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Des chiffres et des lettres (9)

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Tende : visiter la vallée des Merveilles (août 2017) ©Bleufushia

Même si je n’ai plus désormais que des vacances éternelles, je me mets en vacances, au diapason de la France qui « existe » encore… Je suis aidée, j’habite dans un endroit où le temps est rythmé par l’apparition et la disparition régulière de foules  plus ou moins dénudées – malgré le panneau à l’entrée du village : Ici, on s’habille !
Alors, je m’offre des parenthèses folles… par exemple, je traînassouille sur le vèbe ! Ouais, aussi longtemps que je veux !

Et j’en apprends des bonnes, qui me scotchent… et me font douiller les neurones.

Vous qui êtes en vacances et qui avez sans doute d’autres chats à fouetter (si tant est que je puisse vous soupçonner de vous livrer à une activité aussi peu politiquement correcte), il vous aura peut-être échappé que l’homme serait, selon une récente étude, constitué en partie de matière intergalactique*.
Ça me fissure menu, ce genre de trucs. Vous imaginez, vous ne lisez pas l’article, et vous ne le savez même pas !

Cela dit, je remarque en haut de l’article que Monsieur Internet, prévenant, m’annonce que la lecture de cette chronique va manger 2 minutes de mon temps. J’hésite un poil avant de me lancer (vous aimeriez bien connaître la durée du poil, je le sens !), puis boostée par ce défi, je perds 1 minute 35 à dégoter sur mon téléphone le chronomètre, pour constater que (vous, je ne sais pas, mais…) MOI, je suis hyper trop top galactique, parce que la lecture ne m’a occupée que 24 secondes et 91 centièmes !

Ecco e vualà, y en a qui auraient dit, à me voir, que j’étais pas galactico moderne, oui, vous, je vous vois rigoler sur les bancs du fond, et ben, chtoc !

Depuis, j’essaie de me représenter mentalement ce qu’est un centième de seconde – pourquoi on ne divise pas la seconde en soixantième- , mais mon esprit gélifie un peu sur la question.

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Continuant à feuilleter mon ordinateur, je m’aperçois que les chiffres nous cernent, et qu’il y a des gens qui passent leur temps à tout mesurer. Moi qui suis littéraire, comme fille, j’avoue que j’ai un peu de mal à concevoir la chose, mais faut de tout pour faire un monde blabla etc.

Le chiffre envahit le monde. Il a sur lui toute l’assurance de celui qui est clair, net, objectif et incontestable (tout ce que je déteste, bien que je sois un peu de l’espace, mais plutôt version « espaces infinis-même pas peur » !)

Ça me rappelle une émission de télé, vue il y a fort longtemps. Un homme expliquait toute une technique compliquée pour comptabiliser le nombre des oiseaux migrateurs passant au-dessus d’un lac africain : au bout de sa démonstration, longue et savante, le présentateur lui avait demandé combien d’oiseaux étaient passés cette saison-là.

Il avait fait une réponse superbe : « trois cent quarante deux mille cinquante deux, gros-so mo-do (en détachant bien les syllabes) ».
Le « gros-so mo-do » me ferait seul apprécier la précision mathématique… mais n’exagérons quand même pas !

Par exemple, continuant ma lecture, je découvre avec horreur que « la concentration en spermatozoïdes du sperme a baissé de 52,4 % entre 1973 et 2011 chez les hommes occidentaux tandis que la quantité totale de sperme a chuté de 59,3 %, selon une méta-analyse scrutant 50 pays ».**

Le 0,3% me ravit !

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Breil sur Roya / feue l’école de musique (août 2017) ©Bleufushia

Ça m’angoisse grave d’un coup… 59,3% !!! vous vous rendez compte ?

Je quitte l’ordi et me jette sur ma revue favorite : je ne m’y suis pas abonnée, et je la reçois gratis, parce que je suis retraitée. C’est cadeau : ça s’appelle « Pleine vie » (des fois qu’on aurait des doutes) et je suis rudement beaucoup infiniment très contente de la lire. J’y apprends comment gérer mon arthrose, assouplir mes articulations, gérer ma succession, et plein de choses tout à fait réjouissantes à gérer (mon porte-feuilles d’actions etc.). J’apprends que je n’ai plus l’âge de vivre, mais seulement celui de gérer (et de contenir des ans l’irréparable outrage, saloperie d’ans à la noix !). PVC ! (Porra de Velhice Chegando !)

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Mitterand pas mort (Sospel août 2017) ©Bleufushia

(la preuve irréfutable, s’il en était besoin, que je bouge encore !)
Il y a aussi une rubrique « chiffres » où l’on s’instructionne dru sur ce qui est tendance : par exemple, je découvre avec émerveillement que 25% des 35-44 ans aiment toujours faire des châteaux de sable à la plage. Enfin des choses chouettes à savoir. Je suis contente qu’il y ait des gens qui enquêtent et font des statistiques sur un sujet de société aussi important.

Je confirme en silence (il y a chaque année, sur la plage, un bonhomme dans ces âges-là, dont je pense qu’il doit travailler au moins chez Bouygues et que son cerveau ne lui permet pas de prendre des vacances pour de bon : il construit, année après année, devant ses fils qui n’en ont visiblement rien à battre, encore moins au fur et à mesure qu’ils grandissent, des pyramides, et encore des pyramides…)
Je me demande cependant si tout le monde est un peu intergalactique, ou seulement certains heureux élus. Et les autres tout connement terriens ?

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Tende août 2017 ©Bleufushia

Je me suis posée la question aussi la semaine dernière.
La canicule sévissait, et mon voisin m’a informé de sa récente lecture (il n’a pas les mêmes que les miennes) disant qu’il fallait arroser copieusement les vieux (merdum, et « Pleine Vie » qui ne m’a rien dit !) parce que, si un soupçon de déshydratation s’installait, le seuil fatal était vite atteint et hop, les deux pieds sur le guidon avant d’avoir pu lire l’article sur la gestion avisée de la succession… Et le sapin et tutti quantique !

La pétoche !!! las grossas boulas, comme dirait mon amie de cœur.

Pour éviter ça, je suis allée faire chauffer mes semelles à la montagne.
Et là, j’ai été sensible tout d’un coup à l’existence de mondes parallèles, dans lesquels la vie semble s’être arrêtée il y a longtemps. Aucun personnage du troisième type, plutôt des fantômes impalpables, vissés sur leurs chaises, silencieux, dans des bistrots aux devantures affaissées…
J’ai photographié au hasard les murs des villages traversés : inscriptions illisibles, mots effacés, silhouettes fantômes dessinées par l’humidité sur les murs, peintures hors d’âge (avec un charme fou, certes), affiches politiques datant de Mitterand, toujours lisibles, chiens silencieux couchés à l’ombre des rues, temps immobile, sonnailles de vaches dans le lointain…

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Osteria della Croce (Tende, août 2017) ©Bleufushia

Au détour d’une rue de T.***, j’ai aperçu un humain, un vieil humain, qui était assis sous une de ces inscriptions en partie évaporée.

Pas totalement certaine qu’il me réponde (le village semblait désert, la plupart des volets clos, le calme des rues parfois troublé par le passage lent d’un chat famélique, aucune occasion de parler ?), je lui ai demandé confirmation de ce que je pensais qu’il y était écrit, et il s’est mis à me raconter sa vie.

Ce monsieur est né italien, il a été à l’école sous Mussolini (« à l’époque où tout ce qu’on apprenait à l’école, c’est qu’il fallait faire la guerre, et moi, je n’aimais pas ça »), puis après la guerre, 99,99% des votants de son village ont validé le fait que désormais, ils seraient français.

Il n’en était pas encore revenu, et a répété plusieurs fois ce chiffre, commentant « vous croyez que c’est possible, vous, 99,99 % ? ». Il m’a demandé si j’avais repéré le nom de sa rue : « celui de l’homme qui a fait que je ne sois plus italien »… là encore, il n’en revenait pas, de la farce que le destin lui faisait en le faisant habiter là, juste là.

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Je rêve, ou il y a un fantôme blanc sous la plaque, à droite ? Saorge (août 2017) ©Bleufushia

Comme il était devenu français, il a dû s’y faire : avec tous les changements que cela imposait (et dont le moindre n’était pas de changer de langue…). Par exemple, ne plus pouvoir passer la frontière sans contrôle vers les endroits de son enfance…
En tant que gamin italien, pendant la guerre – « j’avais 9 ans » – il avait été mitraillé à la cheville, alors qu’il allait ravitailler des maquisards au Lago del Frisson

(le lendemain, alors que je randonnais dans les Alpes italiennes, non loin de là, un homme à qui je demandais le nom du pic impressionnant qui surplombait le chemin, m’a répondu « vous êtes juste au-dessous du Frisson »… j’en ai tressailli… au-dessous du Frisson, quand même, ça vous est déjà arrivé ?)

Plus tard, l’administration française a trouvé que, bien que son pied soit toujours resté fragile et de travers, il était encore assez bon pour aller combattre en Algérie. Nouvelle guerre (genre double peine !).

Il était content, il en était ressorti vivant. Pour bons services rendus, il touche aujourd’hui en guise de « retraite des anciens combattants » la somme mirifique de 0,86 euros par mois. Il a répété ce chiffre plusieurs fois, avec l’air indéfinissable de celui qui se demande où est l’erreur.

L’air d’un pas galactique du tout… frère humain paumé dans un siècle auquel il ne comprend rien. Dans une vallée où on empêche les réfugiés de passer, où on condamne qui les aide à accomplir des démarches légales… se demandant où il est chez lui… se sentant exilé dans un pays qui est censé être le sien. Qu’il le veuille ou non.

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Breil-sur-Roya (août 2017) ©Bleufushia

En le quittant, j’avais la voix nostalgique de Reggiani dans l’oreille : « C’est moi, c’est l’italien… « ****
Et comme un frisson, là, en dessous de moi-même.

©Bleufushia

*https://www.letemps.ch/sciences/2017/07/27/lhomme-serait-constitue-partie-matiere-intergalactique

**http://www.futura-sciences.com/sante/actualites/medecine-qualite-sperme-occidentaux-continue-baisser-43215/

***Tende, devenue française en 1947 (traité de Paris). Comme elle a été créée « à partir d’une partie étrangère », le code 06163 ne correspond donc pas à l’ordre alphabétique. C’est peut-être pour cela que les habitants s’appellent des Tendasques (qui, dans mon esprit sensible aux correspondances sonores, s’entend comme « Fantasques »)

****https://www.youtube.com/watch?v=Po4wLPrUXy8

 


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Y a pas que les cacahuètes qui sont rien

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YZ (street artiste)

« On est bien peu de choses, madame / Donnez-moi zun kilo d’bananes / Bien mûres« 

(François Béranger)

Vous souvenez-vous de mes récentes aventures avec ma voiture « bleu virtuel »(1) ?

Il m’est resté de cette histoire une fragilité, comme une fêlure, amplifiée par l’épisode de la panne non moins virtuelle. Ça m’en a fichu un coup, pour tout dire.
Et cette semaine, je découvre, grâce à l’aimable « perfidie » moqueuse d’une voisine, que nous habitons une « voie sans nom » : c’est ce qui apparaît sur le plan de mon immeuble – alors même que je crois avoir une adresse, je n’en ai aucune. La réalité continue à ne pas être là où je l’attends.

voie sans nom

je vis sur le « n » de « sans »

Et sur le coup de cette nouvelle, j’allume la radio, et j’apprends – en direct par les ondes – que de surcroît, je ne suis rien. Je compte pour du beurre (de cacahuète, ou pas, on n’est pas chez Trump, quand même)
Déstabilisée, je change de chaîne, et entends une journaliste rigolarde dire à l’invité (dont j’ignore qui il est, parce que j’ai éteint aussi sec, n’en pouvant mais), qu’il ressemble à s’y méprendre à Sammy le Scoubidou. Sammy le Scoubidou !!

J’aurais peut-être préféré le ridicule à l’insignifiance. Ou pas, va savoir.

Ou la virtualité totale à la chosification (au moins, dans le virtuel, on peut s’incarner sous forme « d’objet intelligent »).

Mais quand même : rien ? que dalle ? Nothing at all ?

Rien ou moins que rien ? (je me permets de demander, parce que rien, c’est plus que moins que rien, quand même, et ça rassure un tout petit chouïa)

Non, rien, faut t’y faire : PEANUTS ! Pire que des nèfles !
Une réincarnation de La Môme Néant («pourquoi pense à rin, A’xiste pas »(2) !

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Non contente, comme beaucoup de mes semblables, d’avoir travaillé toute ma vie pour des clopinettes, je découvre sur le tard que clopinette je suis née, clopinette je demeurerai jusqu’à ce que je me transforme en un tas de cacahuètes.

D’ailleurs, dans la phrase jetée à tout vent devant les micros en folie – sous forme de « petit précepte nauséabond comme un pet de l’âme »(3) -, ceci suffit à expliquer cela. C’est à cause de ma nature profonde de clopinette que mon destin est ce qu’il est.

Ecco e voilà !

J’en suis toute éberluette. Même si je ne suis pas seule, c’est un peu dur à avaler.
Tiens, je vais me faire un statut face de bouc

JE SUIS CRO

UNE CROPINETTE

(ça se fait sur deux lignes, et cropinette est une variante de clopinette).
Je serai au moins dans le moove de tous ceux qui, à défaut d’être quelque chose, sont, depuis un moment, ceci ou cela et le clament en blanc sur fond noir.  Je ne l’ai jamais fait, mais là, je le sens bien.

[Euh, pardon, j’ai tardé à revenir, je m’étais absentée – quoi, vous n’aviez pas remarqué mon absence ? (la notion d’absence de rien frise la haute philosophie, non ?)
En fait, j’ai essayé de me faire un panneau, pour l’afficher séance tenante sur mon mur, et j’ai lamentablement échoué. En plus, j’avoue que je suis une quiche en zinformatic, un mégalo-rien en somme. Y a un féminin à « mégalo-rien » ?]

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JR (street artist)

Après, vous savez comment les choses se passent, vous focalisez sur un truc, et vous ne tombez que sur d’autres machins du même tonneau. Ça devient quasi obsessionnel au bout d’un moment, tout tourne autour du sujet du rien, ou du pas grand-chose, ou du qui ne mérite pas que… Enfin, dans votre tête de rien, ça s’agglomère, ça fait sens.
Mais vous n’excluez pas l’idée que, possiblement,
« vous êtes victime d’un complot d’indices concordants qui, en fait, ne concordent pas. »(4)

Je vous raconte, en vrac, juste quelques uns (vous allez voir que mes «en  vrac » sont variés, je butine, je butine)

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-cet homme aperçu sur la plage, avec un code-barres tatoué sur le mollet. Le stade de l’objet manufacturé, mais encore à vendre (un peu plus que rien, donc)

-un personnage dans un roman demande à son père qui est Stefan Zweig obtient la réponse : « un type qui s’est suicidé au Brésil »

– un livre de Jodorowsky, Le doigt et la lune (histoires zen) que je feuillette et où je lis la suivante :

« Le moine marche sur le pont. La rivière coule sous le pont.
Le moine ne marche pas sur le pont. La rivière ne coule pas sous le pont. »

C’est un « koan » – ces textes japonais prétextes à méditation. Est-ce que le moine est tellement insignifiant, patte de mouche sur la terre que, même s’il marche, son être ne parvient pas à impacter le pont, au point qu’on peut penser qu’il n’y est pas ?

(en fait, Jodo commente que notre cerveau introduit des liens pour faire sens. En réalité, « tout bêtement », les deux premières phrases n’ont rien à voir avec les deux dernières. De même que, peut-être, la réussite n’a pas grand chose à voir avec le fait d’exister ?)

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-dans les japonaiseries jusqu’au cou, je me délecte avec ma lecture des excellentes Notes de chevet de Sei Shonagon. Dans ses listes, je tombe sur ce qui suit, qui donne un autre éclairage à la vie, tout d’un coup :

Choses qui font honte : ce qu’il y a dans le cœur de l’homme

Choses qui ne sont bonnes à rien : une personne qui a le cœur mauvais (toute ressemblance avec…)

Choses qui n’offrent rien d’extraordinaire au regard et qui prennent une importance exagérée quand on écrit leur nom en caractères chinois : le vice chef des services qui gouvernent le palais de l’Impératrice

– je consulte un article sur Saint Georges – pas celui du dragon, l’autre ! – et découvre à côté de la date de sa fête, le 23 avril, la mention « mémoire facultative ». Même St Georges, peuchère, pourtant, il en avait fait un max pour qu’on fasse attention à lui ! Mais même se souvenir de lui est facultatif ! imaginez…

En même temps, intriguée d’un coup devant le mot « facultatif », je découvre avec étonnement que ce mot qui veut le plus souvent dire qu’on peut se passer de quelque chose, signifie à l’origine, « qui donne un pouvoir ». Bizarre, vous avez dit bizarre ?

-sinon, je suis sortie me balader, et j’ai vu Rien. Je veux dire Pélagie(5). Fini le songe d’une nuit d’hiver, bienvenue dans la réalité crue d’une soirée d’été.
Après deux échecs pour devenir prof, elle lâche l’affaire, et fait la manche sur le trottoir avec sa guitare. Sans bras zéro, parce que la canicule sévit. Bien que, quelque part, cela m’ait soulagé (autant pour elle que pour les élèves), cela m’a emplie d’une grande peine.
J’ai levé la tête vers le ciel étoilé, le silence des espaces infinis, lui, ne me fout pas les jetons, sachez-le, moins que le monde tel qu’il est, en tout cas, et je regarder voler des coquecigrues.

J’ai toujours eu un faible pour les coquecigrues, elles me soignent de la réalité.

index

coquecigrue

J’ai pensé au microbe Micron, l’insignifiant qui est dans l’illusion qu’il dirige le monde. Et dans ma tête, en silence, j’ai formulé :
« Fais gaffe avec moi, parce que je suis gentille »(6)

©Bleufushia

1 Pour ceux qui auraient échappé à cela, vous pouvez vous rattraper en lisant ceci :

https://bleufushia.wordpress.com/2016/11/03/palsambleu/

et/ou/ou pas/ cela (la panne)

https://bleufushia.wordpress.com/2017/04/03/sous-les-sunlights-casses-liquides/

2 Jean Tardieu

3 Pennac, dans Journal d’un corps

4 Nina Yargekov, dans Double nationalité, dans lequel l’héroïne se demande à grand renfort d’enquête d’elle-même sur elle-même, qui elle peut bien être.
5 l’histoire de Pélagie :

https://bleufushia.wordpress.com/2015/01/23/songe-dune-nuit-dhiver-20/

6 tiré de Chaos calme, de Sandro Veronesi


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Compil à poil

8ed252d8ad517a68e14494f62656e164 « Qui n’aime, aux jours de la canicule, dans les bois, lorsque les geais criards se disputent la ramée et l’ombre, un lit de mousse, et la feuille à l’envers du chêne ? (Aloysius Bertrand, Gaspard de la nuit)

OK, certes, évidemment, j’aime, j’aime…

Encore qu’ici la lancinante cigale remplace le geai criard, que la mousse est sèche et inapte à constituer une moelleuse couche, et que j’aimerais mieux qu’il ne fasse pas si chaud, si je peux me permettre, bien que je fasse partie du vulgum pecus, d’exprimer des préférences personnelles.

Mais bon, c’est l’été, qu’on se le dise, et cette canicule, la chienne*,  me fait divaguer autour de choses sans queue ni tête. Ce qui est finalement normal, parce que, si elles en avaient, ça ne serait pas des choses.
Et si j’arrive à la fin de cet article dégoulinante (c’est féminin, parce que ce n’est pas encore l’article qui dégouline), mais vivante, vous verrez qu’il y est question, en fait, de queues…
Lorsqu’on divague, demandait je ne sais plus qui, y a-t-il forcément des vagues ?

Je dirais que ça dépend…
Comme la canicule, ça dépend aussi… vous le saviez, vous, que tout est relatif, même la canicule ?

« Instruisons-nous en nous distraisant (treize ans et demi maximum) »**

Déjà, à l’origine, on ne la qualifiait ainsi que du 24 juillet (tiens, le jour de la saint Lili) au 24 août (la saint Glinglin)… le 24 juillet étant le moment où Sirius, l’étoile de la constellation du Chien (ici s’arrêtent les relations relatives à moi-même !) se lève et se couche en même temps que le soleil.
Déjà, une étoile dont on ne parle que lorsqu’on ne la voit pas, une qui se lève lorsque les autres se couchent, ça ne devrait pas être permis. Mais baste.
Savez-vous de quel chien il s’agit ?

Rien moins que du chien d’Ulysse (ça a un rapport avec après, mais là, pour l’instant, je vais faire dans le teasing à donf !).

Ulysse nous fait cependant savoir, par telex, qu’il n’y est rigoureusement pour rien, lorsque nous avons un temps de chien. OK, man, c’est noté !
 Ça me rappelle évidemment mes cours de latin :  « Cave canem ! », qu’ils disaient. Ça veut dire qu’il fait tellement chaud qu’il faut faire hyper gaffe au toutou et le descendre à la cave, pour le déposer là entre deux Mouton Rothschild – ce qui donne tout de suite un petit air Arche de Noé à l’ensemble.
Cela implique naturellement que l’on possède l’une et les autres.

Quoi qu’il en soit, faut aussi mettre son ti shirt mouillé, même si on n’est pas la reine de la soirée mousse.

Pour revenir à la relativité, selon les pays, et même au sein du même pays, vous pouvez avoir 39 degrés à l’ombre et ne pas être considérés comme possédés par les chiens, et en avoir 30 et qu’on vous plaigne tout en vous vaporisant plein pot les manettes. C’est dingue, ça, cette inégalité de traitement, moi, je dis que c’est de l’injustitude caractérisée !***

Et en plus, ça se complique encore, si on y rajoute l’indice Humidex (qui mesure l’indice d’inconfort ressenti – ça, c’est du lourd scientifiquement ! – sur une échelle allant « de l’inconfort à la mort »). Cool – si j’ose dire ! Qu’on peut mesurer fastoche à ses sensations internes, bien qu’il n’y ait pas vraiment d’échelle précise permettant de savoir si on chauffe, ou si c’est froid… en tout état de cause, je crois qu’on chauffe !

[euh, je peux digresser, là ? mon ancien établissement d’excellence a ouvert un truc baptisé A*midex, une fondation destinée à rendre nos « rêves accessibles »… au vu de la façon dont l’institution a viré de bord, je me demande sur quel point on se situe à la minute, entre l’inconfort et la mort, dans les services ex-public. Fermez la parenthèse, mauvaise langue que vous êtes !]

Mais le top du top de la nuance, en la matière, c’est quand  même la température ressentie.  Wikipedia, qui est parfois grandiose, nous précise que ceux qui ressentent, en la matière, sont les humains, et que l’indice ne « s’applique pas aux objets inanimés ».
Je suis rassurée, parce que si ma table se met à la ramener avec ses ressentis, et que son ressenti est différent du mien, on n’est encore pas sorti de l’auberge ! 

Cette température ressentie, qui n’est donc pas la température réelle, si vous me suivez bien, et ne désigne en plus des réalités différentes (selon qu’on la qualifie de canicule ou pas), se mesure avec un outil dont le nom me fait rêver dru : le thermomètre-globe mouillé (peut-on l’utiliser avec un ti-shirt sec ?).

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Le postérieur enveloppé d’une mousseline humide – c’est la mode ti-shirt mouillé, mais version thermomètre – le thermomètre-globe (qui est carré, la notion de globe étant relative comme le reste ! non mais, pourquoi y en a qui seraient relatifs, et les autres non ?) prend en compte, de façon étrangement qualifiée d’assez « empirique », « l’humidité normale » ?

Encore faudrait-il, me dis-je, que la normalité soit la même en Bretagne, en Auvergne, et dans mon Sud, par exemple (y a que moi qui divague, là ?)

Un truc qui me défrise menu, dans l’ensemble, c’est d’être dépossédée par une machine de mon droit légitime à ressentir ce que je ressens, moi.
Non mais pour qui ils se prennent ? Et c’est quoi, l’étape suivante ? qu’on me dise quand je ressens la faim et la soif ?
On n’est plus chez soi, moi, je dis.

En résumé de tout ça, vous aurez compris qu’il fait taille de vachement chaud de sa mère en tong (parce qu’en bottes fourrées, ça ne le ferait pas), et que la température que je ressens est carrément exagérée. A la minute précise – mais ça peut changer si quelqu’un monte le curseur – je ne suis pas encore sub claquante (merci Humidex), et je m’occupe en bougeant le moins possible, droit dans l’axe du ventilo qui fait bouger mes bouclettes.
Le ventilo –  c’est presque un truc de rebelle de ouf, finalement, parce que ça s’oppose au thermomètre-globe mouillé. A ce dernier, il faut, j’ai oublié de le spécifier, pour fonctionner, une autre variable, qui est le temps calme et sans vent !

J’adore mon ventilo ! Yep ! Revolouchon’ ! tous pour le droit à ressentir par moi-même !!!

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Où il n’est pas question du septuagénaire kleptomane qui, à Arcachon, avenue des Goélands, ouvrait les voitures avec un couteau à huîtres****

Donc, je m’occupe, comme aux glorieux temps des « siestes libres » de mon enfance, à faire des listes.
Ça ne mange pas de pain, non ? Et pendant que je fais ça, je ne fais pas de bêtises !

-choses d’une fraîcheur déconcertante (chouette)

-choses dont on se demande bien pourquoi elles nous fascinent

-choses dont on se persuade qu’elles auraient pu inspirer Max Ernst****

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Eugenia Loli

Sous ma fenêtre, et dans cette atmosphère globalement « humidesque » et aqueuse (faut boire, mémé !) passent deux hommes que je ne vois pas, l’un déclarant à l’autre qu’il ne faut absolument pas « céder le chant des sirènes ».
Cela suffit à me sortir de ma torpeur. Je sursaute : il a dit « le », pas « au ».
Serait-ce que le chant des sirènes est maintenant coté en bourse ? à l’instar des licornes ?

(j’ai appris récemment que la licorne désignait une start up valorisée de plus d’un milliard de dollars avant même d’être cotée en bourse : alors que j’en suis encore à la conversion de l’euro en anciens francs, et que je suis constitutionnellement incapable de me représenter ce que c’est réellement qu’un milliard de dollars, on souille la pureté de la licorne par des histoires de gros sous, et ça m’achève !)

Ça me fait penser, cette histoire de sirènes, à ma terrible déconvenue quand un ami infiniment plus lettré que moi m’a raconté que les sirènes d’Ulysse étaient des oiseaux. ON ne me l’avait jamais dit !! J’ai pris cette nouvelle comme une offense personnelle, pour tout dire.

Ou sinon, à ma découverte récente des Siréniens.

En fait – c’est peut-être un effet d’Allzheimer – je passe ma vie à découvrir de nouveaux trucs dont je ne me souviens pas avoir entendu parler auparavant, et ça me ravit.
Sauf que l’histoire de la rhytine m’a un peu démoralisée. Je tombe sur la rhytine (qui n’est pas une partie de l’œil), et aussitôt, pof, je me rends compte qu’elle a déjà disparu de la surface de la terre.
C’est un animal marin découvert du côté du détroit de Behring au XVIIIème siècle. On a à peine le temps de le surnommer (est-ce du sexisme ?) vache de mer que pof, la population des rhytines est intégralement massacrée, jusqu’à la dernière. Comme quoi, au XVIIIème déjà, les hommes étaient d’une bêtise sans nom.

Et on ne peut pas incriminer la canicule, parce que sur le coup, ça glaglate beaucoup dans ce secteur-là.
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Des Siréniens, il reste le Dugong Dugon (le « g » sonne un peu comme un « c » dans ma tête), de la sous-famille des Dugongidés. Un animal dont on me dit qu’il « est couvert de poils courts qui permettent d’évaluer son environnement ». Génial, non, le créateur qui crée le poil du DD non pour lui, mais pour les scientifiques. Je n’en finis pas de m’émerveiller sur l’infinie inventivité de la création.
Et me demande si nos poils à nous, humbles humains, auraient par hasard le même rôle.
Il paraît – information à rajouter dans ma liste : choses qu’on adore, parce qu’elles ne servent à rien – qu’ils partagent bon nombre de caractéristiques anatomiques avec les éléphants, comme le nombre de vertèbres et l’absence de clavicule.

Pour revenir au dugong, je vous signale aussi qu’il est « inféodé aux zones d’herbiers », ce qui ne me semble pas très glorieux pour un animal si utile (ça me rappelle le « lit de mousse » de l’autre), et que son cri est un chant mélodieux.
Comme les sirènes ?
Le chant du Dugong Dugon (et de son cousin le lamantin – version plus chromatiquement mélancolique*****, peut-être ?) est-il coté en bourse ?

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Leguat-Lamentin

Bon, chers amis, je vais terminer ce texte en queue de poisson (le thème me l’autorise) en allant me servir un petit gin frizz (comme le disait ma Valerix préférée dans son jeune âge), pour me rafraîchir un inutile poil (ou deux).

Ne cédons rien, et surtout pas le chant des six rennes (créateurs de la première polyphonie – croyez-moi, j’ai été prof de musique, j’en connais un rayon sur la question !)

Je vous bise.

©Bleufushia

*On en trouve la trace en anglais, qui traduit canicule par « dog day »

**Bobby Lapointe, dans sa génialissime leçon de guitare sommaire

*** Par exemple en France:

  • à Brest, on parle de chaleur caniculaire lorsqu’il fait au moins 28 °C le jour et 16 °C la nuit ;
  • à Lille, on parle de chaleur caniculaire lorsqu’il fait au moins 33 °C le jour et 18 °C la nuit ;
  • à Toulouse, la canicule correspond à un maximum dépassant 36 °C le jour et un minimum de 21 °C la nuit.

****fragment de liste emprunté à Blas de Robles, dans Le point Némo

***** référence à la forme musicale du lamento

 


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« La vie j’y comprends rien »

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Blue journey (spectacle de danse)

« N’attendez pas que je dépasse vos attentes, parfois, je ne dépasse même pas les miennes. » (Maria de Queiroz)

Parfois, souvent, de plus en plus fréquemment, je me surprends à flotter.

Avec l’impression que je ne comprends pas toujours tout au monde qui m’entoure.
Au milieu des « joyeux débordements de ma vie », se dessinent des fissures humides, dans lesquelles je barbote tant bien que mal, alors même que je me crois les deux pieds sur la terre ferme.

Je pourrais, pour expliquer ce phénomène de vertige furtif qui me saisit chaque jour un peu plus, prendre des exemples terribles, visibles dans leur extrême absurdité, comme le pourquoi on détruit la planète, la barbarie ordinaire, les ravages du capitalisme et j’en passe.
Mais j’ai envie de vous demander si, comme moi, vous êtes sensibles à ces faisceaux d’indices minuscules – que presque personne n’a l’air de remarquer – qui introduisent dans notre quotidien des éléments d’irréalité augmentée, créant à la longue un perceptible malaise dans les failles qui se sont entr’ouvertes.

Je ne parle pas de la différence entre fantasme et réalité, même si, pour prendre un exemple idiot mais récent, lorsque je me suis retrouvée sur la place centrale de Pont-à-Mousson, ville dont le nom m’avait fait voyager jusque là gratos dans un exotisme luxuriant, je me suis sentie un moment suspendue par un pied à mon étonnement incrédule – évanouissement brutal des Tropiques -, avant de retomber dans un grand splash (faut vous dire que je suis une quiche en géographie).

Ni de la différence entre réalité et artifice, comme lorsque la mairie de la ville où j’habite interprète le terme « espaces verts » en remplaçant l’herbe des massifs publics par de la moquette verte synthétique. L’illusion de la couleur suffit, c’est clair.

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Non, je vous parle de tout ce qu’on croise et que le (le = mon, ici) cerveau ne parvient pas à intégrer. Cette salade de fruits de trucs sans queue ni tête qu’on nous vend à longueur de temps, en qui, peu à peu, « acquiert plus de potentiel que le réel ».
Et qui me laisse le cerveau en état de tétanie aggravée (« en état de tétanie », c’est beau comme du Bobby Lapointe, je suis contente de moi sur ce coup-là)…

NE PENSEZ PAS A UN ELEPHANT !

J’ai lu quelque part qu’un psy avait placardé ce panneau sur sa porte d’entrée, pour mettre l’accent sur la focalisation dont l’esprit est capable malgré lui – focalisation qui le bouffe et l’empêche de batifoler sur d’autres plate-bandes.

Pour moi qui continue à zoner sur le site internet de mon ancien boulot – une fac de lettres, quand même – (et pourtant, je le fais en sifflotant et en pensant à autre chose), ce que j’ai à l’esprit, lorsque j’y passe un instant, c’est la culture (et, de fait, son « négatif », et le silence étourdissant de sa disparition, qu’elle soit littéraire ou scientifique). Avec une petite pensée pour Perec.* Moins il y en a et plus je la cherche. En vain !
Sur un ton enjoué et empli de fierté, la gouvernance (ou du moins l’équipe rapprochée de la gouvernance) nous fait part, de mois en mois, dans une newsletter « vendeuse », des dernières nouveautés qui permettent à l’établissement d’être glorieux et en pointe.
Je vous livre les deux dernières que j’ai repérées :

  • Le concours de la meilleure présentation de thèse en trois minutes (qui a mobilisé des centaines d’étudiants : à la réflexion, je trouve ça assez peu novateur : le tweet m’aurait paru un format plus porteur pour donner à connaître le contenu de trois années de recherche)
  • La mise en place du dispositif des IdéesFricheurs, mot valise plein de fraîcheur.

Je vous copie un extrait de la prose associée :

« Le projet Pépite (NB. « Pépite », dans ce contexte, ça fait mariage de la carpe et du lapin, non ?) propose à soixante étudiants un accompagnement à l’entreprenariat. Réunis dans le learning center en quatre afterclass, en équipes formées à l’issue d’un jeu brise-glace (NB. avec le réchauffement climatique, y a encore de la glace à briser ?), les étudiants apporteront des solutions innovantes au challenge d’une grande entreprise. Développez votre créativité ! »
Et l’accompagnateur d’expliquer qu’il s’agit de réfléchir au fait que « le besoin client n’est pas forcément adressé ».

Prosternons-nous devant l’infinie grandeur de l’établissement d’excellence !!! (celui-là même qui a vidé de tous ses ouvrages la bibliothèque de grec ancien, arguant du fait que, « de toute façon, plus personne ne lit le grec ancien » !)

Là, je ne pense plus du tout à un éléphant, mais l’imminence de la catastrophe ultra violette me terrasse**. C’est ça qu’est devenue l’université !

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(et croyez bien que ce ne sont que deux exemples : j’en aurais d’autres, moins anecdotiques, à raconter – par exemple sur la façon assez particulière de « gérer des risques psycho-sociaux » dont on prétend dans ce lieu qu’ils n’existent pas et que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, ou encore sur la politique de « new management », qui instaure une évaluation et une surveillance permanente des enseignants. Mais pas dans cet article. Il me faut plus de courage que je n’en ai aujourd’hui pour aborder la question de ce que devient le travail dans les services publics transformés en entreprises).

Irréalité aggravée

Le jour de cette lecture édifiante de cette newsletter, j’ai continué en baguenaudant sur ma BAL et sur le net.

Et en me sentant basculer d’article en article.
Voyez seulement : j’y ai trouvé, en vrac…

– une invitation à aller « faire une expérience lunaire » en essayant une bagnole de marque française (merci, j’ai déjà le bleu virtuel qui bugue, pas la peine d’en rajouter une couche !)

-un article intitulé « Le pissenlit prend sa retraite » (un collègue ?). En fait, l’histoire d’une nuance de bleue découverte par hasard, aussitôt brevetée et récupérée par une marque de crayons (qui lance même un concours pour lui donner un nom). Le pissenlit, c’est le jaune évincé par l’arrivée du petit nouveau (le « bleu » !)

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Plus que le fait qu’en présence d’une poudre bleue, on puisse se demander s’il s’agit d’une nuance inconnue et si on ne pourrait pas se faire du fric dessus – combien il existe de bleus différents ? – ce qui me sidère est la privatisation systématique du réel… couleur, eau, air, mots, et j’en passe.

Je ne parviens pas à concevoir – je sais, il me manque une case – que tout soit recouvert de fric, de profit, de propriété privée. Et si je le constate, ça me défrise gravement.

-l’histoire de cette marquise, au XVIIème siècle, qui avait appris à nager sur son canapé, sans projet de nager un jour dans de la vraie eau (déjà l’eau virtuelle, à l’époque !).

-la (non)vie de l’Ukranienne qui s’est transformée en Barbie humaine

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-la présentation de la famille royale anglaise comme un exemple typique des extra-terrestres  reptiliens qui dominent l’univers en douce (avec une question lancinante à propos d’une vidéo dans laquelle on a vu Elizabeth avec un œil rouge, signe évident du démon)

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– et, à propos de regard, une anecdote sur la vie du peintre Victor Brauner, qui a perdu un œil après avoir peint son auto-portrait à l’œil crevé.

Je regarde, au-dessus de mon bureau, la photo que j’ai faite de la Sans-fond, une rivière vers Dijon…

Si, au-delà de la connerie, même les rivières n’ont plus de fond, s’il nous faut douter de la réalité de toute chose, je vous le demande, où va le monde ?

Tiens, ça me fait penser à l’excellent Rebotier

Litanie de la vie j’y comprends rien

©Bleufushia

Pondu ce jour, Mercredi 25 Merdre 144 (APPARITION D’UBU ROI – fête suprême seconde)

*Georges Perec, auteur de « La disparition », livre né d’une contrainte Oulipienne : écrire sans aucun « e »

**L’existence de la « catastrophe ultra-violette » est une découverte récente. Il s’agit d’un concept appartenant à la théorie des quanta, concept auquel je n’entrave que couic, mais dont j’adore le nom.


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Sous les sunlights cassés liquides

Trina Merry

Je vous dois un aveu. Malgré le franc sourire que j’ai appris à arborer pour donner le change et être tranquille en toute circonstance, je me sens souvent vaciller. Je suis emplie de doutes. Particulièrement en ce moment, où je me sens en pleine crise de zététique* aigüe.
Si j’y songe bien, ça ne date pas d’hier.

Mon enfance a été abreuvée de phrases parentales répétées, assez souvent pour que cela fasse quasiment partie d’un patrimoine génétique. Tiens, je m’amuserais à les lister un jour. Mais bon, pas aujourd’hui, ok !

Dans le répertoire de mon père, celle-là, entre d’autres :

« Prends un siège, Cinna, et assieds-toi par terre
Et si tu veux parler, commence par te taire ! »

Ce qui l’intéressait, lui, dans cette tirade parodiée, c’était d’insister, encore et encore, sur la conduite à tenir : ce n’est pas parce que j’étais dans l’âge le plus tendre, qu’il ne fallait pas penser à TOUT ce que je disais, en contrôlant scrupuleusement la précision autant de ma pensée que de ma parole. La phrase suivante, en général, c’était : « de la mesure avant toute chose, ma fille ! ».

Certains d’entre vous penseront que ce n’était pas totalement top comme éducation à la spontanéité de l’expression. Mais toute face ayant son pile, j’ai profité de ces temps de silence pour numéroter mes abattis – ma manière à moi d’éviter « le chaos rampant » – de façon à pouvoir les retrouver en nombre correct à l’orée du prochain combat, forcément imminent (« méfie-toi des autres », « la vie est une vallée de larmes », « le struggle for life, t’en as entendu parler dans tes cours d’anglais ? »…).

Dans cette phrase, en fait, je me suis toujours focalisée sur cette énigmatique assertion : s’asseoir par terre avec un siège. A l’époque, je me disais par devers moi qu’il ne fallait franchement pas être malin. Mais dans ces années-là  – c’était encore le plein vingtième siècle -, le monde avait l’air constitué essentiellement de choses extrêmement tangibles.

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Sergey Dibtsev

Se pouvait-il malgré tout que, dans un autre pan de la réalité (celle de mon père, nanti en l’occurrence d’une fille idéale et parfaite), les sièges soient virtuels et en plus, sournois : consistants quand il s’agissait de les toucher avec une main, mais possiblement évaporés lorsqu’on allait s’y asseoir ?

Je regardais les chaises en formica et inox de la maison d’un œil circonspect, ne sachant pas si – et quand – elles me feraient le coup de l’homme invisible. Je ne m’asseyais jamais, enfant, sans vérifier la réalité des choses. Je n’aurais pas aimée être traversée par une chaise.
Plus tard, je me suis toujours refusée à aller acheter un canapé chez Cinna. On ne me la fait pas, à moi !

Pourquoi je vous raconte ça ? J’y viens.

Vous souvient-il que j’ai acheté, il y a quelques temps, une voiture bleu virtuel** ?

Elle est quasiment neuve.

L’autre vendredi, il pleuvait fort, j’étais à l’heure de pointe sur l’artère la plus fréquentée de la ville voisine quand pouf ! un drôle de bruit et plus rien. Plus moyen d’accélérer : la pédale avait l’air encore frétillante, mais totalement inefficace.

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Après un moment d’abattement, pendant lequel je me suis fustigée (« tu vois, pauvre nunuche, tu frimes à acheter une voiture virtuelle, et tu voudrais, en plus, qu’elle fonctionne ! »), puis me suis sentie seule au monde, j’ai finalement réagi (ça klaxonnait de toute part) en cherchant sur mon androïd bleu turquoise réel le numéro du service d’assistance, que j’avais naturellement égaré (l’air de rien, je suis top trop moderne quand même IRL ! mais avoir un androïde dans la poche, pour tout vous dire, ça me met un soupçon mal à l’aise).

(NB. IRL (In the Real Life) – vous ne trouvez pas que, si on dit très vite et plusieurs fois IRL IRL IRL… on finit par dire « irréel » ? ça me trouble grave, ça. Même si mon prof dit qu’il n’y a jamais de yin sans yang et vice versa, quand même !)

L’habituelle litanie de phrases mécaniques, énoncées par une femme probablement en plastique, a commencé  à s’égrener.
« Si vous désirez ceci, tapez 1, si en revanche, vous voulez cela, tapez 2 [……………….]… tapez 9, si vous voulez réécouter tout cela tapez étoile, si vous ne voulez rien de tout ça, allez vous faire voir ailleurs et consulter notre site, laissez un message sur notre répondeur débordé, et si, quand même, vous voulez être mis en relation avec un conseiller, tapez #… vous allez être mis en relation… veuillez patienter, tous nos conseillers blablabla. Et là, les agios*** d’Albinoni en entier pendant un bon quart d’heure.

Croyez-le si vous le voulez, ce ronron habituel m’a rassurée un temps.

Finalement, quelqu’un :

-M+++ assistance : je suis Prosper Vanbleu, que puis-je faire pour vous ?

(On peut s’appeler Vanbleu ? c’est possible, un truc comme ça ? si oui, c’est de bon augure ou non ?)

– Blablabla… euh, je crois que mon câble d’accélérateur s’est cassé.
Prosper éclate d’un grand rire. Je suis assez vexée, je ne vois pas ce qu’il y a de rigolo à tomber en panne, et j’ai envie de lui demander s’il est payé cher pour se payer la fiole des gens, mais je préfère me taire.
Quand il se calme enfin, il me dit (avec le ton de celui qui parle à une dangereuse maboule et sans autre commentaire) qu’il va m’envoyer une dépanneuse.

Francesco Marzetti

Trois heures après, il fait nuit et il pleut toujours. Un chauffeur de taxi muet me conduit enfin dans une zone commerciale déserte. J’ai droit en effet à un véhicule de courtoisie. C’est bien qu’il soit a priori courtois, dans un monde brutal, j’apprécie.
Tout est fermé et lugubre, mais au milieu des entrepôts se dresse une sorte de petit cube de verre, apparemment sans personne à l’intérieur, nimbé d’une lueur verdâtre. C’est là que le chauffeur me dépose, et il part sans demander son reste.

Je rentre, et là où je m’attendais à voir un poisson mutant, caché derrière le comptoir, je vois un homme. Il est fatigué (il a attendu deux heures après la fermeture pour me fournir un véhicule), moi aussi. Ses cheveux, rendus curieusement hirsutes par l’humidité ambiante, encadrent une tête ronde et rose, aux yeux assez écartés.

Il repère rapidement mon nom dans l’ordinateur, mais ma fiche a disparu : effacée. Pendant qu’il la recherche, je m’éclipse deux minutes pour satisfaire à un besoin naturel. A mon retour, l’homme me dit, content :

– Je n’ai pas retrouvé votre fiche, mais pas de problème, je viens de vous recréer (il articule, comme s’il prononçait deux mots distincts).

Je lui demande :

– de toute pièce ?

– parfaitement, qu’il me répond, avec un grand sourire.

Là, quelque chose se dévisse tout d’un coup  dans ma boîte crânienne. Je me sens bizarre et je me mets à le regarder d’un autre œil.

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Je crois que « je suis devenu un axololt ****», cet étrange animal aquatique qui peut aussi devenir animal terrien si les conditions ne se prêtent pas à ce qu’il soit dans l’eau, et dont le corps se régénère quoi qu’il ait perdu (patte, œil, et même cerveau). Moi, je sens des sortes de démangeaisons dans mes branchies, et des sensations bizarres au niveau des doigts de pied.

Le loueur de voiture a aussi une tête d’axololt, et je me demande si, comme cette bête, nous allons tous les deux éternellement conserver des caractères juvéniles à l’âge adulte (ça tombe bien, je me sens un peu vieille et totalement out). Nous flottons un moment dans son aquarium, sous les spotlights verts, sans plus rien dire, nos petites pattes bougeant avec langueur dans l’eau tiède, le temps que je me reprenne.

L’ennui, me dis-je, c’est que je ne sais pas à quel stade il m’a recréée, si c’est l’état larvaire et si je vais être atteinte ou non de néoténie**, et faire dans la pédogénèse, ce qui m’embêterait assez singulièrement, je dois dire. Faire des gosses, j’ai déjà amplement donné. Si en plus ils sont plus vieux que moi (un jour pluvieux, de surcroît), alors non non et non !

Je me secoue.

Je ne saurais pas vous raconter ce qui s’est passé pendant trois jours. Je ne sais pas si je les ai vécus pour de bon ou non.

Trois jours après, lorsque je récupère mon véhicule réparé, je demande au garagiste, avec une certaine prudence, si c’était bien le câble de l’accélérateur.

Il répond d’un ton las au brontosaure que je suis qu’il n’y a plus de câble pour les accélérateurs depuis une belle paire de lunettes, que c’est incroyable qu’il y ait encore des gens qui croient aux câbles à notre époque, et que non, simplement, « j’ai » eu un bug.
Je le reprends doucement : « vous me dites que ma voiture a eu un bug ? »
– oui, ma petite dame, vous étiez mal programmée, vous avez eu un bug informatique. On a dû vous reformater de A à Z.

Ma voix tremble un peu. Je lui dis que j’espère que j’ai été bien reformatée. Mais, je rajoute (mais c’est presque inaudible, je crois) : est-ce que ma mémoire a été totalement deletée ? est-ce que j’ai encore mes favoris à portée de main ?

Je quitte le garage la queue basse (je n’en ai pas normalement, mais lors du créatage et de la reformatation, je crois qu’ils m’en ont collé une), et la bouche en émoticône triste. Je ne demande pas mon reste. Le reste de quoi, d’ailleurs ?

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J’hésite un moment à m’asseoir sur le siège ou par terre. Mais cette fois-ci, il y a un siège, confort ferme. Alors va ! Je déroule ma queue et m’installe au mieux, et en avant toute !

©Bleufushia

(Le titre de ce billet est emprunté aux paroles fantastiques de la chanson fantastique de Léo Ferré : La mémoire et la mer, chanson qui a doucement accompagné mon adolescence)

*La zététique

https://fr.wikipedia.org/wiki/Z%C3%A9t%C3%A9tique

**Pour ceux qui auraient loupé cet épisode, vous pouvez vous rattraper là
https://bleufushia.wordpress.com/2016/11/03/palsambleu/ et continuer avec Morbleu, si vous voulez (deuxième épisode)

***référence à La Madeleine Proust

**** et une lecture réjouissante en accès libre, si vous ne connaissez pas cette géniale nouvelle de Cortazar, qui fait partie du recueil Les armes secrètes
http://www.oeuvresouvertes.net/spip.php?article1648
Pour tout savoir, par ailleurs (ou presque) sur les axololts, vous pouvez avoir une idée par là
https://fr.wikipedia.org/wiki/Axolotl


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Nu de nunuche chenue (ou pas)

nuage pluie cent réunions

Nuage-pluie-cent réunions (20ème point du méridien Vaisseau Gouverneur, considéré comme le point le plus yang – énergie masculine – du corps). Calme l’esprit, éteint le vent…

(c’est ce qu’il me faudrait, juste là, à la minute !)

Pondu de frais ce jour, le vendredi 20 Pédale 144*
Ste Cuisse, dame patronnesse

(NB. J’aurais dû terminer la rédaction de cet article le Samedi 14 Pédale 144, Sabbat (vacuation) pour honorer dignement le jour des droits de la partie femelle de l’humanité, mais j’ai procrastiné, et dû attendre, pour être logique, un jour aussi féminin sur le calendrier)

Bon sang de bonsoir, pas moyen de démarrer cette chronique, ça se bouscule au portillon de mon crâne, y a trop d’infos zinouïes, je ne sais pas par quel bout les prendre. Je me lance, j’en attrape un (de bout) au hasard, et flop, il en vient toute une pelote, j’essaye de la désembrouillaminer, et hop, voilà que je me retrouve à ramer dans une matière molle, de la même molleur que mon unique neurone.

(Attention, je m’en vais digresser, je le sens venir, c’est plus fort que moi)

Je rame, comme mon ordi qui a planté la semaine dernière.

-Pourquoi que tu plantes-tu, toi ? que je lui ai dit

-A cause de « fragments de fichiers «chk » et de vieilles données du « Prefetch », qu’il m’a aussitôt et fort aimablement répondu.

Plongée dans la perplexité, j’ai cherché le rapport avec ce texte lu au siècle dernier, à l’époque du collège (oui, je sais, j’ai été jeune au siècle dernier !) : « Le Sous-Préfetch aux champs »**… mais même si je me souviens que le pauvre était en panne d’inspiration, laissez-moi vous révéler que, pour étrange que ça paraisse, il n’y en a aucun.

C’est l’inverse de mon cas : moi, je suis plutôt submergée par le vertige qui s’empare de moi pendant que je surfe de données en données, vous saisissez la différence ? Pas vraiment de problème d’inspiration, mais une question me taraude : à l’ère numérique, se pourrait-il que j’aie des fichiers « chk chk chk » dans ma boîte crânienne qui seraient responsables du léger « slurp » que j’entends quand je penche la tête vers le côté ?

Lunettes (Sandra Lachance)

A propos du texte sur ce fameux Sous-Préfet baguenaudeur, j’en avais alors retenu une phrase : « Sur ses genoux repose une grande serviette en chagrin gaufré qu’il regarde tristement. »

J’ai toujours trouvé que le « chagrin gaufré », c’était quand même du dernier chic, et dans ma tête, il s’est créé une association inédite et personnelle entre la croupe des mulets turcs (le « sagrin » n’est devenu triste que par glissement sonore) et la délicatesse de la gaufre cafardeuse.

A l’époque déjà, j’étais passionnée par les mots – et ça ne m’a jamais quittée -, et j’avais découvert qu’on pouvait trouver du chagrin noir, du demi-chagrin, ou du plein chagrin… A l’adolescence, j’ai longuement oscillé entre le noir et le demi, même alors que je faisais mes devoirs sur un bonheur-du-jour.
Les mots sont parfois étranges.

Je rame, soit, mais je dérive aussi, j’en ai pleinement conscience.

(Pour revenir à mes croupes de mulets)

Le coup de la pelote inextricable d’infos passionnantes, j’en deviens zinzin, limite fofolle, avec la désagréable impression que « tout le temps que j’avais devant moi, il est derrière*** » (c’est vrai de cette journée : je m’y suis collée dès potron-minet, et voilà t’y pas qu’on frôle le chien et loup, et je n’ai pas avancé d’un pas).

Vous pourriez me dire (et vous auriez raison !) qu’en tant que nana, c’est normal que je ne sois pas trop fufute, et que les greluches, même si elles ne sont pas à chien-chien, si elles ne s’enrubannent pas de froufrous, de grigris – je n’ai, au passage, aucune assurance sur la justesse orthographiques des pluriels de mots bâtis sur des redoublements hypoco(co)ristiques – , si elles ne se maquillent pas comme à Dysney Channel et quand bien même elles ne feraient aucun chichi, c’est toujours un peu neuneu (et pourtant, la plupart n’habitent pas Neuilly !).
Donc, finalement, si je ne m’en sors pas, c’est en quelque sorte génétique. La loi de la race.

Ben oui, comme d’autres sont blondes, moi, je suis nunuche et n’y puis rien changer.

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doris day

A propos, vous vous êtes déjà demandé d’où vient le mot « nunuche**** » ? Vous saviez, vous, que ça vient de « nunu » (entendez, niaiserie, bagatelle, chose sans intérêt et sans importance) et que c’est justement ce dont je vous abreuve depuis le début de cette chronique ?  

Venons-en aux faits, enfin !

Ce mot (nunuche) m’a amenée à me perdre avec délices dans des dicos d’argot, de louchébem***** et j’en passe, dont certains expliquent comment on en est arrivé à certaines déformations du langage, par différents procédés.

C’est au moment où j’ai découvert la troncation gauche (les ‘ricains, par exemple) que je me suis demandée si le mot Nüshü n’était pas formé à partir de nunuche.

Parce qu’en fait, le Nüshü est une invention de femmes (et en toute femme, une nunuche inoffensive pour l’homme sommeille).

Il y a une semaine, je n’avais jamais entendu parler du Nüshü, que je n’ai découvert que grâce à mon amie Isabelle Alentour, qui a partagé ça sur un réseau social où il m’arrive de zoner. Immédiatement en alerte, je suis allée de site en site me cultiver dru. Et comme j’ai l’âme généreuse, je partage mes émois (cinq cent millions de petits chinois, émois émois, émois ♫♪)

« Le phénix pousse un cri rauque »

C’est une des phrases récurrentes de la poésie transcrite au moyen du Nü Shü (ou « femme écrivant », en chinois).

Cette drôle d’écriture – aussi appelée « écriture de moustique » (tiens, je ne résiste pas à vous le dire en louchébem : L’écriturelem lüshüné est laussiqué lappelépuche  » lécriturepuche de loustiquemoque ») a été inventée par des femmes de la province du Hunan, pour correspondre avec leurs « sœurs jurées », qui étaient, si j’ai bien compris, non pas des sœurs de sang, mais des amies de cœur à-la-vie à-la-mort, à une époque où la pratique des pieds bandés rendaient peu agréables les visites au village voisin.

Ce qui réunissait ces femmes, c’était les moments de broderie, qui se pratiquaient en groupe : on y parlait, on y chantait, on y récitait des poèmes… Apparemment, cette écriture est née au XIXème siècle (bien que certains prétendent qu’on en a trouvé des traces beaucoup plus anciennes, au XIème siècle déjà, où une concubine impériale aurait voulu communiquer avec ses soeurs), à une époque où la société patriarcale interdisait l’écriture aux femmes.

Plusieurs éléments me semblent fort originaux :

D’une part, elle est composée de signes (entre 700 et 1000 selon les chercheurs) qui seraient phonétiques – donc différents du système d’écriture chinois – et nés du chant. A partir de ce système, on recensait en 2012 environ 500 textes écrits en Nü Shü, poèmes, chants, récits autobiographiques, et livres du troisième jour (conseils aux femmes mariées, distribués le troisième jour suivant le mariage).

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D’autre part, il y avait un système de transmission qui amenait les jeunes filles à se l’enseigner entre elles (beaucoup de ces apprentissages passaient apparemment par la broderie), et à créer du lien (comme une sorte de réseau social domestique de l’époque).

Enfin (et cet élément-là est plus banal, au sens habituel, que les autres, hélas), seules les femmes savaient lire et écrire le Nü Shü, et on en a déduit – à tort – qu’il s’agissait d’une écriture secrète, ce qu’elle n’a jamais été ni voulu être. Simplement, les hommes ne savaient pas la lire, parce qu’il s’agissait d’un « truc de bonnes femmes », de nunuches, donc (de nü-nü shü) et que, de ce fait, c’était sans intérêt de faire un effort pour apprendre à le déchiffrer. Cela ne méritait pas tout bonnement pas qu’on s’y arrête.

Et apparemment, les hommes capables de tirer leur chapeau à des femelles capables d’inventer un système complet, cohérent et différent du leur se sont comptés sur les doigts d’une seule main.

Broderie « nü shü » (jeanchiang.com)

La révolution chinoise ayant redessiné les rôles sociaux a ensuite raréfié la pratique du Nü Shü, puis l’écriture n’a plus été pratiquée que par de très vieilles femmes. La dernière (qualifiée sur les sites qui parlent de cela de « fossile vivant » – je n’aimerais pas, au passage, qu’on m’appelle comme ça ! – alors même qu’elle venait de mourir – strange, non ?) est décédée en 2004.

Maintenant, on trouve une élégance esthétique aux caractères de cette écriture, et certaines la reprennent pour l’intégrer à des créations guidées par la recherche d’une esthétique.

Ebouriffant, les trucs de nunuche, finalement, moi, je dis.

©Bleufushia

* la date du jour dans le calendrier pataphysique.

Si vous voulez convertir les vôtres – de dates -, voilà un lien qui vous y aide

http://mmai.github.io/pataphysical-date/index.html?date=2017-03-14

vian équarisseur de première classe

Vian : un équarisseur de première classe (objet pataphysique)

« L’ère Pataphysique commence le 8 septembre 1873, qui d’ores en avant prend la dénomination de 1er du mois Absolu An 1 E.P. (Ère Pataphysique), et à partir de quoi l’ordre des 13 mois (douze de 28 jours et un de 29) du Calendrier ’Pataphysique est fixé comme suit » :

  1. Absolu (du 8 septembre au 5 octobre) ;
  2. Haha (du 6 octobre au 2 novembre) ;
  3. As (du 3 novembre au 30 novembre) ;
  4. Sable (du 1er décembre au 28 décembre) ;
  5. Décervelage (du 29 décembre au 25 janvier) ;
  6. Gueules (du 26 janvier au 22 ou 23 février) ;
  7. Pédale (du 23 ou 24 février au 22 mars) ;
  8. Clinamen (du 23 mars au 19 avril) ;
  9. Palotin (du 20 avril au 17 mai) ;
  10. Merdre (du 18 mai au 14 juin) ;
  11. Gidouille (du 15 juin au 13 juillet) ; soit 29 jours
  12. Tatane (du 14 juillet au 10 août) ;
  13. Phalle (du 11 août au 7 septembre).

Ce calendrier, toujours en usage dans le cercle restreint des pataphysiciens, a ceci d’original qu’il intègre à ses mois des jours imaginaires hors-semaine (le 29 Gidouille, plus le 29 Gueules pour les années bissextiles), ce qui lui permet de former 13 mois réguliers de 28 jours chacun (avec une exception, pour confirmer la règle).

La date du 1er du mois Absolu An 1 E.P. (soit le 8 septembre 1873 du calendrier « vulgaire ») est la date de naissance d’Alfred Jarry (Nativité).

** Daudet

*** Topor

**** Duneton sur « nunuche »

http://www.lefigaro.fr/langue-francaise/expressions-francaises/2016/10/14/37003-20161014ARTFIG00063-nunuche-va.php

ET d’autres infos chouettes sur

http://argot.canalblog.com/

Fussoir-338-e1427792424526

***** Un traducteur français – louchébem

http://www.louchebem.fr/

Ex. La phrase : « l’écriture nüshü est aussi appelée « écriture de moustique »

Devient
L’écriturelem lüshüné est laussiqué lappelépuche « lécriturepuche de loustiquemoque »

****** Sur le Nü Shü, le début d’un film, qui permet de se faire une idée.

http://www.ina.fr/video/3347809018

ET deux articles

http://www.slate.fr/story/137759/nushu-femmes
http://www.ltl-chinois.fr/nushu-%E5%A5%B3%E4%B9%A6-la-langue-des-femmes

La spécialiste française du Nü Shü est Martine Saussure-Youg qui y a consacré sa recherche, et un blog.


2 Commentaires

Avanti !

gramsci

Antonio Gramsci

Ce matin, j’ai bien commencé mon année.
J’ai d’abord reçu le joli vœu d’un ami cher, qui m’encourage à continuer à tracer calmement mon propre chemin.
J’ai bien aimé l’image qu’il me renvoie d’une vie comme un voyage sereinement buissonnier, avec un certain dépouillement que le parcours encourage.
Puis j’ai rencontré Gramsci, enfin, plutôt un texte qu’il a publié un premier janvier, il y a 101 ans, qui fait écho à cette idée de continuer à parcourir.
Ceci et cela dans la continuité d’une découverte très récente, qui m’enchante au point de vouloir tenter de la partager avec vous, une histoire de chemins, justement également, et de nomadisme…

Ainsi est-il des jours immobiles – comme est celui que j’ai entamé sous un beau ciel – où l’absence de mouvement en moi n’est qu’apparente, et où, comme la sève invisible en hiver, un frémissement imperceptible couve sous la peau.

Evidemment, je ne sais pas vraiment (et ne veux pas savoir) quel est mon chemin avant de l’avoir tracé, et ce n’est pas par une attitude volontariste que j’entends le mener (celle qu’on trouve dans les « résolutions » de début d’année, où il est question de faire, ou de tenter de faire, plutôt que de s’appliquer à être). Je ne souhaite pas qu’il me conduise vers un but précis.
Je l’aimerais plutôt vagabond, nomade justement, anarchique autant qu’anarchiste, fait de rencontres impromptues, de contacts, d’ouverture, de créations modestes, et de sensations reliées au monde tel qu’il palpite. Humain, juste humain.

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Chemins éphémères pour une cartographie personnelle ©Bleufushia

Je m’aimerais à la fois « ivre de vie intense » et « glissant mon aile sur le vent ».

Mais avant que je partage mon dernier émerveillement de 2016 avec vous, un extrait du texte de Gramsci dont je vous parlais* :

« Je déteste le jour de l’an »

« Chaque matin, à me réveiller encore sous la voûte céleste, je sens que c’est pour moi la nouvelle année. C’est pourquoi je déteste ces « nouvel an » à échéance fixe, ces jours de jubilation aux rimes obligées collectives, qui font de la vie et de l’esprit humain une entreprise commerciale avec ses entrées et sorties en bonne et due forme, son bilan et son budget pour l’exercice à venir. Ils font perdre le sens de la continuité de la vie et de l’esprit. On finit par croire sérieusement que d’une année à l’autre existe une solution de continuité et que commence une nouvelle histoire, on fait des résolutions et l’on regrette ses erreurs etc. etc.

Je veux que chaque matin soit pour moi une année nouvelle. Chaque jour je veux faire les comptes avec moi-même, et me renouveler chaque jour. Aucun jour prévu pour le repos. Les pauses je les choisis moi-même, quand je me sens ivre de vie intense et que je veux faire un plongeon dans l’animalité pour en retirer une vigueur nouvelle. Pas de ronds-de-cuir spirituels. Chaque heure de ma vie je la voudrais neuve, fût-ce en la rattachant à celles déjà parcourues|…] »*

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Quelque part au Brésil © Richard Roux

Le chant et le territoire

J’ai appris l’existence du « labyrinthe de sentiers invisibles sillonnant tout le territoire australien, connu des Européens sous le nom de songlines, « itinéraires chantés » ou « piste des rêves » et des aborigènes sous le nom d’ « empreintes des ancêtres » au fil du Chant des pistes**, intéressant livre de voyage de Chatwin.
J’y ai relevé pour vous des éléments qui me fascinent.

Au « Temps du Rêve », raconte-t-il, des êtres totémiques ont parcouru tout le continent en chantant le nom de tout ce qu’ils ont croisé en chemin (oiseau, plantes, animaux, trous d’eau, rochers) et c’est ce chant qui a conféré son existence au monde.

Exister, c’est donc être perçu au rythme lent de la marche, nommé, et de plus, nommé en musique.

De ce fait, « dans la foi aborigène, une terre qui n’est pas chantée est une terre morte puisque, si les chants sont oubliés, la terre elle-même meurt ».

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Jennifer dreamtime (Jennifer Inkatji) carte topographique de sa région

Chatwin raconte même l’histoire d’un homme, Cheekybugger, qui, face à un ennemi, préfère donner son chant plutôt que risquer de le perdre (s’il advenait qu’il soit tué).
« Lors de sa traversée du pays, chaque ancêtre a laissé dans son sillage une suite de notes de musiques : ces pistes de rêve forment dans tout le pays des « voies » de communication entre les tribus éloignées. »
Un chant, outre qu’il a fait prendre corps à ce qui environnait l’homme, est donc « à la fois une carte et un topo-guide. Pour peu que vous connaissez le chant, vous pourrez toujours vous repérer sur le terrain ».

« La totalité de l’Australie peut être lue comme une partition musicale. »

Chaque lieu est un « rêve ».

En voyage, on peut chanter : « ça fait venir le pays plus vite ».
Si on demande à un aborigène quelle est l’histoire de  tel endroit, sa réponse mentionne « qui » est le lieu, le site sacré : « kangourou », « lézard », « les œufs du serpent arc-en-ciel » par exemple, selon l’ancêtre qui lui a donné naissance. Entre deux sites, la distance est considérée comme le passage du chant.

L’aborigène hérite d’un rêve (pas forcément le même pour tous les enfants d’une même mère – en fait, ce rêve est reçu au moment où la mère sent pour la première fois l’enfant bouger dans son ventre : elle repère l’endroit, et cet endroit est ensuite offert à l’enfant).
Il dit alors qu’il a un rêve lézard, par exemple. Ce qui signifie qu’il a le lézard en totem, et qu’il appartient au « clan » des lézards. Il est bien sûr exclu, dans cette situation, qu’il chasse des lézards.

De même, il n’est pas propriétaire du lieu qui lui est échu. La possession  est un concept qui n’existe pas. Mieux encore, il a un « directeur rituel » (le kutungurlu) qui  est responsable de son lieu (en accord avec lui), et lui va s’occuper du lieu de l’autre.

Ainsi, le territoire n’est pas délimité par des frontières, mais conçu comme un réseau  de lignes croisées. Chacun reçoit en héritage un tronçon du chant de l’ancêtre, et un tronçon du pays où « passe » ce chant.

L’homme qui suit un itinéraire chanté trouve sur son chemin des gens appartenant au même « rêve » que lui – c’est-à-dire descendant du même ancêtre totémique, celui qui le premier a chanté cet itinéraire – et il peut être assuré de rencontrer un bon accueil. « A la longue, il devient la piste, l’ancêtre et le chant. »
Sur chacune de ces lignes, les aborigènes pratiquent des échanges de choses inutiles ou banales, qui n’ont d’autre but que d’être une « prise de langue », pour échanger l’essentiel, les chants, et permettre aux autres des droits de passage.

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Kalaya Tjukurpa (Bradley Tunkin)

Lors des cérémonies, tous les chants correspondant à une piste sont chantés dans un ordre immuable pour célébrer la création (si l’ordre n’est pas parfait, il y a, symboliquement, abolition de la création).

Les ethnologues se sont aperçus que les chants pouvaient être transmis par télépathie, et certains aborigènes peuvent ainsi connaître des régions très éloignées, dans des endroits où ils ne sont jamais allés auparavant.

« Un membre d’une tribu A, qui vivait à l’extrémité d’un itinéraire chanté pouvait entendre quelques mesures chantées par la tribu M et, sans connaître un mot de la langue de M, savoir exactement quelle terre était chantée (une terre située à plus de 1800 km de là), grâce à la structure mélodique. Il serait capable de chanter ensuite ses propres paroles (sa traduction, en fait) en les substituant aux paroles initiales, pour décrire l’endroit.
Le profil mélodique du chant décrit, en quelque sorte, la nature du terrain concerné, comme de la musique (efficacement) descriptive.

Un chanteur expérimenté, en écoutant la mélodie, pouvait compter le nombre de rivières à traverser, les montagnes à gravir et en déduire à quel endroit de l’itinéraire chanté il se trouvait. »

Le personnage central du livre (qui n’est pas aborigène) conclut alors, sous forme de question à méditer :

« La musique serait une banque de données servant à trouver son chemin dans le monde ? »

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Ata Get

I have a dream…

Creuser mon sillon en chantant mon rêve, me fondre avec ce chemin et ce rêve éveillé, marcher toujours sur des routes d’autant plus réelles qu’elles sont imaginaires, échanger ma musique personnelle (et néanmoins reçue de mes ancêtres) avec d’autres humains nomades, voilà qui me semble, à défaut de constituer une résolution, être un programme qui me sied bien pour le siècle à venir (ne nous la jouons pas petit braquet).
Qu’on se le dise !
Et que votre propre chemin soit fertile et passionnant, voilà ce que je vous souhaite en ce jour.

©Bleufushia

*traduction d’Olivier Favier, trouvée sur son (excellent) site dormirajamais.org

** le chant des pistes (Bruce Chatwin), dernier voyage en Australie peu de temps avant sa mort (en 1989)

Le livre de Chatwin a été écrit à un moment où les blancs avaient déjà commencé à construire des lignes ferroviaires, à détruire une partie de ces lignes, à regrouper les aborigènes dans des villages… Dans les années 70, de plus, ils ont fourni aux aborigènes du matériel de peinture, et ils sont transcrits leurs cartes orales en œuvres apparemment abstraites. Ensemble de lignes et de points, elles retracent un territoire, représentant aussi, pour certaines, l’animal totémique associé au rêve. Ces peintures splendides sont devenues une source de richesse pour les blancs, et sont « extérieures » aux traditions. Chez les aborigènes,  l’art graphique est éphémère.