bleu fushia

always blue


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Morbleu ! (épisode 2)

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Blueblackdream (Eric Consemüller)

 

Je sais que vous êtes nombreux à attendre le récit de ma journée.

Ah mes amis, quelle aventure ! j’en suis encore toute tourneboulette.

Je suis arrivée à l’heure dite au rendez-vous avec le cessionnaire auto (je l’appelle ainsi, parce que, si je le trouve plutôt désagréable, il n’a pas l’air pour autant idiot), mais au lieu de me recevoir comme il se doit, il m’a mise en attente, sans m’en donner la cause.

Lorsque le moment est enfin arrivé, assez longtemps après, un grand brun inconnu m’a appelée en me disant :

-Venez, nous allons procéder. Vous aviez donc réservé une voiture couleur « kharma » ?
-Pas du tout, me suis-je insurgée, j’ai choisi le « bleu virtuel » et n’en démordrai point.

-Bien, ma petite dame, a-t-il dit alors d’un air obséquieux, si vous voulez absolument obtenir satisfaction, il va falloir remplir avec succès une mission. Comprenez bien que la couleur « bleu virtuel » n’est pas destinée à la première pécore venue, contrairement au kharma qui, bon ou mauvais, est la chose la plus partagée au monde.
Il me chauffait avec sa philo à deux balles la cagette de douze, et j’ai failli lui rentrer dans le lard aussi sec pour son impertinence, mais d’une part, je voulais ma véhicule, et d’autre part, je sais faire montre d’un self control hors du commun.
– Soit, dis-je d’une voix de crevette prépubère, à cause de la nervosité et de l’émotion (malgré tout).

– Voilà votre feuille de route : la mission –  surveiller les foires de la colline – , et l’itinéraire pour vous y rendre.

Je ne voyais aucun lien entre cette mission absurde et floue, et le fait d’acheter une voiture, mais j’ai préféré m’abstenir de toute rébellion incongrue. Des fois qu’il finisse par me coller n’importe quel kharma.

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J’ai jeté un œil rapide : ouf, ça va, l’itinéraire d’accès m’est bien connu  (je précise que je suis originaire de la région). Il faut passer par la vallée creuse, et, au lieu-dit « les bambous serrés »,  rejoindre le torrent inférieur et le longer assez longtemps, traverser les marais des vents, et s’éloigner des pâturages jusqu’à arriver en vue de la porte des nuages. Avant la porte, il faut repérer le portillon de la machine à vanner et s’y faufiler. Et on arrive à un poste de guet invisible.

J’étais toujours assise sur le fauteuil de la salle d’attente.
Lorsqu’il a déposé dans ma main une clé, une sorte de bulle de verre s’est déployée autour de moi, des tentacules bleu laser m’ont enserrée lascivement et le fauteuil s’est soulevé avec une douceur angevine.

Une voix en plastique m’a précisé: ton nom d’agent sera « Creux du Cerveau ».
J’étais un peu furax, à cause de la « pécore » de tout à l’heure, mais je sais positiver, et je me suis dit que le sens de ce pseudo ne signifiait pas du tout la vacuité de mon organe, qui est au contraire vaste et bien rempli. Parce que, sans me vanter, je ne suis pas précisément une buse.

Cela a suffi à me calmer.
J’ai essayé de voir la couleur extérieure de l’équipage inhabituel dans lequel j’étais embarquée, mais même en me tordant le cou, c’était impossible. On aurait dit que j’étais dans « rien », je ne sais pas mieux vous l’expliquer que cela. L’intérieur de l’habitacle était sans teinte et sans contour.

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Peter George Elson

Après cela, tout a été assez étrange, et j’ai eu les plus grandes difficultés à mener ma mission à bien, sans que je parvienne à démêler ce qui m’est arrivé réellement. L’explication est sans doute à chercher du côté des voies qu’emprunte l’immatériel pour sauter dans nos cerveaux et nous faire chevaucher le vent.

Si je vous ai expliqué mon parcours habituel c’est qu’aujourd’hui, dès le torrent inférieur, les choses ont commencé à se gâter : la route suit normalement  le sens des flots, mais là, le torrent était double : deux lits parallèles s’étaient formés, les eaux s’étaient divisées, et la vallée était rétrécie. Le chemin passait entre les deux lits. Mon trouble a commencé lorsque je me suis rendue compte que l’un des cours d’eau coulait dans un sens, et l’autre inversement. Malgré tout, j’ai continué sans trop ralentir, et suis arrivée aux marais des vents.

Le ciel était d’une blancheur superficielle, l’eau aussi, et cela contribuait à créer une atmosphère étrange. Je roulais à l’ombre, alors même qu’il n’y avait aucun arbre et que je n’étais pas certaine, ne percevant aucun cahot, de rouler réellement.

Au bout d’un moment, j’ai distingué, avec une certaine difficulté (c’est comme s’il y avait de la brume, même si, d’évidence, il n’y en avait pas) un panneau sur un tertre : la flèche indiquait « moutons », dans une direction impossible. Je suis resté à réfléchir un moment devant ce panneau. Etait-ce un panneau destiné à être lu par les moutons eux-mêmes ? Ou une métaphore pour indiquer que nous, les hommes, nous devions passer par là ?

Je vous l’ai dit, mon nom est Creux du Cerveau, et pas Cerveau Creux. C’est pour ça que je suis capable de me poser des questions pertinentes.
Malgré tout, je me sentais dans un drôle d’état, c’est souvent l’effet que me procurent les questions pertinentes en question. Et pour tout dire, cette mission commençait à me gaver un poil.

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Armin Morbach : For Tush

J’ai continué sans avoir résolu l’énigme que me posait ce panneau, et, peu de temps après, au lieu de parvenir à la porte des nuages, je me suis trouvée tout à coup devant la porte de l’évolué (qui est, normalement, à un tout autre endroit du territoire).

D’ailleurs, pas le moindre nuage en vue, seulement un froid limpide, et la vue, au détour d’un talus, sur la petite mer, qui se trouve totalement ailleurs, ça, j’en suis certaine.
Je préférais fixer mon regard sur la petite mer plutôt que sur le spectacle d’une soudaineté indomptée qui s’offrait à mes yeux. Des crânes suspendus, des bouches en morceaux, des envoyés intercalaires, rien qui ait le moindre sens.

Je n’ai pas cherché plus longtemps le portillon d’accès, je savais que je ne le trouverais pas.
Je ne peux fournir aucune explication à tout cela, et par là-même, je n’ai pas rempli la tâche qui m’était assigné, et j’ai failli à mon rôle.
A ce stade-là, mon véhicule a fait une marche arrière insensée, à fond les ballons, et je me suis retrouvée chez le garagiste.

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Il faisait déjà nuit.
Il m’a accueillie en ricanant un peu, et m’a expliqué que le comité des sages s’était réuni en mon absence, et malgré mon échec, avait décidé de répondre positivement à ma demande, à cause de ma persévérance.
Il m’a conduite dehors, le parking n’était pas éclairé (une panne informatique, a-t-il prétendu), et la nuit sans lune (encore un coup de la tartine qui tombe toujours du mauvais côté – il y a sans doute des tartines cosmiques aussi).
Il a ouvert ce que je suppose être mon véhicule avec un bref faisceau de laser, et je suis montée dans l’habitacle sans demander mon reste.

J’ai roulé jusqu’à chez moi dans la nuit obscure. J’ai scruté l’obscurité pour essayer de me faire une idée. Mais sans succès.

En effet, la panne informatique a l’air généralisée.
A l’heure actuelle, j’espère qu’il ne m’a pas refilé le premier kharma pourri venu.
Je ne saurais vous certifier que ce n’est pas le cas.

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©Bleufushia

Les noms étranges sont des descriptions correspondant à des points des « merveilleux vaisseaux » chinois.
Pour les innombrables fans de Lili Ze Prof, vous vous souvenez certainement que je vous en ai déjà causé.
Pour les autres, il n’est jamais trop tard pour se rattraper.
https://bleufushia.wordpress.com/2015/10/21/what-a-wonderful-day-34/

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Palsambleu ! (épisode 1)

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Les gens, j’ai comme une angoisse qui m’étreint.

Je dois prendre livraison demain d’une nouvelle voiture.

Enfin, normalement.

Pas de quoi avoir la pétoche, me direz-vous. T’as peur du changement, mamie ?
Not at all, mais je viens de regarder le bordereau de commande, qui m’indique que la couleur de la voiture que j’ai achetée est « bleu virtuel » !
Ça fait un moment déjà que j’ai la sensation que le monde autour de moi se fissure doucement, et que j’épie pour repérer tout changement, même imperceptible, que je traque (en douce) ce qui peut se faufiler à travers les failles.
Parce que le bleu, moi, ça me connaît !
(bon, vous pourriez ricaner en douce, en vous disant qu’une qui pense que le bleu peut être fushia fait une bien étrange spécialiste – je vous donne partiellement raison, et ignore cependant vos rires entendus).

Je regarde de travers le nom de cette couleur-là, et je me dis que, ça y est, la faille est là, je l’ai rencontrée !
Quand je vais aller au garage, est-ce que je vais monter dans une vraie voiture ? Pourrais-je emprunter sans problème la route de mon sweet home ?
Vous le savez, vous ?

Pour me rassurer un peu, je suis allée sur gogole les mouettes me renseigner sur le bleu virtuel.

Etonnement, ça a l’air d’être la chose la plus habituelle qui soit, personne ne prend même la peine d’expliquer le concept.

TOUT le monde connaît le bleu virtuel, et pas moi.

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Ça me rappelle une expérience très ancienne où j’avais vacillé sérieusement sur mes bases. C’était au tout début de l’année 2000, à l’époque où on venait de nous refiler ce fucking euro, et j’avais voulu faire une photocopie au Monops du coin.  La machine, un peu bancale, mais que je connaissais depuis son enfance, pourtant, il y avait même une certaine familiarité entre nous – m’avait soudain, en lieu et place d’une pièce de un franc, demandé d’insérer dans la fente un auditron.
J’avais alors questionné l’employé le plus proche. Qui avait haussé les épaules, méprisant, en s’éloignant et en marmonnant qu’il y avait toujours des gens qui ne connaissaient rien à rien. J’avais compris un truc du genre : complètement out, la vioque.
Et j’étais restée pétrifiée et meurtrie devant la machine, dans un état proche de l’aloyau (si si, vous connaissez, c’est extrait d’une chanson assez célèbre de G. : « chuis dans un état proche de l’aloyau… »), me demandant comment j’avais pu louper l’avènement de l’auditron dans nos vies.
Je n’avais osé demander à personne, à l’époque, j’étais seulement couverte de honte et de pipi noir.

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comment on va se coiffer en 2050, quand le brun de maintenant sera devenu bleu

(elle fait un peu peur, non, avec ses cheveux en plastique ?)
Aujourd’hui, dans la foulée, je continue mes recherches,  en abandonnant presto l’idée du virtuel qui me fait flipper ma race, d’autant qu’en un balayage rapide du net,  j’ai découvert que quasiment tout est virtuel aujourd’hui, des maisons aux peintures, des coiffures aux couleurs.

Et j’en passe.

Je me plonge donc dans le bleu, m’attendant à du solide (même s’il est souvent liquide ou aérien, le bleu)… et j’y apprends tout de suite que le bleu n’existe pas, que c’est du blanc !
QUOI ?????
Je me sens tituber. Je relis… J’espère que je ne vais pas succomber tout de go à une attaque du célèbre diable bleu*.

Oui, braves gens, le mot bleu vient de blev, qui, en ancien français, signifie blanc.
Avant le moyen âge, le mot n’existait pas, et on classait le bleu sous la catégorie blanc.
Au moment de la formation des premières langues du monde, le bleu n’apparaît pas tout de suite, il n’arrive qu’en 6ème position, après de longues périodes où l’on ne distinguait que deux, puis trois… jusqu’à 5 couleurs. Une couleur aussi essentielle, quand même !

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Puis on a découvert les techniques d’azurage : figurez-vous qu’un blanc teinté de bleu apparaît plus blanc ! étonnant, non ?
Mes recherches s’emballent : j’en découvre des bleues et des pas mûres, comme le fait qu’on peut dire d’un chien gris qu’il a une robe bleue (et depuis quand les chiens ont-ils des robes ? vous le saviez aussi, vous ? ah la la, quel monde !)
Et qu’il existe deux langues bleues, celle (non virtuelle) des chow-chow, et le Bolak (ou langue bleue), tentative avortée de langue universelle.
Si les langues qu’on parle se mettent à avoir des couleurs, sont-elles de surcroît, à votre avis, virtuelles ?
J’ai trouvé un très étrange exemple de phrase en Bolak :
« Ay per lovo moy sea fant lalged » (ce père aime beaucoup son enfant malade)
Pourquoi malade, sacrebleu ? et s’il était en bonne santé, qu’adviendrait-il ?
Finalement, il est peut-être bon que cette langue-là n’ait pas vu le jour, fût-elle bleue.

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Disant cela, je me rappelle que Bleu est une façon détournée de parler de Dieu (en jurant).
Est-ce que Dieu peut m’apparaître dans une peinture de voiture ? même s’il est censé être partout, faut peut-être pas exagérer, non ?

Pour digérer toutes ces infos, je m’en vais nager dans le bleu, ça va me changer  les idées, et noyer ce bleu virtuel qui me file un peu le vertige.
« Nager dans le bleu », me dit gogole au moment où je le quitte, rappelle-toi, ma belle, cela signifie « vivre dans l’irréel ».
Manquait plus que ça…
Si même la grande Bleue s’y met, on est pas sorti de l’auberge !

Au secours !
Please, pensez à moi demain !

©Bleufushia

* le diable bleu est un nom donné au spleen