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Avanti !

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Antonio Gramsci

Ce matin, j’ai bien commencé mon année.
J’ai d’abord reçu le joli vœu d’un ami cher, qui m’encourage à continuer à tracer calmement mon propre chemin.
J’ai bien aimé l’image qu’il me renvoie d’une vie comme un voyage sereinement buissonnier, avec un certain dépouillement que le parcours encourage.
Puis j’ai rencontré Gramsci, enfin, plutôt un texte qu’il a publié un premier janvier, il y a 101 ans, qui fait écho à cette idée de continuer à parcourir.
Ceci et cela dans la continuité d’une découverte très récente, qui m’enchante au point de vouloir tenter de la partager avec vous, une histoire de chemins, justement également, et de nomadisme…

Ainsi est-il des jours immobiles – comme est celui que j’ai entamé sous un beau ciel – où l’absence de mouvement en moi n’est qu’apparente, et où, comme la sève invisible en hiver, un frémissement imperceptible couve sous la peau.

Evidemment, je ne sais pas vraiment (et ne veux pas savoir) quel est mon chemin avant de l’avoir tracé, et ce n’est pas par une attitude volontariste que j’entends le mener (celle qu’on trouve dans les « résolutions » de début d’année, où il est question de faire, ou de tenter de faire, plutôt que de s’appliquer à être). Je ne souhaite pas qu’il me conduise vers un but précis.
Je l’aimerais plutôt vagabond, nomade justement, anarchique autant qu’anarchiste, fait de rencontres impromptues, de contacts, d’ouverture, de créations modestes, et de sensations reliées au monde tel qu’il palpite. Humain, juste humain.

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Chemins éphémères pour une cartographie personnelle ©Bleufushia

Je m’aimerais à la fois « ivre de vie intense » et « glissant mon aile sur le vent ».

Mais avant que je partage mon dernier émerveillement de 2016 avec vous, un extrait du texte de Gramsci dont je vous parlais* :

« Je déteste le jour de l’an »

« Chaque matin, à me réveiller encore sous la voûte céleste, je sens que c’est pour moi la nouvelle année. C’est pourquoi je déteste ces « nouvel an » à échéance fixe, ces jours de jubilation aux rimes obligées collectives, qui font de la vie et de l’esprit humain une entreprise commerciale avec ses entrées et sorties en bonne et due forme, son bilan et son budget pour l’exercice à venir. Ils font perdre le sens de la continuité de la vie et de l’esprit. On finit par croire sérieusement que d’une année à l’autre existe une solution de continuité et que commence une nouvelle histoire, on fait des résolutions et l’on regrette ses erreurs etc. etc.

Je veux que chaque matin soit pour moi une année nouvelle. Chaque jour je veux faire les comptes avec moi-même, et me renouveler chaque jour. Aucun jour prévu pour le repos. Les pauses je les choisis moi-même, quand je me sens ivre de vie intense et que je veux faire un plongeon dans l’animalité pour en retirer une vigueur nouvelle. Pas de ronds-de-cuir spirituels. Chaque heure de ma vie je la voudrais neuve, fût-ce en la rattachant à celles déjà parcourues|…] »*

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Quelque part au Brésil © Richard Roux

Le chant et le territoire

J’ai appris l’existence du « labyrinthe de sentiers invisibles sillonnant tout le territoire australien, connu des Européens sous le nom de songlines, « itinéraires chantés » ou « piste des rêves » et des aborigènes sous le nom d’ « empreintes des ancêtres » au fil du Chant des pistes**, intéressant livre de voyage de Chatwin.
J’y ai relevé pour vous des éléments qui me fascinent.

Au « Temps du Rêve », raconte-t-il, des êtres totémiques ont parcouru tout le continent en chantant le nom de tout ce qu’ils ont croisé en chemin (oiseau, plantes, animaux, trous d’eau, rochers) et c’est ce chant qui a conféré son existence au monde.

Exister, c’est donc être perçu au rythme lent de la marche, nommé, et de plus, nommé en musique.

De ce fait, « dans la foi aborigène, une terre qui n’est pas chantée est une terre morte puisque, si les chants sont oubliés, la terre elle-même meurt ».

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Jennifer dreamtime (Jennifer Inkatji) carte topographique de sa région

Chatwin raconte même l’histoire d’un homme, Cheekybugger, qui, face à un ennemi, préfère donner son chant plutôt que risquer de le perdre (s’il advenait qu’il soit tué).
« Lors de sa traversée du pays, chaque ancêtre a laissé dans son sillage une suite de notes de musiques : ces pistes de rêve forment dans tout le pays des « voies » de communication entre les tribus éloignées. »
Un chant, outre qu’il a fait prendre corps à ce qui environnait l’homme, est donc « à la fois une carte et un topo-guide. Pour peu que vous connaissez le chant, vous pourrez toujours vous repérer sur le terrain ».

« La totalité de l’Australie peut être lue comme une partition musicale. »

Chaque lieu est un « rêve ».

En voyage, on peut chanter : « ça fait venir le pays plus vite ».
Si on demande à un aborigène quelle est l’histoire de  tel endroit, sa réponse mentionne « qui » est le lieu, le site sacré : « kangourou », « lézard », « les œufs du serpent arc-en-ciel » par exemple, selon l’ancêtre qui lui a donné naissance. Entre deux sites, la distance est considérée comme le passage du chant.

L’aborigène hérite d’un rêve (pas forcément le même pour tous les enfants d’une même mère – en fait, ce rêve est reçu au moment où la mère sent pour la première fois l’enfant bouger dans son ventre : elle repère l’endroit, et cet endroit est ensuite offert à l’enfant).
Il dit alors qu’il a un rêve lézard, par exemple. Ce qui signifie qu’il a le lézard en totem, et qu’il appartient au « clan » des lézards. Il est bien sûr exclu, dans cette situation, qu’il chasse des lézards.

De même, il n’est pas propriétaire du lieu qui lui est échu. La possession  est un concept qui n’existe pas. Mieux encore, il a un « directeur rituel » (le kutungurlu) qui  est responsable de son lieu (en accord avec lui), et lui va s’occuper du lieu de l’autre.

Ainsi, le territoire n’est pas délimité par des frontières, mais conçu comme un réseau  de lignes croisées. Chacun reçoit en héritage un tronçon du chant de l’ancêtre, et un tronçon du pays où « passe » ce chant.

L’homme qui suit un itinéraire chanté trouve sur son chemin des gens appartenant au même « rêve » que lui – c’est-à-dire descendant du même ancêtre totémique, celui qui le premier a chanté cet itinéraire – et il peut être assuré de rencontrer un bon accueil. « A la longue, il devient la piste, l’ancêtre et le chant. »
Sur chacune de ces lignes, les aborigènes pratiquent des échanges de choses inutiles ou banales, qui n’ont d’autre but que d’être une « prise de langue », pour échanger l’essentiel, les chants, et permettre aux autres des droits de passage.

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Kalaya Tjukurpa (Bradley Tunkin)

Lors des cérémonies, tous les chants correspondant à une piste sont chantés dans un ordre immuable pour célébrer la création (si l’ordre n’est pas parfait, il y a, symboliquement, abolition de la création).

Les ethnologues se sont aperçus que les chants pouvaient être transmis par télépathie, et certains aborigènes peuvent ainsi connaître des régions très éloignées, dans des endroits où ils ne sont jamais allés auparavant.

« Un membre d’une tribu A, qui vivait à l’extrémité d’un itinéraire chanté pouvait entendre quelques mesures chantées par la tribu M et, sans connaître un mot de la langue de M, savoir exactement quelle terre était chantée (une terre située à plus de 1800 km de là), grâce à la structure mélodique. Il serait capable de chanter ensuite ses propres paroles (sa traduction, en fait) en les substituant aux paroles initiales, pour décrire l’endroit.
Le profil mélodique du chant décrit, en quelque sorte, la nature du terrain concerné, comme de la musique (efficacement) descriptive.

Un chanteur expérimenté, en écoutant la mélodie, pouvait compter le nombre de rivières à traverser, les montagnes à gravir et en déduire à quel endroit de l’itinéraire chanté il se trouvait. »

Le personnage central du livre (qui n’est pas aborigène) conclut alors, sous forme de question à méditer :

« La musique serait une banque de données servant à trouver son chemin dans le monde ? »

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Ata Get

I have a dream…

Creuser mon sillon en chantant mon rêve, me fondre avec ce chemin et ce rêve éveillé, marcher toujours sur des routes d’autant plus réelles qu’elles sont imaginaires, échanger ma musique personnelle (et néanmoins reçue de mes ancêtres) avec d’autres humains nomades, voilà qui me semble, à défaut de constituer une résolution, être un programme qui me sied bien pour le siècle à venir (ne nous la jouons pas petit braquet).
Qu’on se le dise !
Et que votre propre chemin soit fertile et passionnant, voilà ce que je vous souhaite en ce jour.

©Bleufushia

*traduction d’Olivier Favier, trouvée sur son (excellent) site dormirajamais.org

** le chant des pistes (Bruce Chatwin), dernier voyage en Australie peu de temps avant sa mort (en 1989)

Le livre de Chatwin a été écrit à un moment où les blancs avaient déjà commencé à construire des lignes ferroviaires, à détruire une partie de ces lignes, à regrouper les aborigènes dans des villages… Dans les années 70, de plus, ils ont fourni aux aborigènes du matériel de peinture, et ils sont transcrits leurs cartes orales en œuvres apparemment abstraites. Ensemble de lignes et de points, elles retracent un territoire, représentant aussi, pour certaines, l’animal totémique associé au rêve. Ces peintures splendides sont devenues une source de richesse pour les blancs, et sont « extérieures » aux traditions. Chez les aborigènes,  l’art graphique est éphémère.


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Une clé à molette sous le sapin

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Olivier Nomblot

-Eh, toi ! oui, toi !! on peut savoir ce que tu fabriques ?

T’écris plus jamais dans ton blog, et tu laisses tes fans exsangues, comme des coquillages abandonnés sur la grève à la morte saison ?

 Et t’as toujours une bonne raison : soit c’est la pleine saison, et tu en profites, soit c’est l’arrière-saison, et tu vas de l’avant… tu vas trouver quoi, ce coup-ci ?

-Désolée, j’ai une vie débridée, pleine d’événements plus bizarres les uns que les autres, et, dans la foulée de mon véhicule « bleu virtuel » – dont je soupçonne une notoire autant que pernicieuse influence sur tout ce qui m’arrive -, je navigue depuis début novembre dans des zones d’univers que vous ne me soupçonnez sans doute pas.

Complètement barrée, la Lili, à mille miles de tout lieu fréquentable, sachez-le. Un monde d’énergies plutôt pas contrôlées du tout, virtuel, mais désagréablement réel aussi.
Je vous raconterai ça un jour, quand j’aurai réussi à prendre la distance nécessaire avec les zévénements en question, qui me bouleversifient pas mal.
Je fais du teasing à fond les manettes, je sais. En fait, je fais surtout ce que je peux, à vrai dire.

J’utiliserais bien l’excuse, pratique en cette saison, de Noël, la trêve, les fêtes, les préparatifs  et tutti quanti. Mais en fait, je m’en fiche un peu, et plus les années passent, et plus cette période m’est difficile. On attend de nous – a minima – de la consommation tout azimut, et de la joie « encadrée ». Et qu’on pense à autre chose qu’à la sale marche du monde.
Moi, la joie, les échanges, je les préfère libres, quand je veux, tous les jours si je veux.
Et la consommation, y en a carrément marre.
– Mais si c’est tous les jours, pourquoi pas celui-là ?

-Je reconnais que je n’ai rien à répondre de particulier à cet argument-là, sinon « parce que ».

Je boycotte, c’est tout. Bigoudis et tranches de concombre sur le visage. Télé éteinte. Petite musique tranquille. Rapports humains normaux.

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Affiche du F.L.I.P. à Fribourg

Mais en fait, dans les raisons de mon mauvais vouloir en cette période, il y a des choses qui ont un rapport avec ce dont je veux vous entretenir aujourd’hui.

Sous la couette

Et à part ça ?
Ben, je lis…

Je viens de finir un pavé savoureux et assez remarquable, dans la catégorie « livre incontournable du siècle dernier ».

Je l’avais, vous vous en doutez, contourné allègrement jusqu’ici. Comme tant d’autres. Et n’en avais même jamais entendu parler : en quête de légèreté lors de mon dernier passage à la médiathèque, j’ai été accrochée par son titre, et hop, dans ma besace, sans même en regarder le sujet.

Pour le retard à l’allumage, j’ai des excuses, il n’a été traduit qu’en 2007, mais pas tant d’excuses que ça, parce qu’il y a un début  et que je n’ai pas lu non plus. Mon ovni littéraire s’appelle « Le retour du gang de la clé à molette », ce qui veut dire qu’avant le retour, y avait un aller. C’est certain, on ne peut pas revenir (tiens, ce n’est pas le verbe retourner qui me vient, bizarre, le français) si on n’est pas déjà venus une fois.

C’est une sorte de « polar » écolo déjanté (le premier, me dit l’Interné de service) écrit par Edward Abbey (malgré son patronyme, cet écrivain-là n’est pas franchement catholique au demeurant).

Réjouissant livre, où l’on voit une minuscule poignée d’activistes anarchistes triompher d’une multinationale qui veut utiliser une méga excavatrice (qui répond au doux nom de Goliath)  pour dévaster une région entière (un grand canyon près de Salt Lake City). L’idée est de développer une mine d’uranium à ciel ouvert, et de construire une piste qui permette le passage des engins d’exploitation.
On y fait la connaissance d’une bande de mormons déments et nantis de foules de mouflets, menés par un Révérent nommé Love qui mange de l’uranium à pleines bouchées pour montrer l’innocuité de la chose, d’une pulpeuse norvégienne amoureuse, et de bien d’autres.
C’est délirant, superbement écrit, d’une rare actualité, et ça fait un bien fou de voir des affreux qui perdent, pour une fois !

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Crumb (qui a illustré Le Gang de la clé à molette)

Les activistes se battent avec des outils obsolètes (et néanmoins suédois), a priori ridicules, contre le capitalisme hyper armé et destructeur de terre et de cadre de vie, pour le droit des hommes et autres tortues et insectes à jouir d’une nature non dévastée.
Ce livre donne à voir certaines scènes de combat totalement épiques qui m’ont mise en joie. En fait, moins du combat à proprement parler que du sabotage inventif, bricolé, et terriblement festif et efficace.

Résonances

Cela dit, mes lectures des vieux bouquins sont totalement en phase avec l’actualité. Etonnant, non ?

Bien sûr, avec des luttes comme celle qui continue à opposer les zadistes de Notre-Dame des Landes à un aéroport inutile et destructeur, mais aussi à la récente réussite du combat des Sioux de Standing Rock contre le trajet d’un pipeline qui doit détruire leurs terres sacrées et leurs réserves d’eau potable (ah bon, ils n’achètent pas d’eau en bouteille ? mais ce sont vraiment des sauvages !).

Mais Trump a annoncé qu’il va revenir sur ce résultat, alors même que le pipeline a déjà été construit à 80 %. Et Donald Trump détient des actions de la société Energy Transfer qui doit construire le pipeline, ce qui laisse mal augurer de la suite.

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campagne de soutien aux Sioux (tatouage de leur symbole : l’oiseau-tonnerre et fonds reversés à la lutte)

Dans un autre genre, plutôt sabotage, je pensais aussi aux anarchistes grecs qui viennent, il y a quelques jours, de rajouter de la javel à des produits de certaines marques, pour obliger des multinationales qui n’ont rien d’éthique (Coca-cola, Nestlé, Unilever) à rappeler leurs produits…
Même si les merdias présentent cette action comme de l’empoisonnement du bon petit peuple, il n’en est rien, et les quelques pertes financières qu’ils vont infliger à des entreprises qui contribuent à appauvrir le peuple grec semblent une opération minuscule, mais un peu symboliquement réparatrice.

Ce qui est intéressant, dans la dernière action est, me semble-t-il, qu’il n’y a pas besoin d’être forcément des milliers pour atteindre une cible.
Souvenez-vous de La java des bombes atomiques, de Vian, dans laquelle il raconte l’histoire de son tonton qui fabrique une bombe de faible portée pour tuer « tous les affreux », mais qui se désole de son trop faible rayon d’action.
Jusqu’au moment où il se rend compte que l’important, c’est « l’endroit oùsqu’elle tombe ».

Comme les saboteurs du gang des clés à molette, qui vont semer la terreur dans les rangs de leurs ennemis à cinq et avec des moyens assez dérisoires.

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Le Saboteur (Hitchkock)

« Consommez mieux, mangez vos maîtres ! »

Je vais terminer par quelques notes plus légères, en vous parlant de quelques sabotages qui m’ont fait sourire, et qui donnent à penser, à réagir.

Certains (et beaucoup d’autres) sont répertoriés dans le Manuel de communication-guérilla*, comme
– celui des « hacktivistes » du F.L.I.P., le Front de Libération de l’Invasion Publicitaire, qui oeuvre à détourner des publicités depuis plus de 30 ans, en les recouvrant, en faisant apparaître la vérité sous le message publicitaire, ou en les remplaçant par de l’art éphémère ou des questions.

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-L’action de la B.L.O, la Barbie Liberation Organization , en 1993**

Le groupe a interverti les bandes vocales de centaines de poupées Barbie et G.I. Joe. Ainsi, G.I. Joe prononçait des phrases comme « je veux un bisou », tandis que les poupées Barbie discutaient de tactiques de guerre. J’avais vu un reportage à l’époque, et c’était d’une drôlerie extrême.

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-En fait, cette action était l’idée d’un groupe auquel participaient les Yes Men. Ensuite, ils se sont livrés à de nombreuses actions à deux, éditant même une liste de conseils pour les suiveurs éventuels :

« Vous aussi devenez le cauchemar des multinationales, le caillou dans la chaussure du capitalisme sauvage : les Yes Men vous livrent quelques techniques de guérilla »
Parmi celles-ci, « Faites croire que vous travaillez pour l’ennemi », assortie d’un exemple

« Achetez un tee-Shirt Esso sur le Net et traînez à une station essence locale. Quand les gens s’arrêtent prendre de l’essence, parlez-leur.

Par exemple : «L’argent que vous dépensez aujourd’hui nous aidera à vaincre les indigènes d’Alaska et à exterminer le violent ours polaire du Grand Nord. Merci.»

A défaut de devenir, là, juste là, et à moi toute seule, le cauchemar du capitalisme, je commence, modestement, à ne pas tomber dans la frénésie de la consommation.
Je vous envoie cependant à tous des super poutous gratuits et sincères.

Et un petite oxymore gratuit : Joyeux noël !

Je vous laisse, on m’appelle pour une délicieuse tarte aux poireaux en guise d’agapes, en attendant la victoire…

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©Bleufushia

*si ça vous intéresse, vous pouvez parcourir le Manuel de communication-guérilla (Luther Blissett et allii, traduit par Olivier Cyran)
Beaucoup d’exemples au chapitre 3

http://www.editions-zones.fr/spip.php?page=lyberplayer&id_article=145#chap03

**Barbie et G.I.Joe

la vidéo est en anglais, mais vous pouvez activer les sous-titres (en anglais aussi)

https://www.youtube.com/watch?v=cxiDlJ7nfLo

 


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Morbleu ! (épisode 2)

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Blueblackdream (Eric Consemüller)

 

Je sais que vous êtes nombreux à attendre le récit de ma journée.

Ah mes amis, quelle aventure ! j’en suis encore toute tourneboulette.

Je suis arrivée à l’heure dite au rendez-vous avec le cessionnaire auto (je l’appelle ainsi, parce que, si je le trouve plutôt désagréable, il n’a pas l’air pour autant idiot), mais au lieu de me recevoir comme il se doit, il m’a mise en attente, sans m’en donner la cause.

Lorsque le moment est enfin arrivé, assez longtemps après, un grand brun inconnu m’a appelée en me disant :

-Venez, nous allons procéder. Vous aviez donc réservé une voiture couleur « kharma » ?
-Pas du tout, me suis-je insurgée, j’ai choisi le « bleu virtuel » et n’en démordrai point.

-Bien, ma petite dame, a-t-il dit alors d’un air obséquieux, si vous voulez absolument obtenir satisfaction, il va falloir remplir avec succès une mission. Comprenez bien que la couleur « bleu virtuel » n’est pas destinée à la première pécore venue, contrairement au kharma qui, bon ou mauvais, est la chose la plus partagée au monde.
Il me chauffait avec sa philo à deux balles la cagette de douze, et j’ai failli lui rentrer dans le lard aussi sec pour son impertinence, mais d’une part, je voulais ma véhicule, et d’autre part, je sais faire montre d’un self control hors du commun.
– Soit, dis-je d’une voix de crevette prépubère, à cause de la nervosité et de l’émotion (malgré tout).

– Voilà votre feuille de route : la mission –  surveiller les foires de la colline – , et l’itinéraire pour vous y rendre.

Je ne voyais aucun lien entre cette mission absurde et floue, et le fait d’acheter une voiture, mais j’ai préféré m’abstenir de toute rébellion incongrue. Des fois qu’il finisse par me coller n’importe quel kharma.

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J’ai jeté un œil rapide : ouf, ça va, l’itinéraire d’accès m’est bien connu  (je précise que je suis originaire de la région). Il faut passer par la vallée creuse, et, au lieu-dit « les bambous serrés »,  rejoindre le torrent inférieur et le longer assez longtemps, traverser les marais des vents, et s’éloigner des pâturages jusqu’à arriver en vue de la porte des nuages. Avant la porte, il faut repérer le portillon de la machine à vanner et s’y faufiler. Et on arrive à un poste de guet invisible.

J’étais toujours assise sur le fauteuil de la salle d’attente.
Lorsqu’il a déposé dans ma main une clé, une sorte de bulle de verre s’est déployée autour de moi, des tentacules bleu laser m’ont enserrée lascivement et le fauteuil s’est soulevé avec une douceur angevine.

Une voix en plastique m’a précisé: ton nom d’agent sera « Creux du Cerveau ».
J’étais un peu furax, à cause de la « pécore » de tout à l’heure, mais je sais positiver, et je me suis dit que le sens de ce pseudo ne signifiait pas du tout la vacuité de mon organe, qui est au contraire vaste et bien rempli. Parce que, sans me vanter, je ne suis pas précisément une buse.

Cela a suffi à me calmer.
J’ai essayé de voir la couleur extérieure de l’équipage inhabituel dans lequel j’étais embarquée, mais même en me tordant le cou, c’était impossible. On aurait dit que j’étais dans « rien », je ne sais pas mieux vous l’expliquer que cela. L’intérieur de l’habitacle était sans teinte et sans contour.

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Peter George Elson

Après cela, tout a été assez étrange, et j’ai eu les plus grandes difficultés à mener ma mission à bien, sans que je parvienne à démêler ce qui m’est arrivé réellement. L’explication est sans doute à chercher du côté des voies qu’emprunte l’immatériel pour sauter dans nos cerveaux et nous faire chevaucher le vent.

Si je vous ai expliqué mon parcours habituel c’est qu’aujourd’hui, dès le torrent inférieur, les choses ont commencé à se gâter : la route suit normalement  le sens des flots, mais là, le torrent était double : deux lits parallèles s’étaient formés, les eaux s’étaient divisées, et la vallée était rétrécie. Le chemin passait entre les deux lits. Mon trouble a commencé lorsque je me suis rendue compte que l’un des cours d’eau coulait dans un sens, et l’autre inversement. Malgré tout, j’ai continué sans trop ralentir, et suis arrivée aux marais des vents.

Le ciel était d’une blancheur superficielle, l’eau aussi, et cela contribuait à créer une atmosphère étrange. Je roulais à l’ombre, alors même qu’il n’y avait aucun arbre et que je n’étais pas certaine, ne percevant aucun cahot, de rouler réellement.

Au bout d’un moment, j’ai distingué, avec une certaine difficulté (c’est comme s’il y avait de la brume, même si, d’évidence, il n’y en avait pas) un panneau sur un tertre : la flèche indiquait « moutons », dans une direction impossible. Je suis resté à réfléchir un moment devant ce panneau. Etait-ce un panneau destiné à être lu par les moutons eux-mêmes ? Ou une métaphore pour indiquer que nous, les hommes, nous devions passer par là ?

Je vous l’ai dit, mon nom est Creux du Cerveau, et pas Cerveau Creux. C’est pour ça que je suis capable de me poser des questions pertinentes.
Malgré tout, je me sentais dans un drôle d’état, c’est souvent l’effet que me procurent les questions pertinentes en question. Et pour tout dire, cette mission commençait à me gaver un poil.

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Armin Morbach : For Tush

J’ai continué sans avoir résolu l’énigme que me posait ce panneau, et, peu de temps après, au lieu de parvenir à la porte des nuages, je me suis trouvée tout à coup devant la porte de l’évolué (qui est, normalement, à un tout autre endroit du territoire).

D’ailleurs, pas le moindre nuage en vue, seulement un froid limpide, et la vue, au détour d’un talus, sur la petite mer, qui se trouve totalement ailleurs, ça, j’en suis certaine.
Je préférais fixer mon regard sur la petite mer plutôt que sur le spectacle d’une soudaineté indomptée qui s’offrait à mes yeux. Des crânes suspendus, des bouches en morceaux, des envoyés intercalaires, rien qui ait le moindre sens.

Je n’ai pas cherché plus longtemps le portillon d’accès, je savais que je ne le trouverais pas.
Je ne peux fournir aucune explication à tout cela, et par là-même, je n’ai pas rempli la tâche qui m’était assigné, et j’ai failli à mon rôle.
A ce stade-là, mon véhicule a fait une marche arrière insensée, à fond les ballons, et je me suis retrouvée chez le garagiste.

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Il faisait déjà nuit.
Il m’a accueillie en ricanant un peu, et m’a expliqué que le comité des sages s’était réuni en mon absence, et malgré mon échec, avait décidé de répondre positivement à ma demande, à cause de ma persévérance.
Il m’a conduite dehors, le parking n’était pas éclairé (une panne informatique, a-t-il prétendu), et la nuit sans lune (encore un coup de la tartine qui tombe toujours du mauvais côté – il y a sans doute des tartines cosmiques aussi).
Il a ouvert ce que je suppose être mon véhicule avec un bref faisceau de laser, et je suis montée dans l’habitacle sans demander mon reste.

J’ai roulé jusqu’à chez moi dans la nuit obscure. J’ai scruté l’obscurité pour essayer de me faire une idée. Mais sans succès.

En effet, la panne informatique a l’air généralisée.
A l’heure actuelle, j’espère qu’il ne m’a pas refilé le premier kharma pourri venu.
Je ne saurais vous certifier que ce n’est pas le cas.

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©Bleufushia

Les noms étranges sont des descriptions correspondant à des points des « merveilleux vaisseaux » chinois.
Pour les innombrables fans de Lili Ze Prof, vous vous souvenez certainement que je vous en ai déjà causé.
Pour les autres, il n’est jamais trop tard pour se rattraper.
https://bleufushia.wordpress.com/2015/10/21/what-a-wonderful-day-34/


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Palsambleu ! (épisode 1)

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Les gens, j’ai comme une angoisse qui m’étreint.

Je dois prendre livraison demain d’une nouvelle voiture.

Enfin, normalement.

Pas de quoi avoir la pétoche, me direz-vous. T’as peur du changement, mamie ?
Not at all, mais je viens de regarder le bordereau de commande, qui m’indique que la couleur de la voiture que j’ai achetée est « bleu virtuel » !
Ça fait un moment déjà que j’ai la sensation que le monde autour de moi se fissure doucement, et que j’épie pour repérer tout changement, même imperceptible, que je traque (en douce) ce qui peut se faufiler à travers les failles.
Parce que le bleu, moi, ça me connaît !
(bon, vous pourriez ricaner en douce, en vous disant qu’une qui pense que le bleu peut être fushia fait une bien étrange spécialiste – je vous donne partiellement raison, et ignore cependant vos rires entendus).

Je regarde de travers le nom de cette couleur-là, et je me dis que, ça y est, la faille est là, je l’ai rencontrée !
Quand je vais aller au garage, est-ce que je vais monter dans une vraie voiture ? Pourrais-je emprunter sans problème la route de mon sweet home ?
Vous le savez, vous ?

Pour me rassurer un peu, je suis allée sur gogole les mouettes me renseigner sur le bleu virtuel.

Etonnement, ça a l’air d’être la chose la plus habituelle qui soit, personne ne prend même la peine d’expliquer le concept.

TOUT le monde connaît le bleu virtuel, et pas moi.

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seule au monde

Ça me rappelle une expérience très ancienne où j’avais vacillé sérieusement sur mes bases. C’était au tout début de l’année 2000, à l’époque où on venait de nous refiler ce fucking euro, et j’avais voulu faire une photocopie au Monops du coin.  La machine, un peu bancale, mais que je connaissais depuis son enfance, pourtant, il y avait même une certaine familiarité entre nous – m’avait soudain, en lieu et place d’une pièce de un franc, demandé d’insérer dans la fente un auditron.
J’avais alors questionné l’employé le plus proche. Qui avait haussé les épaules, méprisant, en s’éloignant et en marmonnant qu’il y avait toujours des gens qui ne connaissaient rien à rien. J’avais compris un truc du genre : complètement out, la vioque.
Et j’étais restée pétrifiée et meurtrie devant la machine, dans un état proche de l’aloyau (si si, vous connaissez, c’est extrait d’une chanson assez célèbre de G. : « chuis dans un état proche de l’aloyau… »), me demandant comment j’avais pu louper l’avènement de l’auditron dans nos vies.
Je n’avais osé demander à personne, à l’époque, j’étais seulement couverte de honte et de pipi noir.

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comment on va se coiffer en 2050, quand le brun de maintenant sera devenu bleu

(elle fait un peu peur, non, avec ses cheveux en plastique ?)
Aujourd’hui, dans la foulée, je continue mes recherches,  en abandonnant presto l’idée du virtuel qui me fait flipper ma race, d’autant qu’en un balayage rapide du net,  j’ai découvert que quasiment tout est virtuel aujourd’hui, des maisons aux peintures, des coiffures aux couleurs.

Et j’en passe.

Je me plonge donc dans le bleu, m’attendant à du solide (même s’il est souvent liquide ou aérien, le bleu)… et j’y apprends tout de suite que le bleu n’existe pas, que c’est du blanc !
QUOI ?????
Je me sens tituber. Je relis… J’espère que je ne vais pas succomber tout de go à une attaque du célèbre diable bleu*.

Oui, braves gens, le mot bleu vient de blev, qui, en ancien français, signifie blanc.
Avant le moyen âge, le mot n’existait pas, et on classait le bleu sous la catégorie blanc.
Au moment de la formation des premières langues du monde, le bleu n’apparaît pas tout de suite, il n’arrive qu’en 6ème position, après de longues périodes où l’on ne distinguait que deux, puis trois… jusqu’à 5 couleurs. Une couleur aussi essentielle, quand même !

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Puis on a découvert les techniques d’azurage : figurez-vous qu’un blanc teinté de bleu apparaît plus blanc ! étonnant, non ?
Mes recherches s’emballent : j’en découvre des bleues et des pas mûres, comme le fait qu’on peut dire d’un chien gris qu’il a une robe bleue (et depuis quand les chiens ont-ils des robes ? vous le saviez aussi, vous ? ah la la, quel monde !)
Et qu’il existe deux langues bleues, celle (non virtuelle) des chow-chow, et le Bolak (ou langue bleue), tentative avortée de langue universelle.
Si les langues qu’on parle se mettent à avoir des couleurs, sont-elles de surcroît, à votre avis, virtuelles ?
J’ai trouvé un très étrange exemple de phrase en Bolak :
« Ay per lovo moy sea fant lalged » (ce père aime beaucoup son enfant malade)
Pourquoi malade, sacrebleu ? et s’il était en bonne santé, qu’adviendrait-il ?
Finalement, il est peut-être bon que cette langue-là n’ait pas vu le jour, fût-elle bleue.

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Disant cela, je me rappelle que Bleu est une façon détournée de parler de Dieu (en jurant).
Est-ce que Dieu peut m’apparaître dans une peinture de voiture ? même s’il est censé être partout, faut peut-être pas exagérer, non ?

Pour digérer toutes ces infos, je m’en vais nager dans le bleu, ça va me changer  les idées, et noyer ce bleu virtuel qui me file un peu le vertige.
« Nager dans le bleu », me dit gogole au moment où je le quitte, rappelle-toi, ma belle, cela signifie « vivre dans l’irréel ».
Manquait plus que ça…
Si même la grande Bleue s’y met, on est pas sorti de l’auberge !

Au secours !
Please, pensez à moi demain !

©Bleufushia

* le diable bleu est un nom donné au spleen


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Douceurs (42)

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Cheminant sur des sentes buissonnières, vers…

Parfois, je me plais à penser aux hasards hasardeux qui mènent nos vies, et qui nous conduisent vers l’inattendu, quoi qu’on tente de planifier et de contrôler.
A la façon dont un acte, qu’il soit mûrement réfléchi ou même posé sans préméditation, nous entraîne à dévider dans un fil inespéré d’autres actes, des rencontres, des échappées imprévues, d’autres actes encore, par conséquence, et ainsi de suite, empruntant un chemin indéchiffrable, souvent complètement au p’tit bonheur la chance.

Il y a de cela de nombreuses années, au siècle dernier – bien sûr, je pourrais remonter encore plus loin, mais les ramifications, dans ma vie, de ce moment précis m’étonnent encore – un jour d’été et de désoeuvrement, dans un camping en bord de grande bleue,  mon compagnon d’alors m’a lancé un défi (qu’il en soit ici grandement remercié).
Il s’agissait d’écrire, en deux heures (le temps d’une course pour lui) la biographie imaginaire d’un énigmatique faux capitaine qui séjournait dans la caravane voisine de notre tente.

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Dessin de Chabouté

Même si je m’étais toujours passionnée pour la littérature, je n’avais jamais pensé me mettre à écrire, et l’exercice m’avait paru assez incongru pour que je dise : « chiche ».
J’ai donc écrit, j’ai aimé cet essai pas si malhabile, et, au retour des vacances, me suis inscrite à un atelier d’écriture sur internet.
J’y ai été accueillie par les participants, dont celle qui est devenue une amie : Mimi. Et d’autres encore dont l’existence s’est tissée avec la mienne un peu, beaucoup, passionnément parfois.
Si je tire une infime partie du fil « Mimi », je me rends compte que, si je ne l’avais pas connue, je n’aurais bien sûr pas pu oublier chez elle, 17 ans après, le livre préféré de mon petit-fils, je n’aurais pas réfléchi à la façon de le récupérer aisément et je ne lui aurais pas proposé de passer chez elle pour ce faire (elle habite quand même à une heure trente de chez moi).

J’aurais eu la flemme, sans cette étape à mi-chemin, d’aller voir l’expo d’Ernest Pignon-Ernest actuellement présentée au MAMAC de Nice, même si j’adore cet homme.

Je n’aurais pas, au sein de cette très riche présentation de son œuvre, été attirée par une des photos qu’Ernest a faite d’une de ses installations, son Pasolini se portant lui-même, mort – image très forte découverte à Rome en direct, mais ici prise à Naples.

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Je n’aurais pas repéré  l’inscription en italien apposée sur un des balcons de cette barre d’immeuble délabrée d’un quartier apparemment très populaire, où il avait choisi de la placarder : « Ciascuno cresce solo se sognato ».

Je n’aurais pas vérifié sur internet la traduction, ne serais pas tombée sur le poème dont c’est le dernier vers (Il limone lunare*), et je n’aurais donc jamais découvert l’existence de son auteur, Danilo Dolci**.
Ni n’aurais su qu’il a œuvré, en partie, dans le domaine pédagogique.

Et je reste bouche bée de ne jamais l’avoir croisé dans mon long parcours passionné autour de la pédagogie, et qu’aucune mention de ce qu’il a été et de ce qu’il a fait ne soit arrivée jusqu’à moi, parce que je m’intéresse aux recherches et expériences pédagogiques, à l’Italie, au militantisme, à la politique, aux révoltés du XXème siècle… et ce depuis longtemps.

Toutes choses, d’ailleurs, qui ont un rapport avec d’autres hasards, mêlés à un zeste de déterminisme.
[cette remarque à mettre dans la rubrique qui ne mange pas de pain : « On est bien peu de choses, madame, / Donnez-moi un kilo d’bananes / Bien mûres », comme le chantait François Béranger]

Juste après avoir fait des recherches sur l’homme, et sans rapport avec elles, j’ai eu l’idée de lire enfin un article intéressant, mis de côté il y a presque deux mois, et traitant de l’usage des jeux dans l’éducation d’aujourd’hui***.

Tout ça m’amène aujourd’hui à vous parler des réflexions que suscitent en moi l’écho de ces deux découvertes et leur possible mise en regard.

… DANILO DOLCI

Dolci, ça fait presque pseudo : imaginez un peu vous appeler « bonbons », « gâteaux », ou « confiserie ». Cela paraît une blague, ou un choix (à cause de son engagement non-violent), mais en réalité, c’est son vrai nom.
Cet homme a été qualifié de Gandhi italien, à cause des actions non-violentes qu’il a réussi à impulser – surtout en Sicile – comme la grève de la faim de plus de 1000 personnes pour protester contre la pêche frauduleuse qui réduisait les pêcheurs à la misère. Il a travaillé sans relâche à créer des situations et des prises de conscience amenant les sans-droits (personnes habituellement exclues du pouvoir et des décisions) à se réunir, à réfléchir ensemble, à s’opposer, à revendiquer, à mener des luttes collectives. Il s’est, entre autres, affronté courageusement à la mafia. Et j’en passe.
Ce qui m’intéresse particulièrement ici, c’est son action éducative. Il a rodé ses principes d’intervention parmi les paysans, les travailleurs qu’il a aidés à se fédérer et à transformer leurs valeurs et leurs rêves en ripostes « politiques » spectaculaires, et ce jusqu’aux années 70, où il décide de participer à l’école expérimentale de Mirto.
Il relate ses idées – reconstruire le rapport à la terre et la réciprocité avec la nature, entre autres – et son expérience dans un livre intitulé « chissà se i pesci piangono » (qui sait si les poissons pleurent). Moi qui suis maritime avant d’être terrestre, rien que ce titre me touche !

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Il y explique la « maïeutique réciproque », à partir d’une théorisation sur la différence entre transmettre et communiquer.

Pour lui, qui a connu – et combattu – le fascisme, la transmission (modèle dans lequel l’adulte est celui qui sait, à la fois ce qu’il faut savoir et les chemins par lesquels l’élève doit passer – ce que certains appellent le modèle « autoritaire », même si l’autorité peut en être souriante) amène la non-réciprocité, et dérive sur la domination du groupe par un individu.

Dans sa conception, communiquer amène, en opposition, le sens de la communauté, demande un dialogue, des discussions, des débats et des actions choisies ensemble. Et génère du progrès social. Et de la démocratie.

Sa maïeutique, proche en partie des conseils dans la pédagogie Freinet, est organisée de façon plus réglée : les enfants assis en rond réfléchissent à un sujet commun. Lorsqu’ils ont en tête ce qu’ils en pensent, le tour de parole commence, dans l’ordre, chaque enfant expose ses idées, écoute celles des autres, qui peuvent l’amener en cours de route à modifier la sienne. La tâche commune est de bâtir des hypothèses, d’inventer des situations d’expérimentation, pour en vérifier le bien-fondé de ce qui a été élaboré théoriquement.
Dans sa pédagogie, pas de recours au jeu, mais plutôt à la réflexion, et à l’intelligence créative.

Cela le rapproche de Freinet qui, au milieu d’une époque où les « pédagogies modernes » encourageaient le recours au jeu – pour sortir des modèles dans lesquels l’enfant était passif (« pratico-inerte », disait Sartre), et pour intégrer les découvertes de la psychologie – prônait, lui, le travail-jeu  (un travail tellement intéressant que les enfants l’accomplissent comme par jeu).
Pour ces deux pédagogues, seul est fondateur pour le développement de l’individu ce qui lui permet de se mesurer aux autres et au monde, dans un travail « réel ». Ils espèrent ainsi faire grandir et changer l’homme, mais aussi la société.

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Pour revenir à la phrase qui m’a amenée jusqu’ici, la traduction que j’en faisais approximativement (chacun ne grandit que s’il rêve) n’était que partiellement exacte.

« Sognato », c’est une licence poétique qui paraît plus proche, en fait de « si on le rêve ». Chacun ne grandit que si on le rêve…

Dans ce poème, Dolci oppose d’un côté ceux qui pratiquent un enseignement fondé sur un guidage, sans doute sécurisant, mais qui n’amène pas à l’autonomie, ainsi que ceux qui cherchent à amuser l’enfant pour l’intéresser, à ceux qui se situent plutôt du côté de l’éducation de l’humain, en prise autant sur la réalité du monde que sur les rêves.

 Le vers qui précède celui qui m’a attirée dit : « rêvant les autres comme ils ne sont pas encore ».

Rêver les enfants… beau travail de pédagogue et d’humain.

Des jeux et des hommes

Avec Eric Sanchez, on tombe dans une toute autre ambiance : il aborde dans son article les différents types de jeux préconisés dans l’éducation maintenant.

Ce sont presque tous des jeux qui passent par les moyens technologiques modernes. Et dont le but semble être prioritairement d’habiller le cours, de le rendre trop top jeune pour que le jeune morde à l’hameçon.

Ce qu’il appelle « mettre du chocolat sur les brocoli ».

En fait, rien à voir avec les caractéristiques d’un vrai jeu, mais tout avec une stratégie de « vente ». Le jeu authentique, celui qui est central dans le développement de l’enfant, est à l’inverse, libre (même s’il comporte des règles), incertain, improductif, fictif, frivole, procure du plaisir et sort des normes. Ce que l’enfant y apprend, c’est à peaufiner son rapport à la vie et à lui-même, pas à répondre de façon normative à une demande extérieure.

C’est pourtant devenu à la mode d’utiliser l’ordinateur, de mettre ses cours sur internet, et les directives amènent à l’idée de les « gamifier » pour qu’ils soient plus « addictifs ». Si toi, prof, tu ne le fais pas, c’est un signe avéré que tu es déjà confit dans la naphtaline. C’est le message de l’institution, qui présente ce tournant comme obligatoire et indispensable.
(J’ai déjà écrit, ici, à ce sujet****)

Je ne vais pas me livrer à une paraphrase de l’article, qui expose intelligemment les arguments pro-jeux (ceux où on s’exerce à simuler des situations, ou à détourner les règles) et anti-jeux, mais je voudrais évoquer un des jeux dont il parle.
Il s’agit de « classcraft », un jeu proposé aux enseignants. Sur le site, où je suis allée m’ouvrir un compte, on en apprend plus sur le fonctionnement.

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« Transformez vos quizz en batailles épiques ».
La connaissance est un combat, et ne se vérifie que sous forme de quizz (moi, je pensais naïvement et à l’ancienne qu’il était bon que les enfants réfléchissent et s’expriment).

Les élèves vont commencer par se fabriquer des avatars, choisir s’ils veulent avoir les cheveux violets ou un casque de guerrier de l’espace…
« Débutez chaque cours avec une surprise : par exemple, des accents de pirates : vos élèves accourront ». (Moi, j’en étais restée à la plume de paon coincée dans le string, mais ce n’est plus assez attirant, l’âge n’aidant pas non plus)

Toute bonne réponse est sanctionnée par des X points (lire à l’anglaise) et, au bout d’un nombre que l’enseignant peut modifier – il est quand même libre de sa pédagogie ! -, l’enfant obtient des pouvoirs spéciaux.
L’exemple qui est donné du premier pouvoir spécial, est celui de l’obtention du droit de manger en classe.

Mais il y en a d’autres, je vous laisse découvrir s’ils sont du même tonneau.
Edifiant, non ? Et taille d’éducatif que c’est pas…
J’arrête là l’exploration du bidule (vous pouvez y aller vous-mêmes, c’est gratuit ! manquerait plus qu’il faille payer pour une telle daube !).

Faire jouer les enfants à des jeux débiles à l’école en guise d’apprentissage – alors qu’ils ont beaucoup mieux à la maison, de plus – pour gagner le droit de manger son mac’do en classe, les tromper avec des paillettes et des effets spéciaux, c’est à mille lieux d’une éducation qui vise à confronter l’enfant à la réalité et à ses rêves.

Entre Classcraft et Danilo Dolci, cherchez l’erreur !
Se bagarrer, se cacher derrière des personnages de guerrier, aller vite, plutôt que privilégier la lenteur, le faire collaboratif, la création commune, des rapports sociaux harmonieux et authentiques d’individus, c’est tendance.

Ça me fait penser à cette lycéenne que j’entendais tout à l’heure à la radio : on lui demandait ce qui lui plaisait au lycée, et elle racontait que c’était d’échanger des ragots sur les autres, de façon anonyme, sur la page facebook de la classe. La journaliste lui demandait en quoi cela lui plaisait, et la gamine répondait que c’était ça, la vraie vie.
Sans doute qu’elle écrit ses ragots en mangeant des bonbecs, qu’elle a gagnés grâce au jeu éducatif du prof trop cool.
« Du pain et des jeux de cirque »… rien n’a changé, à part la technologie.
Battez-vous, les jeunes, avec vos pistolets lasers fictifs, pendant ce temps-là, le monde, le vrai monde, vous échappe !

Et vous, vous avez gagné cet article défrisant grâce à un faux capitaine de papier.

Etonnant, non ?

©Bleufushia

* Il limone lunare

C’è chi insegna
guidando gli altri come cavalli
passo per passo:
forse c’è chi si sente soddisfatto
così guidato.

C’è chi insegna lodando
quanto trova di buono e divertendo:
c’è pure chi si sente soddisfatto
essendo incoraggiato.

C’è pure chi educa, senza nascondere
l’assurdo ch’è nel mondo, aperto ad ogni
sviluppo ma cercando
d’essere franco all’altro come a sé,
sognando gli altri come ora non sono:
ciascuno cresce solo se sognato.

** à propos de Dolci, par exemple

https://fr.wikipedia.org/wiki/Danilo_Dolci

http://www.editionsquartmonde.org/rqm/document.php?id=5472

**sur le blog d’Eric Sanchez , une réflexion intéressante sur les outils (et dérives) de la pédagogie actuelle.

https://blogs.mediapart.fr/eric-sanchez/blog/050816/de-pokemon-go-la-salle-de-classe-sept-manieres-d-utiliser-le-jeu-pour-enseigner

****séance de rattrapage (si le cœur vous en dit)
https://bleufushia.wordpress.com/2015/03/03/les-moocs-cest-le-fun-mais-cest-pas-la-joie-24/

 


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Western crevetti (7)

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Something fishy (Jimmy Lawlor)

Aujourd’hui, on est le 15 octobre 2015.

Si si, comme je vous le dis.

C’est du moins ce qu’affichait mon téléphone portable ce matin, dès potron-minet.

J’ai tout de suite pensé au bug informatique qui fait griller les ordis…vous n’en avez pas entendu parler ? Ben, si votre ordi affiche un jour la date du premier janvier 1970, courez vous mettre aux abris rapido, parce que cette date déclenche un compte à rebours fatal : en un quart d’heure, vous vous trouvez en 1968, et là (va-t-en savoir pourquoi), ça grille, puis ça explose.

(Style, la rentrée sociale ? euh… non, mauvaise pioche… boum, c’est tout, boum ! pas pschittt…)

J’ai bondi sur mes réserves de plomb, mises de côté depuis les années 70 : un rapport de la Criirad, à cette époque, préconisait de s’ensevelir sous 11 mètres de plomb pour se protéger de l’irradiation. Le chiffre me semblait sérieux : 10, ça fait un peu petit joueur, mais 11, là, j’ai tout de suite eu confiance.
Evidemment, ça prend un peu de place, mais quand on n’aime, on ne compte pas.

Mais rien ne s’est passé. Alors, j’ai décidé d’aller à la plage, pour que la journée soit un peu plus souriante que l’aube.

En arrivant, juste à côté de l’accès, j’ai lu cette intéressante contribution à la controverse sur le burkini.

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©Bleufushia

A POAL!

En même temps, celui qui a écrit ça paraît au fait de l’actualité brûlante, aussi bien de la polémique plagesque que de la récente réforme de l’orthographe : « deux pavés écrasés avec la même mouche », comme on disait à mon époque.
Au courant d’une partie de l’actualité, du moins.

Il n’a visiblement pas entendu ce délire à propos du bébé d’un an et demi dont la maréchaussée a forcé les parents à le rhabiller fissa, sinon amende !
En tout cas, il a le mérite d’afficher clairement ses convictions. C’est un peu radical, et pas très argumenté, mais bon.

Il est vrai que maintenant, tout se complique dès qu’on est sur le sable.

Je pense à sa solution et je ne sais pas si, comme cela est arrivé sur certaines plages corses, il y a fort longtemps – du temps de ma jeunesse, c’est vous dire – celui qui suivrait ce conseil se trouverait non seulement verbalisé, mais également enduit de goudron et de plumes.

Je suis restée assise sur le sable un court instant, mais le soleil tapait dur : j’ai envisagé de couvrir mes épaules d’un paréo pour ne pas virer écrevisse, mais après examen des conséquences possibles, j’ai renoncé, et j’ai fini par plonger et nager au large, à la recherche d’un peu de calme et de solitude, loin de l’hostilité du monde.
Alors que j’étais en train de planer au-dessus d’une falaise sous-marine, je me suis avisée que mes oreilles captaient un cliquetis assez fort. Très fort, même.

Merdum, v’là que j’allais me faire hacher menue par un Chris Craft lancé à toute vapeur (faut dire que je nage toujours hors-piste, et qu’il n’y a pas intérêt à s’endormir sur le gigot, vu le nombre de pékins qui ont suffisamment de tunes pour te pourrir la mer à coup de moteurs).

Je lève la tête, prête au sprint, et là, rien… c’est la rentrée, et le possesseur de Crisscrasse (c’est comme ça que j’appelais ça dans l’enfance) est sans doute retourné à la capitale (ou ailleurs).
Le bruit était là, cependant, bien présent.
Au retour, je m’informe (poliment) sur gogol les mouettes de ce qui peut bien causer ce bruit, et là, j’en découvre de bien bonnes.

Les fonds de la Méditerranée (mais pas que) sont infestés d’Alpheidae, un bestiau muni d’un véritable taser. Elles font partie des « espèces communes » (à ces mots, mes muscles horripilateurs fonctionnent à donf – vous comprendrez pourquoi quand vous aurez lu ce qui suit), qui ne vous attaque pas au corps-à-corps, là où vous auriez vos chances, mais à distance, et en traître. Elle fait dans l’attaque surprise et éclair (ça nous rappelle le monde tel qu’il est, non ?)

En deux mots, « l’Alpha » (mais pas l’Omega) – c’est moi qui l’appelle comme ça -, c’est une crevette mignonette : moi qui avais peur de virer écrevisse, vous croyez que c’est un signe ?

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ne vous fiez pas à la tenue de bagnard, c’est pour amadouer l’ennemi !

Elle est minuscule et munie d’une grosse pince, et d’une autre normale. Si la grosse est sectionnée, la petite grossit, et à la place du membre absent repousse une pince normale.
Cette pince est un véritable pistolet (d’ailleurs, la bête s’appelle crevette-pistolet à pattes épineuses, ou crevette claquante).

Je vous la fais rapide… la crevette ferme la pince, qui dégage une bulle qui explose (par cavitation : j’ai appris ce mot – je suis ‘achement fière – qui désigne la naissance d’une bulle de gaz dans un liquide soumis à dépression), et le souffle se propulse à une allure folle – sur trente mètres (à 97 km heure) – pour aller zigouiller la proie visée. Ça émet un bruit dingue (220 décibels !), tout en produisant, sur son passage, d’autres bulles qui font aussi du bruit en éclatant.

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visez un peu la bulle, en haut à gauche !

Et en plus, ça dégage une chaleur non moins dingue (4700 degrés celsius, j’ai bien dit quatre mille sept cents, ça nous fait le barbeuque express pour le même tarif, si la proie n’est pas trop près – sinon, c’est direct calciné).

Paraît que des gens qui ont voulu mettre ça en aquarium se sont retrouvés un peu cons (oh, t’as vu comme elle est mignonne, cette petite crevette ! oh zuuuuuut !), parce que les parois de verre n’ont pas résisté !
Les dents de la mer, à côté, c’est presque de la gnognotte.

En plus, c’est une des espèces d’animaux « sociaux » : avec des rôles, une reine, une répartition du travail, et des robocops pour défendre les civils en cas d’état d’urgence (euh, je m’égare… toute ressemblance bla bla bla… mais pour tout dire, je ne me fierais pas plus à ceux-là qu’aux nôtres, qui me filent les jetons grave quand je passe, par exemple, à la gare de la ville voisine).
Outre le fait que les robocops vous grillent, vous tasérisent, vous déchirent le tympan, paraîtrait même qu’ils font carrément la guerre du bruit : ça va jusqu’à brouiller le sonar des sous-marins.

Pitaing, on n’est vraiment tranquilles nulle part !
Qui me dit qu’il n’y a pas de crevettes psychopathes qui vont muter et agresser le malheureux nageur en train de faire tranquillement la planche (de la planche à la plancha, il n’y a qu’un pas !).
Notez que tous les avis sont dans la nature : j’ai entendu un étudiant, au mois de juin, déclarer «moi, j’aime beaucoup griller du cerveau »… peut-être que ça lui plairait, à lui !
Mais pour moi, cette histoire de bulle et de dépression (imaginez une crevette déprimée, ça doit exister, dans la conjoncture actuelle), c’est  total la flippe !

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Et encore, on a du bol, parce que la crevette mante est pire (elle fait pareil, mais en plus, elle est plus grosse et capable de harponner ses victimes, et contrairement à la nôtre, elle a une vue redoutable), mais elle vit dans des eaux tropicales. OUF !

A propos de bruit, je lisais aussi un autre truc : la pollution des mers change l’acidité de l’eau, et cette acidité ne permet plus aux sons marins d’être absorbés de la même manière qu’avant. Du coup, les sons vont se propager encore plus loin, et le paysage sonore sous-marin est déjà en train de virer à la cacophonie. Il paraît que ça perturbe dru les grands mammifères marins, qui ne parviennent plus à s’entendre.

(En plus, je ne vous ai pas tout dit, mais la crevette mignonnette, elle n’est pas la seule à foutre le ouaï ! je vous raconterai ça une autre fois).
Avec la crevette-pistolet, les 220 décibels vont être perçus encore plus fort : va falloir mettre des bouchons d’oreille pour aller se baigner !

(et mon paréo, alors, j’le mets ou j’le mets pas ?)

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Cette histoire de perception, ça me fait penser à la météo des plages : on y parle de température réelle et de température ressentie. Vous y comprenez quelque chose, vous ? (comment prend-on la température ressentie, hein ?)

En fait, je dois vous l’avouer : je sais pas vous, mais moi, je comprends pas tout dans la vie.

Allez, c’est pas grave !
Comme dit l’autre, « le monde est grand et le salut nous guette de partout »*

©Bleufushia

*Titre d’un excellent film bulgare (de Stefan Komandarev)

Si vous voulez voir la crevette pistolet en action


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On veille, on pense à tout à rien (6)

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©Bleufushia

« Jeune homme qu’est-ce que tu crains
Tu vieilliras vaille que vaille »
Disait l’ombre sur la muraille

Ce matin, en entendant à la radio annoncer la rentrée prochaine, je me suis rendue compte que j’ai laissé passer l’été sans rédiger une seule de mes (désormais fameuses) chroniques de plage. Damned, déjà fin août… « colchiques dans les prés, c’est la fin de l’été » 

Mais non, cool, regarde, c’est l’alerte canicule partout en France ! détends-toi. De surcroît, je te rappelle que tu devrais te tamponner de la rentrée, qui, cette année, a arrêté de te concerner perso, en tant que toi-même.

OK, quand même, je branche le ventilo, et zyva pour une chronique qui, si je l’écris en décembre, aura quand même du mal à passer pour saisonnière…

Vous vous rappelez certainement que je vis à quelques pas d’une plage enchanteresse en bordure de la Grande Bleue, veinarde que je suis. Et que, sur cette plage, je m’y baigne, œuf corse, j’y observe des poissons (ah, vous conter mon évolution féérique, hier, au milieu d’un très gros ban de daurades pas farouches), j’y regarde les gens, j’y baguenaude en humant l’air marin, j’y réfléchis aux mots et à la vie, j’y philosophe à deux balles la cagette de douze… la vie, quoi.

Cela dit, la plage – sujet que j’avais choisi l’an dernier pour sa légèreté dans un monde assez lourd – est devenue un lieu étrange. Presque compliqué.

Je me disais, en me baignant, que je peinais à y retrouver l’insouciance des bains de ma jeunesse, et que même tremper mon corps en apesanteur dans l’eau de mer ne me procurait plus la libération joyeuse d’antan. C’est peut-être l’âge.

Mais pas que : l’autre jour, j’y ai même été survolée et suivie successivement par un drone et par un avion de la police.

Le bonheur flottant est teinté d’une vague ambiguïté au ras des flots, et même l’amer* n’est plus ce qu’il était.

C’est peut-être pour cela que j’ai zappé le sujet cette année.

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qu’est-ce qui se trame dans notre dos ? ©Bleufushia

Avant la plage, j’ai fait un détour chez la coiffeuse (allez, zou, ça commence, les digressions ! oui, mais emprunter des bouts de sente hors du trajet principal, c’est le sel de la vie, et le sel, ça nous ramène infailliblement à la plage ! d’accord, d’accord, je sors !).

Une cliente y racontait l’histoire de son mari, qui vend des caravanes (y a pas de sot métier). Le maire du village a refusé, cette année, qu’il les expose dans un salon, sur le port – alors qu’il le fait depuis des années, sans problème.
Ah bon, à cause des attentats ? a commenté la coiffeuse.
– Non, il a dit que c’était « indigne » de notre village.

-Indigne ?

-Oui, pas assez staïle. On est plus chics que ça, ici, qu’il a dit.

J’ai été fière, d’un coup, de vivre dans un village chic, qui refuse d’attirer des Romanichels en son sein.
En même temps, j’ai dans mon sac de plage la lecture du moment : un livre de Maylis de Kerangal, dans lequel elle s’interroge sur le poids des noms, en explorant les associations que suscite en elle celui de Lampedusa**. A la réflexion, c’est peut-être pas le meilleur bouquin de plage ! Et pas le plus en phase avec ma fierté du paragraphe précédent. Bon, qu’importe. Si en plus, il faut être cohérent, maintenant !

En débarquant à la plage, un peu après, je suis accueillie, dans l’escalier bordé de figuiers odorants, palmiers au houppier de palmes lascives et autres bougainvilliers en fleurs,  par un premier panneau (en haut des marches), puis un second (avant l’arrivée sur le sable) indiquant la mise prochaine de la plage aux normes « vigipirate ».
[depuis, j’ai vu les mêmes panneaux sur une minuscule plage de galets à l’écart de la ville, plage qui doit pouvoir accueillir, les jours de grande foule, une petite cinquantaine de personnes !]

Le « prochaine » n’était pas daté, ni la façon de mettre aux normes un endroit à 6 entrées différentes, et j’étais un peu mécontente de ne pas poser ma serviette sur un sable « sûr », garanti sans danger par quelques musculeux hommes virils, munis de mitraillettes.
(je suis de l’époque où on entendait les femmes fantasmer sur les légionnaires, le sable chaud et tutti quanti, ça a bercé mon enfance, et là, tout d’un coup, j’ai une bouffée)

J’ai échappé – et c’est heureux – aux voleurs de poules, ce n’est pas pour tomber directos entre d’autres mains indélicates, me suis-je dit. Non mais. En même temps, dans un endroit où le caviste de ma rue affiche qu’il vend du « vin vivant », y a rien à craindre, non ?

(Dans un autre genre, plus maritime, me revient ce slogan ancien de marchande de poissons : « les vivants au prix des morts »… mes associations sont un peu orientées, désolée)

Je vérifie, pas de brigade punitive non plus… tout baigne.

Installée sur le sable chaud, j’ai fermé les yeux. Au lieu de regarder, comme l’été dernier, je me suis mise à écouter.

C’est bizarre, est-ce que c’est l’air du temps, mais j’ai été frappée par le silence assez grand, inhabituel. Si j’y réfléchis, ça a été, en fait, la couleur sonore de ce drôle d’été.
Le Monde du Silence, natürlich, me suis-je dit !

Dans un village où Cousteau a expérimenté pour la première fois le scaphandre autonome, c’est normal, finalement. On se hisse à la hauteur de notre histoire (je masque, sous une pirouette désastreuse – dont je suis coutumière – l’évidence de la vraie intranquillité du monde, sensible dans des tas de détails, dont celui-là qui me saute aux oreilles).

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Bansky… you know

Enfin, à dire vrai, ce n’était pas du vrai silence, mais à l’oreille, j’avais la sensation d’être sur une plage de fin septembre, et pas en pleine saison.

D’abord, j’ai entendu, distinctement, un doux clapotis.  
Je suis la championne des associations d’idées idiotes, et sans doute à cause de vigipirate,  mais aussi, à cause de tous ceux qui fuient leur pays, et n’atteignent jamais les caravanes, « clapoter » m’évoquait ce vieux verbe à la sonorité proche, « claboter » (= mourir, mais les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître).

Le mot lui-même serait né du « bruit que font des sabots trop grands dans le Poitou »… ce souvenir me ravit une minute, avec sa douce absurdité : qu’on puisse fabriquer des sabots trop grands, ou alors à taille unique – mais dans une taille que PERSONNE n’a – et un mot rien que pour dire ce son-là, dans ce coin-là ! Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais c’est vraiment d’une autre époque ça.

Au sens de mourir, hélas, « claboter » est de toutes les époques. Les synonymes, clamser, clapser dérivent sur « crab-ser ». La boucle est bouclée. Les sabots étaient peut-être trop grands volontairement, pour pouvoir héberger des familles de crabes, en attendant la mort ?

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celui-là, il est extrait d’un livre fantastique dont je vous parlerai plus tard

Mais je m’égare, et j’ai refait surface en pensant qu’il faudrait que j’invente un mot pour mes tongs qui, au retour de la plage, chuintent sans retenue, bien que leur taille n’ait rien à voir avec le phénomène, j’en suis certaine

Capté au vol, aussi, des fragments de discussions :

 ça, il faut le faire à l’aube »

-« chais pas c’est où Lob »

… des chants d’enfant :

« je suis une mouette, je fais ouh ouh ouh (bis) »

… un chuintement étrange dans mon dos (ne l’identifiant pas, j’ai ouvert les yeux) : une adolescente anorexique, debout, l’air absent, exilée dans un monde lointain, balançait lentement son corps dans une petite pente : ses pieds avançaient d’un centimètre à chaque fois. Elle a fait ça sur 5 mètres environ, est revenue à son point de départ trois fois, pour recommencer le même manège incompréhensible, reflet d’un monde autiste. Certains humains sont mal mal mal…
Il me revient, à son propos, le dernier haïku d’Hokusaï, que j’ai retenu (malgré ma mémoire notablement déficiente) : « tels des fantômes, nous foulerons d’un pas léger les champs d’été ».

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le résultat (©Bleufushia)

… les bruits étouffés d’un combat féroce d’un enfant contre un non moins féroce crocodile (y a même des crocodiles sur les plages, maintenant ! je vous le dis, on vit dans un monde impitoyable !)

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heureusement, l’enfant a eu le dessus (©Bleufushia)

 … un échange de tirs de pistolets, mais à eau, finalement transformé en œuvre d’art (OUF !)

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graph-eau-logue (©Bleufushia)

… le tout, très calme. Anormalement calme, pour tout dire.

Ça m’a évoqué le nom d’une rue de mon village – je l’ai repéré cette semaine pour la première fois – «Impasse de verveine »

Comme si, désormais,« l’on pleur’ et l’on rit comm’ on peut dans cet univers de tisane ».

Ça peut paraître bizarre de parler de tisane, alors que la violence fleurit, mais les gens paraissent de plus en plus calfeutrés, même sur une plage, c’est ma sensation.

A ce stade-là, j’ai ouvert les yeux vraiment, en pensant à l’émission que j’ai entendu il y a deux jours à la radio (juste avant qu’ils ne se mettent à parler de la rentrée) : il y était question de la cacophonie que produisent, sous l’eau, les différents animaux marins. Un des pires, paraît-il, étant la coquille St Jacques, avec ses éternuements tonitruants.
Faudra que je vous concocte un petit article sur ce bordel sous-marin, j’en ai appris des vertes et des pas mûres ! (c’est du teasing ou je m’y connais pas, là ! ha ha !)

Je me suis rhabillée, et ai remis mes chaussures (mes tongs ont rendu leur âme chuinteuse hier,paix à elles), des pompes d’une marque espagnole.

Sous la semelle, il y a une inscription : « el mundo es un milagre permanente », que je regarde, présentement, avec une certaine incrédulité.
En me demandant ce qu’on aurait pu écrire sous les sabots trop grands du Poitou.

©Bleufushia

Le titre de cet article et les deux citations incluses dans l’article (et non identifiées à l’endroit où elles apparaissent) sont empruntés à Blues : un poème d’Aragon découvert dans l’enfance grâce à la mise en musique – géniale – par Léo Ferré (né il y juste 100 ans) 

Pour l’écouter, c’est par là
https://www.youtube.com/watch?v=VC5cAXX0Qb0

*Un amer est un point de repère fixe et identifiable sans ambiguïté, utilisé pour la navigation maritime (l’amer, c’est juste son nom, ça ne signifie pas qu’il le soit, ni qu’il s’appelle Michel).

**Maylis de Kerangal : A ce stade de la nuit (elle y décline les associations entre les naufragés, le Guépard de Visconti, où joue Burt Lancaster, la filmographie de Lancaster etc.)
« J’ai pensé à la matière silencieuse qui s’échappe des noms, aux fantômes qui y logent… »