bleu fushia

always blue


1 commentaire

Séquence vintage

f3d4ecfe78c8a3c1b724a891a6cf04be

Hier, je suis allée voir le film « Demain » (oui oui !), qui propose des alternatives au capitalisme tentées dans quelques endroits du monde : des gens essaient d’arrêter la fuite en avant que les gouvernants appellent progrès, en cherchant d’autres modes de vie, de rapports humains, de façon de vivre avec la nature, d’éduquer les enfants, de faire de la politique, de supporter la cité.
Certaines de ces façons sont nouvelles, d’autres se rattachent à des modes de vie qui peuvent rappeler des choses que des vieux croûtons comme moi ont vécues dans leur jeunesse pas si folle…
Allez savoir pourquoi, ce film m’a projetée dans deux directions : l’envie de tenter, moi aussi, une alternative (projet à établir, à mûrir), et, dans un genre différent, un petit voyage dans le temps, retour sur l’enfance par bribes décousues – des souvenirs vintage d’une époque où j’ignorais ce mot.
Peut-être que cette deuxième voie a un lien avec le cinéma où je suis allée voir ce film, un cinéma qui est resté tel qu’en mes 15 ans*.

Prendre connaissance d’un échantillon de « nouvelle modernité » dans un lieu qui respire le vingtième siècle disparu a provoqué en moi comme une légère fissure, où s’est instillé peu à peu ce « je me souviens » très erratique, prétexte à souvenir, à compléter encore, mais qui, peut-être, m’est nécessaire pour construire autre chose, même s’il est un peu foutraque et composé de choses pas toutes « utiles » à la réflexion (mais en réalité, je me balance dru de l’utilité, pour tout vous dire)

Il est des choses des temps jadis qui me manquent parfois :

les vrais patins à roulette, avec des lanières en cuir qui tiennent le pied et des roues qui se grippent au moindre caillou
les téléphones à cadran, et le geste du doigt qui peine à remonter le cadran jusqu’au bout, et le grrrr chtac qui l’accompagne,
les tomates qui ont un goût de tomate (et pas seulement l’odeur)
les courriers papier (et même le papier avion)
les routes sans panneaux publicitaires
l’odeur de la peau de mes fils bébés…

ancienne-paire-de-patins-a-roulettes-de-marque-vitesse-paris

Il est des situations qui me reviennent en mémoire :

des moments où je sentais le temps s’égrener, lentement

quand je me promenais sur la corniche, dans les embruns, le soir après l’école
quand j’avais la sensation qu’il me restait du temps à vivre
quand je me bronzais des heures sur la plage, sans avoir la moindre idée des risques
quand la vie n’était pas un jeu d’obstacles pour tenter d’éviter tout ce qui essaie de nous tuer, mais juste un fil doux, que je dévidais de façon buissonnière
quand les soirées étaient pleines d’hirondelles
quand, pour occuper les soirées d’été de l’enfance, je frottais, des heures durant un noyau d’abricot sur un mur pour en faire un sifflet, aussitôt terminé, aussitôt abandonné : le goût des gestes inutiles et le temps pour se les autoriser.
quand je paressais au lit, le matin : je pourrais le faire, je ne le fais plus
l’attente qui précédait l’arrivée d’une lettre, guetter le facteur, ouvrir l’enveloppe, tenter de lire la date d’envoi sur le tampon, toujours mal imprimé, illisible
quand les actualités n’étaient pas permanentes, et que je m’en foutais, de la marche du monde
quand je pouvais encore faire des galipettes (mais non, pas des « galipettes », je vous vois rigoler, des galipettes !), sauter à la corde, monter aux arbres

Quand je pense à « avant », il ne me reste que des bribes.

J’ai vécu un temps continu, parfois horriblement lent, à d’autres moments, rapide et fuyant, mais ce qui me revient, quand j’y pense, ce sont juste des éclats dispersés, que je ne sais même plus dater, ni ordonner chronologiquement :

des refrains inachevés,

des bouts de poésie dont il manque toujours le troisième vers, ou même parfois, le second et dont, comme pour les tables de multiplication, je ne sais plus que le rythme chantant (la bande son est partiellement effacée),

des noms de camarades de classe associés à des images floues,

des images (rares) de moi à la plage, ou en train de grimper sur le figuier, comme si je me voyais de l’extérieur (sans doute un souvenir de quelque vieille photo en noir et blanc au fond d’un album que je n’ai plus ouvert depuis 30 ou 40 ans),

des objets que j’évoque parfois avec mes fils devenus grands (comme l’époque où ils écoutaient la vie de Zorro, « fier, audacieux et bondissant », sur leur mange-disques…),

le souvenir de mon premier émoi amoureux (j’avais 4 ans, j’étais à la maternelle, c’était le roi du bac à sable, y en avait pas de plus bath).

Ce qui me reste le plus, en fait, et qui a complètement disparu aujourd’hui, c’est certains bruits, des sons qui rythmaient la vie d’autrefois. A l’époque, je n’y prêtais pas garde, ils étaient le fond familier de l’existence, et comme tout ce qui est trop familier, je n’y accordais aucune attention.
Non pas que les bruits, isolés, ne puissent se retrouver aujourd’hui, mais le silence n’existe plus comme avant, et ça, ça fait une sacrée différence.

SONY DSC
Je me souviens avoir aimé par exemple le tap tap régulier sous mes fenêtres de ma copine qui jouait à la corde à sauter, en accélérant de plus en plus, le vrombissement du moulin à café (on peut encore trouver du café en grains ? je ne le sais même pas), le saphir se posant sur le disque noir, et le silence crachotant précédant le début du disque, ou le galimatias absurde des ondes courtes. Les sons « impurs »…

J’ai rigolé, plus tard, de ce jeu à la mode (deux boules qui s’entrechoquaient) que tous les jeunes utilisaient, même en s’embrassant. Ce n’était pas sur fond de Procol Harum, non, ça c’était plus tôt, au temps de mes premières amours, et des rares surprise-parties qui m’étaient autorisées.

70917899

Je me souviens aussi des bruits qui rythmaient les jours, le claquement des haubans qui précédait la tempête, la cloche de l’église qui sonnait le glas – et cela m’indifférait à l’époque, la sirène des pompiers qui sonnait trois fois, le premier mercredi du mois, pour vérification.
Un de ces premiers mercredis, elle avait sonné quatre fois, et j’ai naturellement oublié les codes : deux fois, le feu, une fois, y avait-il une seule sonnerie possible ? non. Deux, pas trois (réservé aux essais) et quatre ?
Je me suis rendue compte, par hasard, dans mon village d’enfance, qu’elle continue à sonner, sauf qu’elle est tellement masquée par une cohorte de bruits stridants et pétaradants qu’on ne l’entend qu’à grand peine.

Maintenant, ma mémoire est encombrée de codes, de chiffres, d’informations, mais je n’ai plus à me souvenir du sens des sons…

Et voilà, c’est ma séquence nostalgie, j’en viens à regretter l’avant, le moment où les sons avaient du sens, avant la bouillie sonore permanente.
Sans doute est-ce mon rapport à la musique qui me fait m’attarder particulièrement sur ce qu’on entendait (que Murray Schaffer, dans Le paysage sonore, qualifiait d’environnement sonore « haute-fidélité » – même si, à l’époque dont je parle, il n’était déjà plus si Hi-fi que ça !), mais ça fait partie des choses dont j’aimerais qu’elles changent maintenant.

procol-harum

Hi hi hi, ça date vraiment !

Peut-être est-ce que je regrette seulement ma jeunesse ?

Mon mobile sonne, je baisse le son de mon iPod, j’enlève mes écouteurs, et je réponds en même temps à un double appel.

©Bleufushia

*si ça vous intéresse, je vous renvoie au billet où je raconte mes retrouvailles avec ce cinéma

https://bleufushia.wordpress.com/tag/cinema/

Publicités


6 Commentaires

Stone… le monde est stone

brian romero fubar

Brian Romero : FUBAR

Où Lili Ze Prof affirme ne pas consommer de trucs illicites, mais ça lui fait pareil…

De plus en plus souvent, j’ai la sensation étrange d’un léger décalage avec mes semblables.
Ça a commencé il y a un petit moment, et ça ne se calme pas.
Comme si je n’étais pas exactement dans la même galaxie que certains d’entre eux.
Je me demande où je suis, je doute, je ne sais plus dans quel état j’erre (même si, comme l’écrivait un fin lettré croisé sur le net, je suis encore «dans l’éparage»)

Un peu dans l’état où était, peut-être, cet étudiant lorsqu’il évoquait dans sa copie d’examen la «contrebasse lassive qui était mise en ex-herbe» dans la musique que je lui demandais d’analyser.
Voilà, je suis comme un qui aurait fumoté une «lassiveuse» entière d’herbes périmées sur fond de contrebasse mollement érotique. Vous imaginez ? chez moi, ça donne ça… Trop strange, non ?

Darja.M.Osenina

Darja M. Osenina

En fait, cette sensation naît dans des moments où, tout d’un coup, je ne comprends plus rien de rien au cinoche qui m’environne. Des moments où tout est bizarre, où les gens s’intéressent à des choses qui me paraissent complètement absurdes, où je lis des choses que je ne saisis pas (tiens, comme ce matin en allumant l’ordi: «Mozilla soutient les héros du web»… mais de quoi on cause, là ?)

Vous allez comprendre

Je vous donne un exemple.
Je déjeune à la cantoche du boulot, je suis seule, et, coincée entre deux tables de collègues (des profs d’université, quand même !), je prête une attention un peu vague aux conversations.

A l’une d’elle, des spécimens mâles échangent avec le plus grand sérieux sur la façon dont ils pourraient faire fortune. J’entends au passage : « tu es ridicule, c’est total mort pour investir sur la côte croate ».
(merdum, moi qui y pensais justement !)

A l’autre, un groupe de femmes : la conversation a l’air, au ton employé, d’une importance capitale. Au bout d’un moment, je capte qu’il s’agit de la façon de faire un choix judicieux pour acheter une robe pour un baptême : chacune a des arguments opposés aux arguments des autres, les défend avec une certaine âpreté, et la conversation dure trois quart d’heures sur le sujet. 45 minutes !!! La conclusion est commune, il s’agit de ne pas avoir peur d’afficher «un look totalement rupturiste».
Cool ! Zyva !

Capture10

Comamina Mucciolo

Je sais bien que la pause déjeuner, ça sert à relâcher, mais quand le monde s’effondre (la liste est longue des vraies préoccupations que l’on pourrait avoir), et qu’on est tous FUBAR de chez FUBAR (si si, vous aussi, vous êtes sur le même bateau, on est tous «Fucked Up Beyond Any Repair»), je trouve ça plus que bizarre d’avoir des collègues qui pensent à investir sur la côte croate. Ou qui croient que le baptême, ça va être un vaccin efficace prémunir le gamin de cette société de grands prédateurs !

Avant, le décalage était surtout net par rapport aux étudiants . Vous pourriez me dire que c’est plus normal, à cause de la différence de générations.
[Cela dit, j’ai toujours ressenti cela comme assez illogique : en fait, je n’ai jamais cessé d’avoir 20 ans, j’en ai l’intime conviction, même si tout se ligue contre moi pour vous conduire à penser le contraire.]
Maintenant, c’est un peu par rapport à tout. Sans doute que je ne suis vraiment plus dans aucun moove.

hanoi

…un peu larguée (photo Libé : inondation à Hanoï)

Le temps est quand même un drôle de truc. Je sais pertinemment qu’il passe, mais rien n’est affaire de logique, dans cette affaire-là.

Sa Roseté (ou l’art de se poser de vraies questions)
Si vous aussi, vous ressentez la même chose que moi, et que le tangage nauséeux de l’univers vous fatigue, que vous aspirez à un peu de certitude rassurante dans un monde mouvant, je crois que j’ai trouvé un truc hyper logique, qui me fait le plus grand bien.

Depuis, je me sens, vraiment, nettement mieux.
Alors, je partage (ne me remerciez pas, je pense que vous feriez la même chose si vous aviez découvert un remède à vos maux intimes).

Il s’agit de la LRI.
Et, croyez-moi, c’est du lourd !
Comment, vous n’en avez JAMAIS ENTENDU PARLER ???
LRI pour Licorne Rose Invisible (à ne surtout pas confondre avec le TFPM – Très Furtif Pégase Marron – né d’un schisme et très peu crédible).

Ce qui me plaît, déjà, c’est le caractère implacable du raisonnement.
« La croyance dans la licorne rose invisible est fondée sur la logique et sur la foi. Nous croyons qu’elle est rose, mais, de façon logique, nous savons qu’elle est invisible » (Steve Eley).
Ah, ça vous en bouche une superficie, hein ?

Tout de suite, je vous vois venir avec vos critiques : si elle est invisible, comment savoir sans se tromper qu’elle est rose ? on a une photo d’elle ?
Ben, certains ont essayé de la photographier, mais les clichés sont bien décevants, ce qui conforte les croyants dans leur adhésion à cette figure merveilleuse. Imaginez une seconde qu’on ait vu quelque chose sur le polaroïd ! la cata !
Enfin, je ne devrais pas le dire, parce que c’est un peu sacrilège, sans doute, mais moi, je l’imagine comme ça !

icelandic memories michela picchi

Islandic memories (Michela Picci)

Les adorateurs de la LRI, dont je fais maintenant partie, disent qu’ils ont senti la présence de la licorne dans différentes circonstances.
« J’ai senti sa Présence, et elle était rose et en forme de licorne ».
Ecco et oualà !

Sinon, une façon infaillible de recueillir une preuve scientifique consiste à faire une lessive en mélangeant du linge blanc avec du rouge : si vous voyez du rose à la sortie, c’est qu’elle est là, pas loin ! Vous pouvez en être encore plus certains s’il ne vous reste qu’une seule chaussette sur une paire : la Licorne Rose est, en effet, associée au Mystère des Chaussettes Perdues.

Certains sont certains qu’elle avait des origines coréennes, à cause de la découverte récente (en 2012) et incontestée d’une authentique caverne de licorne.

Dans cette caverne, on a en effet trouvé des reliefs de pizza à l’ananas, qui est, c’est bien connu, l’aliment de base de la LRI, avec le pain aux raisins (symbole évident de l’univers en expansion).
Maintenant que je l’ai découverte, je vais continuer à l’honorer jour après jour, surtout depuis que je sais que «les hérétiques seront jetés dans le Grand Tas de Crottin, où ses nains sacrés leur dévoreront les rotules pour l’éternité ».

Bigre, vous conviendrez que ça fout les jetons un max.
Allons, amis, chantons ensemble : « Que Bénis Soient Ses Saints Sabots » !
Ah, vous voyez que, vous aussi, vous vous sentez mieux ?

rotsakura2007

Détendez-vous ! Ayez confiance ! Le monde est rose et calme…

©Bleufushia

Je vous avais annoncé dans le billet
https://bleufushia.wordpress.com/2015/11/01/le-monde-est-rose/
des articles sur les licornes et en voilà un premier.

La LRI est la déesse d’une parodie de religion développée vers 1995 par des étudiants de l’Iowa, qui prétendaient avoir trouvé un manifeste (perdu, bien sûr) évoquant une religion ancienne fondée sur une multitude de LRI. Ils ont développé autour de ce culte parodique une multitude de personnages, comme l’Huître Violette de la Damnation, qui, au départ, aurait été au service de la licorne avant d’en être chassé, et de devenir une sorte de diable dans le système.

Si vous voulez être super calés sur le sujet, l’article wikipedia est assez complet.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Licorne_rose_invisible


5 Commentaires

Elasto (ta) mère ! (39)

dürer

Dürer

J’ai pris une résolution : occuper désormais mon temps libre au développement de mes connaissances à propos de mes semblables.
Mais non, pas à propos de vous ! vous êtes bien trop modernes pour moi.

Tiens, ça me rappelle l’histoire d’un copain qui, à l’époque des frontières en Europe, s’était fait coincer par un douanier qui faisait du zèle et qui refusait de le laisser passer. Le copain avait épuisé tous les arguments possibles pour le convaincre, sans succès.
En dernier recours, il a eu une idée qui s’est avérée être géniale. Il a dit au douanier : « vous n’allez quand même pas me bloquer, vous, un contemporain ! ».
Le gars en a été tellement estomaqué, qu’il a ouvert la frontière aussitôt.

Mais pour le coup, vous et moi, même si on a l’air contemporains, rien ne prouve qu’on le soit VRAIMENT !
Jusque-là, je ne m’étais pas clairement rendue compte que j’étais hors circuit. Je me croyais encore jeune et belle, et terriblement « in », et comme, dans mon travail, je suis entourée de jeunesse, cela contribuait à me conférer un incroyable aveuglement.

Pourtant, l’âge qui avance grignote chaque jour un peu plus mes capacités.
Mais vous savez, ça vient insensiblement, et il faut souvent être arrivé au bout du processus pour en prendre conscience.
Comme dans Le rhinocéros, la pièce de Ionesco.
Les hommes commencent par avoir la voix rauque, une sensation d’enrouement, qu’ils prennent pour un rhume, avant de s’apercevoir qu’il ne s’agit pas de ça. Leur environnement se transforme peu à peu.

lavabo et glace jacques noel

Lavabo et glace (décor original de Jacques Noël)

Je pense souvent à cette pièce, dans mon travail, à propos des choses qui s’installent peu à peu, insidieusement, comme les modes de commandement totalitaires, qui génèrent des comportements de conformisme et d’aveuglement. Lorsque le totalitarisme est complètement installé, parce que personne n’y a cru, il est déjà trop tard.
Moi, à l’instar des personnages qui refusent de croire à l’existence de la « rhinocérite », je n’ai pas cru, pendant longtemps,  avoir attrapé la dinosaurite.
Sauf que la dinosaurite isole, contrairement à la rhinocérite, qui touche tout le monde, et, finalement réunit les gens – même dans une situation impossible.

Et maintenant, c’est à mon tour, ça me gagne. A l’aide de la glorieuse institution qui m’emploie.

Elle me renvoie avec insistance une image de moi comme appartenant à une catégorie un peu vague dont la seule chose qu’on puisse en dire est que la datation en est incertaine (parce que très lointaine) et les capacités amoindries et inutiles.

« L’humanisme est périmé ! Vous êtes une vieille sentimentale ridicule » (Ionesco)

J’ose penser – parce que tout être a besoin de consolation, et moi aussi – que je ne suis pas totalement seule de mon espèce (ce qui serait assez décourageant) et donc, je vais partir à la recherche des autres.

Il est patent que j’ai eu assez peu de fréquentations dinosauresques pour l’instant, et qu’il faut que ça change, et fissa !
Mon ambition secrète serait de créer, ensuite, une assoce.
J’ai déjà une idée de nom : on pourrait l’appeler AVC (pour : Association des Vieux Cacochymes).

Rhinocéros-Ionesco

Fragment de décor d’un montage de la pièce Le Rhinocéros (E.Ionesco)

(Idée de bannière pour le futur site de l’AVC)

[Je fais une parenthèse : j’ai choisi ce mot cacochyme, à cause de « chyme » qui, écrit autrement, est musical. Du coup, avec ce nom, j’ai la sensation qu’il me resterait quelque chose de ma splendeur passée.]
En tout cas, j’ai l’intention de vous tenir au courant des progrès de ma recherche.

Les Périssoss

Je me suis d’abord intéressée aux Périssodactyles, parce qu’il faut bien commencer par quelque chose, et à cause de leur nom.
Je croyais naïvement qu’un Périsso allait bientôt périr (Morituri te salutant !), bien que l’idée qu’il ait seulement les doigts périssables me pose problème, je l’avoue ! Surtout que je suis pianiste, et que mes doigts me sont quand même précieux.
J’ai découvert après qu’il était bon que je ne l’aie dit à personne, parce que ça veut juste dire « qui a un nombre de doigts impairs » !

Genre cheval et rhinocéros… (encore les rhinocéros, comme quoi, y a pas de hasard !)
Et genre nous, aussi.
Vous me direz qu’on a d’autres caractéristiques, mais les autres aussi ! imaginez la plus noble conquête de l’homme à qui on ne causerait que de ses pieds, il serait sans doute grave vénère, et il aurait raison.

Cela dit, je suis un peu embêtée, parce que je ne sais pas si on considère chaque pied tout seul, ou bien la somme des deux… vous conviendrez que ce n’est pas pareil.
Le rhino en a trois à chaque pied, et, à moins qu’il ait trois pattes, ben, il est pair si on compte tout, non ?

J’adore, au passage, cette catégorie totalement bancale dont on exclue les éléphants (qui sont pourtant plus périssoss que ça tu meurs) et à laquelle on inclue les tapirs qui viennent foutre la merde dans la nomenclature, parce qu’ils possèdent trois doigts aux membres postérieurs et quatre aux antérieurs (mais, va savoir pourquoi, on ne leur en veut pas pour autant).
On les appelle aussi Imparidigités…. Vous avez lu « rigidité », comme moi ?
C’est un truc de lecture, ça : on survole un texte en lisant les mots qu’on connaît, et c’est seulement quand le sens est étrange qu’on est obligé de revenir en arrière et de lire vraiment ! Mais je m’égare…

Quoi qu’il en soit, je suis une quiche en étymologie !
Pourtant, mon honorable géniteur ne s’est pas gêné pour me seriner toute ma jeunesse (oui, j’ai été jeune un jour, on arrête de rigoler là-bas au fond) : « Apprends tes racines grecques et latines, c’est la base de tout ! »
Je me disais qu’il exagérait : de tout ? pas de ce qui était chouette, comme faire de la périssoire l’été, par exemple – sur laquelle, à l’évidence, je ne serais jamais montée si mes parents s’étaient interrogés sur l’origine du nom ! Maintenant, on appelle ça un paddle, comme ça, on ne risque plus rien !

79369894_o
J’ai quand même essayé d’obéir, mais j’enterre vite mon lapin à ce genre de travail (ha ha ha, la contrepèterie de la mort qui tue et qu’on ne peut même pas faire avec le grec!).
Déjà, j’ai une fâcheuse tendance à contester l’étymologie. Qui veut me faire croire que « périsso » , pour dire la vérité, veut dire impair, et pas « pair »? impérisso semble nettement plus logique !

Je veux bien tenter de m’amender, cependant, en faisant un petit effort.
Par exemple, si Diceros (espèce éteinte depuis 2011) veut dire qui a « deux cornes », ben, Rhinocéros doit vouloir dire qui n’a « qu’une corne »… c’est ça, j’ai bon ?

C’est à cause de tout ça que je suis tombée sur l’Elasmotherium (particulièrement bien nommé) Inexpectatum (l’inattendu).

945px-Elasmotherium_sibiricum

Elasmotherium (celui-là est « sibirique »)

L’origine du mot Elasmotherium est limpid, quoique cosmopolite : ça vient du français « (h)élas » et de l’anglais « mozer » ! » avec – ium à la fin, pour faire trop latin…
La « h » vient plus tard dans l’écriture, à l’âge de fer.
Je crois me souvenir que cette phrase qu’on apprenait en latin : « tu quoque, mi fili ! », servait de réplique à « hélas, ma mère ! » On pourrait comprendre la réponse comme : « Tu en es un autre, mon fils ! », ce qui est, comme son nom l’indique, assez inattendu (et un peu irrévérencieux, à la réflexion).

Enfin, je n’en suis plus totalement sûre, je me fais des nœuds, mais c’était une histoire de toute façon très embrouillée, où la phrase aurait été dite en grec (hellas, c’est normal, peut-être ?), alors qu’on l’apprend en latin (donc, pourquoi pas en anglais, after all) et qu’il n’y avait même pas de fils dans l’histoire… bref, un authentique merdier, si vous voulez mon avis !
Enfin, ce qui est certain, c’est que c’est dérivé direct de ces phrases qu’on a tous apprises, comme « ciel mon mari ! » en est un autre exemple, toujours dans la famille.
Certains prétendent que la mère dont il est question était très souple, comme élastique… et que c’est de là que viendrait son nom. La traduction de ce terme latin est alors Elasto-mère.
Mais arrêtons de digresser et revenons à nos moutons (qui ne sont pas périssos)! Au bout du compte, le sens de son nom, on s’en tamponne le coquillard.

Plus grand qu’un éléphant – de 5 à 8 m de long -, avec des pattes faites pour le galop (il aurait été très rapide), son crâne supportait une corne énorme d’une hauteur allant peut-être jusqu’à deux mètres .
Il était assez joli, sauf si on l’imagine avec un nez rouge au bout de la corne.

mongogushi rhino clown

Mongogushi – Rhino clown


Il avait des mœurs assez « solidaires » (tous ensemble tous ensemble tous !!!), si on croit le récit d’un lettré voyageur arabe (Xème siècle), Ibn Fadlan, qui raconte comment il zigouillait les humains et épargnait d’autres périsso-machinchoses !

« Chaque fois qu’il voit un cavalier il s’approche et, si le cavalier a un cheval rapide, le cheval essaie éperdument de fuir ; si la bête les rejoint, elle fait tomber le cavalier de sa selle avec sa corne, le lance en air, et le frappe avec la pointe de la corne, et continue ainsi jusqu’à ce que mort s’ensuive. Mais elle ne frappe ni ne blesse le cheval de quelque façon que ce soit. »

Avoir des ancêtres lointains pourfendeurs d’hommes et justiciers, bien que je sois pacifiste dans l’âme, ne me déplaît pas (pour avoir souvent eu l’impulsion de répondre par une violence froide à la violence que les institutions modernes nous font subir).

J’apprends encore que cet animal était considéré comme une licorne géante.

Je comprends tout !

tumblr_mweyb2yg8Y1ryvq99o1_500

J’ai soudain la voix assez rauque, je me sens enrouée.

J’écris dans mon calepin, pour ne pas oublier, qu’il faudra que je me concentre sur les cornes plus que sur les pieds la prochaine fois.

Je m’en vais prendre quelques granules d’éponge grillée*, peut-être que je vais me guérir à temps.

©Bleufushia

* Spongia Tosta


4 Commentaires

Le monde est rose

Vous ne le savez peut-être pas, mais quand on est prof, on continue, éternellement, à être noté.

Un supérieur profère sur vous un jugement annuel fondé sur le on-dit (qu’il glane je ne sais où, sur des critères plutôt flous), et le traduit en chiffre qui indique votre degré de qualité pour l’institution.
Au demeurant, j’ignore, en ce qui me concerne, qui se charge de cela dans la hiérarchie qui me surplombe.
Vient un moment de l’année où on reçoit les deux (le jugement et le chiffre) et où l’on doit les signer, pour dire qu’on est d’accord avec ça et que merci beaucoup, mais non, c’est trop gentil.
Si vous avez suivi mes aventures récentes de Lili Ze Prof, vous savez qu’en ce moment, je suis vénère de chez vénère, que j’ai envie de tout envoyer péter grave, et que mon humeur joue le yoyo entre la tendance kalachnikov et des tentatives totalement loupées de zénitude. Lire la suite


4 Commentaires

Le sel du passé

J’ai croisé sur la plage un touriste qui venait de mettre le pied sur un oursin. Il a tenté de partager avec moi sa colère et sa douleur. Moi, je ne suis parvenue à rien d’autre qu’à sourire en silence. Je sais que ce n’est pas très empathique. Mais j’ai des excuses.

C’était une activité de grands, moi, j’étais gamine… presque 6 ans de différence avec les plus âgés, ça compte !
Ils avaient promis de veiller sur moi, c’est à cette seule condition que je pouvais les suivre.
D’ordinaire, on allait à la plage sur le sable, juste là où débouchait l’escalier. Et on nageait, ou on plongeait du ponton, avant de s’allonger sans bouger, seulement attentifs au soleil qui nous réchauffait sous les cris des mouettes.

Là, ce n’était pas pareil. Ça se passait sur les rochers. Il fallait y arriver sans les laisser me perdre en route. Ils avaient amené tout l’attirail, les masques et les tubas, bien sûr, mais aussi des fourchettes, des ciseaux, un torchon, et une baguette de pain.
Ils allaient plonger avec leurs fourchettes, pour décrocher les oursins sans se planter d’aiguilles dans les doigts. Quand ils en avaient un, ils venaient jusqu’au rocher où je les attendais, et je devais attraper l’oursin sans me faire mal, et sans le laisser tomber dans l’eau à nouveau.
Quand je m’en étais emparée, très précautionneusement, je l’amenais jusqu’à un panier à salade comme on les faisait dans le temps, en maillage de fil de fer, et je déposais soigneusement le trésor recueilli.

Pendant qu’ils retournaient en chercher d’autres, je guettais du coin de l’oeil le moment où un autre sortait la tête de l’eau et me signifiait qu’il en avait encore un. J’avais un travail subalterne, mais j’avais à coeur de l’accomplir au mieux.
En attendant, je m’absorbais dans la contemplation. Ces animaux me fascinaient : un noir brillant, profond, teinté de violet, une « bouche » avec une sorte de double bec, et des aiguilles qui bougeaient lentement en une chorégraphie presque imperceptible.

Plus tard, les grands remontaient dans les rochers, quand la pêche était suffisante pour nous tous.
Les plus âgés prenaient les ciseaux, calaient un oursin dans leur main, certains sur un torchon, d’autres, plus hardis, directement à même la paume et ils plongeaient la pointe des ciseaux dans le bec, puis, une fois celui-ci pénétré, ils pouvaient découper la coquille en deux. Les aiguilles à l’endroit de l’entaille des ciseaux giclaient à terre dans un crépitement bref. Je regardais les garçons faire avec admiration.
Le chapeau de l’oursin était enlevé prestement, rejeté à la mer, et les plus jeunes passaient alors à l’étape suivante : secouer délicatement la moitié restante pour en faire partir le noir (on disait que c’était leur caca, je n’ai jamais vérifié cette assertion) entre les rochers, du moins la majeure partie du noir.

Puis, c’était le moment du délice. Ils étaient galants, ils m’offraient le premier.
J’y plongeais un bout de baguette, raclais du mieux les tranches orange, en étoile, d’un orange si vif, si étonnant dans cet écrin noir, portais le bout de pain à mon nez, humais l’odeur délicieusement violente, puis mettais le pain dans ma bouche, l’y gardais un moment pour que mon palais s’emplisse de toute la saveur iodée, puis, d’un coup, avalais, et y retournais, vite, tant qu’il en restait encore.
Les grands qui m’entouraient échangeaient entre eux et avec moi des « hmmm » de contentement, et de grands sourires. Le rituel soudait le petit groupe, et la consommation collective de ces merveilles, curieusement silencieuse, me donnait la sensation de ne constituer qu’un seul et même être marin avec mes camarades.
Ces festins improvisés, le goût presque musqué de la chair de l’oursin, le labeur nécessaire (pêcher, couper, nettoyer) pour arriver au plaisir restent pour moi des grands souvenirs culinaires, augmentés encore lorsque, plus âgée, je pus enfin me joindre au groupe des ramasseurs. Je plongeais sans masque, et aimais même la sensation légèrement gênante des yeux rougis par le sel. Du sel par toutes les pores.

oricio1J’ai parfois acheté depuis une demi-douzaine d’oursins, déjà ouverts, à l’étal d’un poissonnier, sans toutefois le bonheur que j’éprouvais en ces temps-là.
Encore aujourd’hui, je convoque l’odeur et le goût entre mille souvenirs, et ils sont là tout de suite.
Avec tout le sel du passé…

©Bleufushia


5 Commentaires

Porte d’entrée pour sirènes

IMG_8426

©Bleufushia

MODE D’EMPLOI
S’approcher du rivage par une sente odorante (fragrances mêlées de maquis, figuiers, effluves vanillés des fleurs de pittosporums, poussière du chemin, odeurs de sècheresse, mémoire de soleil grillant les pierres…), emplir ses poumons de senteurs pour s’en souvenir au plus profond, pousser délicatement et en silence la lourde grille, pas besoin de l’ouvrir en grand, la discrétion est de mise, se glisser sensuellement dans l’entrebâillement lumineux, laisser le dessin des écailles se confondre avec les cailloux ronds du fond de l’eau, dans un moment d’immobilité calme, puis, très progressivement, faire bouger les lignes, imperceptiblement, attendre encore, le départ doit passer inaperçu, il vous faut caméléoner à la perfection, laisser la lumière taquiner votre queue, et les vagues dessiner des éclats mouvants qui troublent la réalité de votre peau, et lorsque le silence s’est fait en vous, lorsque le moindre battement de baiser papillon fait frémir la surface de l’eau au-dessus de votre corps alangui, frissonner légèrement du bord de la nageoire, comme dans un rêve de plume vagabonde, égratigner la page de l’eau en prenant soin de ne pas laisser de trace, laisser se déplier la poitrine, et s’évanouir dans l’indigo, presque sans bouger, dans une ondulation furtive des hanches, avec la jouissance fluide de la lenteur la plus extrême.
S’enivrer du fin plaisir d’être une « fille verte ».

©Bleufushia


5 Commentaires

Le noyau du désir

Petites fleurs de mon jardin

Elle s’absorbait dans la contemplation de la nèfle qu’elle venait de saisir. Toute son enfance dans un fruit ! Le bonheur intense de chiper des nèfles, au passage, aux branches basses qui débordaient de la clôture du voisin. De les croquer précautionneusement.
Ça avait été un long délice, au goût d’interdit. Fruit insignifiant pour d’autres, pas pour elle.

Ça vaut des nèfles était une expression qui la plongeait dans l’incompréhension. Presque la révolte.
Le fruit la fascinait et elle se demandait aujourd’hui pourquoi.
L’extérieur, l’apparence étaient banals, la couleur indéfinie, la peau tavelée, somme toute moyennement engageante. Dès qu’on y mordait, on tombait sur des noyaux que, dans un rare accord avec elle-même, elle trouvait formidables.
Il y en avait deux ou trois, parfois quatre, biscornus, mais avec des angles arrondis, brillants, lisses au-delà du lisse. De vrais bijoux.

21159352_9ad625e758_n
Elle repensa tout à coup à cette description saugrenue qu’elle avait lue autrefois : un explorateur portugais, débarquant au 16ème siècle au Brésil essayait de consigner pour ses compatriotes qui n’en avaient jamais vu ce qu’était une banane.
La description était drôle, parce qu’il ne décrivait le fruit qu’en négatif, par rapport à la figue qu’il n’était justement pas.
Drôle aussi de penser que l’expression brésilienne « a preço de banana » (au prix de la banane, pour désigner des articles en promotion importante) signifie, finalement, qu’il s’agit d’un produit qu’on peut se procurer pour des nèfles !

facebook

Elle se demandait comment raconter la nèfle.

Difficile de décrire les noyaux, qui étaient pourtant le cœur de la nèfle, c’est-à-dire à la fois son centre et son intérêt, puisque par définition, ils étaient invisibles, cachés… et au bout du compte, sans intérêt. Ce n’est pas eux qu’on consommait.
Finalement, le cœur de la nèfle, on pouvait dire que ça comptait pour des nèfles. On s’en contrefoutait. Elle n’en aurait pas eu que ça aurait été pareil. En tout cas, ça ne servait ni à la connaître, ni à la reconnaître. Cette pensée, infime pourtant, lui serra tout à coup la gorge.
Elle-même, au-delà de ses propres apparences – banales, elle se devait de le reconnaître, à l’image de la nèfle qu’elle tenait dans sa main – comment pouvait-elle dire cette sensation d’être, parfois,  dénoyautée ?

p1000129

(du blog tortore.wordpress.com)

©Bleufushia