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Sous les sunlights cassés liquides

Trina Merry

Je vous dois un aveu. Malgré le franc sourire que j’ai appris à arborer pour donner le change et être tranquille en toute circonstance, je me sens souvent vaciller. Je suis emplie de doutes. Particulièrement en ce moment, où je me sens en pleine crise de zététique* aigüe.
Si j’y songe bien, ça ne date pas d’hier.

Mon enfance a été abreuvée de phrases parentales répétées, assez souvent pour que cela fasse quasiment partie d’un patrimoine génétique. Tiens, je m’amuserais à les lister un jour. Mais bon, pas aujourd’hui, ok !

Dans le répertoire de mon père, celle-là, entre d’autres :

« Prends un siège, Cinna, et assieds-toi par terre
Et si tu veux parler, commence par te taire ! »

Ce qui l’intéressait, lui, dans cette tirade parodiée, c’était d’insister, encore et encore, sur la conduite à tenir : ce n’est pas parce que j’étais dans l’âge le plus tendre, qu’il ne fallait pas penser à TOUT ce que je disais, en contrôlant scrupuleusement la précision autant de ma pensée que de ma parole. La phrase suivante, en général, c’était : « de la mesure avant toute chose, ma fille ! ».

Certains d’entre vous penseront que ce n’était pas totalement top comme éducation à la spontanéité de l’expression. Mais toute face ayant son pile, j’ai profité de ces temps de silence pour numéroter mes abattis – ma manière à moi d’éviter « le chaos rampant » – de façon à pouvoir les retrouver en nombre correct à l’orée du prochain combat, forcément imminent (« méfie-toi des autres », « la vie est une vallée de larmes », « le struggle for life, t’en as entendu parler dans tes cours d’anglais ? »…).

Dans cette phrase, en fait, je me suis toujours focalisée sur cette énigmatique assertion : s’asseoir par terre avec un siège. A l’époque, je me disais par devers moi qu’il ne fallait franchement pas être malin. Mais dans ces années-là  – c’était encore le plein vingtième siècle -, le monde avait l’air constitué essentiellement de choses extrêmement tangibles.

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Sergey Dibtsev

Se pouvait-il malgré tout que, dans un autre pan de la réalité (celle de mon père, nanti en l’occurrence d’une fille idéale et parfaite), les sièges soient virtuels et en plus, sournois : consistants quand il s’agissait de les toucher avec une main, mais possiblement évaporés lorsqu’on allait s’y asseoir ?

Je regardais les chaises en formica et inox de la maison d’un œil circonspect, ne sachant pas si – et quand – elles me feraient le coup de l’homme invisible. Je ne m’asseyais jamais, enfant, sans vérifier la réalité des choses. Je n’aurais pas aimée être traversée par une chaise.
Plus tard, je me suis toujours refusée à aller acheter un canapé chez Cinna. On ne me la fait pas, à moi !

Pourquoi je vous raconte ça ? J’y viens.

Vous souvient-il que j’ai acheté, il y a quelques temps, une voiture bleu virtuel** ?

Elle est quasiment neuve.

L’autre vendredi, il pleuvait fort, j’étais à l’heure de pointe sur l’artère la plus fréquentée de la ville voisine quand pouf ! un drôle de bruit et plus rien. Plus moyen d’accélérer : la pédale avait l’air encore frétillante, mais totalement inefficace.

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Après un moment d’abattement, pendant lequel je me suis fustigée (« tu vois, pauvre nunuche, tu frimes à acheter une voiture virtuelle, et tu voudrais, en plus, qu’elle fonctionne ! »), puis me suis sentie seule au monde, j’ai finalement réagi (ça klaxonnait de toute part) en cherchant sur mon androïd bleu turquoise réel le numéro du service d’assistance, que j’avais naturellement égaré (l’air de rien, je suis top trop moderne quand même IRL ! mais avoir un androïde dans la poche, pour tout vous dire, ça me met un soupçon mal à l’aise).

(NB. IRL (In the Real Life) – vous ne trouvez pas que, si on dit très vite et plusieurs fois IRL IRL IRL… on finit par dire « irréel » ? ça me trouble grave, ça. Même si mon prof dit qu’il n’y a jamais de yin sans yang et vice versa, quand même !)

L’habituelle litanie de phrases mécaniques, énoncées par une femme probablement en plastique, a commencé  à s’égrener.
« Si vous désirez ceci, tapez 1, si en revanche, vous voulez cela, tapez 2 [……………….]… tapez 9, si vous voulez réécouter tout cela tapez étoile, si vous ne voulez rien de tout ça, allez vous faire voir ailleurs et consulter notre site, laissez un message sur notre répondeur débordé, et si, quand même, vous voulez être mis en relation avec un conseiller, tapez #… vous allez être mis en relation… veuillez patienter, tous nos conseillers blablabla. Et là, les agios*** d’Albinoni en entier pendant un bon quart d’heure.

Croyez-le si vous le voulez, ce ronron habituel m’a rassurée un temps.

Finalement, quelqu’un :

-M+++ assistance : je suis Prosper Vanbleu, que puis-je faire pour vous ?

(On peut s’appeler Vanbleu ? c’est possible, un truc comme ça ? si oui, c’est de bon augure ou non ?)

– Blablabla… euh, je crois que mon câble d’accélérateur s’est cassé.
Prosper éclate d’un grand rire. Je suis assez vexée, je ne vois pas ce qu’il y a de rigolo à tomber en panne, et j’ai envie de lui demander s’il est payé cher pour se payer la fiole des gens, mais je préfère me taire.
Quand il se calme enfin, il me dit (avec le ton de celui qui parle à une dangereuse maboule et sans autre commentaire) qu’il va m’envoyer une dépanneuse.

Francesco Marzetti

Trois heures après, il fait nuit et il pleut toujours. Un chauffeur de taxi muet me conduit enfin dans une zone commerciale déserte. J’ai droit en effet à un véhicule de courtoisie. C’est bien qu’il soit a priori courtois, dans un monde brutal, j’apprécie.
Tout est fermé et lugubre, mais au milieu des entrepôts se dresse une sorte de petit cube de verre, apparemment sans personne à l’intérieur, nimbé d’une lueur verdâtre. C’est là que le chauffeur me dépose, et il part sans demander son reste.

Je rentre, et là où je m’attendais à voir un poisson mutant, caché derrière le comptoir, je vois un homme. Il est fatigué (il a attendu deux heures après la fermeture pour me fournir un véhicule), moi aussi. Ses cheveux, rendus curieusement hirsutes par l’humidité ambiante, encadrent une tête ronde et rose, aux yeux assez écartés.

Il repère rapidement mon nom dans l’ordinateur, mais ma fiche a disparu : effacée. Pendant qu’il la recherche, je m’éclipse deux minutes pour satisfaire à un besoin naturel. A mon retour, l’homme me dit, content :

– Je n’ai pas retrouvé votre fiche, mais pas de problème, je viens de vous recréer (il articule, comme s’il prononçait deux mots distincts).

Je lui demande :

– de toute pièce ?

– parfaitement, qu’il me répond, avec un grand sourire.

Là, quelque chose se dévisse tout d’un coup  dans ma boîte crânienne. Je me sens bizarre et je me mets à le regarder d’un autre œil.

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Je crois que « je suis devenu un axololt ****», cet étrange animal aquatique qui peut aussi devenir animal terrien si les conditions ne se prêtent pas à ce qu’il soit dans l’eau, et dont le corps se régénère quoi qu’il ait perdu (patte, œil, et même cerveau). Moi, je sens des sortes de démangeaisons dans mes branchies, et des sensations bizarres au niveau des doigts de pied.

Le loueur de voiture a aussi une tête d’axololt, et je me demande si, comme cette bête, nous allons tous les deux éternellement conserver des caractères juvéniles à l’âge adulte (ça tombe bien, je me sens un peu vieille et totalement out). Nous flottons un moment dans son aquarium, sous les spotlights verts, sans plus rien dire, nos petites pattes bougeant avec langueur dans l’eau tiède, le temps que je me reprenne.

L’ennui, me dis-je, c’est que je ne sais pas à quel stade il m’a recréée, si c’est l’état larvaire et si je vais être atteinte ou non de néoténie**, et faire dans la pédogénèse, ce qui m’embêterait assez singulièrement, je dois dire. Faire des gosses, j’ai déjà amplement donné. Si en plus ils sont plus vieux que moi (un jour pluvieux, de surcroît), alors non non et non !

Je me secoue.

Je ne saurais pas vous raconter ce qui s’est passé pendant trois jours. Je ne sais pas si je les ai vécus pour de bon ou non.

Trois jours après, lorsque je récupère mon véhicule réparé, je demande au garagiste, avec une certaine prudence, si c’était bien le câble de l’accélérateur.

Il répond d’un ton las au brontosaure que je suis qu’il n’y a plus de câble pour les accélérateurs depuis une belle paire de lunettes, que c’est incroyable qu’il y ait encore des gens qui croient aux câbles à notre époque, et que non, simplement, « j’ai » eu un bug.
Je le reprends doucement : « vous me dites que ma voiture a eu un bug ? »
– oui, ma petite dame, vous étiez mal programmée, vous avez eu un bug informatique. On a dû vous reformater de A à Z.

Ma voix tremble un peu. Je lui dis que j’espère que j’ai été bien reformatée. Mais, je rajoute (mais c’est presque inaudible, je crois) : est-ce que ma mémoire a été totalement deletée ? est-ce que j’ai encore mes favoris à portée de main ?

Je quitte le garage la queue basse (je n’en ai pas normalement, mais lors du créatage et de la reformatation, je crois qu’ils m’en ont collé une), et la bouche en émoticône triste. Je ne demande pas mon reste. Le reste de quoi, d’ailleurs ?

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J’hésite un moment à m’asseoir sur le siège ou par terre. Mais cette fois-ci, il y a un siège, confort ferme. Alors va ! Je déroule ma queue et m’installe au mieux, et en avant toute !

©Bleufushia

(Le titre de ce billet est emprunté aux paroles fantastiques de la chanson fantastique de Léo Ferré : La mémoire et la mer, chanson qui a doucement accompagné mon adolescence)

*La zététique

https://fr.wikipedia.org/wiki/Z%C3%A9t%C3%A9tique

**Pour ceux qui auraient loupé cet épisode, vous pouvez vous rattraper là
https://bleufushia.wordpress.com/2016/11/03/palsambleu/ et continuer avec Morbleu, si vous voulez (deuxième épisode)

***référence à La Madeleine Proust

**** et une lecture réjouissante en accès libre, si vous ne connaissez pas cette géniale nouvelle de Cortazar, qui fait partie du recueil Les armes secrètes
http://www.oeuvresouvertes.net/spip.php?article1648
Pour tout savoir, par ailleurs (ou presque) sur les axololts, vous pouvez avoir une idée par là
https://fr.wikipedia.org/wiki/Axolotl


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Nu de nunuche chenue (ou pas)

nuage pluie cent réunions

Nuage-pluie-cent réunions (20ème point du méridien Vaisseau Gouverneur, considéré comme le point le plus yang – énergie masculine – du corps). Calme l’esprit, éteint le vent…

(c’est ce qu’il me faudrait, juste là, à la minute !)

Pondu de frais ce jour, le vendredi 20 Pédale 144*
Ste Cuisse, dame patronnesse

(NB. J’aurais dû terminer la rédaction de cet article le Samedi 14 Pédale 144, Sabbat (vacuation) pour honorer dignement le jour des droits de la partie femelle de l’humanité, mais j’ai procrastiné, et dû attendre, pour être logique, un jour aussi féminin sur le calendrier)

Bon sang de bonsoir, pas moyen de démarrer cette chronique, ça se bouscule au portillon de mon crâne, y a trop d’infos zinouïes, je ne sais pas par quel bout les prendre. Je me lance, j’en attrape un (de bout) au hasard, et flop, il en vient toute une pelote, j’essaye de la désembrouillaminer, et hop, voilà que je me retrouve à ramer dans une matière molle, de la même molleur que mon unique neurone.

(Attention, je m’en vais digresser, je le sens venir, c’est plus fort que moi)

Je rame, comme mon ordi qui a planté la semaine dernière.

-Pourquoi que tu plantes-tu, toi ? que je lui ai dit

-A cause de « fragments de fichiers «chk » et de vieilles données du « Prefetch », qu’il m’a aussitôt et fort aimablement répondu.

Plongée dans la perplexité, j’ai cherché le rapport avec ce texte lu au siècle dernier, à l’époque du collège (oui, je sais, j’ai été jeune au siècle dernier !) : « Le Sous-Préfetch aux champs »**… mais même si je me souviens que le pauvre était en panne d’inspiration, laissez-moi vous révéler que, pour étrange que ça paraisse, il n’y en a aucun.

C’est l’inverse de mon cas : moi, je suis plutôt submergée par le vertige qui s’empare de moi pendant que je surfe de données en données, vous saisissez la différence ? Pas vraiment de problème d’inspiration, mais une question me taraude : à l’ère numérique, se pourrait-il que j’aie des fichiers « chk chk chk » dans ma boîte crânienne qui seraient responsables du léger « slurp » que j’entends quand je penche la tête vers le côté ?

Lunettes (Sandra Lachance)

A propos du texte sur ce fameux Sous-Préfet baguenaudeur, j’en avais alors retenu une phrase : « Sur ses genoux repose une grande serviette en chagrin gaufré qu’il regarde tristement. »

J’ai toujours trouvé que le « chagrin gaufré », c’était quand même du dernier chic, et dans ma tête, il s’est créé une association inédite et personnelle entre la croupe des mulets turcs (le « sagrin » n’est devenu triste que par glissement sonore) et la délicatesse de la gaufre cafardeuse.

A l’époque déjà, j’étais passionnée par les mots – et ça ne m’a jamais quittée -, et j’avais découvert qu’on pouvait trouver du chagrin noir, du demi-chagrin, ou du plein chagrin… A l’adolescence, j’ai longuement oscillé entre le noir et le demi, même alors que je faisais mes devoirs sur un bonheur-du-jour.
Les mots sont parfois étranges.

Je rame, soit, mais je dérive aussi, j’en ai pleinement conscience.

(Pour revenir à mes croupes de mulets)

Le coup de la pelote inextricable d’infos passionnantes, j’en deviens zinzin, limite fofolle, avec la désagréable impression que « tout le temps que j’avais devant moi, il est derrière*** » (c’est vrai de cette journée : je m’y suis collée dès potron-minet, et voilà t’y pas qu’on frôle le chien et loup, et je n’ai pas avancé d’un pas).

Vous pourriez me dire (et vous auriez raison !) qu’en tant que nana, c’est normal que je ne sois pas trop fufute, et que les greluches, même si elles ne sont pas à chien-chien, si elles ne s’enrubannent pas de froufrous, de grigris – je n’ai, au passage, aucune assurance sur la justesse orthographiques des pluriels de mots bâtis sur des redoublements hypoco(co)ristiques – , si elles ne se maquillent pas comme à Dysney Channel et quand bien même elles ne feraient aucun chichi, c’est toujours un peu neuneu (et pourtant, la plupart n’habitent pas Neuilly !).
Donc, finalement, si je ne m’en sors pas, c’est en quelque sorte génétique. La loi de la race.

Ben oui, comme d’autres sont blondes, moi, je suis nunuche et n’y puis rien changer.

doris day

doris day

A propos, vous vous êtes déjà demandé d’où vient le mot « nunuche**** » ? Vous saviez, vous, que ça vient de « nunu » (entendez, niaiserie, bagatelle, chose sans intérêt et sans importance) et que c’est justement ce dont je vous abreuve depuis le début de cette chronique ?  

Venons-en aux faits, enfin !

Ce mot (nunuche) m’a amenée à me perdre avec délices dans des dicos d’argot, de louchébem***** et j’en passe, dont certains expliquent comment on en est arrivé à certaines déformations du langage, par différents procédés.

C’est au moment où j’ai découvert la troncation gauche (les ‘ricains, par exemple) que je me suis demandée si le mot Nüshü n’était pas formé à partir de nunuche.

Parce qu’en fait, le Nüshü est une invention de femmes (et en toute femme, une nunuche inoffensive pour l’homme sommeille).

Il y a une semaine, je n’avais jamais entendu parler du Nüshü, que je n’ai découvert que grâce à mon amie Isabelle Alentour, qui a partagé ça sur un réseau social où il m’arrive de zoner. Immédiatement en alerte, je suis allée de site en site me cultiver dru. Et comme j’ai l’âme généreuse, je partage mes émois (cinq cent millions de petits chinois, émois émois, émois ♫♪)

« Le phénix pousse un cri rauque »

C’est une des phrases récurrentes de la poésie transcrite au moyen du Nü Shü (ou « femme écrivant », en chinois).

Cette drôle d’écriture – aussi appelée « écriture de moustique » (tiens, je ne résiste pas à vous le dire en louchébem : L’écriturelem lüshüné est laussiqué lappelépuche  » lécriturepuche de loustiquemoque ») a été inventée par des femmes de la province du Hunan, pour correspondre avec leurs « sœurs jurées », qui étaient, si j’ai bien compris, non pas des sœurs de sang, mais des amies de cœur à-la-vie à-la-mort, à une époque où la pratique des pieds bandés rendaient peu agréables les visites au village voisin.

Ce qui réunissait ces femmes, c’était les moments de broderie, qui se pratiquaient en groupe : on y parlait, on y chantait, on y récitait des poèmes… Apparemment, cette écriture est née au XIXème siècle (bien que certains prétendent qu’on en a trouvé des traces beaucoup plus anciennes, au XIème siècle déjà, où une concubine impériale aurait voulu communiquer avec ses soeurs), à une époque où la société patriarcale interdisait l’écriture aux femmes.

Plusieurs éléments me semblent fort originaux :

D’une part, elle est composée de signes (entre 700 et 1000 selon les chercheurs) qui seraient phonétiques – donc différents du système d’écriture chinois – et nés du chant. A partir de ce système, on recensait en 2012 environ 500 textes écrits en Nü Shü, poèmes, chants, récits autobiographiques, et livres du troisième jour (conseils aux femmes mariées, distribués le troisième jour suivant le mariage).

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D’autre part, il y avait un système de transmission qui amenait les jeunes filles à se l’enseigner entre elles (beaucoup de ces apprentissages passaient apparemment par la broderie), et à créer du lien (comme une sorte de réseau social domestique de l’époque).

Enfin (et cet élément-là est plus banal, au sens habituel, que les autres, hélas), seules les femmes savaient lire et écrire le Nü Shü, et on en a déduit – à tort – qu’il s’agissait d’une écriture secrète, ce qu’elle n’a jamais été ni voulu être. Simplement, les hommes ne savaient pas la lire, parce qu’il s’agissait d’un « truc de bonnes femmes », de nunuches, donc (de nü-nü shü) et que, de ce fait, c’était sans intérêt de faire un effort pour apprendre à le déchiffrer. Cela ne méritait pas tout bonnement pas qu’on s’y arrête.

Et apparemment, les hommes capables de tirer leur chapeau à des femelles capables d’inventer un système complet, cohérent et différent du leur se sont comptés sur les doigts d’une seule main.

Broderie « nü shü » (jeanchiang.com)

La révolution chinoise ayant redessiné les rôles sociaux a ensuite raréfié la pratique du Nü Shü, puis l’écriture n’a plus été pratiquée que par de très vieilles femmes. La dernière (qualifiée sur les sites qui parlent de cela de « fossile vivant » – je n’aimerais pas, au passage, qu’on m’appelle comme ça ! – alors même qu’elle venait de mourir – strange, non ?) est décédée en 2004.

Maintenant, on trouve une élégance esthétique aux caractères de cette écriture, et certaines la reprennent pour l’intégrer à des créations guidées par la recherche d’une esthétique.

Ebouriffant, les trucs de nunuche, finalement, moi, je dis.

©Bleufushia

* la date du jour dans le calendrier pataphysique.

Si vous voulez convertir les vôtres – de dates -, voilà un lien qui vous y aide

http://mmai.github.io/pataphysical-date/index.html?date=2017-03-14

vian équarisseur de première classe

Vian : un équarisseur de première classe (objet pataphysique)

« L’ère Pataphysique commence le 8 septembre 1873, qui d’ores en avant prend la dénomination de 1er du mois Absolu An 1 E.P. (Ère Pataphysique), et à partir de quoi l’ordre des 13 mois (douze de 28 jours et un de 29) du Calendrier ’Pataphysique est fixé comme suit » :

  1. Absolu (du 8 septembre au 5 octobre) ;
  2. Haha (du 6 octobre au 2 novembre) ;
  3. As (du 3 novembre au 30 novembre) ;
  4. Sable (du 1er décembre au 28 décembre) ;
  5. Décervelage (du 29 décembre au 25 janvier) ;
  6. Gueules (du 26 janvier au 22 ou 23 février) ;
  7. Pédale (du 23 ou 24 février au 22 mars) ;
  8. Clinamen (du 23 mars au 19 avril) ;
  9. Palotin (du 20 avril au 17 mai) ;
  10. Merdre (du 18 mai au 14 juin) ;
  11. Gidouille (du 15 juin au 13 juillet) ; soit 29 jours
  12. Tatane (du 14 juillet au 10 août) ;
  13. Phalle (du 11 août au 7 septembre).

Ce calendrier, toujours en usage dans le cercle restreint des pataphysiciens, a ceci d’original qu’il intègre à ses mois des jours imaginaires hors-semaine (le 29 Gidouille, plus le 29 Gueules pour les années bissextiles), ce qui lui permet de former 13 mois réguliers de 28 jours chacun (avec une exception, pour confirmer la règle).

La date du 1er du mois Absolu An 1 E.P. (soit le 8 septembre 1873 du calendrier « vulgaire ») est la date de naissance d’Alfred Jarry (Nativité).

** Daudet

*** Topor

**** Duneton sur « nunuche »

http://www.lefigaro.fr/langue-francaise/expressions-francaises/2016/10/14/37003-20161014ARTFIG00063-nunuche-va.php

ET d’autres infos chouettes sur

http://argot.canalblog.com/

Fussoir-338-e1427792424526

***** Un traducteur français – louchébem

http://www.louchebem.fr/

Ex. La phrase : « l’écriture nüshü est aussi appelée « écriture de moustique »

Devient
L’écriturelem lüshüné est laussiqué lappelépuche « lécriturepuche de loustiquemoque »

****** Sur le Nü Shü, le début d’un film, qui permet de se faire une idée.

http://www.ina.fr/video/3347809018

ET deux articles

http://www.slate.fr/story/137759/nushu-femmes
http://www.ltl-chinois.fr/nushu-%E5%A5%B3%E4%B9%A6-la-langue-des-femmes

La spécialiste française du Nü Shü est Martine Saussure-Youg qui y a consacré sa recherche, et un blog.


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Avanti !

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Antonio Gramsci

Ce matin, j’ai bien commencé mon année.
J’ai d’abord reçu le joli vœu d’un ami cher, qui m’encourage à continuer à tracer calmement mon propre chemin.
J’ai bien aimé l’image qu’il me renvoie d’une vie comme un voyage sereinement buissonnier, avec un certain dépouillement que le parcours encourage.
Puis j’ai rencontré Gramsci, enfin, plutôt un texte qu’il a publié un premier janvier, il y a 101 ans, qui fait écho à cette idée de continuer à parcourir.
Ceci et cela dans la continuité d’une découverte très récente, qui m’enchante au point de vouloir tenter de la partager avec vous, une histoire de chemins, justement également, et de nomadisme…

Ainsi est-il des jours immobiles – comme est celui que j’ai entamé sous un beau ciel – où l’absence de mouvement en moi n’est qu’apparente, et où, comme la sève invisible en hiver, un frémissement imperceptible couve sous la peau.

Evidemment, je ne sais pas vraiment (et ne veux pas savoir) quel est mon chemin avant de l’avoir tracé, et ce n’est pas par une attitude volontariste que j’entends le mener (celle qu’on trouve dans les « résolutions » de début d’année, où il est question de faire, ou de tenter de faire, plutôt que de s’appliquer à être). Je ne souhaite pas qu’il me conduise vers un but précis.
Je l’aimerais plutôt vagabond, nomade justement, anarchique autant qu’anarchiste, fait de rencontres impromptues, de contacts, d’ouverture, de créations modestes, et de sensations reliées au monde tel qu’il palpite. Humain, juste humain.

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Chemins éphémères pour une cartographie personnelle ©Bleufushia

Je m’aimerais à la fois « ivre de vie intense » et « glissant mon aile sur le vent ».

Mais avant que je partage mon dernier émerveillement de 2016 avec vous, un extrait du texte de Gramsci dont je vous parlais* :

« Je déteste le jour de l’an »

« Chaque matin, à me réveiller encore sous la voûte céleste, je sens que c’est pour moi la nouvelle année. C’est pourquoi je déteste ces « nouvel an » à échéance fixe, ces jours de jubilation aux rimes obligées collectives, qui font de la vie et de l’esprit humain une entreprise commerciale avec ses entrées et sorties en bonne et due forme, son bilan et son budget pour l’exercice à venir. Ils font perdre le sens de la continuité de la vie et de l’esprit. On finit par croire sérieusement que d’une année à l’autre existe une solution de continuité et que commence une nouvelle histoire, on fait des résolutions et l’on regrette ses erreurs etc. etc.

Je veux que chaque matin soit pour moi une année nouvelle. Chaque jour je veux faire les comptes avec moi-même, et me renouveler chaque jour. Aucun jour prévu pour le repos. Les pauses je les choisis moi-même, quand je me sens ivre de vie intense et que je veux faire un plongeon dans l’animalité pour en retirer une vigueur nouvelle. Pas de ronds-de-cuir spirituels. Chaque heure de ma vie je la voudrais neuve, fût-ce en la rattachant à celles déjà parcourues|…] »*

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Quelque part au Brésil © Richard Roux

Le chant et le territoire

J’ai appris l’existence du « labyrinthe de sentiers invisibles sillonnant tout le territoire australien, connu des Européens sous le nom de songlines, « itinéraires chantés » ou « piste des rêves » et des aborigènes sous le nom d’ « empreintes des ancêtres » au fil du Chant des pistes**, intéressant livre de voyage de Chatwin.
J’y ai relevé pour vous des éléments qui me fascinent.

Au « Temps du Rêve », raconte-t-il, des êtres totémiques ont parcouru tout le continent en chantant le nom de tout ce qu’ils ont croisé en chemin (oiseau, plantes, animaux, trous d’eau, rochers) et c’est ce chant qui a conféré son existence au monde.

Exister, c’est donc être perçu au rythme lent de la marche, nommé, et de plus, nommé en musique.

De ce fait, « dans la foi aborigène, une terre qui n’est pas chantée est une terre morte puisque, si les chants sont oubliés, la terre elle-même meurt ».

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Jennifer dreamtime (Jennifer Inkatji) carte topographique de sa région

Chatwin raconte même l’histoire d’un homme, Cheekybugger, qui, face à un ennemi, préfère donner son chant plutôt que risquer de le perdre (s’il advenait qu’il soit tué).
« Lors de sa traversée du pays, chaque ancêtre a laissé dans son sillage une suite de notes de musiques : ces pistes de rêve forment dans tout le pays des « voies » de communication entre les tribus éloignées. »
Un chant, outre qu’il a fait prendre corps à ce qui environnait l’homme, est donc « à la fois une carte et un topo-guide. Pour peu que vous connaissez le chant, vous pourrez toujours vous repérer sur le terrain ».

« La totalité de l’Australie peut être lue comme une partition musicale. »

Chaque lieu est un « rêve ».

En voyage, on peut chanter : « ça fait venir le pays plus vite ».
Si on demande à un aborigène quelle est l’histoire de  tel endroit, sa réponse mentionne « qui » est le lieu, le site sacré : « kangourou », « lézard », « les œufs du serpent arc-en-ciel » par exemple, selon l’ancêtre qui lui a donné naissance. Entre deux sites, la distance est considérée comme le passage du chant.

L’aborigène hérite d’un rêve (pas forcément le même pour tous les enfants d’une même mère – en fait, ce rêve est reçu au moment où la mère sent pour la première fois l’enfant bouger dans son ventre : elle repère l’endroit, et cet endroit est ensuite offert à l’enfant).
Il dit alors qu’il a un rêve lézard, par exemple. Ce qui signifie qu’il a le lézard en totem, et qu’il appartient au « clan » des lézards. Il est bien sûr exclu, dans cette situation, qu’il chasse des lézards.

De même, il n’est pas propriétaire du lieu qui lui est échu. La possession  est un concept qui n’existe pas. Mieux encore, il a un « directeur rituel » (le kutungurlu) qui  est responsable de son lieu (en accord avec lui), et lui va s’occuper du lieu de l’autre.

Ainsi, le territoire n’est pas délimité par des frontières, mais conçu comme un réseau  de lignes croisées. Chacun reçoit en héritage un tronçon du chant de l’ancêtre, et un tronçon du pays où « passe » ce chant.

L’homme qui suit un itinéraire chanté trouve sur son chemin des gens appartenant au même « rêve » que lui – c’est-à-dire descendant du même ancêtre totémique, celui qui le premier a chanté cet itinéraire – et il peut être assuré de rencontrer un bon accueil. « A la longue, il devient la piste, l’ancêtre et le chant. »
Sur chacune de ces lignes, les aborigènes pratiquent des échanges de choses inutiles ou banales, qui n’ont d’autre but que d’être une « prise de langue », pour échanger l’essentiel, les chants, et permettre aux autres des droits de passage.

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Kalaya Tjukurpa (Bradley Tunkin)

Lors des cérémonies, tous les chants correspondant à une piste sont chantés dans un ordre immuable pour célébrer la création (si l’ordre n’est pas parfait, il y a, symboliquement, abolition de la création).

Les ethnologues se sont aperçus que les chants pouvaient être transmis par télépathie, et certains aborigènes peuvent ainsi connaître des régions très éloignées, dans des endroits où ils ne sont jamais allés auparavant.

« Un membre d’une tribu A, qui vivait à l’extrémité d’un itinéraire chanté pouvait entendre quelques mesures chantées par la tribu M et, sans connaître un mot de la langue de M, savoir exactement quelle terre était chantée (une terre située à plus de 1800 km de là), grâce à la structure mélodique. Il serait capable de chanter ensuite ses propres paroles (sa traduction, en fait) en les substituant aux paroles initiales, pour décrire l’endroit.
Le profil mélodique du chant décrit, en quelque sorte, la nature du terrain concerné, comme de la musique (efficacement) descriptive.

Un chanteur expérimenté, en écoutant la mélodie, pouvait compter le nombre de rivières à traverser, les montagnes à gravir et en déduire à quel endroit de l’itinéraire chanté il se trouvait. »

Le personnage central du livre (qui n’est pas aborigène) conclut alors, sous forme de question à méditer :

« La musique serait une banque de données servant à trouver son chemin dans le monde ? »

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Ata Get

I have a dream…

Creuser mon sillon en chantant mon rêve, me fondre avec ce chemin et ce rêve éveillé, marcher toujours sur des routes d’autant plus réelles qu’elles sont imaginaires, échanger ma musique personnelle (et néanmoins reçue de mes ancêtres) avec d’autres humains nomades, voilà qui me semble, à défaut de constituer une résolution, être un programme qui me sied bien pour le siècle à venir (ne nous la jouons pas petit braquet).
Qu’on se le dise !
Et que votre propre chemin soit fertile et passionnant, voilà ce que je vous souhaite en ce jour.

©Bleufushia

*traduction d’Olivier Favier, trouvée sur son (excellent) site dormirajamais.org

** le chant des pistes (Bruce Chatwin), dernier voyage en Australie peu de temps avant sa mort (en 1989)

Le livre de Chatwin a été écrit à un moment où les blancs avaient déjà commencé à construire des lignes ferroviaires, à détruire une partie de ces lignes, à regrouper les aborigènes dans des villages… Dans les années 70, de plus, ils ont fourni aux aborigènes du matériel de peinture, et ils sont transcrits leurs cartes orales en œuvres apparemment abstraites. Ensemble de lignes et de points, elles retracent un territoire, représentant aussi, pour certaines, l’animal totémique associé au rêve. Ces peintures splendides sont devenues une source de richesse pour les blancs, et sont « extérieures » aux traditions. Chez les aborigènes,  l’art graphique est éphémère.


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Une clé à molette sous le sapin

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Olivier Nomblot

-Eh, toi ! oui, toi !! on peut savoir ce que tu fabriques ?

T’écris plus jamais dans ton blog, et tu laisses tes fans exsangues, comme des coquillages abandonnés sur la grève à la morte saison ?

 Et t’as toujours une bonne raison : soit c’est la pleine saison, et tu en profites, soit c’est l’arrière-saison, et tu vas de l’avant… tu vas trouver quoi, ce coup-ci ?

-Désolée, j’ai une vie débridée, pleine d’événements plus bizarres les uns que les autres, et, dans la foulée de mon véhicule « bleu virtuel » – dont je soupçonne une notoire autant que pernicieuse influence sur tout ce qui m’arrive -, je navigue depuis début novembre dans des zones d’univers que vous ne me soupçonnez sans doute pas.

Complètement barrée, la Lili, à mille miles de tout lieu fréquentable, sachez-le. Un monde d’énergies plutôt pas contrôlées du tout, virtuel, mais désagréablement réel aussi.
Je vous raconterai ça un jour, quand j’aurai réussi à prendre la distance nécessaire avec les zévénements en question, qui me bouleversifient pas mal.
Je fais du teasing à fond les manettes, je sais. En fait, je fais surtout ce que je peux, à vrai dire.

J’utiliserais bien l’excuse, pratique en cette saison, de Noël, la trêve, les fêtes, les préparatifs  et tutti quanti. Mais en fait, je m’en fiche un peu, et plus les années passent, et plus cette période m’est difficile. On attend de nous – a minima – de la consommation tout azimut, et de la joie « encadrée ». Et qu’on pense à autre chose qu’à la sale marche du monde.
Moi, la joie, les échanges, je les préfère libres, quand je veux, tous les jours si je veux.
Et la consommation, y en a carrément marre.
– Mais si c’est tous les jours, pourquoi pas celui-là ?

-Je reconnais que je n’ai rien à répondre de particulier à cet argument-là, sinon « parce que ».

Je boycotte, c’est tout. Bigoudis et tranches de concombre sur le visage. Télé éteinte. Petite musique tranquille. Rapports humains normaux.

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Affiche du F.L.I.P. à Fribourg

Mais en fait, dans les raisons de mon mauvais vouloir en cette période, il y a des choses qui ont un rapport avec ce dont je veux vous entretenir aujourd’hui.

Sous la couette

Et à part ça ?
Ben, je lis…

Je viens de finir un pavé savoureux et assez remarquable, dans la catégorie « livre incontournable du siècle dernier ».

Je l’avais, vous vous en doutez, contourné allègrement jusqu’ici. Comme tant d’autres. Et n’en avais même jamais entendu parler : en quête de légèreté lors de mon dernier passage à la médiathèque, j’ai été accrochée par son titre, et hop, dans ma besace, sans même en regarder le sujet.

Pour le retard à l’allumage, j’ai des excuses, il n’a été traduit qu’en 2007, mais pas tant d’excuses que ça, parce qu’il y a un début  et que je n’ai pas lu non plus. Mon ovni littéraire s’appelle « Le retour du gang de la clé à molette », ce qui veut dire qu’avant le retour, y avait un aller. C’est certain, on ne peut pas revenir (tiens, ce n’est pas le verbe retourner qui me vient, bizarre, le français) si on n’est pas déjà venus une fois.

C’est une sorte de « polar » écolo déjanté (le premier, me dit l’Interné de service) écrit par Edward Abbey (malgré son patronyme, cet écrivain-là n’est pas franchement catholique au demeurant).

Réjouissant livre, où l’on voit une minuscule poignée d’activistes anarchistes triompher d’une multinationale qui veut utiliser une méga excavatrice (qui répond au doux nom de Goliath)  pour dévaster une région entière (un grand canyon près de Salt Lake City). L’idée est de développer une mine d’uranium à ciel ouvert, et de construire une piste qui permette le passage des engins d’exploitation.
On y fait la connaissance d’une bande de mormons déments et nantis de foules de mouflets, menés par un Révérent nommé Love qui mange de l’uranium à pleines bouchées pour montrer l’innocuité de la chose, d’une pulpeuse norvégienne amoureuse, et de bien d’autres.
C’est délirant, superbement écrit, d’une rare actualité, et ça fait un bien fou de voir des affreux qui perdent, pour une fois !

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Crumb (qui a illustré Le Gang de la clé à molette)

Les activistes se battent avec des outils obsolètes (et néanmoins suédois), a priori ridicules, contre le capitalisme hyper armé et destructeur de terre et de cadre de vie, pour le droit des hommes et autres tortues et insectes à jouir d’une nature non dévastée.
Ce livre donne à voir certaines scènes de combat totalement épiques qui m’ont mise en joie. En fait, moins du combat à proprement parler que du sabotage inventif, bricolé, et terriblement festif et efficace.

Résonances

Cela dit, mes lectures des vieux bouquins sont totalement en phase avec l’actualité. Etonnant, non ?

Bien sûr, avec des luttes comme celle qui continue à opposer les zadistes de Notre-Dame des Landes à un aéroport inutile et destructeur, mais aussi à la récente réussite du combat des Sioux de Standing Rock contre le trajet d’un pipeline qui doit détruire leurs terres sacrées et leurs réserves d’eau potable (ah bon, ils n’achètent pas d’eau en bouteille ? mais ce sont vraiment des sauvages !).

Mais Trump a annoncé qu’il va revenir sur ce résultat, alors même que le pipeline a déjà été construit à 80 %. Et Donald Trump détient des actions de la société Energy Transfer qui doit construire le pipeline, ce qui laisse mal augurer de la suite.

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campagne de soutien aux Sioux (tatouage de leur symbole : l’oiseau-tonnerre et fonds reversés à la lutte)

Dans un autre genre, plutôt sabotage, je pensais aussi aux anarchistes grecs qui viennent, il y a quelques jours, de rajouter de la javel à des produits de certaines marques, pour obliger des multinationales qui n’ont rien d’éthique (Coca-cola, Nestlé, Unilever) à rappeler leurs produits…
Même si les merdias présentent cette action comme de l’empoisonnement du bon petit peuple, il n’en est rien, et les quelques pertes financières qu’ils vont infliger à des entreprises qui contribuent à appauvrir le peuple grec semblent une opération minuscule, mais un peu symboliquement réparatrice.

Ce qui est intéressant, dans la dernière action est, me semble-t-il, qu’il n’y a pas besoin d’être forcément des milliers pour atteindre une cible.
Souvenez-vous de La java des bombes atomiques, de Vian, dans laquelle il raconte l’histoire de son tonton qui fabrique une bombe de faible portée pour tuer « tous les affreux », mais qui se désole de son trop faible rayon d’action.
Jusqu’au moment où il se rend compte que l’important, c’est « l’endroit oùsqu’elle tombe ».

Comme les saboteurs du gang des clés à molette, qui vont semer la terreur dans les rangs de leurs ennemis à cinq et avec des moyens assez dérisoires.

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Le Saboteur (Hitchkock)

« Consommez mieux, mangez vos maîtres ! »

Je vais terminer par quelques notes plus légères, en vous parlant de quelques sabotages qui m’ont fait sourire, et qui donnent à penser, à réagir.

Certains (et beaucoup d’autres) sont répertoriés dans le Manuel de communication-guérilla*, comme
– celui des « hacktivistes » du F.L.I.P., le Front de Libération de l’Invasion Publicitaire, qui oeuvre à détourner des publicités depuis plus de 30 ans, en les recouvrant, en faisant apparaître la vérité sous le message publicitaire, ou en les remplaçant par de l’art éphémère ou des questions.

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-L’action de la B.L.O, la Barbie Liberation Organization , en 1993**

Le groupe a interverti les bandes vocales de centaines de poupées Barbie et G.I. Joe. Ainsi, G.I. Joe prononçait des phrases comme « je veux un bisou », tandis que les poupées Barbie discutaient de tactiques de guerre. J’avais vu un reportage à l’époque, et c’était d’une drôlerie extrême.

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-En fait, cette action était l’idée d’un groupe auquel participaient les Yes Men. Ensuite, ils se sont livrés à de nombreuses actions à deux, éditant même une liste de conseils pour les suiveurs éventuels :

« Vous aussi devenez le cauchemar des multinationales, le caillou dans la chaussure du capitalisme sauvage : les Yes Men vous livrent quelques techniques de guérilla »
Parmi celles-ci, « Faites croire que vous travaillez pour l’ennemi », assortie d’un exemple

« Achetez un tee-Shirt Esso sur le Net et traînez à une station essence locale. Quand les gens s’arrêtent prendre de l’essence, parlez-leur.

Par exemple : «L’argent que vous dépensez aujourd’hui nous aidera à vaincre les indigènes d’Alaska et à exterminer le violent ours polaire du Grand Nord. Merci.»

A défaut de devenir, là, juste là, et à moi toute seule, le cauchemar du capitalisme, je commence, modestement, à ne pas tomber dans la frénésie de la consommation.
Je vous envoie cependant à tous des super poutous gratuits et sincères.

Et un petite oxymore gratuit : Joyeux noël !

Je vous laisse, on m’appelle pour une délicieuse tarte aux poireaux en guise d’agapes, en attendant la victoire…

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©Bleufushia

*si ça vous intéresse, vous pouvez parcourir le Manuel de communication-guérilla (Luther Blissett et allii, traduit par Olivier Cyran)
Beaucoup d’exemples au chapitre 3

http://www.editions-zones.fr/spip.php?page=lyberplayer&id_article=145#chap03

**Barbie et G.I.Joe

la vidéo est en anglais, mais vous pouvez activer les sous-titres (en anglais aussi)

https://www.youtube.com/watch?v=cxiDlJ7nfLo

 


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Morbleu ! (épisode 2)

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Blueblackdream (Eric Consemüller)

 

Je sais que vous êtes nombreux à attendre le récit de ma journée.

Ah mes amis, quelle aventure ! j’en suis encore toute tourneboulette.

Je suis arrivée à l’heure dite au rendez-vous avec le cessionnaire auto (je l’appelle ainsi, parce que, si je le trouve plutôt désagréable, il n’a pas l’air pour autant idiot), mais au lieu de me recevoir comme il se doit, il m’a mise en attente, sans m’en donner la cause.

Lorsque le moment est enfin arrivé, assez longtemps après, un grand brun inconnu m’a appelée en me disant :

-Venez, nous allons procéder. Vous aviez donc réservé une voiture couleur « kharma » ?
-Pas du tout, me suis-je insurgée, j’ai choisi le « bleu virtuel » et n’en démordrai point.

-Bien, ma petite dame, a-t-il dit alors d’un air obséquieux, si vous voulez absolument obtenir satisfaction, il va falloir remplir avec succès une mission. Comprenez bien que la couleur « bleu virtuel » n’est pas destinée à la première pécore venue, contrairement au kharma qui, bon ou mauvais, est la chose la plus partagée au monde.
Il me chauffait avec sa philo à deux balles la cagette de douze, et j’ai failli lui rentrer dans le lard aussi sec pour son impertinence, mais d’une part, je voulais ma véhicule, et d’autre part, je sais faire montre d’un self control hors du commun.
– Soit, dis-je d’une voix de crevette prépubère, à cause de la nervosité et de l’émotion (malgré tout).

– Voilà votre feuille de route : la mission –  surveiller les foires de la colline – , et l’itinéraire pour vous y rendre.

Je ne voyais aucun lien entre cette mission absurde et floue, et le fait d’acheter une voiture, mais j’ai préféré m’abstenir de toute rébellion incongrue. Des fois qu’il finisse par me coller n’importe quel kharma.

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J’ai jeté un œil rapide : ouf, ça va, l’itinéraire d’accès m’est bien connu  (je précise que je suis originaire de la région). Il faut passer par la vallée creuse, et, au lieu-dit « les bambous serrés »,  rejoindre le torrent inférieur et le longer assez longtemps, traverser les marais des vents, et s’éloigner des pâturages jusqu’à arriver en vue de la porte des nuages. Avant la porte, il faut repérer le portillon de la machine à vanner et s’y faufiler. Et on arrive à un poste de guet invisible.

J’étais toujours assise sur le fauteuil de la salle d’attente.
Lorsqu’il a déposé dans ma main une clé, une sorte de bulle de verre s’est déployée autour de moi, des tentacules bleu laser m’ont enserrée lascivement et le fauteuil s’est soulevé avec une douceur angevine.

Une voix en plastique m’a précisé: ton nom d’agent sera « Creux du Cerveau ».
J’étais un peu furax, à cause de la « pécore » de tout à l’heure, mais je sais positiver, et je me suis dit que le sens de ce pseudo ne signifiait pas du tout la vacuité de mon organe, qui est au contraire vaste et bien rempli. Parce que, sans me vanter, je ne suis pas précisément une buse.

Cela a suffi à me calmer.
J’ai essayé de voir la couleur extérieure de l’équipage inhabituel dans lequel j’étais embarquée, mais même en me tordant le cou, c’était impossible. On aurait dit que j’étais dans « rien », je ne sais pas mieux vous l’expliquer que cela. L’intérieur de l’habitacle était sans teinte et sans contour.

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Peter George Elson

Après cela, tout a été assez étrange, et j’ai eu les plus grandes difficultés à mener ma mission à bien, sans que je parvienne à démêler ce qui m’est arrivé réellement. L’explication est sans doute à chercher du côté des voies qu’emprunte l’immatériel pour sauter dans nos cerveaux et nous faire chevaucher le vent.

Si je vous ai expliqué mon parcours habituel c’est qu’aujourd’hui, dès le torrent inférieur, les choses ont commencé à se gâter : la route suit normalement  le sens des flots, mais là, le torrent était double : deux lits parallèles s’étaient formés, les eaux s’étaient divisées, et la vallée était rétrécie. Le chemin passait entre les deux lits. Mon trouble a commencé lorsque je me suis rendue compte que l’un des cours d’eau coulait dans un sens, et l’autre inversement. Malgré tout, j’ai continué sans trop ralentir, et suis arrivée aux marais des vents.

Le ciel était d’une blancheur superficielle, l’eau aussi, et cela contribuait à créer une atmosphère étrange. Je roulais à l’ombre, alors même qu’il n’y avait aucun arbre et que je n’étais pas certaine, ne percevant aucun cahot, de rouler réellement.

Au bout d’un moment, j’ai distingué, avec une certaine difficulté (c’est comme s’il y avait de la brume, même si, d’évidence, il n’y en avait pas) un panneau sur un tertre : la flèche indiquait « moutons », dans une direction impossible. Je suis resté à réfléchir un moment devant ce panneau. Etait-ce un panneau destiné à être lu par les moutons eux-mêmes ? Ou une métaphore pour indiquer que nous, les hommes, nous devions passer par là ?

Je vous l’ai dit, mon nom est Creux du Cerveau, et pas Cerveau Creux. C’est pour ça que je suis capable de me poser des questions pertinentes.
Malgré tout, je me sentais dans un drôle d’état, c’est souvent l’effet que me procurent les questions pertinentes en question. Et pour tout dire, cette mission commençait à me gaver un poil.

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Armin Morbach : For Tush

J’ai continué sans avoir résolu l’énigme que me posait ce panneau, et, peu de temps après, au lieu de parvenir à la porte des nuages, je me suis trouvée tout à coup devant la porte de l’évolué (qui est, normalement, à un tout autre endroit du territoire).

D’ailleurs, pas le moindre nuage en vue, seulement un froid limpide, et la vue, au détour d’un talus, sur la petite mer, qui se trouve totalement ailleurs, ça, j’en suis certaine.
Je préférais fixer mon regard sur la petite mer plutôt que sur le spectacle d’une soudaineté indomptée qui s’offrait à mes yeux. Des crânes suspendus, des bouches en morceaux, des envoyés intercalaires, rien qui ait le moindre sens.

Je n’ai pas cherché plus longtemps le portillon d’accès, je savais que je ne le trouverais pas.
Je ne peux fournir aucune explication à tout cela, et par là-même, je n’ai pas rempli la tâche qui m’était assigné, et j’ai failli à mon rôle.
A ce stade-là, mon véhicule a fait une marche arrière insensée, à fond les ballons, et je me suis retrouvée chez le garagiste.

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Il faisait déjà nuit.
Il m’a accueillie en ricanant un peu, et m’a expliqué que le comité des sages s’était réuni en mon absence, et malgré mon échec, avait décidé de répondre positivement à ma demande, à cause de ma persévérance.
Il m’a conduite dehors, le parking n’était pas éclairé (une panne informatique, a-t-il prétendu), et la nuit sans lune (encore un coup de la tartine qui tombe toujours du mauvais côté – il y a sans doute des tartines cosmiques aussi).
Il a ouvert ce que je suppose être mon véhicule avec un bref faisceau de laser, et je suis montée dans l’habitacle sans demander mon reste.

J’ai roulé jusqu’à chez moi dans la nuit obscure. J’ai scruté l’obscurité pour essayer de me faire une idée. Mais sans succès.

En effet, la panne informatique a l’air généralisée.
A l’heure actuelle, j’espère qu’il ne m’a pas refilé le premier kharma pourri venu.
Je ne saurais vous certifier que ce n’est pas le cas.

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©Bleufushia

Les noms étranges sont des descriptions correspondant à des points des « merveilleux vaisseaux » chinois.
Pour les innombrables fans de Lili Ze Prof, vous vous souvenez certainement que je vous en ai déjà causé.
Pour les autres, il n’est jamais trop tard pour se rattraper.
https://bleufushia.wordpress.com/2015/10/21/what-a-wonderful-day-34/


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Palsambleu ! (épisode 1)

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Les gens, j’ai comme une angoisse qui m’étreint.

Je dois prendre livraison demain d’une nouvelle voiture.

Enfin, normalement.

Pas de quoi avoir la pétoche, me direz-vous. T’as peur du changement, mamie ?
Not at all, mais je viens de regarder le bordereau de commande, qui m’indique que la couleur de la voiture que j’ai achetée est « bleu virtuel » !
Ça fait un moment déjà que j’ai la sensation que le monde autour de moi se fissure doucement, et que j’épie pour repérer tout changement, même imperceptible, que je traque (en douce) ce qui peut se faufiler à travers les failles.
Parce que le bleu, moi, ça me connaît !
(bon, vous pourriez ricaner en douce, en vous disant qu’une qui pense que le bleu peut être fushia fait une bien étrange spécialiste – je vous donne partiellement raison, et ignore cependant vos rires entendus).

Je regarde de travers le nom de cette couleur-là, et je me dis que, ça y est, la faille est là, je l’ai rencontrée !
Quand je vais aller au garage, est-ce que je vais monter dans une vraie voiture ? Pourrais-je emprunter sans problème la route de mon sweet home ?
Vous le savez, vous ?

Pour me rassurer un peu, je suis allée sur gogole les mouettes me renseigner sur le bleu virtuel.

Etonnement, ça a l’air d’être la chose la plus habituelle qui soit, personne ne prend même la peine d’expliquer le concept.

TOUT le monde connaît le bleu virtuel, et pas moi.

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seule au monde

Ça me rappelle une expérience très ancienne où j’avais vacillé sérieusement sur mes bases. C’était au tout début de l’année 2000, à l’époque où on venait de nous refiler ce fucking euro, et j’avais voulu faire une photocopie au Monops du coin.  La machine, un peu bancale, mais que je connaissais depuis son enfance, pourtant, il y avait même une certaine familiarité entre nous – m’avait soudain, en lieu et place d’une pièce de un franc, demandé d’insérer dans la fente un auditron.
J’avais alors questionné l’employé le plus proche. Qui avait haussé les épaules, méprisant, en s’éloignant et en marmonnant qu’il y avait toujours des gens qui ne connaissaient rien à rien. J’avais compris un truc du genre : complètement out, la vioque.
Et j’étais restée pétrifiée et meurtrie devant la machine, dans un état proche de l’aloyau (si si, vous connaissez, c’est extrait d’une chanson assez célèbre de G. : « chuis dans un état proche de l’aloyau… »), me demandant comment j’avais pu louper l’avènement de l’auditron dans nos vies.
Je n’avais osé demander à personne, à l’époque, j’étais seulement couverte de honte et de pipi noir.

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comment on va se coiffer en 2050, quand le brun de maintenant sera devenu bleu

(elle fait un peu peur, non, avec ses cheveux en plastique ?)
Aujourd’hui, dans la foulée, je continue mes recherches,  en abandonnant presto l’idée du virtuel qui me fait flipper ma race, d’autant qu’en un balayage rapide du net,  j’ai découvert que quasiment tout est virtuel aujourd’hui, des maisons aux peintures, des coiffures aux couleurs.

Et j’en passe.

Je me plonge donc dans le bleu, m’attendant à du solide (même s’il est souvent liquide ou aérien, le bleu)… et j’y apprends tout de suite que le bleu n’existe pas, que c’est du blanc !
QUOI ?????
Je me sens tituber. Je relis… J’espère que je ne vais pas succomber tout de go à une attaque du célèbre diable bleu*.

Oui, braves gens, le mot bleu vient de blev, qui, en ancien français, signifie blanc.
Avant le moyen âge, le mot n’existait pas, et on classait le bleu sous la catégorie blanc.
Au moment de la formation des premières langues du monde, le bleu n’apparaît pas tout de suite, il n’arrive qu’en 6ème position, après de longues périodes où l’on ne distinguait que deux, puis trois… jusqu’à 5 couleurs. Une couleur aussi essentielle, quand même !

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Puis on a découvert les techniques d’azurage : figurez-vous qu’un blanc teinté de bleu apparaît plus blanc ! étonnant, non ?
Mes recherches s’emballent : j’en découvre des bleues et des pas mûres, comme le fait qu’on peut dire d’un chien gris qu’il a une robe bleue (et depuis quand les chiens ont-ils des robes ? vous le saviez aussi, vous ? ah la la, quel monde !)
Et qu’il existe deux langues bleues, celle (non virtuelle) des chow-chow, et le Bolak (ou langue bleue), tentative avortée de langue universelle.
Si les langues qu’on parle se mettent à avoir des couleurs, sont-elles de surcroît, à votre avis, virtuelles ?
J’ai trouvé un très étrange exemple de phrase en Bolak :
« Ay per lovo moy sea fant lalged » (ce père aime beaucoup son enfant malade)
Pourquoi malade, sacrebleu ? et s’il était en bonne santé, qu’adviendrait-il ?
Finalement, il est peut-être bon que cette langue-là n’ait pas vu le jour, fût-elle bleue.

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Disant cela, je me rappelle que Bleu est une façon détournée de parler de Dieu (en jurant).
Est-ce que Dieu peut m’apparaître dans une peinture de voiture ? même s’il est censé être partout, faut peut-être pas exagérer, non ?

Pour digérer toutes ces infos, je m’en vais nager dans le bleu, ça va me changer  les idées, et noyer ce bleu virtuel qui me file un peu le vertige.
« Nager dans le bleu », me dit gogole au moment où je le quitte, rappelle-toi, ma belle, cela signifie « vivre dans l’irréel ».
Manquait plus que ça…
Si même la grande Bleue s’y met, on est pas sorti de l’auberge !

Au secours !
Please, pensez à moi demain !

©Bleufushia

* le diable bleu est un nom donné au spleen


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Douceurs (42)

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Cheminant sur des sentes buissonnières, vers…

Parfois, je me plais à penser aux hasards hasardeux qui mènent nos vies, et qui nous conduisent vers l’inattendu, quoi qu’on tente de planifier et de contrôler.
A la façon dont un acte, qu’il soit mûrement réfléchi ou même posé sans préméditation, nous entraîne à dévider dans un fil inespéré d’autres actes, des rencontres, des échappées imprévues, d’autres actes encore, par conséquence, et ainsi de suite, empruntant un chemin indéchiffrable, souvent complètement au p’tit bonheur la chance.

Il y a de cela de nombreuses années, au siècle dernier – bien sûr, je pourrais remonter encore plus loin, mais les ramifications, dans ma vie, de ce moment précis m’étonnent encore – un jour d’été et de désoeuvrement, dans un camping en bord de grande bleue,  mon compagnon d’alors m’a lancé un défi (qu’il en soit ici grandement remercié).
Il s’agissait d’écrire, en deux heures (le temps d’une course pour lui) la biographie imaginaire d’un énigmatique faux capitaine qui séjournait dans la caravane voisine de notre tente.

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Dessin de Chabouté

Même si je m’étais toujours passionnée pour la littérature, je n’avais jamais pensé me mettre à écrire, et l’exercice m’avait paru assez incongru pour que je dise : « chiche ».
J’ai donc écrit, j’ai aimé cet essai pas si malhabile, et, au retour des vacances, me suis inscrite à un atelier d’écriture sur internet.
J’y ai été accueillie par les participants, dont celle qui est devenue une amie : Mimi. Et d’autres encore dont l’existence s’est tissée avec la mienne un peu, beaucoup, passionnément parfois.
Si je tire une infime partie du fil « Mimi », je me rends compte que, si je ne l’avais pas connue, je n’aurais bien sûr pas pu oublier chez elle, 17 ans après, le livre préféré de mon petit-fils, je n’aurais pas réfléchi à la façon de le récupérer aisément et je ne lui aurais pas proposé de passer chez elle pour ce faire (elle habite quand même à une heure trente de chez moi).

J’aurais eu la flemme, sans cette étape à mi-chemin, d’aller voir l’expo d’Ernest Pignon-Ernest actuellement présentée au MAMAC de Nice, même si j’adore cet homme.

Je n’aurais pas, au sein de cette très riche présentation de son œuvre, été attirée par une des photos qu’Ernest a faite d’une de ses installations, son Pasolini se portant lui-même, mort – image très forte découverte à Rome en direct, mais ici prise à Naples.

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Je n’aurais pas repéré  l’inscription en italien apposée sur un des balcons de cette barre d’immeuble délabrée d’un quartier apparemment très populaire, où il avait choisi de la placarder : « Ciascuno cresce solo se sognato ».

Je n’aurais pas vérifié sur internet la traduction, ne serais pas tombée sur le poème dont c’est le dernier vers (Il limone lunare*), et je n’aurais donc jamais découvert l’existence de son auteur, Danilo Dolci**.
Ni n’aurais su qu’il a œuvré, en partie, dans le domaine pédagogique.

Et je reste bouche bée de ne jamais l’avoir croisé dans mon long parcours passionné autour de la pédagogie, et qu’aucune mention de ce qu’il a été et de ce qu’il a fait ne soit arrivée jusqu’à moi, parce que je m’intéresse aux recherches et expériences pédagogiques, à l’Italie, au militantisme, à la politique, aux révoltés du XXème siècle… et ce depuis longtemps.

Toutes choses, d’ailleurs, qui ont un rapport avec d’autres hasards, mêlés à un zeste de déterminisme.
[cette remarque à mettre dans la rubrique qui ne mange pas de pain : « On est bien peu de choses, madame, / Donnez-moi un kilo d’bananes / Bien mûres », comme le chantait François Béranger]

Juste après avoir fait des recherches sur l’homme, et sans rapport avec elles, j’ai eu l’idée de lire enfin un article intéressant, mis de côté il y a presque deux mois, et traitant de l’usage des jeux dans l’éducation d’aujourd’hui***.

Tout ça m’amène aujourd’hui à vous parler des réflexions que suscitent en moi l’écho de ces deux découvertes et leur possible mise en regard.

… DANILO DOLCI

Dolci, ça fait presque pseudo : imaginez un peu vous appeler « bonbons », « gâteaux », ou « confiserie ». Cela paraît une blague, ou un choix (à cause de son engagement non-violent), mais en réalité, c’est son vrai nom.
Cet homme a été qualifié de Gandhi italien, à cause des actions non-violentes qu’il a réussi à impulser – surtout en Sicile – comme la grève de la faim de plus de 1000 personnes pour protester contre la pêche frauduleuse qui réduisait les pêcheurs à la misère. Il a travaillé sans relâche à créer des situations et des prises de conscience amenant les sans-droits (personnes habituellement exclues du pouvoir et des décisions) à se réunir, à réfléchir ensemble, à s’opposer, à revendiquer, à mener des luttes collectives. Il s’est, entre autres, affronté courageusement à la mafia. Et j’en passe.
Ce qui m’intéresse particulièrement ici, c’est son action éducative. Il a rodé ses principes d’intervention parmi les paysans, les travailleurs qu’il a aidés à se fédérer et à transformer leurs valeurs et leurs rêves en ripostes « politiques » spectaculaires, et ce jusqu’aux années 70, où il décide de participer à l’école expérimentale de Mirto.
Il relate ses idées – reconstruire le rapport à la terre et la réciprocité avec la nature, entre autres – et son expérience dans un livre intitulé « chissà se i pesci piangono » (qui sait si les poissons pleurent). Moi qui suis maritime avant d’être terrestre, rien que ce titre me touche !

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Il y explique la « maïeutique réciproque », à partir d’une théorisation sur la différence entre transmettre et communiquer.

Pour lui, qui a connu – et combattu – le fascisme, la transmission (modèle dans lequel l’adulte est celui qui sait, à la fois ce qu’il faut savoir et les chemins par lesquels l’élève doit passer – ce que certains appellent le modèle « autoritaire », même si l’autorité peut en être souriante) amène la non-réciprocité, et dérive sur la domination du groupe par un individu.

Dans sa conception, communiquer amène, en opposition, le sens de la communauté, demande un dialogue, des discussions, des débats et des actions choisies ensemble. Et génère du progrès social. Et de la démocratie.

Sa maïeutique, proche en partie des conseils dans la pédagogie Freinet, est organisée de façon plus réglée : les enfants assis en rond réfléchissent à un sujet commun. Lorsqu’ils ont en tête ce qu’ils en pensent, le tour de parole commence, dans l’ordre, chaque enfant expose ses idées, écoute celles des autres, qui peuvent l’amener en cours de route à modifier la sienne. La tâche commune est de bâtir des hypothèses, d’inventer des situations d’expérimentation, pour en vérifier le bien-fondé de ce qui a été élaboré théoriquement.
Dans sa pédagogie, pas de recours au jeu, mais plutôt à la réflexion, et à l’intelligence créative.

Cela le rapproche de Freinet qui, au milieu d’une époque où les « pédagogies modernes » encourageaient le recours au jeu – pour sortir des modèles dans lesquels l’enfant était passif (« pratico-inerte », disait Sartre), et pour intégrer les découvertes de la psychologie – prônait, lui, le travail-jeu  (un travail tellement intéressant que les enfants l’accomplissent comme par jeu).
Pour ces deux pédagogues, seul est fondateur pour le développement de l’individu ce qui lui permet de se mesurer aux autres et au monde, dans un travail « réel ». Ils espèrent ainsi faire grandir et changer l’homme, mais aussi la société.

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Pour revenir à la phrase qui m’a amenée jusqu’ici, la traduction que j’en faisais approximativement (chacun ne grandit que s’il rêve) n’était que partiellement exacte.

« Sognato », c’est une licence poétique qui paraît plus proche, en fait de « si on le rêve ». Chacun ne grandit que si on le rêve…

Dans ce poème, Dolci oppose d’un côté ceux qui pratiquent un enseignement fondé sur un guidage, sans doute sécurisant, mais qui n’amène pas à l’autonomie, ainsi que ceux qui cherchent à amuser l’enfant pour l’intéresser, à ceux qui se situent plutôt du côté de l’éducation de l’humain, en prise autant sur la réalité du monde que sur les rêves.

 Le vers qui précède celui qui m’a attirée dit : « rêvant les autres comme ils ne sont pas encore ».

Rêver les enfants… beau travail de pédagogue et d’humain.

Des jeux et des hommes

Avec Eric Sanchez, on tombe dans une toute autre ambiance : il aborde dans son article les différents types de jeux préconisés dans l’éducation maintenant.

Ce sont presque tous des jeux qui passent par les moyens technologiques modernes. Et dont le but semble être prioritairement d’habiller le cours, de le rendre trop top jeune pour que le jeune morde à l’hameçon.

Ce qu’il appelle « mettre du chocolat sur les brocoli ».

En fait, rien à voir avec les caractéristiques d’un vrai jeu, mais tout avec une stratégie de « vente ». Le jeu authentique, celui qui est central dans le développement de l’enfant, est à l’inverse, libre (même s’il comporte des règles), incertain, improductif, fictif, frivole, procure du plaisir et sort des normes. Ce que l’enfant y apprend, c’est à peaufiner son rapport à la vie et à lui-même, pas à répondre de façon normative à une demande extérieure.

C’est pourtant devenu à la mode d’utiliser l’ordinateur, de mettre ses cours sur internet, et les directives amènent à l’idée de les « gamifier » pour qu’ils soient plus « addictifs ». Si toi, prof, tu ne le fais pas, c’est un signe avéré que tu es déjà confit dans la naphtaline. C’est le message de l’institution, qui présente ce tournant comme obligatoire et indispensable.
(J’ai déjà écrit, ici, à ce sujet****)

Je ne vais pas me livrer à une paraphrase de l’article, qui expose intelligemment les arguments pro-jeux (ceux où on s’exerce à simuler des situations, ou à détourner les règles) et anti-jeux, mais je voudrais évoquer un des jeux dont il parle.
Il s’agit de « classcraft », un jeu proposé aux enseignants. Sur le site, où je suis allée m’ouvrir un compte, on en apprend plus sur le fonctionnement.

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« Transformez vos quizz en batailles épiques ».
La connaissance est un combat, et ne se vérifie que sous forme de quizz (moi, je pensais naïvement et à l’ancienne qu’il était bon que les enfants réfléchissent et s’expriment).

Les élèves vont commencer par se fabriquer des avatars, choisir s’ils veulent avoir les cheveux violets ou un casque de guerrier de l’espace…
« Débutez chaque cours avec une surprise : par exemple, des accents de pirates : vos élèves accourront ». (Moi, j’en étais restée à la plume de paon coincée dans le string, mais ce n’est plus assez attirant, l’âge n’aidant pas non plus)

Toute bonne réponse est sanctionnée par des X points (lire à l’anglaise) et, au bout d’un nombre que l’enseignant peut modifier – il est quand même libre de sa pédagogie ! -, l’enfant obtient des pouvoirs spéciaux.
L’exemple qui est donné du premier pouvoir spécial, est celui de l’obtention du droit de manger en classe.

Mais il y en a d’autres, je vous laisse découvrir s’ils sont du même tonneau.
Edifiant, non ? Et taille d’éducatif que c’est pas…
J’arrête là l’exploration du bidule (vous pouvez y aller vous-mêmes, c’est gratuit ! manquerait plus qu’il faille payer pour une telle daube !).

Faire jouer les enfants à des jeux débiles à l’école en guise d’apprentissage – alors qu’ils ont beaucoup mieux à la maison, de plus – pour gagner le droit de manger son mac’do en classe, les tromper avec des paillettes et des effets spéciaux, c’est à mille lieux d’une éducation qui vise à confronter l’enfant à la réalité et à ses rêves.

Entre Classcraft et Danilo Dolci, cherchez l’erreur !
Se bagarrer, se cacher derrière des personnages de guerrier, aller vite, plutôt que privilégier la lenteur, le faire collaboratif, la création commune, des rapports sociaux harmonieux et authentiques d’individus, c’est tendance.

Ça me fait penser à cette lycéenne que j’entendais tout à l’heure à la radio : on lui demandait ce qui lui plaisait au lycée, et elle racontait que c’était d’échanger des ragots sur les autres, de façon anonyme, sur la page facebook de la classe. La journaliste lui demandait en quoi cela lui plaisait, et la gamine répondait que c’était ça, la vraie vie.
Sans doute qu’elle écrit ses ragots en mangeant des bonbecs, qu’elle a gagnés grâce au jeu éducatif du prof trop cool.
« Du pain et des jeux de cirque »… rien n’a changé, à part la technologie.
Battez-vous, les jeunes, avec vos pistolets lasers fictifs, pendant ce temps-là, le monde, le vrai monde, vous échappe !

Et vous, vous avez gagné cet article défrisant grâce à un faux capitaine de papier.

Etonnant, non ?

©Bleufushia

* Il limone lunare

C’è chi insegna
guidando gli altri come cavalli
passo per passo:
forse c’è chi si sente soddisfatto
così guidato.

C’è chi insegna lodando
quanto trova di buono e divertendo:
c’è pure chi si sente soddisfatto
essendo incoraggiato.

C’è pure chi educa, senza nascondere
l’assurdo ch’è nel mondo, aperto ad ogni
sviluppo ma cercando
d’essere franco all’altro come a sé,
sognando gli altri come ora non sono:
ciascuno cresce solo se sognato.

** à propos de Dolci, par exemple

https://fr.wikipedia.org/wiki/Danilo_Dolci

http://www.editionsquartmonde.org/rqm/document.php?id=5472

**sur le blog d’Eric Sanchez , une réflexion intéressante sur les outils (et dérives) de la pédagogie actuelle.

https://blogs.mediapart.fr/eric-sanchez/blog/050816/de-pokemon-go-la-salle-de-classe-sept-manieres-d-utiliser-le-jeu-pour-enseigner

****séance de rattrapage (si le cœur vous en dit)
https://bleufushia.wordpress.com/2015/03/03/les-moocs-cest-le-fun-mais-cest-pas-la-joie-24/