bleu fushia

always blue


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Night and day

Au petit matin, je me trouve sur une grève.

C’est ce mot qui sort spontanément, plutôt que « en bord de mer » ou « sur le rivage ».

Ici, il s’impose et je l’associe aussitôt à échouée : peut-on être autrement qu’échoué sur une grève ?

L’expression me paraît exagérément littéraire, je m’en fais la remarque, avec le cortège d’images qu’elle charrie, de baleines blessées, de naufrages, de galères coulées (et le «mais que diable allait-il faire dans cette galère? » me revient, que répétait ma mère en toute circonstance qui lui semblait désastreuse – et presque toutes l’étaient), de poésies apprises à l’école primaire, de tempêtes nocturnes, de destinations lointaines qu’on n’atteindra jamais, et cet échec, justement, nous échoue.

Les associations hasardeuses se déroulent en moi automatiquement, mais je connais la pertinence de ces collisions-là, comme celles des rêves.

Et c’est justement une bribe du rêve de la nuit qui persiste.

Je me trouve sur une grève, je suis une sirène, et je sais que j’ai perdu mes chaussures, en Italie.

Je vois bien que je ne suis pas en Italie non plus, l’image est nette, vaguement familière, même si elle est sépia (comme l’encre de la seiche, avec laquelle on n’écrit plus depuis longtemps).

Je ne sais exactement de quel tissu était fait le rêve qui m’a déposée sur cette grève, peut-être la discussion avec M. sur la nécessité de se révolter, et le souvenir de grèves sauvages, ou alors ma « réussite » récente.

Il y a quelques jours, après des tentatives nombreuses et jusque là infructueuses pour ouvrir mon auto-entreprise, j’ai enfin été enregistrée. J’accompagne maintenant des gens pour des voyages intergénérationnels, et la matière de mon travail est de les amener à se repérer dans les eaux troubles de leur passé.

Je n’ai même pas été étonnée de recevoir mon numéro d’immatriculation au répertoire « Sirène ». J’en ai apprécié le nom, que j’ai pris pour un clin d’oeil, même s’il est hautement improbable de recevoir un signe humain venant d’un registre de la chambre de commerce.

Il me revient tout d’un coup que la légende familiale contient plusieurs histoire de chaussures.

Mon grand-père paternel, Mansueto (en réalité Jean), aurait eu sa première paire de souliers (on employait plutôt ce terme dans mon enfance) à 18 ans, après une enfance dans le maquis corse.

Quant à ma grand-mère, descendant d’un village perché du Piémont pour s’engager comme « mondina » dans la plaine du Pô, elle s’est obligatoirement déchaussée.

Porte-t-on des chaussures dans une rizière, quand on est une va-nu-pieds poussée à quitter son village pour aller travailler au milieu des moustiques ?

Plus tard, la misère lui a fait fuir l’Italie, avec toute sa nombreuse famille, et échouer dans ce sud de la France où je suis née.

Elle n’a jamais imaginé, dans son nouveau pays d’adoption, qu’un de ses descendants s’appellerait Gianni. Une sorte d’écho à Jean.

A notre dernière rencontre, Gianni, qui ignore encore les détails de l’histoire familiale, m’a fait part de sa décision « personnelle » d’apprendre, tout seul, l’italien, à partir de Bella ciao, que je lui ai fait découvrir il y a plusieurs années déjà.

Il m’a demandé s’il est possible que cette chanson parle de lui. Et moi de m’étonner.

Si, a-t-il insisté, ça raconte que je suis parti, mais je ne sais pas où. Tu sais bien, quand la chanson dit « I parti-giani »… Je l’ai détrompé, il n’est pas parti, puisqu’il est ici.

En cherchant avec lui, sur-le-champ, une version enregistrée, je tombe sur le Bella Ciao delle mondine, même air, autres paroles, exposant les conditions terribles de travail de ces femmes, conditions qui semblent d’un autre âge, mais non, finalement.

Maintenant, dans le monde du travail, c’est toujours le même air, même si l’habillage diffère.

Une image de l’enfance me revient, mon grand-père, veuf, homme silencieux et effacé, buvant un peu de vin aux repas du dimanche en famille. Jusqu’à la légère ébriété désinhibitrice l’autorisant à se lever, et à chanter, la main sur le cœur, une chanson que je prenais pour une chanson corse. Avant de découvrir qu’elle était piémontaise. Et que c’était une chanson de mondine.

Troublée, je me mets à la recherche d’un album photo de mon père, dont je me souviens de l’existence, mais pas de l’avoir jamais ouvert.

Les deux premières photos me laissent perplexe.

photo montage ©bleufushia
Mansueto

L’une montre mon grand-père jeune, en tenue de marin, avec un bâchi de marin marqué « Victor-Hugo ».

Qui a pu avoir l’idée saugrenue de donner un tel nom à un croiseur-cuirassé bardé de 50 canons et quelques lance-torpilles ?

Je me demande ce que Hugo aurait pu en penser s’il l’avait su.

J’évoque un instant Léopoldine, est-elle enterrée dans un cimetière marin, ou est-ce que je confonds tout ? Je ne vérifie pas.

Me revient aussi cette image du poète romantique qui se considérait comme un phare… La probabilité qu’un croiseur s’échoue sur un phare m’effleure, mais elle est sans doute infime.

J’évoque avec un sourire mon grand-père, analphabète, embarqué pour la première guerre sur un croiseur dont il était probable que le nom ne lui dise rien.

Après, plus tard, il en a rabattu sur ses rêves de voyage en conduisant le petit train du chantier d’une ville ouvrière, dans le sud de la France, passant et repassant sans fin sur le pont-transbordeur.

photo montage ©bleufushia
Ma grand-mère devant la porte où elle habitait… le marchand de vins a disparu depuis longtemps.

La deuxième photo montre Dora, ma grand-mère italienne, que je connaissais comme couturière, sur le seuil d’un marchand de vins, en 1923. Une donnée inconnue pour moi, jamais évoquée par mon père.

Sur la devanture, le nom de mon grand-père, suivi d’un « Fils », entre parenthèses.

Et là, les eaux troubles du passé, soudain, sont les miennes.

Aucun récit familial n’a jamais évoqué le moindre père à mon grand-père – bien qu’il en ait forcément eu un -, encore moins un marchand de vins (aucune trace dans le village du clan de ce genre de commerce).

Quant à son fils Jacques, il n’a à ce moment-là que sept ans, ce qui est un peu jeune pour être déjà considéré comme partenaire. Par ailleurs, l’inscription ne dit pas «et fils ». Non, seulement « fils ».

Me reviennent en mémoire les deux dates de naissance de Mansueto (aux mêmes prénoms, expliquant que lui, à l’évidence le second enfant ayant remplacé un mort, n’ait pas voulu hériter du nom du premier Jean, se différenciant comme il le pouvait).

D’où ses doutes éventuels sur la personne de son géniteur, le fait qu’il ait prénommé son deuxième enfant Jacqueline, comme une sorte de double bégayant du premier enfant (pour lequel on ne va pas faire pas l’effort de chercher un prénom qui lui soit personnel), et cette répétition me trouble, que je trouve étrangement dénuée d’imagination…

A la fin de sa vie, Mansueto a fait une fugue, la dernière, et on l’a retrouvé devant la base de la marine qui était la sienne. Il était pieds-nus.

Je me trouve sur une grève.

Echouée, bien qu’assurément sur la voie d’une certaine réussite.

J’ai perdu mes chaussures. L’Italie est une partie de mon passé, j’y laisse une empreinte légère.

Que m’importe finalement qu’elles soient perdues ?

J’effectuerai mes séances pieds nus, si c’est mon destin. Cela favorise le rapport à la terre.

Et comme la sirène magique d’un dessin animé que regardait Gianni lorsqu’il était plus petit, je pourrais peut-être m’appeler Dora.

©bleufushia

Bella ciao delle mondine

https://youtu.be/6CW6l-A1rnk


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Voyage sous la calotte

Гиппокамп

Elle me consulte pour ses « mots de crâne », faites quelque chose, vite, je vous en prie, il me rend folle, mon cerveau, à tourner en rond. Y a des jours, j’ai l’impression qu’il va exploser.

Elle a subi des examens, on lui parle d’investigations supplémentaires nécessaires. Elle ne veut pas en entendre parler. Je veux pas qu’ils me décortiquent. Paraît que vous, vous arrangez des trucs que les autres soignent pas.

Paraît, oui…

Le médecin a insinué qu’elle est peut-être cinglée, ça ne lui a pas plu.

Non, ce n’est pas possible qu’il vous ait dit un truc pareil. Comme ça.

Si, j’ai les papiers, il l’a même écrit, j’ai le « gyrus cingulaire » qui va pas, qu’il faut y voir de plus près, à cause du petit vélo que j’ai dans la tête. J’ai peur qu’il m’envoie chez les jobastres.

Je suis une fille consciencieuse, j’étudie toujours le problème de près quand il ne m’est pas familier. Je cherche mes notes de cours sur le cerveau, pour révisationner*. Parce que c’est quand même du lourd. Je ne peux pas me lancer sur le sujet à la one again baby, les deux pieds sur le guidon. Faudrait pas que je lui mette le gyrus au carré non plus. Ma réputation de sorcière internationale en prendrait un coup.

Tiens, le cerveau, ça me rappelle mon oncle, à cause du vélo, il en faisait, et il grimpait jusqu’à sa maison, tout en haut du Gros Cerveau, une colline dans un village voisin. Il se vantait d’en avoir un pareil, parce qu’il y habitait. Il avait surtout la grosse tête, mais bon.

Zut, je retrouve plus mes notes… Je vais gogueuler les mouettes.

Et partager ça avec vous, je suis certaine que vous n’avez pas idée de tout ce qu’on a sous la calotte.

emir.widad (emaze)

J’allume, je pianote : Cerveau… là, ça y est !

Première occurrence : « Le cerveau peut stocker un pétaoctet de données »

Vous avez remarqué comment l’univers nous répond en direct live ? La dame me dit qu’elle explose, et tout de suite, j’ai une piste fiable. Les pétaoctets, je les connaissais pas, mais ça fait plus classe que la TNT, non ?

Je continue : Cerveau sur amazon  « Cerveau à petit prix, des milliers d’articles en stock, livrables en un jour »

Je le dirai à la dame, si je n’arrive pas à neutraliser ses pétaoctets, comme alternative, qu’elle peut s’en acheter un à bas prix.

Ce que j’ignore, c’est si on peut choisir les caractéristiques, parce que sinon, on peut tomber sur pire. Mais non, je suis bête, c’est un coup de google qui veut tous nous cloner, c’est la première campagne d’essai. Bon, je lui dirai pas, finalement, même au moment des soldes.

Cette histoire de calotte me titille, quel rapport avec celles que j’ai reçues dans l’enfance ?

Au début, déjà, seuls les ecclésiastiques en avaient, et c’était un bonnet. Le nom du bonnet venait du provençal, mais à cause de l’arabe. Bizarre, les religieux chrétiens s’identifiant à un bonnet étranger, au point que mon oncle au gros cerveau disait d’un curé de ses cousins, il est de la calotte.

Felix Vicq d’Azyr

Puis, tout le monde a gagné le droit d’avoir une calotte crânienne, mais tard, seulement au 19ème siècle !

Ça vous fissure les hémisphères ?

Loupé, ils sont déjà fissurés par nature !

Et maintenant, il y en a même qui ont des trous d’ozone dans la calotte, mais seulement si elle est glacée. J’ai du bol, la mienne est du genre chaud bouillant, un peu fêlée, mais pas trop.

Et puis, il y de l’eau dedans pour la tempérer.

Là, je suis un peu étonnée : mon père faisait toujours des blagues sur mon cerveau lent, du coup, je le voyais plutôt flotter dans les airs.

Oui, de l’eau. Et pas que de l’eau !

Dans la tête, on a tous un hippocampe, figurez-vous. Pourquoi lui, et pas une araignée ? ceux qui ont une araignée au plafond ont intérêt à ce que les deux animaux fassent bon ménage.

Même les oiseaux, qui ont l’hippocampe aviaire, dans leur eau d’oiseaux, à ne pas confondre avec la grippe, qui a de toute façon disparu de la surface de la terre, aviaire, aphteuse, ou pas (y a une histoire de fièvre aphteuse qui a permis à mes parents de se connaître, du coup, enfant, j’entendais la fièvre « affectueuse »).

Même les poissons ont chacun un hippocampe de compagnie. Mais « chez le poisson, la localisation de l’hippocampe est compliquée ».

Tu m’étonnes, dans la mer immense, t’as vite fait de paumer ton hippo si t’es pas hyper concentré.

Je zappe un site sur la controverse de l’hippocampe, mais je sais que tout symptôme vient d’un conflit, je vais éviter toute controverse stressante. Pour vous aussi.

Ne me remerciez pas, je fais ça de bon cœur.

On a également une amygdale, et ça, je trouve ça un peu dégueu, mais y en a qui se la font enlever, alors ça doit pas servir à grand chose. Faudra que je demande à la dame, quand même, si on l’a déjà opérée.

Mais le bouquet du bouquet, c’est qu’on a tous une île dans un recoin de notre cerveau.

L’insula, le cortex insulaire.

Zut, elle est encore « mal connue ». Sauf qu’on se demande si elle ne serait pas déterminante dans la formation de la conscience.

Là, j’ai une théorie explicative. Pas sur la conscience, mais pour la connaître mieux, l’île

Je vous la livre, je suis trop bonne.

A mon avis, ceux qui ont découvert le cerveau, ce sont des marins corses.

Pourquoi ? Ben, à cause de l’île, œuf corse. S’il y en a qui ont plus un cortex insulaire que les autres, c’est bien eux, non ?

A cause des pétaoctets, aussi. Boum !

Bon, il y a aussi des bretons, bien sûr, mais leurs îles sont plus minuscules, ça compte pour du beurre.

D’ailleurs, moi-même qui ai mes origines sur l’île de beauté, je m’interroge.

Si on a tous une île dans la tête, quid des corses ? A mon avis, on est tous bi-insulaires (ça ne veut pas dire qu’on a la calotte bi-polaire glacée non plus, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit).

La preuve ? Napoléon portait le bicorne ! Ah !

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Henry Gray Insula

Si je reviens à la dame, je tiens peut-être une deuxième piste (dont j’espère qu’elle ne sera pas un pétard mouillé).

Brain storming en direct !

Qui dit île, dit mer.

Qui dit mer, dit bateau (de marin corse, ou d’autres).

Les bateaux cinglent sur la mer (en rond s’ils veulent).

Mon grand-père corse était sous-marinier, alors, je m’intéresse, et il y a même un sous-marin qui a navigué sous la calotte.

Lorsqu’il y a des vagues, on divague… ou pas, d’ailleurs.

Quand on est pris dans la tempête, les bateaux se disloquent dans le liquide céphalo-rachidien, il arrive qu’il reste des bouts de coque déchiquetée coincés dans les rochers, et là, on va mal.

En psychogénéalogie, mon prof dit toujours qu’il faut aller chercher du côté des mémoires héritées. Peut-être une descendante d’un voyageur du Titanic ?

Une question qui me vient : quand on dit que la vieillesse est un naufrage, ce n’est peut-être pas qu’une image. La coque est vieille, se troue, l’eau s’infiltre, et adieu Berthe !

carte du système nerveux

captation du système nerveux

Ça va, je vis en Provence, c’est là qu’on a inventé comment calfater les coques avec de la résine de pin. Sauvée ! Quant à la dame, elle a quarante ans, pas encore naufragée, donc.

Dans la foulée, me reviennent les navaloramas. Je vérifie, ils ont été fabriqués juste après l’invention de la calotte crânienne, et ils offrent des perspectives sur la mer, avec des spectacles de naufrage.

Tout se tient. Ça baigne ! On ne me la fait pas.

Un autre piste me mène à penser que mon idée de marins est bonne. Vous savez ce qu’on a, encore, dans la boîte ?

Fornix et putamen. Yes ! Une pute à hommes dans chaque port, pour faire ses petites affaires tranquillou !

La putamen (ou le, chuis pas sûre), je suis allée chercher des renseignements complémentaires, elle a un lien avec le « locus niger », je vous explique, ça veut dire qu’elle s’acoquine avec des noirs loquaces, ou des chrétiens à calotte arabe, elle est pas farouche.

Bon, je suis parée, je pense, j’ai tout bien compris, je vais pouvoir soigner la dame. No problem. Pour les mots de tête, les noirs loquaces, ça me paraît vraiment un bon plan.

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oups, il a son hippocampe à l’oeil

Suffit que je lui bouche les trous de la coque, en lui montrant des photos du Titanic, avec les mains en fronto-occipital (c’est une technique anti stress, pour ramener du sang dans le cerveau, à la place de l’eau bouillonnante). Et que je lui apaise le pétaoctet de la quarantaine rugissante.

Je trouve que j’assure un max ! Je m’épate.

Au moment où je vais éteindre l’ordi, je tombe sur une photo de pâtes. Encore un coup de l’univers et de ses signes. Je pense je m’épate et je tombe sur des nouilles vivantes.

Moi, je dis, y a pas de hasard.

Les nouilles sont vivantes, elles ont nagé jusqu’à moi, avec leur hippocampe.

nouille-vivante

Nouilles vivantes

La vie est bien faite.

©bleufushia

* Merci, Castille !

PS. Pour ceux qui veulent un rdv, il suffit de me mettre un p’tit mp. Je vous assure, c’est pas pour me vanter, mais je déchire trop ma mère en tong dans la quatrième galaxie. Pour le cerveau, je sais pas, mais pour le reste, j’assure comme une bête !

 


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Ailleurs sur terre

Pendant ce temps…

Je ne sais pas vous, mais moi, je vais mal.

Je suis comme un lapin bleu à l’heure du leurre.

J’ai un teint d’endive glyphosatée.

Parfois, m’avait dit le petit G., « je ne sens pas le ciel ».

Ça fait écho, il y a de ça dans ce que je ressens.

Depuis quinze jours, je tourne sans fin des trucs dans mon crâne, par exemple, la différence entre deuxième ou second confinement, jamais je me souviens lequel est lequel, c’est pourtant capital, tout se joue dans les mots. Et quand je me rappelle enfin, je ne sais plus comment ils disent, les politiques, à propos de maintenant. Et je repars en boucle.

Ou alors je psychote des machins de parano complotiste.

Hier, par exemple, en lisant un truc sur le « représentant d’une génération qui a dépoussiéré la cuisine gastronomique, et qui reste concentré sur une éthique locavore», je suis restée en sidération sur la question de qui, mais enfin, qui, a bien pu foutre de la poussière sur la cuisine gastronomique.

Faudrait faire une enquête, moi, je dis. On va pas laisser ça impuni. Y a urgence. Déjà qu’on nous fait bouffer n’importe quoi, si en plus ils rajoutent de la poussière !

Et puis, gâcher de la nourriture, moi, je ne peux pas. Je suis d’une génération où on sortait de la guerre (pas celle où on est rentrés, nous, puisqu’il paraît qu’on y est : je ne suis pas un perdreau de l’année non plus).

J’ai commencé à m’y coller, à l’enquête, en commençant par essayer de piger « locavore ». J’ai tout de suite pensé, à cause du « local mangeur, ou mangé » – je ne sais qui vore qui -, à Bobby Lapointe et au malheureux marchand de glace dont le fonds fond – mais cause le réchauffement climatique, lui, rien à voir avec la poussière – et à ce qu’il pouvait faire une fois que tout le fonds était dégueu foutu tout mélangé au fond de la glacière.

Il lui restait plus qu’à manger sa chemise, mais je ne crois pas que « loca » veuille dire chemise en latin, c’est plutôt que ça le rendait tellement fou, qu’il ne lui restait plus qu’à se vorer (pas dévorer, parce qu’il fait que semblant, bien sûr).

Ces questions m’ont épuisée.

Je touche le bas-fonds, moi, dans l’impuissance des mots à cerner l’état des choses.

Sinon, je profite des journées qui s’étirent dans un ennui voluptueux et sans fin.

photomontage ©bleufushia

Je m’occupe à revoir sans fin la question de ma finitude, à me demander comment faire bonne figure, à calculer quelle construction mentale je peux avoir dans une situation intenable, à tourner entre mes doigts inutiles et perplexes (oui, perplexes) un objet venu de ma mère, c’est-à-dire des tréfonds du siècle dernier : un « ruban de correction par arrachage pour effacement par enlèvement ». Un truc de dactylo, si ancien que je me demande s’il entretient un lien avec les ptérodactyles.

Je baguenaude un instant, imaginant un dinosaure en train de dicter des trucs à sa secrétaire distraite. Je la vois, ayant mis par inadvertance le doigt à côté, arracher avec détermination la lettre fautive, et pour ne rien laisser au hasard, finir en bouffant la feuille, en slurpant jusqu’à la dernière goutte d’encre. Quelle classe dans le perfectionnisme !

Rien à voir avec le clic minuscule et indifférent qu’il me faut produire pour tout déléter, et même pour envoyer ad patres le contenu de tout mon ordi. Hop, nous, on sait voyager léger sans effort !

C’est un temps où on savait vivre. Où on ne se contentait pas d’un boulot de chapacan.*

Mais y avait peut-être pas de chiens à attraper.

vieille photo d’encyclopédie

hélas, en effet !

mais en attendant, je vais mal.

J’ai toujours été un peu étrange à moi-même, mais là, je bas des records.

Je repense à ce gamin qui demande qu’on lui offre un costume de super héros pour noël, parce que c’est son seul moyen d’être super.

J’en suis un peu là, mais je doute que le costume fasse illusion longtemps.

Et puis, je ne sais pas si c’est raccord avec mes chaussettes à fraises. Un super héros avec des chaussettes à fraises, ça fait pas dress code.

photomontage – être un fossile 1 ©bleufushia

Mon cerveau bloblote comme de la gélatine, et je me sens à côté de mes pompes.

C’est normal, au demeurant, puisque je traîne en chaussettes (à fraises) toute la journée dans mon intérieur,

« Le mal vient du cerveau toujours en travail, animal monstrueux, informe et mou dans sa gaine, comme un ver, pompeur infatigable ».

Pitaing, il est bon, Bernanos, pour me remonter le moral !

Le ver qui pompe, ça me rappelle ces mots dont j’ai oublié 100 fois le sens, c’est l’aspect « mou dans sa gaine » du mien, de cerveau, qui en est la cause. Comme ce « psychopompe » qui me revient à cause de Georges… pompeur de psyché, je sais que ça n’a rien à voir, et bien que je m’en tape un peu, je jette un œil morne sur gogol : « Saint Michel est l’ange psychopompe par excellence »… je ne vais pas plus loin et me livre à une endiablée danse du scalp de 3 secondes et demi, parce que je me réjouis un instant d’habiter chemin Saint Michel. Parfois, je me désole moi-même.

Mais, ON m’a dit qu’il faut céder au désir de se sentir vivant : soyez bouillonnant, c’était le conseil. Je trouve que ça va bien avec le chaudron du diable.

Je déchante vite cependant, l’issue ne viendra pas de là. C’est fou comme je passe du coq à l’âne, no limit !

Comme je déprime un peu, j’ai quand même installé des petits rites, et procédé à des réaménagements, pour lutter contre mon coup de mou du cerveau.

Reprise en main

J’ai d’abord théâtralisé mon home avec de la déco cheap (puisqu’on ne peut plus aller au théâtre, on s’organise. Soyez créatifs, qu’ils disaient).

La mise en scène de notre intérieur fait partie de nos devoirs de confinés, vous pouvez vous prendre une prune si vous ne le faites pas.

photomontage – être un fossile 2 ©bleufushia

Je vous dis ça, je m’en fous, j’ai ma conscience pour moi. Si je suis la championne du délétage sauvage, ne comptez pas sur moi pour vous délater, c’est pas mon genre.

Je me love en boule sur mon canapé, sous ma nouvelle couverture « pondérée ». Je cède aux désirs de ma couvrante, profitant sans frein dans ses bras d’une étreinte bonne pour mon humeur. Ni elle ni moi n’avons d’ailleurs jamais eu de mots déplacés l’une par rapport à l’autre, juste un érotisme de bon aloi. C’est bien. Zen, calme et volupté sans risque.

Je fais des voyages nostalgiques dans mon passé, en rentrant chez moi d’autant plus sereine et safe que je n’en suis pas sortie.

Je relisais d’ailleurs ces quelques mots de Véra Feyder, que j’avais notés, avant :

« On part pour un pays, mais la gare vous suit ». J’avais trouvé ça profond.

Nous, on ne part pas, on fait le tour de notre nombril, et le canapé nous colle salement au train dans une gare abandonnée.

Autres temps, autres mœurs, aurait dit ma daronne.

Je cuisine comme je peux en attendant Noël : j’aurais adoré rencontrer le champion du monde 2020 de l’oeuf en meurette (un français, en plus), parce que j’adore ça, fréquenter des champions improbables, et l’oeuf meurette, aussi. Mais comme c’est un peu compliqué pour faire l’aller retour Sud-Paris en une heure. Ça me remet en mémoire une de mes ex belles-mères, qui avait bien connu la médaille d’or de France de la rillette, ce qui m’avait beaucoup impressionnée, et laissée un peu d’envie.

Mais du coup, tant pis pour l’oeuf, j’ai opté pour l’easy chic.

Commandé le pack delivery 16 huîtres + champagne rose à 91 euros 50 la bouteille (les 50 centimes, je trouve que ça fait un peu mesquin, mais baste, quand on aime), pour une entrée iodée et poids plume, espérant compenser ma couverture pondérée qui commence dangereusement à déteindre sur moi.

A ce propos de kilos, j’ai également, dans la foulée, souscrit un prêt à la consommation, pour me payer des haltères chic, à 900 euros, mais, en écocuir (ça respecte la planète, j’aime ça) et en bois. Contre les arts plastiques à usage unique, je suis, qu’on se le dise. Je suis prête à donner de ma personne pour l’avenir.

Je m’intéresse à mon microbiome, depuis que je sais que j’en possède un.

Acquis une lampe échevelée en fibre de palmier, qui donne à merveille l’illusion d’un week-end à Marrakech. Comme j’y suis jamais allée, je me suis dit que 250 euros, c’était donné.

comme ça ! on s’y croirait, non ?

Après, j’ai consulté mon horoscope de la semaine**.

« Vous rêvez de voyages, de mer et de vastes horizons. Votre pays, c’est celui de l’évasion et de l’imagination. La réalité ne vous suffit pas, il vous faut de l’intensité et de la passion. Comme Proust, ce que vous voulez, c’est « remonter à la vie, retrouver la mer libre (c’est tout à fait ça, mais comment elle le sait, la Nadine ?), briser la glace de l’habitude. Partez, larguez les amarres, prenez le vent. Vous n’êtes pas encore devenu celui que vous êtes. Il est temps pour vous de jeter l’ancre, d’aborder de nouveaux rivages, d’explorer des terres inconnues. »

Ben mince alors, Bernanos, Proust, ma vie a du sens. C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend la femme ! Yep !

Je ne perds plus de temps, je vais m’acheter une casquette de capitaine sur le champ. Et un marcel aussi, vaut mieux mettre toutes les chances de mon côté.

Je devrais trouver ça fastoche sur Ah ma zone.

©bleufushia

Je me suis abstenue de mettre des guillemets, une partie du texte de mes délires ayant été pompée directement dans le magazine « peuple » (laissez-moi rire) dont je vous avais livré de savoureux échos lors du premier confinement.

Un peu là, dans In fine, con fine

https://wordpress.com/post/bleufushia.wordpress.com/3498

et beaucoup là, dans Papiers, avenir et fanfreluches

https://wordpress.com/post/bleufushia.wordpress.com/3514

*C’est du provençal (prononcer tchiapacan). Du boulot d’attrape-chien, fait à la va-comme-je-te-pousse, n’importe comment.

**Authentique, celui de la semaine en cours !


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le mystérieux dessous des choses

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photo ©bleufushia

Comme vous, je mange dans une assiette. Jusque là, je n’y avais pas prêté la moindre attention. A l’assiette, je veux dire.

C’est une assiette banale, blanche, toute simple, bordée de deux liserais au bleu marine un peu terne, au milieu desquels sont disposées, à espace régulier, huit fleurs bleues sans tige, à six pétales chacune, au dessin presque enfantin, au trait un peu guindé. Chacune est entourée de deux trèfles à 3 feuilles. Je le sais, je viens de compter.

Autour, une vague froissé de la porcelaine forme une bordure discrète évoquant vaguement du raphia.

Le tout est sobre, sage. Sans fantaisie, sans chichis, strict.

Aucune trace  de fantaisie. De la vaisselle de tous les jours.

De la vaisselle solide, telle qu’on la faisait à l’époque.

D’ailleurs, les assiettes ont résisté et dépassé le demi-siècle d’existence.

Je mange dans ces assiettes depuis mon enfance, et c’est la première fois que je les regarde.

Je veux dire, que je les regarde vraiment.

Ainsi en va-t-il, sans doute, de tous les objets qui entourent les rituels quotidiens.

Pourtant je me souviens avoir aligné sur leur bord des pâtes alphabet, il y a fort longtemps de cela.

Mais c’était l’écriture qui m’intéressait alors, et la maîtrise des lettres qui allait me fournir le viatique pour d’autres mondes, moins quotidiens.

Et pas une seule fois je n’ai porté la moindre attention au support.

En les regardant aujourd’hui, j’ai la conscience de me livrer là à une activité totalement sans intérêt, comme peuvent en avoir, j’imagine, les gens de mon âge qui ont le temps de se consacrer à rien. Et qui le perdent en rêveries sans objet.

Une assiette, en vrai, ça ne se regarde pas.

Si je mange depuis longtemps dedans, c’est que j’ai hérité de la maison de mes parents, et que j’ai gardé leur vaisselle.

Et parce que, chez moi, il était de tradition de ne rien jeter, je n’ai pas éprouvé le désir de m’en séparer, pas plus que de la table et des chaises de cuisine en formica verdâtre, et des chaises du salon au design maintenant improbable.

Aujourd’hui, j’ai poursuivi mon observation minuscule, et j’ai eu l’idée de regarder l’envers de l’assiette.

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soyons optimists ©bleufushia

Regarde-t-on le dessous des choses ? Je ne connais personne qui le fasse. Pour moi, c’est une grande première.

Parfois, je pense que je vieillis vraiment.

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Toulon ©bleufushia

Bien sûr, il y a une inscription, dessous.

Ecrite en trois lignes, en bleu, avec trois polices différentes.

Keradur

Oxford

Made in Brazil

Oxford est mis en valeur, au centre, écrit droit, et souligné.

Les deux autres lignes sont incurvées, comme des paupières autour d’un oeil, Made in Brazil en majuscules.

Il y a une certaine recherche dans la présentation.

Le mélange des trois indications me laisse perplexe.

Keradur, ça fleure bon la Bretagne. Personne ne devant s’appeler Dur, on peut penser à un message subliminal. Genre « La maison du dur, pour des assiettes qui durent ».

Oxford : peut-être un fabricant breton qui ne voulait pas se fâcher avec les voisins d’outre-manche, pour pouvoir conquérir le marché anglais. Mais la référence m’intrigue : est-ce que ça serait des assiettes qui visaient un public d’intellectuels ? Bien que cette idée soit totalement absurde, j’avoue qu’elle me fait sourire. L’association d’assiette avec intello, comme s’il se contentait forcément des seules nourritures de l’esprit.

Le Made in Brazil me paume. Aucun brésilien n’écrirait Brazil avec un « z » . Et aucun brésilien n’exporterait d’assiettes sans perroquet, ananas, papaye, couleurs vives, et autres imageries exotiques.

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je ne retrouve pas l’auteur de cette merveilleuse illustration

Cela m’évoque presque L’inventaire de Prévert, il manque juste une quatrième ligne avec des ratons-laveurs.

Mais qui s’essaierait à la poésie énumérative au dos d’un jeu d’assiettes premier prix ?

J’imagine qu’il doit y avoir une raison à avoir juxtaposé ces trois éléments sans lien apparent entre eux, pour une inscription qu’un acheteur sur mille risquait de lire.

Mes parents, d’ailleurs, l’ont-ils lue ? Si oui, cela a-t-il joué sur leur décision d’achat ?

Je n’ai aucun indice sur la question.

Dans ce cas-là, le mélange leur a sans doute plu (je suis moi-même une bâtarde, issue d’un mélange de six nationalités en seulement deux générations. Pas de sang pur dans mon histoire, et j’aime ça).

Mes parents habitaient ce qui était à l’époque un petit village. Ils n’étaient pas motorisés, et ils étaient prudents et méfiants : ils n’auraient certainement pas acheté des assiettes par correspondance. Par crainte de la casse possible.

Ils n’étaient pas aventuriers pour un rond.

J’ai retrouvé une lettre de mon père, adressée à une société de vente par correspondance, un peu avant ma naissance, et avant l’achat des assiettes.

IL l’avait donc écrite à la main et recopiée pour en conserver un double (dont j’ai hérité).

Dans le français extrêmement stylé qu’il employait, il déplorait « vivement » qu’on lui ait envoyé deux vis et trois boulons, là où il avait demandé clairement trois vis et deux boulons.

Il réclamait qu’on lui envoie séance tenante le boulon manquant, tout en précisant qu’il était hors de question qu’il retourne la vis excédentaire, son interlocuteur le comprendrait aisément.

Il concluait son courrier par une note amère : il déplorait avoir perdu, au passage de cette commande ratée, toute sa confiance dans la vente par correspondance, et on ne l’y prendrait plus.

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une image trouvée dans un tiroir… (étonnant que ma mère ait conservé cela)

Donc, les assiettes ne peuvent venir que du marché hebdomadaire du mardi.

Forcément.

Comment des assiettes venant de la Bretagne profonde, via Oxford, tout en étant fabriquées dans une Brésil de pacotille, pouvaient, en ces temps de commerce de proximité, aboutir sur un marché de Provence ?

C’est un mystère épais dans lequel je m’abime depuis ce matin, sans réussir à trouver le moindre sens à ça…Mon enquête est au point mort.

Le soir est là, je remets l’assiette à l’endroit, avant de m’y servir la modeste soupe du soir. Je la regarde en mangeant. J’aime qu’elle ne soit pas ce qu’elle a l’air d’être. J’aime que sommeillent en elle mes incertitudes sur sa nature.

Mais je ne lâche plus l’affaire. Résoudre de menues énigmes sans enjeu aucun me ravit. Comme le fait de me demander pourquoi le mot menu peut désigner deux choses sans rapport selon qu’il est nom ou adjectif.

Keradur, quand même…

©bleufushia


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L’autriche en sous-marin

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Du bois dont on fait les chênes (-liège) Photo ©bleufushia

Différents hasards (je sais qu’il n’existent pas) me remettent depuis quelques jours sur la trace de mon grand-père.

Comme la période étrange que nous vivons me prive de mes mots – d’une façon qui me semble parfois définitive -, et que mon blog se décolore au fil de mon absence, j’ai cherché pour vous une tentative de portrait, que j’avais commis il y a déjà de nombreuses années.

Des mots anciens pour une mémoire qui se ravive.
Voilà, donc.

Dans la famille paternelle, je demande le grand-père

Son insignifiance aux yeux de ma famille, y compris à ceux de son propre fils, mon père.

Son enfance en quelques rares images : orphelin, petit berger corse, pieds nus dans le maquis.

Mon impossibilité totale à l’imaginer jeune et encore moins pieds nus.

Sa première paire de chaussures à dix-huit ans. Ses yeux embrumés à cette évocation. Mon sentiment d’enfant d’un récit incongru.

La fin des repas de famille, quand il avait un peu bu. Il se levait pour entonner « O mazzolin di fiori ». Je croyais que c’était du corse. Je ne connais que le début de la chanson. Il s’interrompait toujours, parce qu’il pleurait. Je pensais qu’il pleurait parce qu’il avait bu.

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Silvana Mangano – Riz amer

Mon émotion, il y a quelques temps, au détour d’un film, de découvrir que la mélodie corse qu’il chantait est en réalité une mondine, un chant de paysannes piémontaises.

Ma grand-mère, piémontaise, est morte à l’époque de ma naissance.

Retraité de la Marine, très jeune, peu après la guerre de 14, il a passé le reste de sa vie à jouer à la pétanque et au rami. Sa façon de raconter d’anodines conversations de comptoir qui se concluaient toujours par les mêmes mots : « Alors, il m’a dit : Monsieur Gouliole, vous avez raison ! ».

Mon léger mépris quand il disait ça.

Ma vague fierté maintenant quand, dans mon travail ou ailleurs, d’autres me disent que j’ai raison, comme le résultat d’une invisible filiation presque inscrite dans les gènes.

Les récits invraisemblables dans lesquels il s’enferrait : « Il y a une ville grecque en Corse », « Je suis allé en Autriche en sous-marin ». Toute la famille, moi y compris, se tordait de rire en se vrillant la tempe dans son dos.

Mon étonnement, beaucoup plus tard, en visitant Cargèse ou en découvrant, au hasard de mes études, que Trieste, port dans lequel son sous-marin était basé, appartenait alors à l’Empire Austro-Hongrois.

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On dirait un poisson, non ? Pour un sous-marinier, ça le fait un max

Les trois médailles qu’il avait gagnées à la guerre. En bonne anti-militariste, je les ai accrochées, depuis longtemps, au mur des cabinets. Au dos de l’une d’elles, cette inscription : « La grande guerre pour la civilisation ».

Mon impossibilité idiote d’envisager mon grand-père, analphabète, luttant pour la civilisation.

paysan corse (isula.pagesperso-orange.fr)

Ma sensation d’étrangeté devant sa silhouette de petit bonhomme presque sans cou, le couvre-chef bien enfoncé, le visage rougeaud, ridé, assez inexpressif. Le sillon laissé par la casquette enlevée.

Mon angoisse terrible à la naissance de mon fils. Pendant ses deux premières heures, il avait la tête de mon grand-père.

L’odeur tenace de pipe froide de son appartement.

Le borsalino qu’il mettait les jours de fête.

Les cent quatre vingt sept caleçons de flanelle que j’ai découverts avec stupeur dans son armoire, à sa mort. Ma perplexité pour m’en débarrasser.

Les pièces de 50 francs en argent (impression limitée) qu’il m’avait gardées et offertes. Mon émerveillement d’enfant devant la taille des pièces et leur aspect brillant. Ma sensation subite d’être millionnaire.

Les cataplasmes à la moutarde qu’il s’appliquait sur les endroits douloureux. L’idée persistante, en le regardant, que mon grand-père était né au moyen-âge.

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Les dernières années, le marteau qu’il gardait toujours à portée de main, sur la table de sa cuisine, résultat de son unique passage, à l’âge de quatre-vingts ans, chez un médecin. Ce dernier avait testé ses réflexes et mon grand-père en avait déduit que c’était une thérapeutique.

Sa façon rayonnante de se soigner devant nos yeux en se donnant des coups de marteau là où il avait mal.

Son insistance pour que sa fille, atteinte d’un cancer en phase terminale, adopte ce mode de soin, seul susceptible de la sauver.

Sa tentative de soigner définitivement sa propriétaire, venue récupérer le montant du loyer.

Sa fugue de l’hôpital psychiatrique où cet acte l’avait entraîné.

Le lieu où on l’a retrouvé, très loin de là, à côté d’un site de la Marine Nationale. Tout à fait confus, nu et répétant en boucle qu’il ne savait pas pourquoi, mais qu’il lui fallait aller au fond de l’eau.

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Photo ©bleufushia

Ma passion pour les fonds marins.

Mon dernier héritage de lui : la tasse rose et jaune, porcelaine grossière en imitation panier tressé, avec soucoupe assortie, dans laquelle je prends mon café du matin.

Mon insondable tristesse quand je l’ai cassée, il y a deux jours.

©bleufushia

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Je crois que ça empire (du milieu)

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Tiré d’une compilation sur des lieux mystérieux et abandonnés

Aujourd’hui, ça a commencé comme ça. Bien, quoi. Du total feel good.

De quoi me faire oublier qu’il y a toujours un envers à la tartine, un revers à la médaille, et un foutu petit germe de noir dans le blanc.

Réveillée à 5h55 (ouvrir les yeux sur une heure triple, ça me file toujours un frisson de satisfaction fauve), je suis sortie à la fraîche planter un plumbago, « sans même choper un lumbago », sifflotais-je pour me donner du cœur à l’ouvrage.

J’avais demandé instamment à Saturne de me foutre une paix royale. Souhait qu’il a eu l’élégance de respecter. Mais peut-être, tout simplement, qu’il pionçait encore. Saturne… à cause des propriétés du plumbago, dont je me fiche cependant, parce qu’il ne m’évoque en vrai rien d’autre que l’enfance, quand j’arrachais au passage ses fleurs, dont je mâchonnais la base.

Méga détendue de la fin de quarantaine, en somme.

Même si je ne suis plus de toute première jeunesse (malgré ma tendance aux blagues carambar, ou peut-être, à cause…).

J’ai enchaîné avec ce que j’appelle (depuis que j’ai adopté cette expression de mon magazine préféré) « la revanche du petit déj’ frenchy ». Ça donne un certain panache à la tartine, j’aime bien.

Le tout en feuilletant distraitement les vrais zoos sociaux, d’un côté, et en même temps, le fameux magazine. Faut pas croire, je suis vieille, mais encore agile de ma petite personne.

Que du bonheur !

Mon œil droit se réjouissait du courrier perso de la face du bouc, me rappelant que j’ai acquis il y a un an le badge « moteur de conversation », et que je mérite de le conserver, tant je suis « douée pour créer des publications qui intéressent les gens ». De l’autre, je parcourais avec nonchalance ce journal qui me donne toujours à penser philosophiquement profond, glanant des pépites de ci de là, à garder au chaud pour y penser plus tard :

– « je suis le bougeoir immobile » (ils aiment bien les oppositions plus ou moins oxymoresques – tiens, ce soir, je pourrais peut-être me jeter ma première petite mauresque –  pas oxydée – de la saison, pour clôturer une si belle journée…)

– « ici n’est plus ici » (je préfère passer pour l’instant, ça m’entraînerait trop loin)

– « l’invention de cette montre qui est une véritable icône horlogère, de la plus parfaite intemporalité »…

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A ce stade, j’ai commencé à trouver qu’il est bon que l’on bouleverse mes repères, mais que, quand même, il serait bon de ne pas passer les limites. L’intemporalité de la montre iconique, vous conviendrez que c’est un poil du lourd pour l’estomac, direct au p’tit déj’.

Dernières news

J’ai changé de crèmerie, ai courageusement plongé dans les dernières infos du covid, que je zappe depuis plusieurs jours, et suis tombée, entre autres, sur un article lié à maintenant (je ne VEUX pas savoir si maintenant est ou n’est pas maintenant, OK? en fait, ça parlait de hier, en plus !).

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Quelque part en Indonésie, les autorités ont déployé 340 000 militaires pour appliquer de nouvelles sanctions contre ceux qui violent les règles de distanciation sociale ou ne portent pas de masque.

Deux versions punitives : certains sont isolés dans une maison « hantée » et contraints à réciter des versets du coran, pendant que les autres doivent porter un panneau sur lequel ils affirment qu’ils s’engagent à porter un masque et garder leurs distances à l’avenir.

L’article disait que, dans les deux cas, les photos des «hors la loi» étaient ensuite publiées sur les réseaux sociaux pour obtenir un effet maximum (ça, ça m’a rappelé un sale souvenir de l’école primaire, cette « punition » imaginée par une instit sadique qui accrochait au cou des coupables –  de se ronger les ongles –  un os suspendu à une grosse corde-collier », avec lequel on devait tourner autour de la cour pendant toute la récré, soumis aux regards méprisants des autres. Je faisais partie, cette année-là, des réprimandées).

Sur le coup, j’ai lu ça sans trop y faire attention, juste en chassant le souvenir au plus vite, et je suis passée au post tout frais tout neuf de ma belle-fille.

L’image (comme me disait le rézoo avant de l’afficher) comprenait une femme et une fillette en maillot dans une piscine.

Ma belle-fille est asiatique, et elle se sert du réseau pour communiquer avec sa famille d’origine. Comme je n’ai pas appris sa langue, mais qu’elle et sa charmante enfant m’intéressent, je lis toujours ses posts de près, ainsi que les réponses de sa famille.

Plus ou moins aidée en cela par le traducteur bing, à qui il arrive cependant, parfois, d’être d’une obscure clarté.

[Je vous avais d’ailleurs sollicités, il y a deux ans, peut-être vous en souvient-il – voir le lien en fin d’article, si ça vous chante -, pour me prêter main forte sur l’interprétation de certains points étranges].

Dès que j’ai plongé dans la lecture, aujourd’hui, j’ai commencé à partir en vrille grave. Finis d’un coup, le blanc immaculé de la sérénité, l’harmonie sacrée du 5-5-5, les vertus curatives des plantes médicinales…

Fertig ! Raus !

Parce qu’on est en guerre, à ce qu’il paraît, même si on l’est moins que quand on l’était plus, et tout ce que je lis ressemble à des codes secrets comme deux gouttes d’eau, on n’apprend pas à une vieille singesse à faire des grimaces, je vous le dis, je repère la moindre contrefaçon entourloupante de mots, à la minute.

Franchement, je me demande de plus en plus ce qu’elle trame, dans sa piscine, avec son air adorablement innocent, avec ma petite-fille dans les bras, en plus !

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la dernière mode, selon mon magazine préféré

Dans quelle conspiration elle s’est fourrée ?

Je ne sais pas si nos vies sont en danger (même si, je le sais, il n’y a jamais de risque zéro, mais ce n’est pas de ça que je vous parle, nom de diou!), mais si je venais à disparaître, ne croyez pas sur parole ce qu’on racontera sur moi. S’il vous plaît !

LE FOND DE L’AFFAIRE

Je vous recopie ce que j’ai noté, j’ai un peu de mal, mes doigts glissent sur le clavier.

X. (un interlocuteur qui varie, mais pas toujours) : «  l’eau est à combien ? »,

A. (ma belle-fille) : «  il faut regarder la photo à l’air frais, la maison aligne le tapis pour qu’il pisse dans la conversation. »

X.  « Mais combien ? », insiste l’autre.

A. « Il est encore engourdi, horizontal et désolé, je travaille comme pilule avec ma sœur auto-fabriquée, et toute la famille est tellement purée ».

Là, je fais quand même partie de la famille, je sursaute, ça me fait un peu mal de lire ça comme ça. Mais, finaude, je pense tout de suite à « les carottes sont cuites, je répète, les carottes sont cuites » (la purée, quoi, vous saisissez l’allusion ?).
Nous sommes en guerre, je ne l’oublie pas.

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le ti shirt que j’ai acheté au moment du discours de micron

J’ai continué à suivre la conversation, comme si de rien n’était, pour en avoir le cœur net.

X : « c’est un peu chaud, non ?» (il parle de la purée ou de l’eau ?)

A. «  Non, la maison a 16 dents et le visage est une tendance de luxe. Apportez ma voix au travail pour moi ».

X. «  Ah ! » (l’air entendu, j’imagine).

A. « C’est difficile d’éviter la traduction à la maison, quand je suis à court de traduction, je dois manger un peu pour en valoir la peine, et si la traduction est épuisée, il y a un vaccin. Pour ne pas parler comme un canard écoutant le tonnerre ».

Pas de réponse…

A. (elle reprend) « J’adore le kit sec ji. Quel à l’envers ! Oui, quel à l’envers !»

X. «  Oh, elle est mignonne ! » (il parle de ma petite-fille pour faire diversion, là, non?)

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idem

A. «  J’ai juste une semaine pour le jeter au parapluie, pour le jeter à grand-mère. Je ne peux pas voir ma mère grandir toute morte ».

Là, j’interviens direct, la grand-mère, c’est quand même moi, et je ne veux pas qu’on me jette n’importe quoi.

Je me lance, en posant une question directe à A., ce qui me semble la meilleure stratégie : « c’est quoi cette histoire de parapluie, je peux savoir ? Tu veux peut-être dire parasol ?»

A. (très calme) : « si on me pose des questions sur le parapluie, je ne réponds pas. Je peux juste dire qu’il suffit de retourner au parapluie pour qu’il puisse balancer le parapluie

Moi : « euh? »

A. « Oh mon dieu, je vais revenir un jour avec le parapluie intérieur, après avoir sauté sur mon coeur »

Moi (un peu dépassée, j’y entends comme un soupçon de menace) : « mais faut peut-être pas le prendre comme ça non plus ! »
A. « L’eau est à 20 degrés, et je le redis, je vais donner naissance.
A 1,2 fille, rappelez-vous »

1, 2 !!!

Là, je me suis déconnectée aussi sec  (kit sec ji ?) de fb, et depuis, je n’ose plus y retourner.

Je réfléchis à l’absurdité de A.

Parler de parapluie dans une piscine en plein soleil, vouloir avaler des parapluies (dans une région où sévit la sécheresse), elle veut faire croire ça à qui ? Et puis lutter contre l’épuisement par un vaccin pour les canards (« canard » n’évoquerait pas en douce le pangolin ? et l’orage dont il est question, ça ne serait pas le nom d’une mission secrète, par hasard ?).

La maison à 16 dents avec des tapis qui compissent la conversation, ça ne fait pas terriblement maison « hantée » ?
Je crois de plus en plus qu’elle appartient à un gang qui utilise le parapluie pour se dissimuler et pour ne pas être reconnus sur les réseaux sociaux s’ils sont démasqués, ou pour disparaître si la situation se corse (en avalant son parapluie comme on se kamikase, en quelque sorte).

Et ce mystérieux « je vais donner naissance à 1,2 fille » ? Un mot de passe pour le déclenchement d’une opération de grande envergure, je ne vois que ça.

Je ne sais pas quoi faire. Et ma petite-fille, dans cette histoire, est-elle en danger ?

Dans le bougeoir, je préfère l’immobile, pour l’instant. J’en suis là.

Je crois que je relève des services de machin (j’ai noté un message hier, dans le commentaire d’un autre post : « j’ai mes mots de tête qui reviennent. Il faut que j’aille voir machin pour me soigner. Il a ce dont. »

Ce soir, si j’ai le courage, à la nuit noire, j’irai voir la suite. Je ne parviendrai pas à dormir, c’est évident. Il faut que j’en sache plus, si possible.

Je prends mon livre, en attendant. J’y lis « dehors, il fait septembre, c’est-à-dire presque rien »*.

C’est ça, il fait 28 degrés, j’ai la chair de poule version canard. Tiens, je vais me mettre une petite laine.

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comme un froid de canard avant l’orage, tout droit venu de l’enfance

©bleufushia

NB. Je n’ai pas transformé une seule phrase de la version du surréaliste correcteur bing. Je n’ai pas l’ombre d’une idée de ce que raconte A. Vous pouvez m’aider ?

Pour relire l’article précédent
https://bleufushia.wordpress.com/2018/09/13/il-est-ne-le-divin-enfant/

*Sorj Chalandon

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Portrait de groupe sans dame

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Expliquer à une jeune anglaise, dans un rêve, le mot « conviction ».
Illustrer par un exemple : avoir la conviction qu’on existe.

Au réveil, ou peut-être encore dans le rêve, se demander si l’affirmation est pertinente.

Regarder sa propre carte d’identité en la trouvant fort louche. Trouver que ça ne prouve rien.

Toucher la peau de son visage, sous le ciel lourd et solitaire, pour éprouver si oui. Ne rien sentir.

Ne plus pouvoir naviguer vers les îlots de certitude où l’on se ravitaillait, la mer a été effacée, le paysage s’est évanoui, le monde est confisqué.

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Michael Borremans 1998

Se souvenir que si « navegar é preciso, viver não é preciso »*

Hésiter sur le sens qu’il y aurait à ne plus naviguer ni vivre. N’en trouver aucun. Douter de la possibilité d’une île.

Ne plus entendre, un instant, le mégaphone crachotant, menaçant, anonyme, qui, en boucle, strie l’azur vide (pas plus de 300 mètres, pas plus de 300 mètres), l’entendre quand même,  savoir qu’on est à 400 mètres,  coupable, indésirable, se sentir las.

Examiner le mot désir, le trouver sans substance.
Sans sortir, s’en sortir, en sortir… sang sort, tire.

chômeur, tu tires ou tu pointes
Observer le vide. Avec attention. Se taire.

ça fait un bail.
vieille baderne à badigoinces

La radio pour recouvrir le silence du cerveau déserté.
Traversée, sur un horizon en carton, de mots dépenaillés, obsolètes, de phrases incohérentes (plus de mots à soi, sauf les survivances des rêves).

tant de bouches béent
blafarde et chlorotique
dans un environnement si volatil, notre groupe, c’est du solide**
la vie, c’est pas de la confiture, c’est dur

S’asseoir dehors, sur un banc dur, se demander si cette audace va nous conduire au trou, penser aux trois vieux papis de Gotainer, sur leur banc moussu. Scruter le ciel pour guetter les corbeaux qui volent à l’envers pour ne pas voir la misère, et bayer aux chimères. S’imaginer papoter avec un papi, mais voir tout en austère.

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Se dire qu’en effet.

un bon bâilleur en fait bâiller sept
entrebâiller sa fenêtre peut vous coûter cher

Croire apercevoir une forme humaine, assez loin, mais confondre, peut-être, avec un mannequin connecté.
Etre tenté de s’approcher, de poser la main sur le bras, mais interdit, dangereux. Il pourrait en cuire. Les autres, tous les autres, sont des dangers potentiels. S’en souvenir, mordieu.

Avoir peur, ne pas savoir s’il faut ou non.
S’abstenir, renoncer.

le monde se redessine à l’aveugle
le monde est un jeu, il faut entrer dedans un peu masqué***

Réfléchir aux mots « un peu masqué ».
Préférer se taire

Essayer de se souvenir du temps où on n’était pas encore devenu figurant d’une mauvaise pièce, sans mouvement, sans action, sans décor, et sans public. Y parvenir à grand peine.

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Roland Topor

Avoir le réflexe pas très antique d’enlever le masque, pour ne pas risquer la prison.
Avoir le réflexe trop récent de le remettre, pour ne pas risquer l’enfermement.
Le mettre et être enfermé quand même.

l’inachevé qui nous achève
l’heure d’avoir le courage d’avoir peur

Se rappeler que, au début du début, les mots masque et visage étaient synonymes, et masque et linceul aussi. Avoir la tentation idiote de blaguer, vieille habitude, dans un ricanement, c’est normal, le masque-tombe.
Evoquer les blagues à deux balles de son géniteur, si t’es gai, ris donc, et si c’est rond, c’est point carré.

Penser dire une chose pareille à un jeune et imaginer son air navré.

il est possible de transposer dans une surface réduite l’esprit de découverte qui nous anime face à de grands espaces
Y réfléchir, lâcher le faire, ou l’affaire, un fantôme émarge-t-il encore à un genre ? Essayer d’imaginer les grands espaces, renoncer.

détoxifier l’ongle, pour avoir des happy feet

Se demander si, porté sur la bouche, un masque ne s’appellerait pas plutôt un bâillon.
Sourire au mur du salon.

Se taire, le bec cloué. Ne pas risquer la prison, l’amende, la mise au ban. Se faire tout petit. S’effacer.

Penser à Gorgô, la déesse grecque de l’altérité. Qui regardait son masque était pétrifié et transformé en cadavre. Prémonitoire, la gonzesse.

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Blog passionnant « regard éloigné », de Malaurie (entrée « démasquer le masque »)

Ne plus regarder personne dans la rue, et constater, en douce, que personne ne nous regarde. Se demander si on est devenu transparent.
Se dire que l’altérité est un drôle de truc, je est un autre, tout ça.
Effleurer l’idée d’une carrière hypothétique dans l’altérité de soi-même. En être fatigué.

Exhumer du passé une bribe de poême
telle une horloge comtoise
sur un petit chariot de déménageur
le silence des anneaux
empêche de crier

Même sans anneaux, ne pas crier.
S’entendre dire : je pense, donc je suis, et n’en ressentir aucun réconfort.

Constater que tous les sites internet demandent constamment notre permission pour respecter notre vie privée, au moment où on est privé de tout.

Les trouver franchement peu francs du collier.

S’inquiéter de voir sa boîte « trash » devenir « quarantaine ».
Ne plus oser l’ouvrir.

Se formuler que le monde nous étrange, trouver l’expression parfaite.

Se demander si on est aussi volatile que l’environnement, mettre un « e » à volatil, et jouer avec les nuances du mot, penser au pangolin, et au reste. Rigoler comme une niaise.

les poules échappent à l’âge pivot

roland-topor-securite-1986 dada kronik

Roland Topor

Se souvenir des couleurs, un instant avant le monde.

Entendre, juste au moment d’éteindre la radio, life is magnifique

Se rappeler que ce n’est pas parce qu’on a un pied dans la tombe qu’il faut se laisser marcher sur l’autre****.
En être réduit à rêver aux happy feet.

©bleufushia

*Pessoa : « naviguer est nécessaire, vivre ne l’est pas »

**le pdg de pernod ricard, spécialiste du liquide !

***Fanny Ardant, interviewée il y a un an

****Mauriac (qui l’eût cru?)


2 Commentaires

Non, mais allô !

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Avant

Il y a quelques mois, mon magazine people préféré me proposait de « suivre de nouvelles pistes ».

Chouette, sortir de sa zone de confort, écouter l’appel du large, tout ça… ça me parlait grave.

L’an dernier, le cercle polaire m’avait offert le coup de pouce pour une vraie renaissance, en me faisant élaborer dru une philosophie de la vie géniale (oui, oui) à partir de la pratique de la moto-neige, de celles qui marquent un avant et un après. Faudra que je vous raconte ça un jour.

En tout cas, j’étais prête à enfourcher n’importe quel fantasme un peu foldingue :

un séjour en igloo

une retraite en altitude

un moment zen à la montagne

un stage de capilliculture sur le mont chauve…

L’histoire s’est terminée en sit in sur mon canap’.

Mais « c’est moche moche, ou moche concept ? » m’a aussitôt demandé mon magazine.

Je ne sais pas, mais le fond de l’air est assez blues ! Et se sentir dévisser, c’est plutôt moche moche, quoique assez conceptuel (vu du corps avachi dans le fameux canap’).

Mais je pense que vous êtes au courant, et que, pour vous aussi, quelques aient été vos rêves d’ailleurs et de calme, ils se sont transformés en « intranquillité ici-même ».

A défaut d’être méga fun, les pistes les plus nouvelles se révèlent être les plus inattendues.

Comme le disait Edgar Morin dans sa dernière interview, nageant dans un paradoxe qui me parle : « j’ai passé ma vie à attendre l’inattendu ».

Et là, on a fait fort dans le scénar.

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tous derrière la vitre

Il y a peu

En tout cas, y a un truc certain, c’est que plus ça va, et plus je pars en sucette.

Je ne sais pas comment c’est pour vous, mais il me semble qu’insensiblement, perso, je me délite en douce.

Ce qui n’arrange rien, ce sont mes lectures, qui m’achèvent et font empirer mon état de déliquescence. Mon cerveau mouline dans tous les sens, tant, que je pourrais faire du beurre. Et j’en fais sans doute, mais il est encore trop mou.

Quand je bouge la tête doucement, cependant, depuis hier, ça fait slurp.

Si, je vous jure, dans le silence, je l’entends glisser entre mes deux oreilles. Ça me rassure un instant, il y a encore quelque chose dans la boîte crânienne.

Avant, dans une autre vie, je lisais des livres.

Un livre, ça vous accompagne.

Il en est des ardus, qui malmènent le lecteur, mais pour la majorité d’entre eux, ils vous tendent une main fraternelle et vous conduisent vers des moments de délectation, ou pas, en tout cas, on a le temps de se couler dans leur univers, de s’y faire une place, d’y revenir le lendemain prendre un petit café, en se sentant de plus en plus en connivence avec un tel ou un tel, de rêvasser, de se faire des cheveux, de réfléchir, et plus encore, tout en prenant le temps de s’accorder le coeur avec des êtres de chair et de papier.

Là, je ne peux plus. Je n’y arrive pas. Pas moyen, à la page 2, de me souvenir de la page 1.

Maintenant

Rien de tel avec les magazines. Quand on les feuillette (c’est mon activité prioritaire du moment), on passe du coq à l’âne en permanence, pas moyen de se fixer sur quelque chose. Ça aggrave mon cas, tout en me procurant un illusoire dépaysement.

Vous y arrivez, vous, à ne pas déraisonner ? À vous fixer sur un objectif ou une idée plus de 3 minutes ?

Parfois, je me dis que j’ai raté ma carrière : si au lieu d’écrire mes élucubrations sur un blog lu par trois « pékins » – AIUTO ! pas la Chine, pas la Chine – (merci à vous, mais c’est pas ça qui me permet le pécule me permettant des réserves conséquentes de PQ jusqu’à la saint glinglin), je m’étais fait engager dans un magazine people, j’aurais pu écrire n’importe quoi, pareil, en encore plus n’importe quoi que ce que je fais d’ordinaire, et me « payer une bague Nirvana avec mes émoluements ».

Parce que franchement, parfois, c’est du n’importe quoi élevé à un stade d’un très beau gabarit.

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Takashi Murakami

Mais je peux faire, si je veux, je mets les deux pieds sur le guidon, je ferme les yeux, je laisse aller Germaine, et zou ! Je me la joue écriture intuitive, j’intuite ce qui vient tout décousu foutu dépenaillu, ni vu ni connu, et c’est bouclé.

C’est comme de la poésie, mais genre, qu’on se fiche du sens.

Je suis devenu une poule sans gouvernail.

Ou comme le disait un titre énigmatique dans un des derniers Télérama : « des poils mous sur une surface machin »

La preuve par neuf (de pâques) : extraits choisis

J’y tombe sur des tonnes de « concepts » dont je n’ai jamais entendu parler de ma vie, staïle qui ne servent à rien de rien, mais qui ne mangent pas de pain :

– la body neutrality,

– la beauty routine,

là, faut pas se faire des nœuds ; imaginez que vous ayez la beauty neutrality, reconnaissez que c’est pas ce qu’il y a de plus sexy

– le rebounding chez Simone,

celui-là, je l’aime particulièrement… hop, en voiture, Charlotte ! Venez tous rebounder avec moi !Ah non, faut rebounder seul, zut, j’avais oublié, dans mon enthousiasme.

le « no gender » dans le make-up,

je ne sais pas ce que c’est, mais s’il s’agit de ne pas avoir de gendre qui me piquent mon make-up, ça tombe bien, j’ai deux fils, et c’est pas le genre, donc, un problème de moins.

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c’est la même Simone ?

Il y a aussi des conseils en tout genre, parfois légèrement énigmatiques :

-avoir confiance en soi dès le matin  (avant le café, ça va encore, après, bonjour les dégâts !)

-pour faire le tri dans vos placards, suivez les préceptes de la papesse du rangement (la papesse, génial, je peux aller faire couvrir le sujet ?)

-soyez impériale, haletante (euh, oui, d’accord… j’enlève le pyjama et les bigoudis d’abord ? ou ça peut aller comme ça?)

-soyez immortelle et précieuse (les gars, z’êtes au courant qu’il y a un virus mortel qui se balade on ne sait pas comment, et il faudrait que je sois immortelle ? Certes, ça me botterait, y a le mode d’emploi avec ?)

– haut les seins ! (euh… mouais !)

– portez un jeu de trombones innocents corsés de diamants (je ne vous mets pas la photo, faudrait me payer cher pour croire à l’innocence du trombone diamanté !)

– n’oubliez pas le robot (là, ça se complique, et ça me fout un peu les jetons, je ne sais pas vous dire pourquoi).

– les 7 commandements pour bien tenir son rang (les deux premiers m’interrogent : éviter le « over dressed » (où il commence et où il finit, mystère !), sauf si vous êtes influenceuse, et ne soyez jamais avachie, nuée de photographes oblige. On me cache tout, je suis entourée de paparazzi qui se planquent de façon éhontée, et on ne m’a rien dit ! bon, je vais privilégier le tabouret pendant 5 minutes.)

Jusque là, j’ai réussi à rester à peu près calme, mais là où je disjoncte plein pot, c’est quand on se met à me poser des questions tout azimut.

Quelque chose en moi se fêle discrètement, parce que je n’ai aucune des réponses qu’on attend de moi, je le sens bien.

Et quand je lis les articles qui dévoilent le pot aux roses (c’est le printemps, Prosper et yop la boum), tout se brouille dans ma tête et je n’y comprends plus rien.

Et le monde me paraît extrêmement compliqué, d’un coup.

Je partage, parce que je ne sais pas si vous, vous vous posez (trois « vous » d’un coup, c’est autorisé ?) les bonnes questions…

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collage vite fait bleufushia (modèle de masque en l’absence de masque) : le masque « rien »

– De quel pays la marque de parfums de niche Byredo provient-elle ? (au secours !!! je n’ai jamais mis de parfum dans la niche du chien que je n’ai pas… c’est passible d’amende, vous croyez ?)

– Qu’y a-t-il de commun entre l’envol d’un oisillon et les balbutiements d’un Prix Nobel de Littérature ? (Euh, c’est « beau comme la rencontre sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie ? ». J’ai bon, là ?)

– Est-ce la fin de l’amour ? (No comment !)

– L’amour serait-il soluble ? (Dans le gel hydroalcoolique ?)

– Pourquoi le losange met-il le feu aux anges ? (Ça a sûrement rapport avec la forme des masques de protection. Mais si ça fout le feu, très haut, jusqu’à brûler les ailes des anges, franchement, je me sens mal, très mal…)

– La polémique : faut-il tenter l’ultraviolet ? (Ah, vous calez, je le vois).

Quand je me sens mal, je vais lire mon horoscope. C’est bien, c’est en fin de revue.

Et là, je leur tire mon chapeau. Voilà des gens qui savent mettre des mots sur ce que je vis, et me rendre le quotidien léger. Bonjour bonjour les hirondelles !

«  La terre vous paraît petite ? Vos amours vous semblent fades ? Oubliez ! Grâce à votre planète dans le signe enthousiaste du sagittaire le premier, tout deviendra plus vaste et plus intense. Impossible d’aller de l’avant ? Rendez-vous retardés, déplacements annulés, courriers en souffrance, informatique déréglée ? Ne vous inquiétez pas !

Votre partenaire vous irrite , il vous empêche de faire ce que vous voulez ?

Essayez de prendre du recul, de porter un autre regard sur la situation. Attention, ne perdez pas de vue que les autres existent».

J’ai un peu beugué sur le fait que s’il était impossible d’aller de l’avant, il fallait que je recule. Et puis reculer dans un 20 m², ce n’est pas forcément si simple.

Mais à part ça, c’est quand même pas des gens qui racontent n’importe quoi, vous en conviendrez !

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confiné (affiche d’un film dont je ne parviens pas à retrouver les références)

« E agora José ? »

Philosophie dépenaillée à 2 balles la cagette de douze

Ça m’évoque un truc : il y a des années, j’ai travaillé, avec mes étudiants, au montage d’une revue musicale. J’étais chargée de la direction musicale, qui consistait, entre autres, à fournir le répertoire.

Le texte racontait les débuts de la guerre, le quotidien difficile, la vie des petites gens, et la drôle de guerre, avec cette attente, l’absence de futur, l’immobilité relative, la perte de contact entre les femmes (surtout) restées à l’arrière du front, et ceux qui y étaient… des choses qui ressemblent vaguement à ce qu’on vit maintenant.

J’avais écumé le répertoire possible, et en avais extrait 33 chansons dont le niveau de bleuette et de niaiserie m’avait sidérée. En fait, le contenu des textes oscillait entre le débile absolu, et le youp la boum, y a d’la joie, ya d’la joie ! puisqu’on vous dit qu’il y a de la joie, nom de diou.

J’en avais conclu que les gens avaient besoin de s’évader dans du non-sens absolu pour supporter l’absence de sens imposée, de surenchérir, d’en rajouter. Que, devant la sidération qui les avait saisis, le seul recours consistait non pas à penser le maintenant, ou l’après, mais à s’étourdir dans du « nulle part ».

Je sens en moi la même chose, quand des fous-rires me prennent pour les blagues les plus nulles possibles sur la situation, ou quand je me livre, fascinée, à la lecture approfondie du Fig mag, en me demandant jusqu’où ils vont aller dans le déni et le n’importe quoi (et l’élitisme, au passage, de ceux qui se savent, momentanément, privilégiés)…

En fait, comme si un des objectifs de l’isolement, du confinement, de l’effacement progressif des repères spatiaux et temporels, la réduction de nos vies à un confetti de rien du tout tout jaune, c’était justement de nous faire atteindre la sidération, mère de toutes les dérives imposées possibles.

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début 2ème guerre

Questions

Au bout de combien de temps de confinement dévisse-t-on de toute réalité ?

Est-ce que le confinement sera levé quand 60 % de la population aura perdu le contact avec le monde ? Quand on ne sera plus capable de penser à rien ? Quand l’enfumage sera total ?

Ou quand on aura la réponse à la question de l’ultra-violet ?

On le tente, lui (me semble qu’il y a une théorie quantique qui parle de ça, mais dans le FM, il était question de fringues) ?

Ou on lâche l’affaire ?

Et on sort de la sidération ?

©bleufushia

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Papiers, avenir et fanfreluches

« tous les hommes n’habitent pas » ©bleufushia

Comme tout le monde, je passe mon temps à ranger (des papiers), ne pas en faire une rame (de papier), éliminer (des papiers), jouer (avec des papiers) et trier (des papiers).

Un de mes voisins dépose régulièrement dans ma boîte aux lettres un magazine de mode pour femmes. Je ne l’aurais jamais ouvert par choix (et je le feuillette en me planquant de tout regard) mais il regorge de photos plutôt belles, dans lesquelles je pique souvent les matériaux de mes collages.

Aujourd’hui, j’innove grave, j’ai entrepris de jeter un œil sur les textes.

Et je m’en vais partager avec vous ma lecture, persuadée que vous n’avez pas forcément le temps de vous intéresser à des choses pourtant passionnantes et assez essentielles, vous, tout occupés que vous êtes à guetter des nouvelles du front.

Non, non, ne me remerciez pas ! C’est volontiers.

origine non retracée

Je me suis intéressée à mon horoscope de la semaine en cours, en quête de conseils qui me feraient sortir du canapé dans lequel je consume ma belle jeunesse vieillesse.

Bon, j’avoue, je n’ai pas lu le vôtre, le mien m’a suffi. Mais vous allez pouvoir l’utiliser si vous voulez.

Parce qu’il est rassurant, non, de savoir ce qui nous attend de bon, et pas seulement ce qui nous attend de pire ?

La constatation « vous êtes casanier » ressemble presque à une critique, mais comme c’est vrai, je ne la prends pas mal, et on me conseille de « sortir de ma routine ».

« Affranchissez-vous des contraintes enfermantes » (non, je ne mens pas!)

« Mercure vous impose un temps d’arrêt ».

Merci, Mercure (je croyais que c’était la faute à Jupitre, je m’a gourrée, donc. Au temps pour moi !).

Par ailleurs, une fois n’est pas coutume, l’horoscopologue y commente ses états d’âme en ces temps déchirés, où des choix idéologiques s’imposent douloureusement à lui. Il ne précise pas de quel signe il est, ni ce qui lui fait péter les boulons, maintenant, au point de s’incruster himself dans sa propre page.

Il explique qu’il lui est désagréable, mais qu’il y est moralement obligé, de modifier les catégories de ses prévisions (faut sortir de la routine, mon gars!), en faisant disparaître la rubrique « loisirs », alors même que c’est le chapitre phare en période printanière. Mais, conclut-il, cela pourrait paraître « indécent» de la conserver, et d’encourager les gens à folâtrer dans l’herbe verte.

Ainsi soit-il.

Versons collectivement une larme sur la rubrique défunte, mes amis. Il est vrai que la notion de loisir est absurde en temps de guerre, puisqu’il paraît que.

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collage à l’arrache ©bleufushia

Une autre chronique, qui m’a semblé traiter d’un problème de fond de la société, développe tous les écueils pouvant faire trébucher les journalistes présentant les infos à la télé (et particulièrement les femmes) en terme d’habillement.

Peut-on mettre un haut rouge lorsqu’on traite d’un attentat, par exemple ? C’est une question épineuse. Et la réponse peut mettre votre carrière en jeu. Je ne rigole pas.

La remarque du jour, je vous la livre :

«  Il y a des pièges à éviter. Je ne travaille pas dans une émission de divertissement. Quand on évoque le coronavirus, on ne porte pas de robe à frou-frou ».

Je ne voyais pas ça comme ça, mais vous conviendrez avec moi qu’il y en a qui ont des vies difficiles, et des questionnements existentiels qui nous donnent du grain à moudre (soit dit au passage, c’est bon, puisqu’il y a pénurie de farine).

Malgré tout, les affaires continuent, et chacun son job, d’autres méditent sur les changements de cap que la mode doit opérer.

Extraits choisis :

« La fin de l’ère de la mode ultramarketée est programmée, car nous vivons des mouvements sociaux, avec le rejet de l’hyperconsommation. Et ces attentes deviennent en soi des tendances de fond.  »

(et le fond, on le touche ?)

C’est quand même intéressant de trouver dans un magazine people de luxe l’idée selon laquelle l’hyper consommation ne serait plus tendance !

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« L’upcycling, le zéro déchet, l’économie circulaire deviennent de nouveaux axes de réflexion. Il faut maintenant asseoir une identité sur le long terme, installer un vestiaire en faisant fi des saisons, ou opter pour un axe plus activiste en explorant des voies presque scientifiques. »

(Une question : l’identité qu’on assoie, c’est celle de la femme sur son upvélo, cœur de cible ? vous remarquerez par ailleurs que sur un vélo, on n’est plus « en marche », mais « en roule »)

« Je réfléchis à ce qu’est une bonne jambe de pantalon ».

(ça, ça m’a laissée perplexe, jusqu’à ce que je trouve : il s’agit certainement de la mode pour uni-jambiste.  Il – c’était un homme – ne réfléchirait pas à ce sujet-là à propos d’un cul-de-jatte, j’en mets ma main au feu).

« Retournons à une forme de classicisme en rejetant le tout-contemporain galvaudé. Arrêtons le story telling. Jetons les bases d’une garde-robe idéale et pérenne, en se concentrant sur des produits complices.».

(complices de qui ? hein ? j’en frémis, ça me rappelle la nouvelle rencontrée ce matin :  la police croulerait sous les signalements-délation, dénonçant des gens qui ne respectent pas la loi)

Je suis cependant d’accord pour considérer que le « tout contemporain » émarge plein-pot au rayon total galvaudé sa mère.

Sur la page suivante, la mode pour ce printemps me paraît un peu décalée, les modèles sont tous exposés sur fond de plage, les pieds dans l’eau… avec le commentaire : « conquérantes et racées, les silhouettes des beaux jours apprivoisent, en all over, toutes les nuances de la nature sauvage, de la plus tendre à la plus intense ».

Moi je lis ça, et reste bloquée sur la question : au vu de l’état semi-dénudé des femelles exposées, le « all over » serait-il l’inverse du pull over ?

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guy denning : cours camarade…

Je ne sais pas pourquoi, selon une association incontrôlée de mon cerveau, comme d’hab (il n’en fait qu’à sa tête, le bougre, depuis deux jours où je tourne en boucle ce vieux slogan : « Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi ».
Comment, on ne peut pas ?

Ça tombe bien, j’ai toujours détesté courir !

Ah, j’entends un gling dans le silence : sur mon écran, s’affiche un « Game over » !

©bleufushia

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In fine, con fine

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auto protection

Aujourd’hui, comme trois fois par semaine, je reçois une newsletter (que je n’ai jamais sollicitée, mais qui m’est arrivée toute seule, depuis que je suis considérée comme vieille, du genre « presque bientôt morte ») :

Astuces, recettes et remèdes de nos grands-mères (sic pour la faute d’orthographe).

D’ordinaire, je l’élimine sans la lire. Mais là, la moindre activité comble le vide des espaces infinis. Alors, j’y jette un oeil.

On y trouve des choses d’une brûlante actualité, comme vous allez le voir.

Ainsi le dossier du jour, en pleine crise sanitaire et alors que le pays est quasiment à l’arrêt.

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la blouse blanche est, elle, dans l’air du temps

J’avoue que je trouve sympa de nous proposer de quoi penser à autre chose qu’à l’étrange merdier ambiant. Et quoi de mieux que de vaincre la peur de l’avion quand les avions restent au sol, et que la probabilité qu’on en prenne un risque d’être remise aux « calanques grecques » !

Attaquer de plein fouet cette question va sans doute grandement contribuer à calmer nos angoisses du moment, qui oscillent entre la peur de la mort et celle du manque de « Napü ».

C’est comme ça, parce que c’est juste bon de rire un peu, que j’appelle le PQ, conformément à la réponse que donnaient les français, pendant la deuxième guerre mondiale, aux allemands qui leur demandaient du cognac (traduction proposée dans un dictionnaire français-allemand des armées de l’époque). Napü !!

Des histoires de double sens

Je suis toujours fascinée par les mots, leur étymologie, et j’ai été bercée par les leçons constantes de mon enseignant de père, pour qui le pilier de tout savoir résidait dans la connaissance approfondie des racines grecques et latines.

J’avais du mal à comprendre comment un verbe commençant par « con » (=avec), en venait à signifier seul et sans contact avec.

Du coup, n’ayant rien à faire de ma vie, je me suis intéressée à l’origine et au sens du terme confiner.

Pour découvrir que, étrangement, le même verbe signifie deux choses totalement opposées ! (ça ne doit pas être le seul, mais aucun autre ne me vient à l’esprit à la minute)

Le verbe vient de « confins », et des racines « con » (avec) et « finis » (limite).

Je vous la fais rapide (et non exhaustif) :

  • dans un sens, il y a l’idée de la proximité d’une lisière commune entre des choses, des concepts, des personnes, des territoires. Cela signifie : être tout proche de, voisin, ressemblant, qui a des affinités, qui se côtoie.

C’est comme ça qu’Aragon peut parler de « cheveux aux confins de la rousseur », ou Roger Martin du Gard de « tous les voisins du confinage ».

Un certain Amyot évoque même un moment particulier, dans une relation : « quand leurs confins viendraient à se toucher et qu’il n’y aurait plus rien entre eux ».

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bioluminescence sur l’île de Vancouver, aux confins entre terre et mer

Dans les exemples illustratifs que j’ai trouvés, certains me semblent particulièrement adaptés au moment.

« Cela confine à la folie »

« Il y a des opérations capitalistes qui confinent au vol » (Jaurès)

On ne saurait mieux dire, non ?

« Aux confins entre l’animalité et l’humanité » (quand on voit comment certains peuvent se battre pour un paquet de pâtes, par exemple)

    • dans un second sens, il ne s’agit plus de toucher, mais d’éloigner, de reléguer, d’enfermer, de forcer à rester à l’écart, dans un espace limité, dans lequel même l’air devient « confiné » (dans ces cas-là, on est dans sa carrée, confiné au carré !). Il est alors question de se barricader, de s’isoler, de se limiter, voire de tenter de se contenir (le confinement nucléaire, par exemple, fait partie de cette acception-là.

« Nous allons entrer dans une époque de ténèbres. On ne pensera plus qu’à l’art militaire. On sera très pauvre, très pratique, très borné. Il faudra se confiner chez soi et ne plus rien voir. » (correspondance de Flaubert en 1870)

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illustration du jeu Path of exile

Je n’ai pas réussi à trouver par quel glissement on a pu passer d’un sens à l’autre (celui de se toucher est le plus ancien des deux).

Le fait de nous confiner, sauf brièvement – en s’étant signé tout seul une autorisation de sortie, comme lorsqu’on taillait le bahut, ce qui devait nous donner une sensation de liberté transgressive – paraît seulement liée à la deuxième de ces connotations.

Sauf qu’il y a en réalité deux poids deux mesures.Et même plus.

Là où certains ne peuvent plus mettre le nez dehors, d’autres sont, de par leur profession, obligés d’être en contact (infirmiers, médecins…) et ce, dans une situation de pénurie hallucinante, qui en fait des soldats sans armes – puisque le champ lexical choisi fait référence à la guerre, dans le but de marquer les esprits, et de faire disparaître les « ennemis de classe ».

Les infirmiers ne sont pas confinés, ni dans un sens ni dans l’autre. Ils sont en situation de servir, de sauver, et priés d’oublier les risques qu’il prennent en faisant cela. Ils n’ont pas le choix, on peut « compter sur eux ».

Il existe des situations, comme les prisons, où les gens sont à la fois confinés et confinés, si j’ose dire. La double peine…

Et il y a une autre partie de la population qu’on envoie au casse-pipe sans raison « objective », et sans problème moral pour les dirigeants, en dehors de tout besoin de la collectivité.

Sans doute pour illustrer le premier sens du verbe : on les confine, nombreux, proches les uns des autres (et sans protection), dans des usines qui produisent pour produire, des choses qui ne servent à rien en ce moment (comme des pneus, par exemple, dans un moment où on n’a pas le droit de se déplacer).

Ces gens-là ont l’obligation absolue (et opposée à celles des « calfeutrés »), et le droit insigne de se fréquenter, de se côtoyer, sans gestes-barrières possibles, dans des lieux où la pandémie a déjà frappé, et pour la gloire éternelle de l’argent.

Mais on s’en fout un peu, en fait. Ce ne sont quand même que des ouvriers.

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petit jeu perso du jour : une réunion de famille interdite (pas plus de 5), même avec une protection maximale

Alors même qu’un seul mot suffirait pour tout arrêter (sauf nourriture et soins), on les met en danger, en les faisant travailler jusqu’à l’absurde.

Ça me fait penser à cette phrase « si on introduit un couteau dans un film, il faut bien qu’il serve ».

Pas de bol, le mot confiner a deux sens, pourquoi donc se limiter à un ?

Pour finir, j’ai caressé un temps l’idée d’aller m’installer à Confins, dans le Minas Gerais,  pas loin de Vespasiennes (pour le Napü – qui ne peut manquer dans un lieu pareil), mais vu l’air brésilien du moment, je crois que c’est une mauvaise idée.

confins

«Infiniment lointain, terriblement étranger » (Tadeusz Kantor), tel est maintenant tout ce qui se trouve à plus de 200 mètres de notre nombril.

Je me demande, comme beaucoup, ce qu’il en sortira quand on en sortira : y aura-t-il encore un « après à St Germain des Prés » ?

©bleufushia

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