quoi tiennent les choses : si je n’étais pas allée me renseigner sur le sens du mot swag il y a peu, je n’aurais même pas goûté ce compliment spontané.

Alors que là, je sens que je suis « encore plus swag que tout à l’heure », « et c’est bon ».

Je préfère ça à ce que j’entends juste après.

Ils ont eu la veille un cours sur Haydn, et le prof leur a montré un portrait du musicien.

Ils évoquent ça, en se bidonnant – je les ai entendus (c’était fait pour) et leur demande en quoi la binette de Haydn prête à rire.

– Ben, m’dame, on dirait le sosie du prof avec une perruque !

Bon, je viens de rentrer chez moi, et je vous dis que ce n’est pas vraiment flagrant !

♪ L’heure suivante, je suis en cours avec les grands : je passe dans les rangs, et je vérifie où ils en sont de l’exercice qu’ils font.

J’arrive à côté de J., un bon étudiant qui cache ses yeux gentiment moqueurs sous des dreads.

Avec lui, depuis l’an dernier, on plaisante, par petites touches rigolardes.

C’est léger, marrant : il aime bien s’amuser en travaillant et moi aussi. Souvent, il a l’initiative.

Là, j’émets une taquinerie à propos d’une légère incohérence dans ce qu’il a écrit : je sais qu’il est capable de corriger sans problème, et qu’il ne prendra pas mal ma plaisanterie bienveillante.

Il saisit ma remarque, et y réagit en direction de ses copains :

« oh, les mecs, la prof, elle m’a trotrollé ! »

« Trotroller » ? J’ai un petit moment d’inquiétude, puis j’identifie le verbe : »trop troller ». Je l’ai déjà croisé sur le net, dans le sens de celui qui crée une polémique pour semer une mauvaise ambiance.

Mais à la façon dont J. rit ouvertement, je me détends.

Tant qu’il n’a pas dit « trop flamé », tout baigne

Pfff, je sens qu’il faut que je vous aide (dans la rubrique : comment frimer à peu de frais avec Wikipedia !) : flamé, de « flaming ».

Wikipedia, au demeurant, est grandiose lorsqu’il définit le troll bénin – l’inverse du flaming, justement.

Je cite : « Le troll bénin est un troll tout ce qu’il y a de plus bénin ».

On est rassuré ! Si les trolls bénins se mettaient à être malins… je n’ose même pas y penser !

Mais enfin, heureusement qu’il est là. J. m’aurait accusé de le troller avant l’invention d’internet, j’aurais fait quoi, à part avoir l’air complètement gourde ?

Info-jouet-1998-troll♪ J’ai dix minutes avant le cours suivant, je vais prendre l’air jusqu’au hall. Le hall dont je vous ai déjà parlé : pour protéger des travaux, un placo a été monté, sur lequel les étudiants graffent, taguent, dessinent, s’expriment.

Ça a suscité pas mal de polémiques depuis qu’il est là, d’autant qu’il a été repeint aussitôt recouvert, et recouvert aussitôt repeint. Il y a les pour, les contre…

Les étudiants de musique ont été « regardés du doigt » (c’est un collègue en forme qui m’a dit ça comme ça) comme les responsables de tout ce qui était inscrit. Je passe devant le placo en question, au milieu d’un groupe de muzicos de première année. Ils sont en train de lire un message assez long (et d’une teneur à la clarté relative, mais rédigé en assez bon français).

Un de mes étudiants m’interpelle en riant :

– En tout cas, m’dame, ça, c’est sûr que c’est pas les zicos qui l’ont écrit !

Un de ses copains lui demande pourquoi il dit ça.

Il rit encore et dit : « fastoche à deviner ! nous, les zicos, on sait pas écrire aussi bien que ça ! »

Un autre de ses copains commente : « pas faux ! »

♪ L’heure d’après, j’ai la classe des moyens.

Je distribue une photocopie, et je ne sais comment, j’oublie C. lors de mon passage.

Il réclame sa feuille avec un air sur joué de victime (pour rire).

Je la lui donne en faisant remarquer qu’il a raison de protester si je fais preuve d’ostracisme à son égard. Il me regarde, interrogatif, et conclue l’affaire en disant que ce n’est rien, il sait bien que je ne suis pas raciste.

♪ Un peu plus tard, je passe une musique qui a l’air de leur plaire.

J’entends un commentaire, énoncé par un gars du deuxième rang, vêtu d’un débardeur qui laisse voir des tatouages nombreux (à propos, il faudrait que je fasse une étude un peu approfondie, mais je ne vous dis pas le nombre de jeunes tatoués, garçons et filles confondus : encore une tendance – pas totalement nouvelle certes, mais dont la généralisation presque totale me semble quand même assez récente). Sur sa tête, une crête verte au décoiffé savamment étudié.

– C’est Dallas, ça…

Je n’ai pas repéré s’il s’agit d’une affirmation ou d’une question.

Je m’en enquiers.

– Ben, franchement, ça tue, quoi !

Ah bon ! ok ! Tant mieux si tu aimes, mon gars. J’en suis contente.

♪ A nouveau les grands. Je félicite l’un d’eux, qui me demande :

– Alors, c’est pas veripourre ? (avec un accent provençal prononcé)

Je m’étonne un peu.

La classe me raconte alors qu’un de leurs profs a établi une échelle d’étoiles pour évaluer leurs productions. 5 étoiles, c’est « marvellous » (avé l’assent), 1 étoile, c’est « very poor », et les autres étoiles, c’est 2, 3 et 4, tout simplement.

Le système les amuse beaucoup (et moi avec). J’adopte !

♪ Un médiator marqué AC/DC a été abandonné sur une table.

Je demande aux guitaristes les plus proches s’ils ne savent pas à qui il est. A. me répond, expert, en examinant le petit bout de plastique :

– Je n’en sais rien, mais en tout cas, il est trop fin pour jouer du AC/DC : il est juste bon pour du Oasis.

F. rajoute :

– ah oui, LOL. A. a raison, m’dame, je plussoie !

Moi, je n’ai, tout simplement, pas d’avis sur la question.

La journée se termine. Je rentre chez moi, et passe devant un panneau publicitaire, à la nuit tombante.

IMG_2715Je me trouve personnellement assez peu de rayonnance après des heures de travail, encore moins de rayonescence. Je me demande un peu, dans un accès de légère parano, si ce n’est pas une attaque personnelle, pour souligner combien je suis trop « very poor ».

Mais non, me susurre une petite voix, t’es pas very poor, t’es super swag, remember !

Ah oui, ouf !

J’arrive chez moi, j’ouvre mon courrier.

Un récapitulatif des remboursements de ma mutuelle (ils feraient mieux de ne pas récapituler : je vois que je n’y comprends rien, à leur papier, sauf que les moins sont plus nombreux que les plus). Je parcours machinalement les lignes, et vois qu’on me rembourse une « dispensation ». Kézaco encore ce truc ? Je préfèrerais qu’on me rembourse mes médocs, simplement, comme avant, quoi… enfin, si j’ai le choix… non ? je ne l’ai pas ? bon, merci !

Je suis fatiguée, soudain, il me semble que je ne vais jamais arriver à rester à flot avec tous ces mots qui volent dans l’air du soir.

J’empoigne la dernière BD qui a eu le prix Fnac.

« Un océan d’amour ». 200 pages sans un gramme de texte.

C’est exactement ÇA qu’il me faut.

©Bleufushia

o-PRIX-BD-FNAC-2015-facebook
Pour ceux qui (comme moi) ont un peu de difficulté à s’y retrouver, voici un embryon de lexique – un peu à la louche

Avoir du swag : avoir du style (et les idées dérivées). Il remplace « être (trop) cool », « être « staïle » (je l’écris comme on le prononce).
Ce terme vient apparemment du rap (depuis 2008) et il est fréquemment utilisé par les moins de 25 ans et semble désormais si important qu’il devient l’objet de concours ! Sur youTube, les adolescents s’illustrent dans des centaines de vidéos où ils enseignent comment « avoir du swag ».

Troller : créer une polémique avec des messages provocants (se pratique sur les réseaux sociaux et sur les sites d’information, entre autres). C’est ouvertement de la pollution dont le but est de faire en sorte que tout le monde s’engueule.

En tout cas, cela vise à obtenir une réaction.
Par extension, tout ce qui peut faire enrager quelqu’un.
Cela peut avoir un sens plus léger, de private joke, ou de moquerie fraternelle.
Le flaming est une extension du troll, ouvertement très agressive (et donc, qualifié de troll malin).
Pour arrêter un troll, il faut « arrêter de le nourrir ».

Les Zicos : ben, les musicos, quoi !
Ceux qui pratiquent les musiques actuelles amplifiées sont généralement qualifiés de ziczac (ou des ziczaqueux).

Ostracisme : on sait pas. Sans doute un genre de racisme à l’ouest ? ou à l’os ? mystère et boule de gomme !

Ca tue : c’est super hyper trop bon !

AC/DC : un groupe de musique de hard rock, pionnier du heavy metal, du métal, quoi, un gros son avec de la guitare très distordue et de la batterie plein pot les manettes. Le volume sonore est maxi. Le ti shirt AC/DC est le plus porté parmi les zicos.

1000x1000Oasis : rock psychédélique, plus tranquille que le précédent.

Un médiator : c’est le petit bout de plastique en forme de goutte qui sert à faire chdoïng sur les cordes de guitare.

LOL, je plussoie : du langage djeuns d’ordi (encore que le LOL apparaisse de plus en plus in the real life). Traduction : qu’est-ce que je me marre alors ! t’as mis un like, j’en mets un aussi (un de plus !)

Dispensation : un soin qui t’est dispensé (genre par un dentiste) si j’ai bien tout pigé.