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Grosse fatigue

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Jacques Henry Lartigue

Se réveiller épuisée, molle, irrésolue, fragile, en miettes, un jour de plus, avec la certitude qu’elle n’en finira jamais d’hiberner, plus jamais.

S’entendre se dire à elle-même, à haute voix : « ma fille, par les temps qui courent, je dois te dire que tu manques singulièrement de ressort »

S’inquiéter d’une possible schizophrénie doublée d’une sénilité galopante, malgré l’emploi du mot « singulièrement », qui, sans qu’elle sache pourquoi, la rassure un peu sur son état de délabrement.

Se visualiser une seconde dans une BD mélodramatique, avec des temps qui courent dans tous les sens de façon totalement désordonnée, avec une BO épique (mais en sachant qu’il n’y a pas de BO dans les BD), et soi-même en Zébulon ramollo, langue pendante, appuyée contre un arbre quelconque, sur fond de paysage dévasté.

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Se dire qu’elle est fatiguée, parce que, sinon, dans une visualisation, l’arbre ne serait sans doute pas quelconque. Les arbres, ce n’est pas n’importe qui, elle y porte attention.

Passer du coq à l’âne et se rechanter, ravie, et complètement allumée, pendant deux minutes (et singulièrement ragaillardie par le souvenir, et par sa précision, même si ça ne dure pas, la ragaillarderie)

« Tournicoti !

en avant la mélodie

tournicoton

en avant la chanson »

Esquisser trois pas de danse maladroite, se dire qu’elle est tout à fait con, mais qu’elle s’en balance, et continuer :

« Avec moi, on joue, on chante, on rit hi hi

ah, je suis en forme, je suis en forme !

Venez zavec moi au pays merveilleux

chanter zavec moi, et vous serez heureux »

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Se dire que, au temps de son enfance, la vie semblait encore gentillette, avec Zébulon et le père Pivoine, et que tout cela est bien loin, une image délavée, du temps où on gagnait des bons points à l’école si on était sage.

Se rappeler qu’elle était bien sage, mais que les bons points, ça lui semblait quand même infantile (même quand elle était minuscule).

Se dire qu’elle se souvient de la chanson de Zébulon, mais pas d’autres trucs de meilleure qualité, comme les poèmes de Totor (ce surnom idiot lui fait esquisser un sourire – et elle pense au « gruyère en fleurs »), dont elle a appris des tonnes de vers à l’époque, de poèmes qu’elle peut souvent commencer avec ardeur, mais qu’elle interrompt au bout de quelques mots seulement. Ô combien de marins, combien de ‘pitaines, Qui sont partis la la, la la la la la la…, Oceano nox, qui serait maintenant une marque de sardines en voie d’extinction pour bobos cultivés, dans un monde lugubre plongé dans la nuit du capitalisme.

Se demander si tout le monde est comme elle, avec n’importe quoi qui lui passe par la tête tout le temps, n’importe quelle association d’idées, se défiant des époques, de la logique, bribes de chansons, de souvenirs, fatras informe, gloubi boulga de riens du tout entre lesquels son esprit sautille au hasard Balthazar. Se posant des questions à la noix qui ne débouchent sur que dalle, et ne riment pas à grand chose. Qu’elle se pose juste pour explorer l’illogisme souverain du monde des mots, et du monde en général.

Se souvenir, justement, qu’elle a lu un truc sur une maladie bizarre, les sauteurs du Maine, qui n’affectait que les français bûcherons, qui se mettaient à sauter et sursauter pour un rien. Croire se rappeler que c’était une histoire de stress.

Se demander pourquoi, elle, le stress la prive de ressort. Singulièrement.

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Si elle devait se figurer (et justement, elle essaye) l’emplacement du ressort dans le corps, se demander où elle le situerait, et s’il n’y en a qu’un, ou plusieurs.

Se dire qu’il est probablement de son ressort, justement, d’avoir du ressort.

Se demander un moment, si un ressort peut exiger de lui-même d’avoir du ressort, ou s’il s’agit de deux ressorts différents. L’un commandant l’autre, en quelque sorte.

Si son manque de ressort vient du fait qu’elle dort depuis peu sur un sommier à ressorts. Dont elle soupçonne, dans une crise de parano subite, qu’il aurait pu attirer tout le dynamisme légendaire du ressort à lui, en l’en privant définitivement, elle. Genre vases communicants fatals.

Penser aux couteaux à ressort, aux ressorts à boudin (mais aussi, certainement, à l’existence des couteaux à boudins, mais pas des ressorts à couteaux).

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Et, dans la foulée, à chapeau d’paille et paillasson, somnambule et tutti quanti.

Essayer de se souvenir, sans succès, d’une expression qui a un rapport avec le manque de ressort et qui fait intervenir un paillasson. Flasque comme un paillasson ? Non… L’énergie d’un paillasson ?
Bon.
Penser à Gaston Lagaffe.

Se demander comment on dit ressort en anglais. Découvrir qu’un ressort est cassé se dit « spring is broken ».

Se rappeler qu’elle est quasiment bilingue, mais qu’elle ne sait pas comment on dit ressort en allemand. S’en foutre un peu. Beaucoup même.*

Se demander avec angoisse ce que le printemps vient faire dans l’histoire, si le changement climatique y est pour quelque chose, et si le printemps est définitivement «total kaputt» ? Et dans ce cas-là, quelles sont les relations entre les saisons et le boudin ? S’il y en a.

Si le printemps est pété parce que la planète part en eau de boudin.

Ne plus se souvenir qui chantait « tiens, voilà du boudin », ni dans quelle circonstance.

S’intéresser subitement à l’état du monde et allumer la radio.

Y entendre une universitaire déclarer, elle ne sait à propos de quoi, mais elle le note : « il faut ouvrir tous les tuyaux d’orgue, il faut casser tous les couloirs de nage »

Se dire que, quand même, elle y va fort ! Les couloirs de nage ! mais pourquoi tant de haine ?

Qu’il y a des gens encore plus bizarres qu’elle, finalement.

L’écouter rajouter « je le dis en sourdine, il n’y a plus d’escalier »

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Nous v’là bien, sans escalier !

En ressentir comme une angoisse. A cause de la sourdine. Elle l’aurait claironné, ça aurait été moins pire.

Se souvenir qu’on ne dit pas plus pire, et ne plus savoir si moins pire, c’est pire que dire « plus pire », ou mieux.

Trouver qu’avec les ressorts cassés et le printemps foutu, ça commence à faire beaucoup.

Eteindre la radio vite fait bien fait.

Se surprendre à la regarder en coin, la radio. On ne sait jamais, s’il fallait la contenir d’un coup, l’empêcher de déraper. Lui arracher la prise pour lui couper tout ressort.

A ce stade-là, en revenir aux valeurs sûres. Se plonger dans ce qu’un article lu le matin appelle le « wording ». Les mots, quoi…

Se dire qu’il faudrait aussi qu’elle lise le livre de celle qui s’est intéressée à la « généalogie » de l’expression « il faut s’adapter ». Que ça la calmerait. parce que la dame avait l’air, comme elle, de trouver qu’ils commencent à nous les gonfler dru, les alibofis !
Revenir dans sa zone de confort : les livres, les définitions, l’étymologie, tout ça.

Sortir le dictionnaire Littré. L’ouvrir à la page contenant l’entrée « Ressort » :

1.« se dit du mécanisme qui meut les êtres vivants, un empire, le monde etc. »

2.« propriété naturelle qu’ont certains corps de se remettre en l’état d’où on les a tirés par quelque effort ».

Ex.

« Son âme avait encore tout son ressort » (Rousseau)

« Que verrons-nous dans notre mort,

Qu’une vapeur qui s’exhale

Que des esprits qui s’épuisent,

Que des ressorts qui se démontent et se déconcertent ? » (Bossuet)

Se dire que tout ceci est bien étrange. Qu’elle ne savait point avoir une âme possiblement à ressort.

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« mon âme est un paysage choisi »…

Se demander si la deuxième définition s’applique au corps qui perd son élasticité quand on arrête la gym, ou si cette idée idiote qui ridiculise Littré procède seulement de son esprit facétieux et mal placé.

S’interroger sur les mécanismes qui « se démontent, et se déconcertent » après nous avoir mus ? Et toucher du doigt (qu’elle retire aussitôt) un abîme de réflexion philosophique : ne serions-nous que des machines ? (ressorts, mécanismes, et tout le tintouin).

Trouver tout cela bien mystérieux.

Penser à Béranger :

« On est bien peu de choses, madame

Donnez-moi un kilo de bananes

bien mûres ! »

Se recoucher, fatiguée et sans ressort, tout au fond de son accueillant plumard.

Se dire que, demain, elle essaiera d’aller manifester sa préoccupation pour le climat.

Si les petits cochons (assistés par les ressorts à boudin…ou pas) ne l’ont pas mangée d’ici là.

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Des fois que le printemps, Ginette, serait pas totalement foutu !

Et en espérant qu’il n’y ait pas, comme elle l’a lu à propos d’une autre manif, trop « d’arrestassions ». Elle n’a pas envie de terminer au « violon, avec mal vers l’aine »**.

©Bleufushia


* En fait, en le sachant, même après coup, grâce à son ami Luc, germaniste distingué (merci, m’sieur !), ne pas s’en ficher du tout, et trouver extraordinaire qu’au singulier, le mot Feder (ressort) désigne aussi la plume (celle de l’oiseau comme celle qui aurait pu me servir à écrire cet article, si je n’étais pas d’un modernisme confondant !), et qu’au pluriel, les Federn, désignent les plumes dont on ne peut s’extraire, dans le plumard de la même couleur !

** Bobby Lapointe

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Classé sans suite

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Comme un avion sans ailes (au hasard du web, sur un site « saucisse du vendredi »)

Ouvrant ma boîte à griffonnages et autres gribouillis, boîte cependant garantie sans un seul griffon (je me méfie des animaux de légende, depuis que ma licorne-bouillotte a eu, au sens strict, le feu au cul, lors d’une austère soirée bigoudis, et que j’ai dû lui appliquer en urgence la thérapie Rika Zaraï), je me livre à mon rituel de passage d’année. La vider, contempler l’année passée.

J’y recueille au jour le jour, à partir de filtres incompréhensibles pour d’autres que moi, des trucs qui me laissent coite, me font rire, réfléchir, des infos qui ne servent à rien, des fragments d’images du monde, d’instantanés, de mots…
Effeuillant d’une main légère la surface des papiers les plus récents, déposés en couches aléatoires, ce jour, je récolte au hasard.

Chaque papier a été plié par mes soins en origami approximatif, ou en avion incertain, certains sans ailes, d’autres sans queue ni tête.
J’avais entendu, une fois, quelqu’un lire un extrait de roman dans lequel le personnage central faisait la liste de tout ce qu’il n’avait pas fait ni écrit, et de tous les livres absents de sa bibliothèque, liste sans fin, l’objet de toute une vie remplie de non vie…

Je suis, en ce qui me concerne, une brouillonne assumée, et je ne consignerai pas la liste déprimante de tout ce que je ne ferai jamais, la litanie des sujets possibles de livres à jamais non écrits.

Je suis partie pour vous faire un post mou, sans politique, sans avenir, sans philosophie de base. Un post de début d’année, sans entrain ni appétence, dans un monde qui s’écroule, en des soubresauts violemment réprimés par des qui disent que c’est-la-faute-des-autre-dépenaillés-édentés, s’ils sont obligés de frapper fort. Pour leur apprendre à faire dans leur caisse, en silence. Ils zavaient qu’à pascommencer… non mais !

Je partage, donc. Avant de mettre le feu à ces éphémères papiers (et, pendant qu’on est encore un tout petit peu en vacances, avec la maîtresse au milieu !), au lieu de consumer  uniquement ma seule existence, et ma belle jeunesse envolée.

En fait, en début d’année, je décombre…

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Tiens, un poil d’étymologie au passage (oui, on a l’étymologie poilue chez Bleufushia, c’est comme ça!)

Décombres, ça se rencontre toujours au pluriel ?

Oui, quasiment tout le temps : par exemple, dans l’expression « les décombres de l’immeuble marseillais », ou plus globalement, les « décombres que laisse derrière elle la révolution » (Littré).
On apprend, en feuilletant le « Dictionnaire des expressions vicieuses usitées dans un grand nombre de départements, édition de 1807 » que l’origine du mot signifie barricade d’arbres abattus (lais-sez-par-ler les p’tits papiers – des décombres pourraient-ils servir à fabriquer du papier ?) et que lorsque des décombres encombrent, il suffit de les décombrer.

Je vais donc m’employer à virer de là les scories de ma boîte à rien du tout tout bleu, pleine d’égobilles.

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(aussitôt lues et entendues, je les ai capturées , mais en fait, elles ne m’appartiennent pas !)

Curieusement, un coup des hasards objectifs, tout me parle de maintenant… par la lorgnette particulière des mots : dans cette société étrange, le langage s’échappe et dit n’importe quoi, et souvent rien. Souvent, il ne reflète qu’un vide même pas intersidéral.

Le champ de la politique est une mine (pendant qu’on n’y comprend goutte, les affaires continuent). Ma sensation est que tout glisse et se délite, les mots comme la réalité. Un peu comme la banquise qui part en biberine.
Souvent, je me sens comme isolée dans un pays que je connais, dont les gens utilisent une langue que je pratique, mais une paroi invisible m’empêche de comprendre ce qui se dit, ce qui s’échange. Je m’arrête, mon regard se brouille, et je me demande où je suis.
Peut-être ai-je chopé l’Allzheimer…

Ou suis-je ce gamin, vu dans une classe, à qui on apprenait une chanson en langue étrangère, sans lui avoir dit que ce n’était pas du français, et qui essayait désespérément de comprendre de quoi ça parlait au travers de ses filtres français. Il en avait fondu en larmes.

Oui, je suis cet enfant qui n’entrave que couic à l’univers qui l’environne…

Et qui écoute du Jacques Rebotier : « la vie, j’y comprends rien », en se disant que moi non plus, rien de rien…

Souvent, je me demande à quoi jouent les gens dans leurs vies ? De quoi elles sont faites, leurs vies, qui est totalement étranger à la mienne ? Je n’ose pas en parler. Je suis sans doute la seule à m’interroger ainsi. Les autres ont l’air tellement à l’aise.

Mais de quoi on parle ? que dit le langage quand il ne dit rien, mais qu’il le dit quand même ?

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Joseph Cornell : the hotel eden ) – ou « comme un oiseau sans ailes » :o)

 

Comme, dans une vie antérieure, les « couvertures auxquelles vous avez échappé » (j’y pense, on est le 7 janvier), je vous livre, dans un classement fort approximatif, quelques uns de ces papiers de l’année (du langage qui se mord la queue, mais pas que) :

Véhicules (entendu)

  • la voiture, elle est à moitié à vendre (le haut ? le bas ? l’avant ? l’arrière ? en biais ?)

et par association à l’idée de déplacement, le souvenir de « si les cons volaient, il serait chef d’escadrille »

Dans la catégorie « peut-on rire de tout ?»

  • James Horner, compositeur du Titanic, mort dans un crash aérien
  • De Gaulle, mort en faisant une réussite
  • un tribunal empêche des parents de nommer leur enfant Nutella (ils font appel – à tarte ?)

Politique (lu sur les rézosocios)

  • Marx est un nobody, comme on dit aujourd’hui (« ça c’est sûr, ça c’est sûr, ça c’est sûr !« )
  • Il y a un channel dans le discord (NB. Là, c’est du lourd!)
  • le gouvernement, il nous prend pour des google (un anonyme)
  • arrête d’être niant niant, ne crois pas tout ce qu’ils disent (forum gilets jaunes) (celle-là, je l’adore ! dans la révolte, on est souvent « niant niant » !)
  • tu es le vainqueur d’Aujourd’hui (c’est qui, çui-là?)
  • il a process l’information (j’en suis fort aise pour lui, mais de quoi ils causent ? Je suis la seule à ne rien capter?)
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Boîte de Joseph Cornell

Infos qui passent

  • Sénèque prédit à l’empereur Claude qu’il jouera éternellement aux dés en enfer avec un cornet sans fond (idée de châtiment pour les hommes politiques – ou comment les guérir radicalement d’être dé – sisyph)
  • Le Père Castor a choisi son nom parce que le castor construit et n’abandonne pas ses enfants (contre exemple politique)
  • la solidarité est un délit

Sponsorisé par fesse de bouc :

  • le pull de ski urbain (un coup du changement climatique?)
  • comment réussir son trait de liner flou ? Inscrivez-vous au webinaire (j’ai toujours détesté les trucs binaires, je préfère les nuances, mais pas le flou, je peux ?)
  • elle se trouve led (ouarf !)
  • Faites passer votre branding à la vitesse supérieure ! (yeah, ça va décoiffer!!!) pas l’ombre d’une idée de ce qu’est un branding (et je veux pas savoir, je m’en balance dru : sans doute une sorte de drone brûlant à la noix)
  • ces oranges vifs, roses intenses, jaunes fluo ou bleus électriques exaltent un vestiaire résolument technique et donnent le ton d’une saison au pic du chic (merdieu, si maintenant faut avoir le vestiaire technique et résolu, je me sens mal de chez mal)

  • boostez votre unicorn ! (j’peux pas, elle a le cul cramé !!! ai-je beuglé, avant de découvrir qu’une unicorn, c’est une start up valorisée de plus d’un milliard de dollars avant même d’être cotée en bourse : le truc qui me fait juste vomir direct!!)          

Début d’une anthologie des mots ou expressions insupportables, qui me procurent un embarras gastrique conséquent autant qu’immédiat

  • la magie de noël
  • disrupter
  • on n’a pas fait assez de pédagogie

Je vous avais prévenu, l’univers devient chaotique, mes posts aussi, alors que ma vie cahote par ailleurs (seulement la mienne ?).

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Joseph Cornell, sans titre… envolons-nous cependant dans un monde magique !

Heureusement qu’il y a l’art (et les boîtes de Cornell, qui ne causent pas !)

RENDEZ-NOUS NOS LICORNES, l’ISF, NOS REVES, LE MONDE, LES PLANS B, LA BANQUISE, LES MISTRAL GAGNANT, ET LES TUTTI (SANS) QUANTI(QUES) ET AVEC CINQ FRUTTI LEGUMI PAR JOUR !!

Je laisse le mot de la fin à Prévert : « quand vous citez un texte con, n’oubliez pas le contexte ».
Désolée, je l’ai souvent laissé filer (« cours-y vite, cours-y vite… »)
Allez, bonne année, les gens, dans un monde résolument sans branding qui s’emballe, et surtout, sans discord dans le channel (c’est pas gagné, je vous le dis) !

Moi, je dis, et surtout le discord ! l’absence de discord, c’est la plus belle des richesses.

Bon, la santé (mentale) aussi. Et là, je suis mal barrée !

©Bleufushia


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El mundo es un milagre permanente

© bleufushia

Gardarem la plage

L’automne est là. En vrai.

Trois jours de pluie forte, des températures en baisse, et l’été fout le camp à toute vitesse.

A l’heure où certains de mes amis envisagent déjà avec délice des états de grasse marmotte enfouie, mes pensées effilochent encore un fugace désir d’été,  de corps engourdis au bord de l’eau, de main qui, abandonnée, provoque un infime clapotis en effleurant la surface rêveuse, alors que des lignes luminescentes jouent lentement sous mes paupières… des baisers chauds imprimés par des soleils révolus… d’un temps qui s’écoulerait au fil d’une mer traversée d’ombres aux allures de poissons, et d’algues oscillant avec indolence.

Je cultive et engrange ainsi des sensations encore présentes, pour me faire un petit bagage de douceur à emporter au milieu des frimas à venir.

l’ombre des poissons rêve-t-elle de lumière (© bleufushia)

Avant hier, je me baignais encore dans une mer étrangement chaude (et pas encore envahie par la marée noire, qui pollue déjà copieusement l’île la plus proche).

Je lézardais sur la plage, essayant de repérer si la « loi » découverte il y a peu en est une : il paraîtrait que la septième vague est toujours différente des six précédentes, modifiant le mouvement monotone des flots en y rajoutant une dose d’ailleurs et d’imprévu…

Ne parvenant à rien (je perds très vite le compte, il y a des mini vagues entre les vagues principales, je ne sais plus où j’en suis), j’ai détourné mon attention vers les gamins de touristes (cette période de vacances, avec le changement climatique, est de plus en plus courue dans ma station balnéaire).

© bleufushia

La dernière observation en date est une discussion entendue entre le plus grand des enfants de la photo, et un autre du même âge :

-tu sais faire des pyramides du Louvre en sable ?

-non
– comment tu t’appelles ?
-Tom !
– alors, tu t’appelles comme mon papa qui s’appelle Jonathan.
– mais moi, je m’appelle Tom.
– oui, c’est comme mon papa
– oui (conciliant), mais moi, c’est Tom
– ben oui, c’est comme mon papa…
(à ce stade-là, Tom, pas fou, capitule et s’éloigne).
Deux minutes après, Jonathan (le père de Ryan – parce qu’il s’appelle Ryan !) entre dans une colère subite, menaçant ses enfants de les punir s’ils touchent encore l’eau (sans autre explication que : « on est là pour le sable, point barre »).

Je ne sais pourquoi, d’un coup, je me fous que cet homme s’appelle Jonathan, il pourrait aussi bien s’appeler Tartempion. Ce qui est certain, c’est qu’amener des enfants sur une plage pour qu’ils n’y jouent pas, c’est juste un comportement qui me dépasse.
Mais si c’était le seul truc !

Le dépassement est en passe de devenir mon état naturel. Je vous le dis tel que.

Gardarem l’été

Depuis quelques semaines, sur un réseau social connu, on me propose quotidiennement, avec insistance, d’adhérer au groupe de ceux qui réclament qu’une prolongation de l’été soit inscrite dans la loi.

Rien de moins.

Avec signature de pétition à l’appui, exigeant qu’on efface l’automne et l’hiver de la réalité. Le printemps, lui, fait partie des rescapés.

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Aujourd’hui où j’ai enfilé mon premier pull de la saison, plus de groupe en vue. Bizarre ! Des qui capitulent à la première difficulté venue !

Est-ce parce que les 121 879 « like » n’ont pas suffi à obtenir satisfaction ? (parce qu’il s’agit moins d’adhérer que d’aimer des gens que, dans la real life, on serait peut-être amenés à détester, tant le climat global est à la haine)

C’est quand même étrange, parce que quand même, ça a drainé du monde, ce groupe absurde ! Plus que la plupart des vraies tragédies qui nous entourent.

Je m’interroge (je pense que c’est mon activité principale dans l’existence) : le monde s’écroule, et il y a quasiment 122 mille personnes qui n’ont rien d’autre à fiche que de s’embarquer dans un mouvement de réclamation hautement improbable (alors que tant de causes climatiques imposeraient qu’on se bouge vraiment au lieu d’espérer absurdement qu’il existe l’éponge à effacer les saisons), adressée à personne, de plus.
Encore qu’en faisant dans la métaphore, on puisse considérer que le capitalisme débridé est justement une sorte d’éponge diabolique qui efface et réduit à néant tout ce qu’il touche.
Mais pas certaine que ce groupe soit un fleuron de la lutte pour abolir définitivement le capitalisme dévastateur.

Ça me semble bien symptomatique d’un monde qui marche sur la tête. A force d’être dans le virtuel, on aimerait que la nature se plie aux diktats des hommes, que les équilibres soient abolis. Qu’on puisse la programmer comme on veut.

Kit d’urgence

A propos de nature, vu que le climat, on ne sait pourquoi, est devenu fou, le gouvernement met le paquet pour nous protéger.

Et j’aime ça, sentir qu’on s’occupe de moi ! Ça me rassure à donf !

Après la campagne de recrutement dans l’armée demandant de s’engager à ceux qui « veulent être le nouveau souffle après la tempête » (c’est beau, non, cette image de nature, de vent, de calme ? Moi, ça me fait rêver…), tous les jours, le réseau social dont je parlais me recommande, par la voix du ministère de l’écologie et de la transition, de ne plus jamais me déplacer sans transporter sur moi mon kit « pluie diluvienne » (je préfère la « pluie diluvieuse », sortie de la bouche de mon petit-fils).

L’idée est qu’à n’importe quel moment, je peux avoir à faire face à un isolement complet de trois jours minimum, et qu’il me faut tout le nécessaire pour affronter l’épreuve.

Parce que maintenant, c’est comme ça, faut être vigilant (comme pour le prix des denrées de base : le ministre l’a dit, soyez vigilant!)

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survivalistes

Dans le kit, il nous est recommandé de mettre (je vous le dis, parce que je suis sûre que certains sont moins attentifs, et ça m’ennuierait que vous, mes amis, vous trouviez un jour comme la cigale insouciante, dans la panade, s’il se met à « pleuvoir de fond en comble »!) :

6 litres d’eau (en cas de pluie, ha ha) en petites bouteilles, nourriture de secours pour trois jours, radio, lampe de poche (avec deux piles de rechange), bougies, chargeur de téléphone ET téléphone déjà chargé, couteaux et outils divers, trousse médicale, double des clés de voiture et de maison, papiers d’identité (ça, c’est assez utile, en effet!), argent liquide, carte de crédit.

Rajoutez-y aussi :

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… et tout ce qui vous semblerait utile à titre perso : le cadre du mariage des parents, le vase de Chine, and so on.

Du coup, je ne me déplace plus, dans la maison (et particulièrement quand je vais vers la cuisine ou la salle de bain, où il y a des robinets – on n’est jamais trop prudent), sans mon sac à dos.
Depuis trois jours, je le porte toute la journée.

Heureusement, je n’ai pas eu à m’en servir, mais je me sens OK. Tranquille, prête à tout !

Selon ce que je fais, je dois avouer que ce n’est pas très pratique. Par exemple – désolée d’utiliser un exemple aussi trivial, mais – lorsque je vais aux toilettes, qui peuvent toujours déborder, dois-je poser mon sac? Qu’en pensez-vous ?Pour faire la sieste, c’est pas top non plus.

J’ai bien un peu mal au dos aussi, mais faut s’adapter, non ?

Comme le disait l’autre jour un journaliste qui parlait de George Sand dans le poste : « de son temps, elle est déjà en avance sur son temps » .
C’est tout moi, ça !

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allez, hop, un petit souvenir de mer calme, en attendant la pluie et la tempête (© bleufushia)

© Bleufushia

Le titre de cet article est recopié de la semelle de mes chaussures (espagnoles) : « le monde est un miracle permanent »

 


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Il est né, le divin’ enfant…

La Friche Belle-de-Mai – Marseille (©Bleufushia)

(Et une petiote bêtise, une  ! just for joke)

Une nouvelle petite-fille vient d’arriver dans ma vie. Sa mère est vietnamienne.
Je suis transportée de joie, à la fois par la naissance, par l’enfant merveilleuse, et par l’aspect métisse, qui m’a toujours semblé ce qu’il y avait de mieux dans la vie (foin des races pures dégénérées!). L’union des cultures, a priori, ça m’enthousiasme, et je trouve que c’est une méga super idée de ouf, plutôt que de consanguiner dans la race unique.

Ma belle-fille, A., a naturellement annoncé la nouvelle sur les réseaux sociaux, et a obtenu de très nombreux commentaires à son post.

Hélas, trois fois hélas, je ne me suis pas encore consacrée à l’apprentissage du vietnamien (je sais juste dire « félicitations », ce qui, bien qu’étant sympa de ma part, réduit un peu les échanges possibles), et je dois, bêtement, avoir recours à Bing, le robot-roi incontesté de la traduction on line, qui traduit plus vite que son ombre, pour prendre la température de l’accueil là-bas.
Ça m’intéresse : je ne les connais pas, mais c’est quand même la famille.

Pas de problème : « traduire tous les commentaires», et hop hop hop !

Voilà qui est fait. Et bien fait.

Depuis, je suis plongée malgré tout dans une certaine perplexité.
Je ne sais pas si je dois continuer à chanter (c’est ma manifestation habituelle de joie) ou attendre prudemment la suite.

J’ai demandé des explications à ma belle-fille, mais elle reste dans un vague plus que flou, qui ne me permet pas d’avancer.

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Bar marseillais ©Bleufushia

Je peux vous faire part de mes interrogations ? Si vous aviez des lumières !

Il y a plusieurs thématiques abordées dans les propos… (on croirait pas, mais je vais vous classer ça bien bien !)

Date de naissance 
Ma petite-fille est née à 23 h 30, le 25 août. Et tout de suite, ça a l’air compliqué. Parce que la France, c’est pas le Vietnam, hein ! Et pas le même jour…

A la nouvelle de la naissance, le premier ami de A. qui s’exprime lui dit (et ça commence fort !) :

-la nouvelle fille est sortie de ce côté 25/8 et est tombée 26/8 autre côté. Comme la mère de la vieille hanche. Mes félicitations au cercle de la place, parce que le cercle est carré.

Tombée, bigre, à la naissance ? Et personne ne me dit rien !
C’est en tombant que le cercle est devenu carré ? Sur la place ? Un coup de la malédiction de la vieille hanche ?

La réponse vient très vite :
-(A, ma belle-fille)) please, essayez de me donner une nouvelle carotte ! J’ai droit à hi hi !

Bigre bougre et cancrelas ! c’est quoi, cette histoire de carotte rigolote ? y a pas anguille sous caillou ?

Bestioles diverses

La première thématique vraiment développée est celle du porc ou du cochon – on évite quand même le « lard », j’aurais pas aimé du tout.

ma petite-fille est bien une adorable femelle humaine, je le précise pour lever toute ambiguïté à ce qui va suivre. Quand j’ai demandé des explications à A., elle m’a répondu un drôle de truc, dans le genre : dans mon pays, on compare l’enfant à des trucs pas beaux, comme ça, on n’est pas surpris s’il ne devient pas merveilleux par la suite. Mais j’ai peut-être pas tout capté, avec mon kitchen angliche.

-(un autre ami) je vois, juste en haut de la photo, c’est du porc (la photo montre le berceau)

-(un autre) je vois le gâteau à gauche, un général blond gros

ma petite-fille est brune, et pas encore gradée dans l’armée, dois-je le préciser? et j’espère, au passage, qu’elle ne le sera jamais !

-(un troisième) c’est un gâteau chinois ?

c’est un compliment ou une insulte pour une vietnamienne, ça?

-(un quatrième, finaud) la télé est si jolie (y a pas de télé sur l’image…)

-c’est une « tua ».

ah oui, souvent, Bing traduit en reproduisant le texte initial, ce qui est mieux que de se tromper, non? Je consulte un autre traducteur, et vois que « tua » veut dire tentacule… Voudrait-il la traiter de « face de poulpe » ?

Je transpire un peu, mais jusque là, tout va bien, tout va très bien, tout va très très bien…

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web (non renseigné)

-(A) oui, le porc pèse 3,5kg

zut, elle confirme! quand même, elle y va fort !

Et elle rajoute

-(A) je suis excitée, c’est une grosse virgule qui porte mon numéro. Avec un visage de papa louche.
Ça ne me plaît pas du tout, ça, je vous le dis… Mais pas le temps de me lamenter, les commentaires pleuvent.

(le conseil d’un ami) mange du gâteau dans le cochon, vite vite

-(A) je peux le manger, mais c’est moitié trop ananas avec le gâteau qui est dans le cochon

-admets quand même que le cheval du gros cheval est le cheval !
Et le même interlocuteur précise immédiatement :

-les nouveaux coups de feu ont repris. La batterie est levée.

Mince, ça se corse grave ! Ça m’inquiète un peu : des souvenirs de la guerre du Vietnam dans la psychogénéalogie ? Ça expliquerait le gros général blond ! Mais que vient faire mon innocente petite-fille d’un jour dans une histoire pareille ? Et un canasson, maintenant ? y a une sacrée ménagerie, on se croirait dans un cirque.

Mais ouf, un interlocuteur (ou une, je n’en sais rien, je ne repère pas encore le genre des prénoms viets) donne heureusement un conseil pour se sortir du bourbier :

-mange du chocolat, ça donne du pouvoir au cochon.

Puis :

-le nouveau cochon ne devrait pas se rendre compte que c’est comme un pop.

Pop ? Pop star ? Onomatopée d’un bouchon qui saute ? un pop(e) ? un chocolat qui fait pop, comme l’autre qui faisait pschit ?
Ou « pop », c’est une invention de « bing » ?

Ma belle-fille ne se laisse pas avoir et répond finement :

-(A) cette page épique est audacieuse. Ça donne plus de puissance pour maman au-dessus de l’évier !

(et chtoc, prends ça!!!)

L’interlocuteur change alors de ton, et la ramène soudain avec des crevettes sorties de nulle part :

-je viens d’avoir les crevettes, elles ont des shorts de bébé.

Des mutantes ! plus rien ne m’étonne, décidément !

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MAX-X à la Friche Belle-de-Mai ©Bleufushia

Nourriture

Le/la même ? un/une autre ? (je ne sais plus, j’ai un peu mal au crâne, l’émotion sans doute) finit par un conseil qualifié de « scientifique mais d’intérieur » par ma belle-fille :

-mange ton chaud chaud pour beaucoup de lait pour les tuti !

Je précise qu’à l’époque, elle n’avait pas encore le lait dans les tuti, ni dans les fruti, ni ailleurs… vu qu’il n’était pas encore monté (monté d’où, d’ailleurs ?).

Et A. d’acquiescer : j’en ai fini, dit-elle, avec le lait froid, l’eau froide, le beurre de lait sucré. De toute façon, mon mari m’a acheté tout le poumon rose.

(NB. je n’ai pas pu joindre mon fils pour qu’il m’explique où il achète des poumons roses, c’est dommage, ça me plairait bien pour moi, parce qu’avec la pollouchion généralisée, les miens ne doivent plus être total nickel chrome, même si je ne fume rien, ni la moquette, ni le reste).

A propos de métaux, au fait, A. digresse à un moment en évoquant aussi à brûle-pourpoint un oncle (« l’oncle kaka » – peut-être le frangin du papa louche ?) qui aurait des diamants en or et en argent…

Peut-être que le fin mot de tout cela serait que, au lieu de naître avec une cuillère en argent dans la bouche, cette petite est placée sous l’étoile d’une louche en diamant-or-argent  ? Pas très pratique, ça, un peu comme les plateaux des négresses, vous voyez, mais versant vietnamien ? Ils veulent peut-être dire qu’elle sera dans le genre qui n’a pas l’intention d’y aller à la petite cuillère, maintenant qu’on l’a mise au milieu du merdier qu’est ce monde, mais au contraire franco de « porc » ?

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Marseille ©Bleufushia

Cool  alors !
L’union des cultures, c’est une super méga génialissime idée de ouf, mais, après tout ça, il me semble que tout n’est pas totalement gagné encore au niveau des échanges, du moins en se servant des moyens modernes.
Parce que sinon, la communication de cœur à cœur, ça le fait total bien, autant avec A. qu’avec le bébé…
Enfin, jusque là, tout va bien, tout va très bien, tout va très très bien.

Et je nage dans le bonheur au milieu du zoo.
Ouf.

Heureusement qu’on a l’humain, et les zanimôs, pas que les robots !

©Bleufushia


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L’horizon déraisonne

Linea de horizonte (Javier Perez)

Je suis entrée dans l’eau avant le lever du jour, me coulant en brasses lentes vers la limite, encore incertaine dans la lumière naissante, entre ciel et mer. Sans nul doute que je parvienne à m’en approcher avant que le soleil soit au zénith. Mon projet était d’atteindre l’horizon aujourd’hui, ou rien.

Tout en sentant les fluides m’environner avec douceur, me revenait en mémoire – légère incongruité au milieu de ce calme – mon ami R, prof de langue, qui avait proposé à des étudiants d’enrichir leur vocabulaire de l’expression « le bateau cinglait vers le large», inconnue au bataillon pour eux. L’un d’eux s’était discrètement tapoté la tempe – parce que c’était encore une invention à la noix du prof, mais où il allait chercher ces trucs de ouf – et avait dit tout haut qu’il avait entendu parler du bateau ivre, mais jamais de bateau cinglé.

On en avait ri, elle était bien bonne. Lui pas trop, parce que ses étudiants le croyaient de moins en moins, et que ça rendait parfois ses journées éprouvantes.

C’est alors que je me suis rendue compte que l’horizon vers lequel je cinglais, certes à faible allure, penchait vers la gauche. Est-ce que, d’ailleurs, quand on cingle, ça veut dire qu’on avance forcément très vite, comme un cinglé ?

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©Bleufushia

J’ai interrompu ma progression pour le regarder mieux.

Nul doute, la pente était même assez prononcée.

J’ai d’abord cru à une blague, à un mauvais cliché pris sans que le photographe ait stabilisé sa position, mais je ne voyais aucun photographe.

C’est moi qui penche, me suis-je dit. Voilà l’explication. Et dans ce cas-là, comment le savoir ? quel repère puis-je prendre, à part moi-même, pour voir si je suis dans l’axe ?

Et si, dans un instant de distraction, je m’étais mise à faire le poirier sans m’en rendre compte ? Comment être certain qu’on est stable ?

J’ai tourné et retourné ces questions dans ma tête, tandis que l’horizon se fichait de mes interrogations existentielles dans les grandes largeurs. Il demeurait là, immobile, ni trop haut, ni trop bas, juste incliné.

A la réflexion, ce n’était quand même pas si mal. Imaginez s’il avait été effacé !

J’ai continué à nager vers le large, mais le cœur n’y était plus.

Peut-être avais-je affaire à ces fameux mirages froids, ces « fata morgana » dont on m’avait parlé, ceux qui font flotter les bateaux dans le ciel ?

fata morgana

Non et non, ce n’était pas au-dessus, mais la pente qui allait faire couler le ciel dans la mer… Y aurait-il un moment où le ciel serait vide ? de quelle matière était le ciel ?

Je tentais d’y voir clair : l’horizon, je le sais, est une frontière illusoire, un repère stable qui n’est que du vent.  Enfin, du vent… façon de parler, bien sûr.

Comme le temps, qui n’existe pas non plus.

Pourtant, l’horizon, je le scrute depuis que je suis gamine et que je sais voir les choses. Il est toujours au même endroit, et je ne l’ai encore jamais vu à la verticale. On m’aurait trompée ?

J’ai repensé à Sébastien, et à sa théorie selon laquelle les auras seraient internes, et que les imaginer comme externes à notre corps est erroné.

L’horizon serait-il juste une frontière interne ? Mais entre quoi et quoi ? une chose particulière pour chacun de nous ?

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Je me suis secouée. En revenant à ce foutu horizon penché.

Un repère illusoire peut-il être droit ou penché, selon ? qui peut en changer l’axe ?ou se mettre à séparer n’importe quoi de n’importe qui ?

Ma raison s’égarait. Etais-je en train de devenir aussi cinglée qu’un bateau privé de raison ?

En même temps, si l’horizon est illusoire, comment savoir que je vois la même chose qu’une autre personne le regardant à mes côtés au même moment ? L’autre jour, il me souvient que je le voyais rectiligne là où mon amie le voyait courbe. L’illusion, c’est chacun chacun, non ?

Je me suis souvenue d’un article parcouru la semaine dernière, parlant de l’influence des émotions sur la perception de la ligne d’horizon… une émotion – mais laquelle  ?- le faisait souvent flancher vers la gauche. Je m’étais dit que c’était du grand n’importe quoi. C’est vrai, quoi, ils ne savent plus quoi inventer…

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Je suis revenue vers la plage. Ai repris le chemin de ma maison. Au dernier passage piétons, j’ai cru dérailler.

A qui, à quoi peut-on donc se fier ?

©Bleufushia

 


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Fuir ou lutter ?

Topor

Approximation, quand tu nous tiens…

J’ouvre aujourd’hui Gogol pour me documenter sur ma nouvelle condition (mes proches prétendent en effet que je suis une grenouille), et je tombe là-dessus :

Le 14 mars (3/14), c’est « la journée de π et de l’approximation de π », jour que les mathématiciens fêtent en mangeant des pies (mais non, pas des pies, des « pies » – tartes, bien sûr !).

Et oui-kiki de nous expliquer qu’elle est « généralement célébrée à 1h59 de l’après-midi, à cause de l’approximation de six chiffres (3,14159). Certains utilisent une horloge à 24 heures, plutôt qu’à 12 heures, disent que 1h59 de l’après-midi est en fait 13h59, et à la place, la célèbrent à 1h59 du matin ou à 15h9, voire à 15h29 (3,141592

(NB. 29 et 92, là, on baigne dans l’approximation plein pot, mais bon, j’dis ça, j’dis rien!).

Mais comme quoi, la capacité des gens à ne pas être d’accord avec leur voisin est quand même assez phénoménale, vous ne trouvez pas ?

Moi, perso, depuis que je fais partie d’une famille d’amphibiens, j’avoue que les pies et les mathématiques, je n’en ai rien à battre (mais le fait de se disputer avec son voisin, si !), surtout depuis que j’ai découvert que j’aurais, prétendument, un cerveau qui me place à l’avant-dernière position sur le plan de l’intelligence, juste avant la poiscaille ! Trop vexée que je suis pas !!! groumph groumph groumph (je veux bien concéder que je ne suis pas encore très ok en terme de chant de grenouilles, mais bête, zut alors !).
Même si, à la fin de l’article concernant le cerveau de la grenouille, il y avait cette mention (rigoureusement authentique!) assez étrange – autant dans son propos que dans sa rédaction – qui m’a amenée à douter :

«Les précisions contenues dans ce site sont à hiérarchie informatif seulement . L’information est visqueuse par US et aussi que nous nous efforcions d’avoir les données au parfum et correctes , nous ne faisons aucune plan ou garantie d’aucune sorte , expresse ou tacite , sur l’exhaustivité , l’exactitude , la fidélité , la pertinence ou la délai de validité du site ou les indications , packs , interventions ou graphiques associés textes sur le site Web à quelque épilogue que ce soit. Toute cession que vous accordez à ces précisions est donc avec économie à toutes vos dangers et périls . » (sic)

Précisions grenouillesques

J’ai commencé, donc, à lire des infos sur les grenouilles (avec un drôle d’arrière-goût dans la bouche, à cause de la dernière phrase précédente : « toutes mes dangers et périls », diable !).
D’abord, je me suis décidée à être, désormais, une grenouille précise – foin de l’approximation! -, la « grenouille rieuse » (quitte à faire, autant se marrer), pour sortir de mon statut anonyme de (tête de) grenouille indifférenciée.

Puis, j’ai eu l’idée d’aller voir d’un peu plus près qui peuvent être mes prédateurs : en tant qu’humaine, je sais à peu près (les capitalistes, les hommes politiques, le système libéral, les chefaillons de tout bord, la pompe à phynance…), mais en tant que non-grenouille pendant plus de 60 ans, je n’avais pas vraiment idée.

Résultat des courses : comme je vis dans l’eau désormais, il y a des poissons (genre brochets), des serpents d’eau, mais comme il m’arrive de me prélasser sur mon nénuphar, je peux me faire choper par un héron (et rond petit patapon), et si je m’en vais batifoler sur l’herbe avoisinante, le renard (et autre quatre pattes) me guette.
Evidemment, si je suis une grenouille verte sur un nénuphar vert, et que je ferme les yeux, personne ne peut me voir (mais du coup, moi, je ne vois plus rien non plus).

Problème : la rieuse, elle est sympa, mais elle est vert olive (chouette, ça fait provençal), avec des pois noirs, et on la voit, même si elle a les yeux clos !
P’taing, je sens que la vie ne va pas être facile.
J’ai cherché quelle autre grenouille je pourrais être, j’ai failli choisir d’être une grenouille-tomate, mais là, ça m’a fait penser à un autre truc que je vais peut-être vous raconter et qui me file des frissons dans le dos. Et j’ai renoncé.

Une vie de grenouille

Avant, imaginez un peu :

Fermez les yeux, mais pas complètement quand même : surveillez les environs, à la manière d’un psychanalyste à l’affût, avec une attention flottante (normal, on est sur l’eau).
Ne lâchez jamais la vigilance de base.

Vous êtes une grenouille rieuse, présentement tranquille sur votre camp de base. C’est le début du printemps, vous êtes sortie de l’hibernation il y a peu, vous commencez à rêver libidineusement, ou pas, pendant que le soleil chauffe doucement votre peau, que vous prenez cependant le soin d’hydrater régulièrement, comme vous l’a appris votre maman.Vous vous fichez du temps qui passe, personne ne vous voit. Zénitude absolue.

Boucq

Du coin de l’oeil, cependant, alors même que, d’un coup de langue rapide, vous venez d’attraper et de boulotter un moucheron qui passait par là en croyant que vous dormiez, vous avisez au loin un volatile… mince : c’est un héron (et rond)!

Vos gênes commencent à s’agiter, rappelant à votre cerveau qu’il s’agit là d’un sacré danger, et vous sentez dans vos cuisses l’adrénaline de vos ancêtres – ceux qui se sont fait dévorer – qui se rappelle à votre bon souvenir.

Votre amygdale (pas les amygdales qu’on se fait enlever quand on est pitchoun, non l’amygdale, votre sentinelle émotionnelle, qui se trouve entre vos deux hypothétiques hippocampes – enfin, on va présumer que vous en avez, sinon, comment vous faites pour sentir le danger, hein? Même si un hippocampe dans une grenouille… je préfère que mon petit fils ignore cette histoire, sinon, je n’ai pas fini), votre amygdale, donc, commence à vous signifier avec insistance qu’il va falloir faire quelque chose : vous vous mettez à suer dru (parce que vous respirez par la peau, c’est comme ça, vous avez un trop petit thorax pour avoir des poumons!), vos pattes tremblent.

Devant l’agression prochaine, vous souffrez de tachycardie, votre cœur s’emballe, vos pupilles se dilatent, vous trouvez qu’il caille drôlement, parce que votre tension chute à vue d’oeil. Vous vous sentez faible, faible, faible !

Mais vous êtes maligne, vous savez que vous êtes la grenouille capable de faire les sauts les plus longs : plus de 2 mètres, quand même (tout est dans le « plus », qui vous rassure!).

Si du moins le S.G.A.(Syndrome d’Adaptation Générale, qui régit une grande partie de notre vie, et nous permet de lutter ou de fuir en cas de stress, au lieu de nous faire bouffer tout cru) ne vous commande pas à la dernière minute, l’andouille, de lutter, juste dans ce cas précis !

Tardi (le cri du peuple)

Non, non, pas lutter ! Aïe aïe aïe ! Fuir, et fissa !

Vous déjouez l’effet patte molle, et plouf ! Dans l’eau ! Moins deux et c’était moins une !
Si vous avez du bol qu’il ne passe pas un brochet juste à ce moment-là sur votre piste d’atterrissage aquatique (dans une rivière, on ne dit pas amerrissage, j’en suis certaine), vous êtes sauvée ! Le temps de calmer vos manifestations physiologiques de stress – c’est la phase du contrechoc : mains qui se « démoitifient », palpitant qui calme sa chamade, peau qui se dé-glue, envie urgente de faire pipi… et vous revoilà capable d’une petite sieste en surface.

Vous vous reprenez doucement, en vous félicitant a posteriori de ne pas avoir été, ce coup-ci, une grenouille-tomate – parce qu’elle est moins bonne sauteuse ; et qu’on la repère à 10 mètres avec sa couleur – et vous vous mettez derechef à vous projeter, par une association approximative dont vous êtes coutumière, dans la peau d’une tomate pas grenouille.
Respirez profondément. Vous imaginez un lieu verdoyant, une campagne française isolée.

A trois, vous serez une tomate.

1 – 2 – 3

Ça y est, vous êtes maintenant une jolie tomate, occupée, ou non, avec vos copines, à mûrir à cœur (car vous en avez un, sans nul doute, un cœur tendre et juteux). Tout est luxe, calme et volupté dans les environs.

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Tout à coup, dans votre champ de vision, apparaît une forme verte, allongée !
Fuck ! La terrible chenille des betteraves ! Quel scientifique assez idiot l’a qualifiée de la sorte, puisqu’elle s’attaque préférentiellement aux tomates ? Y a quand même rouge et rouge !

Sont parfois crétins, ces humains !
Le seul réflexe qui vous vient, c’est la fuite. Mais damned, comment fuir avec des racines ? Comment prendre ses racines à son cou (alors même que vous n’avez pas de cou, même un gamin sait ça).

Vous n’avez à votre disposition qu’une  moitié de S.G.A : obligée de lutter.

Vous regardez vos copines, elles n’ont rien vu, elles sont en train de papoter shopping, mouflets etc.
Le problème que vous avez, c’est que vous êtes connue pour être lente. Tant pis ! Bansaï ! Zyva pour la lutte à mort (votre mort, bien sûr : le temps que vous fassiez votre devoir de combattante, ça en sera fini de vous, mais vous pourrez peut-être sauver la communauté).
A ce stade-là, vous êtes en train de penser, à juste titre, que vous êtes particulièrement mal barrées, vous et vos amies.
C’est mal vous connaître !
En même temps que vous poussez, le plus fort que vous pouvez, en ouvrant grand votre bouche (oui, vous en avez une, et même des oreilles, sinon, à quoi servirait de vous exprimer) le fameux cri de la tomate (un cri redoutable, chimique – tant pis, faudrait pas qu’en plus, vous soyez écolo, non mais!), vous avertissez vos amies qu’elles doivent sortir leur arme – chimique elle aussi -, et en enduire leurs feuilles au plus vite. Vous espérez qu’elles vous ont toutes entendues, qu’elles s’armeront à temps, et que votre sacrifice n’aura pas servi à rien.

cédric nithard (les mûres aussi !)

La chenille est sur vous et a commencé son œuvre dévastatrice : elle a déjà rongé plusieurs feuilles, et, votre cœur battant à tout rompre devant la mort qui s’approche, vous n’avez plus le courage de crier.
Dans un dernier coup d’oeil, vous vous rendez compte, cependant, que la stratégie inscrite dans vos gênes a bien fonctionné : déjà la première chenille se retourne vers celle qui la suit, et commence à l’attaquer et à la dévorer. Vous laissez derrière vous un champ de bataille : vos amies voient ce que vous ne pouvez plus voir : une seule chenille qui reste, la plus forte, celle qui a réussi à manger toutes les autres.
Elle n’en peut plus : elle est devenue, à cause de l’agent chimique collectivement émis, un animal non seulement carnivore, mais en plus, cannibale !
Maintenant qu’elle a goûté une fois à la chair des autres, elle ne s’arrêtera plus, et vos amies tomates seront peinardes.
Vous pouvez désormais vous réveiller de votre mauvais rêve.
Plus la peine de crier.
Lorsque je dirai 3, vous ouvrirez les yeux.

le CRI à travers les âges

Perspectives enthousiasmantes de la recherche à venir

Cette histoire est authentique : les tomates ont le pouvoir d’insuffler à des chenilles totalement et uniquement herbivores un instinct carnivore irrépressible, qui ne les quitte plus : carnivore une fois, cannibale toujours. Les chenilles soumises à une émanation chimique produite par la plante, se dévorent entre elles, au lieu de décimer la plantation de tomates. 

« La plante fait en sorte que le cannibalisme devienne la meilleure option pour la chenille ».

Souvent, en ce qui me concerne, je pense à la politique politicienne (je la différencie de l’idée que, par ailleurs, tout est politique, et qu’on peut faire en sorte de réfléchir chacun de nos actes et positionnements en ces termes-là), et à mon (notre) impuissance dans ce champ-là.
J’y pense avec beaucoup de perplexité, et en constatant le jeu manipulatoire permanent des dirigeants, qui nous montent les uns contre les autres, selon le grand principe du « diviser pour régner ».

Face à cela, on – le vulgum pecus, dont je fais partie – adopte la stratégie de la lutte (inefficace) contre des pouvoirs puissants et violents, ou l’agressivité contre nos semblables (qu’on nous présente comme différents de nous : pas la même race, pas le même institution, pas le même salaire, pas les mêmes avantages…), ou la fuite.
Toujours le S.G.A collé à nos basques de classe populo.

Topor, (cuisine cannibale)

Et on nous dresse les uns contre les autres, toutes catégories confondues. On va même jusqu’à faire des comportements de solidarité un délit.
Et ça marche : les gens se détestent, ne réagissent pas, essaient de se planquer et de sauvegarder les restes…Ils ne vont pas encore jusqu’à s’entre-dévorer au sens littéral du terme, mais parfois, je me demande où on va.

Comme dans ce jeu psychologique au nom limpide : « battez-vous », expliqué en Analyse Transactionnelle, jeu de manipulation qui consiste à détourner l’attention de deux personnes à qui on propose de se disputer pour une broutille. Et pendant qu’ils font cela (parce que ça fonctionne!), les affaires continuent, la pauvreté gagne, le monde est détruit peu à peu, les logiques marchandes mortifères jouent au rouleau compresseur avec nos vies.

Bon, vous connaissez tout ça, je ne vous fais pas un dessin.

Et si…

Et si on appliquait la technique de la tomate : après le cri du peuple, celui de la tomate ! Finalement, si le cri est efficace, qu’importe qui l’émet !
On trouverait un moyen pour faire en sorte que ceux qui nous dirigent deviennent tout à coup cannibales, et se boulottent entre eux.
Ça serait pas une idée géniale, ça ?
Ils deviendraient frénétiques, se jetteraient les uns sur les autres, et il n’en resterait qu’un, impotent et ventripotent.

(provenance inconnue)


Je vous laisse, j’ai acheté quelques produits chimiques, je m’en vais tenter quelques mélanges.

Dès que j’ai mis ça au point, je vous tiens au jus !
Pour mes amis de formation, je vous propose bientôt une nouvelle M.O.N.** révolutionnaire.

© Bleufushia

Si ça vous tente de savoir comment je me suis retrouvée grenouille, cliquez sur
https://bleufushia.wordpress.com/2018/01/05/dans-quel-etat-jerre-histoire-dune-possible-conspiration/

** Meilleure Option Neurologique



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Dans quel état j’erre ? (histoire d’une possible conspiration)

La niña (Graciela Vives) – collage

Allez savoir l’image que les gens se font de vous.

C’est une question que je me suis peu posée jusqu’ici, pour tout vous dire.
Il en est autrement aujourd’hui, et j’ai grand besoin de votre aide. Je barbote en pleine crise existentielle aigüe.

La Princesse de Ségur comme marraine

Bien sûr, quand j’étais gamine, j’ai tenté, comme tout un chacun, de me conformer aux attentes de mes géniteurs, et de mes professeurs. J’ai essayé avec acharnement d’être la petite fille idéale, conforme, sage comme une image (même si, intérieurement, j’étais, comme la petite fille de ce livre d’Alain Serres, plutôt « sage comme un orage »),  qu’on me demandait d’être.

« Tout le monde (était) rassuré de me voir sourire sans faire de bruit. Personne ne (savait)  que dans l’ombre de mes yeux, la nuit, pouss(ait) une forêt d’arbres et de loups … »

Dinette des années 50

On me voulait comme ça, et, je vous jure, j’ai fait de mon mieux, jusqu’à déclarer forfait.
J’ai attendu longtemps : le déclencheur de ma débâcle a été cet anniversaire où ma mozer m’a déclaré tout de go que, maintenant, j’étais grande et que je pourrais quand même essayer de ressembler, ENFIN, un peu à quelque chose.

J’ai demandé des explications, et le quelque chose était quelqu’un ET son costume : Elisabeth Guigou ET son tailleur BCBG !
Evidemment, les nombreux lecteurs jeunes qui dévorent mes articles de blog ne peuvent pas connaître cette référence, mais quand on me connait et qu’on voit ce que ma mère désirait que je devienne, on ne peut que rire (ou pleurer).

A ce moment-là, précis, je lisais Oscar Wilde, et son «On devrait être toujours légèrement improbable » m’a semblé être le coup de pouce philosophique que j’attendais pour être moi-même. 

J’ai alors travaillé à peaufiner une personnalité bien à moi, dans la rebellitude (pour faire référence à une autre femme politique de la même couleur et de la même manchabalai-guindation – si j’ose ce néologisme – que la Guiguounette en question) vis-à-vis des modèles imposés.
Depuis des années, finalement, le résultat, dans ma tête, c’est plutôt ça :

Yusuru Masuda

(tiens, ma métamorphose intime me fait penser au texte de la réforme de 2015 sur les langues vivantes : « aller de soi et de l’ici vers l’autre et l’ailleurs » : je cause estranger même quand je suis moi et que je ne dis rien ! c’est tout moi, ça ! et je ne sais pas ce que vous en pensez, mais c’est beau comme un texte de loi)

… ou ça :

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Yago Partal

ou encore plutôt ça…

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Yago Partal (et son excellente collection d’animaux habillés)

Mais… pa-ta-tras !

Quelle n’a pas été ma désillusion quand  j’ai découvert que mon petit-fils adoré, la chair de ma chair, oui, lui-même, la prunelle de mes yeux de biche… me voit comme ça. Un truc aussi violent sur ma tête qu’une pluie de poissons ou de grenouilles !

En pleine phase de découvertes des rimes, et à la suite de la lecture de l’histoire d’un géant nommé Barbanouille, il a inventé à mon intention  la dénomination :

Mamilinouille tête de grenouille.

Et il s’y tient, le bougre. Petit impertinent !
Ça le fait même se gondoler grave.
J’étais horriblement vexée, mais j’ai souri sans rien dire.
Et comme qui ne dit mot consent… tout tourne depuis autour de l’animal : allusions, blagues, cadeaux, dessins, choix des couleurs (du vert, du vert, encore du vert, nénuphar bien sûr).
Tout me renvoie désormais à une grenouillitude constitutionnelle qui semble admise par tout mon entourage comme installée de toute éternité.

 Voire même présente au cœur même de mes gênes.
Ils en appellent aux photos de famille pour prouver que bla bla bla…

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Portrait de famille (©Bleufushia)

Je soupçonne fortement l’entourage en question d’une collusion suspecte, et même d’une participation active à l’origine des rumeurs me concernant.
L’enfant, rusé, prend prétexte de ce qu’il pense que d’autres que lui sont sur le point d’énoncer la phrase fatale, pour les dénoncer à haute voix.
Il empoigne un téléphone à cadran qui l’amuse beaucoup (oui, j’en suis encore là – je sais, c’est un instrument de dinosaure : lui-même ne comprend pas pourquoi il y a un fil en queue de cochon sur cet engin-là).
Il fait semblant d’appeler Macron pour cafter.
– Allo, Macron, y a un tel (que je m’abstiens de nommer ici) qui ne fait rien qu’à dire « Mamilinouille tête de grenouille ». Fais venir la police !

Macron est sourd comme un pot, dans son esprit, ou alors, plus sûrement, le téléphone est pourri, et il demande toujours confirmation deux ou trois fois de ce qui a été dit :

– Oui, c’est ça, il a bien dit Mamilinouille tête de grenouille  !
J’ai droit à toutes les variantes possibles (et à cet âge-là, ça a de l’imagination !)

Si je fais mine de m’offusquer, je trouve face à moi un front impressionnant et uni convenant « à la rigueur » d’un lointain souvenir de mon humaine condition dans les traits de mon visage, et ce, avec un petit sourire entendu qui me fait mal. Vous savez, celui-là même qu’on utilise quand on a affaire à quelqu’un qui ne sait plus très bien de quoi il cause (genre une grand-mère, quoi) et que ça serait peine perdue que d’argumenter.

L’âge de pierre

Parallèlement à ça, il y a beaucoup de blagues dans la famille concernant ma naissance au néolithique, et mon appartenance définitive à la catégorie préhistorique.
Qui a dit qu’il faut toujours un bouc émissaire dans un groupe ? ou une grenouille noire ? euh, pardon, un mouton !
Ça va finir par me rendre dingue !

Par exemple, ON laisse traîner sur ma table de chevet un article sur l’histoire de cet amphibien déclaré officiellement éteint et dont on a retrouvé, plus tard, la trace dans des grenouilles vivantes, mais considérées comme des fossiles vivants : l’analyse génétique les rattache à des animaux disparus il y a environ un million d’années.
Ou encore, je trouve sur un éphéméride qui m’a été offert pour Noël  – une pensée par jour – la déclaration de Jim Morrison :

« Si jeudi, je décide d’être une grenouille, ça ne regarde que moi »

On ne me la fait pas, j’ai bien vu qu’un papier grossièrement collé recouvrait la citation première, et j’ai reconnu l’écriture.

Je n’ai pas fait de commentaire, mais l’homme, faisant mine de découvrir cette phrase (au moment fatidique de la météo à la radio !), a rajouté perfidement :

– Au fait, tu savais qu’il se prenait pour le Roi Lézard et qu’on a donné son nom à une espèce de lézard préhistorique géant ? Ou une grenouille, je ne sais plus.

L’enfant en profite, une musique ayant succédé au bulletin météo, pour s’informer sur la précision du langage, me demandant si des fausses notes, en musique, c’est bien des « coacs » et si  ça s’écrit bien sans « u »? (au passage, je vous rappelle que la musique était ma profession).

Pendant ce temps-là, l’homme consulte d’un air faussement distrait le calendrier pataphysique et se rappelle tout à coup que mon père pourrait être né – il n’en est pas « certain » et me demande confirmation, façon en douce d’attirer mon attention sur le calendrier en question – le 30 octobre.
Je regarde, le mois d’octobre est le mois du Ha Ha.
ET le 25 Ha Ha (équivalent du 30 octobre dans notre calendrier) est la St Jean-Pierre Brisset*.

Mois d’octobre du calendrier pataphysique (A. Jarry)

Ça ne vous dit rien ?

Moi, si !

C’est ce foldingue qui a prétendu que l’homme descend de la grenouille, et qui a passé sa vie à accumuler les preuves « scientifiques » étayant sa thèse. Entre autres, des délires sur l’origine de notre langue (à nous, français !) qui dériverait en totalité des sons des grenouilles.
Et si c’est notre glorieux peuple qui a été choisi par la grenouille comme descendant direct, vous voyez bien ce qu’on peut en conclure me concernant !

Je cite :

« La parole a pris son origine chez le bi-archiancêtre, la grenouille, il y a plus d’un million et moins de dix millions d’années. Les grenouilles de nos marais parlent le français, il suffit de les écouter et de connaître l’analyse de la parole pour les comprendre. »  (Jean Pierre Brisset)

« En attendant, la grenouille, comme l’homme, peut fumer la cigarette : le singe ne sait pas fumer. »
Ecco ! 

Cependant, au fur et à mesure que cette farce dure, je dois vous avouer que je suis de plus en plus perplexe.
Je viens – circonstance aggravante – de finir un très bon roman de Emmanuel Carrère, La moustache, qui raconte l’histoire d’un homme persuadé qu’il a une moustache alors que tout le monde prétend qu’il n’en a pas. Tout glisse dans sa vie, toute certitude s’effrite, et chez le lecteur, il en est de même.
J’ai reposé le livre, je me suis mise à fumer sur mon nénuphar, et là, je caresse mon menton – je fais cela quand je pense -, le trouve un peu gluant, et je me prends direct à douter de moi-même.

OK, je vous laisse, je pars à mon cours de danse !

Vous en pensez quoi, vous ?
Help, dites-moi la vérité ! Dites-moi que j’hallucine.
Je vous en prie…

©Bleufushia
(écrit à la St Bordure, capitaine – le 8 du mois du Décervelage)

* Jean-Pierre Brisset (1837-1919) appartient à une lignée de poètes illuminés, théoriciens créateurs et farfelus qui ne se déprennent jamais de leur sérieux. En 1900, il entend révéler les origines de l’espèce humaine et du langage dans un nouvel Évangile qu’il fait tirer à son compte à mille exemplaires et distribue gratuitement : La Grande Nouvelle. Il y dévoile la Grande Loi cachée dans la parole et, par le jeu de l’homophonie, forge une conception de l’évolution humaine surprenante : l’homme descend de la grenouille. Son entreprise ne manqua pas d’être saluée par les surréalistes et par Jules Romains, Max Jacob et Stefan Zweig qui décernent à ce « fou littéraire » le titre de Prince des penseurs.
Si cette histoire vous branche, un délicieux récit vous attend à l’adresse :
http://observatoirenationaldukitsch.over-blog.com/article-14606733.html