bleu fushia

always blue


3 Commentaires

Et toi, fille verte, mon spleen

P1010366

©Bleufushia

(toutes les photos de cet article ont été prises lors d’une récente balade à la Ciotat, une ville qui  semble encore figée dans le passé, une ville « avec un passé et sans avenir », comme dit Marcus Malte à propos de l’autre ville de chantier naval du sud, à une encablure de là. Elles n’ont apparemment aucun rapport avec le film, sauf que cette promenade est de la même couleur que mon actuelle bouffée de nostalgie)

Je grand-mérise souvent avec un petit garçon qui est en pleine acquisition de langage, et de jeu avec les mots. C’est une période délicieuse, pleine de confusions drôles (au sortir d’un long bain, il me disait hier que ses doigts étaient frisés), de découvertes, de réutilisations extrêmement poétiques d’éléments glanés par ci par là, et de créations qui entrent dans notre langue commune, à lui et à moi,dont il sait qu’elles ne sont pas universelles et qu’il utilise uniquement avec nous.
A observer combien ça le construit et le façonne, comment les mots qu’on apprend et que l’on conserve, que l’on choit ont un rapport avec notre intime, mais sont aussi un bagage partagé, j’ai eu envie (toujours dans le mouvement nostalgique qui ne m’a pas quitté depuis hier) de jeter sur le papier des éléments épars de mon histoire avec les mots. Peut-être ces choses-là vous parlent-elles. Sans doute en a-t-on en commun, je n’ai pas l’illusion (pas totalement) que tout cela n’appartient qu’à moi.

Une grande partie de mon rapport aux mots est passée par mon père – directement, ou par des lectures proposées par lui.
Pour ma mère, le français n’étant pas sa langue, c’était plus difficile : elle était disqualifiée, en quelque sorte. J’ai cependant tété de l’allemand en même temps que du français, ou plutôt de l’autrichien : j’ai encore en mémoire la litanie qui accompagnait son tricot, avec les mailles qu’elle comptait dans son patois, dans lequel fünfzig devenait fouchtsk

Mais l’expert, c’était lui, prof de français, corrigeant sans cesse mes moindres erreurs, me conseillant, expliquant, décortiquant, soulignant les nuances. Une certaine rigidité, chez lui, de la définition du bon français : pas question de s’encanailler avec de l’argot, des gros mots, des tournures approximatives (ah, la différence entre soi-disant et prétendu…), des prononciations inexactes…
Un souvenir d’une claque reçue, enfant, alors que j’avais dit « putain » : ma décision d’alors de passer le reste de ma vie à jurer ! Merdieu !
Un autre : son insistance à ce que je prononce jongle pour jungle, et ma sensation d’un ridicule absolu : personne ne prononçait ce mot comme lui, et j’étais persuadée que j’aurais été instantanément couverte de pipi noir (tiens, une expression tout droit sortie de l’enfance) si je m’étais livrée à la même bizarrerie.

P1010375

©Bleufushia

Même chose avec la règle du présent après après que (oui, je sais!)
Maintenant, certaines erreurs que je commets, adulte, en toute connaissance de cause, me créent un plaisir interne certain.
Toute petite, alors que j’avais appris à reconnaître des objets de base, des animaux etc., mon père jouait à commenter mon imagier avec moi, et à nommer faussement les choses – mon amusement extrême à cela : appeler chaise une vache, ou oiseau une bicyclette est un jeu qui continue à me ravir. Envie de transmettre ça à mon petit fils. Pas envie qu’il soit sérieux à 17 ans.

Certains mots m’ont toujours accompagnée, tout au long de mon existence.
Et une ébauche de biographème mou et incomplet (que je complèterai – ou pas !), une !

* des fragments de poèmes, à l’école primaire ou au collège, qui ont passé, incomplets, la barrière de l’oubli – et reviennent, en associations inévitables, dans certaines situations :

le bonheur est dans le pré, cours-y vite, cours-y vite – assez fleur bleue – revient souvent
comme un vol de gerfauts hors du charnier natal – assez gore, jamais pigé cette image – surgit de façon inopinée, imprévisible
le vent se lève, il faut tenter de vivre
Mais aussi en allemand : verlassen, verlassen, verlassen bin ich ! Et même en styrien : I bin a steirabur und hab a ker Natur (le « ur » se prononçant « ouar »)

*les trucs compris de travers et qui restent :
Hugo et son gruyère en fleur
nous nous vîmes trois mille en arrivant Topor

*toute petite, le petit prince en boucle, et l’idée qu’il faut apprivoiser et crédélien (en un seul mot mystérieux, verbe défectif qui reste ainsi)

*ma mère racontant son apprentissage de Français, et sa croyance en l’existence de Séféro, ce soldat (sorti de l’anonymat dans la Marseillaise, œuf corse)

*une façon de dire corse, justement, comme cette grand tante qui parlait de cueillir le linge, infiniment plus poétique que de le ramasser bêtement

ou provençale : tronche d’api, fa du ben à Bertrand…

*les mots qui ont une forte charge de beauté, on ne sait pourquoi : je ne résiste pas à une phrase avec le mot cargo, goémon, moucharabieh, fugace, ou d’autres encore…

P1010367

©Bleufushia

*beaucoup de choses passant par la chanson, écoutée et réécoutée, plus que par le livre, dévoré, et remplacé par un autre (à l’adolescence, un livre par jour, en gros… après, l’envie de tout lire d’un auteur)

*plus tard, en boucle, Ferré et les fulgurances de sa poésie souvent obscure… nous sommes des chiens – les gens, il conviendrait de ne les connaître qu’à certaines heures pâles de la nuitla vie est là avec ses poumons de flanelleest-ce ainsi que les hommes vivent et leurs baisers au loin les suiventtout est affaire de décorleur vie de tisanedans le quartier d’Hohenzollern, entre la Sarre et les luzernes
ma dégustation de Ferré à haute dose, d’autant qu’il est jugé sulfureux par mes parents… et pourtant ils exiiistent, les anarchiiistes !
l’étonnement quand les gens n’ont pas les mêmes références

*mon questionnement : pourquoi garder certaines phrases et pas d’autres en mémoire ?
par exemple : et les shadocks pompaient, pompaient…
eins, zwei, drei, Pickepickepockepei
Hope hope Reiter, wenn er fällt, so schreit er

de quoi est faite notre mémoire ?
la marée, je l’ai dans le coeur qui me remonte comme un signe

P1010399

©Bleufushia

(cette photo me fait, modestement natürlich, penser à l’ambiance des tableaux de Hopper)

*envie d’écrire un texte uniquement avec des phrases empruntées qui font partie de moi

*des univers littéraires avec leur langage spécifique, qui sont là comme référence… font partie systématiquement, sinon de mon langage, du moins de ma pensée au moment où je parle d’un des sujets abordés dans le roman, le grand scieur de long pour Bach, les 32 petits osselets pour les dents, le trapèze volant pour s’envoyer en l’air, et la bonne longueur viandeuse, pour ne citer que les principaux.*

*les permanents rappels de mon père pour que je m’intéresse à l’étymologie des mots, ce que je n’ai pas fait pendant longtemps, et qui, maintenant, me passionne.

*la découverte du journal de Jules Renard, et du jeu avec les mots et les expressions.
La lune est pleine, qui l’a mise dans cet état-là ? précédant de peu la découverte du surréalisme, mais surtout du dadaïsme et du lettrisme – et l’intérêt pour le jeu sur les mots, sur leurs sonorités, sur leurs double-sens…
Jeu sur le nonsense, l’absurde, des exemples à foison dans ce journal et des fragments qui surnagent, va-t-en savoir pourquoi – Victor Hugo est né au numéro 86 de la rue de la République, moi, plus modestement au 3.

P1010382

©Bleufushia

*ma détestation de cette même propension au jeu de mot « renardien » quand c’est mon père – grand admirateur de Jules Renard – qui l’appliquait avec moi… Devant un achat de bikini, par exemple, dont je lui demandais comment il le trouvait, il m’avait répondu en le cherchant bien
Maintenant, une même propension à avoir du mal à reculer devant un bon mot

*la délectation devant la polysémie des mots, et les détournements

Enfin… pas n’importe quel détournement, en fait, juste ceux qui sont jouissivement ludiques et décalés !
Pas le genre « cagnottez vos euros » (pub vue hier)…

ma colère contre ceux – politiques, essentiellement – qui nous dépossèdent des mots en accaparant leur sens pour leur faire dire le contraire de leur sens premier : liberté, par exemple (je n’en dresse pas une liste plus longue, ça me rend grave vénère).
Rendez-moi mes mots, putain !

P1010422

©Bleufushia

©Bleufushia

* Albert Cohen : Belle du seigneur

Publicités


2 Commentaires

Portrait de femme en animal marin

C’est moi à deux ans. Accroupie dans la mer, à un mètre du bord, je fixe l’objectif d’un air peu amène. Le photographe, mon père sans doute, osera-t-il, une fois le cliché pris, me faire sortir de l’eau ? Il suffirait qu’il me regarde pour comprendre que j’opposerai la plus grande résistance, et que ni persuasion, ni empoignade n’auront raison de mon obstination. Il me conduit quand même de force sur la plage, je suis encore trop petite pour lutter, mais les jouets qui m’y attendent, seau, pelle et moules à pâtés, ne m’intéressent pas. Le seul vrai bonheur est dans l’eau, je le sais déjà, et j’y retourne inlassablement, dès que je peux tromper sa surveillance. Je n’ai pas besoin d’accessoire, je nage dans l’essentiel.

C’est moi à quatre ans. Debout cette fois, toujours au même endroit, de l’eau jusqu’à la poitrine, les cheveux dégoulinants, la peau mouillée, je maintiens de la main droite la vitre de mon masque, instrument provisoire (rapidement, je saurai m’en passer). Il est destiné à affirmer que je ne suis qu’en transition dans l’univers terrestre, et que je ne concèderai pas plus d’une seconde au preneur de photo. D’ailleurs, l’image est un peu bougée. J’ai autre chose à faire de ma vie, je m’en vais explorer le fond de l’univers. Il m’est urgent d’aller plus profond.

C’est moi à 7 ans. J’apprends, en leçon de choses (pourquoi le mot choses pour désigner l’humain ?), que notre corps est composé à 90 % d’eau. La proportion me semble normale en ce qui concerne les autres, mais improbable pour moi. Je dis à la maîtresse qu’il y en a plus que 90%, dans mon corps à moi, j’en suis sûre, mais elle rit stupidement. Je n’étudierai jamais les sciences exactes, je le sais à cet instant précis. Mes sensations sont infiniment plus réelles que leurs mesures abstraites. A la question, qu’est-ce que tu veux faire plus tard, quand tu seras grande, une seule réponse : « sirène », comme une évidence.

C’est mon anniversaire, j’ai 8 ans : je ne veux pas de gâteau, je l’affirme franchement, pour la première fois. Je déteste le sucre. Le sel, il n’y a que le sel. J’ai obtenu, je ne sais comment j’y suis parvenue, qu’on le remplace par des oursins. Mes parents me trouvent bizarre, ils se désolent derrière mon dos. Comment y planter des bougies, c’est la seule question qui les agite. Décidément, je ne suis pas bien « normale ».

C’est moi un peu plus tard. Je suis pataude, mon corps maladroit, poussé trop vite, m’encombre. Je tombe souvent et j’ai les genoux couronnés. Je retrouve Pierre, mon complice en eau de mer, derrière le « Chris Craft », un bateau échoué le temps d’un été sur la plage. On passe des journées à plonger de la jetée, nos corps suspendus avant d’interminables danses aquatiques, élégance fluide du mouvement, délivrance de l’apesanteur, frôlements, jouissance de cette sensation intense des pleins et des déliés de ma belle écriture marine. Le soir, nos yeux rougis font des points sur les i de notre histoire liquide.

J’ai dix ans, mes cheveux sont longs, je les ai fait pousser pour qu’en ondulant, ils me frôlent en se mélangent aux algues qui flottent, lorsque la tempête a remué les fonds marins, en arrachant les posidonies avec violence. Je me fais photographier, avec cette coiffure composite, qui veut affirmer ma vraie nature, du moins celle qui est conforme à mes désirs. C’est la seule photo souriante de ma collection. J’ai un maillot bleu, on ne me fera pas porter d’autres couleurs. A la rigueur du vert.

C’est moi à 16 ans, j’écoute en boucle Léo Ferré chanter « La mémoire et la mer ». La marée, je l’ai dans le cœur, elle me remonte comme un signe… La fille verte de son spleen, c’est moi, c’est évident. Mes premières lettres d’amour, je les signe Marine. C’est un bel italien, il s’appelle Ulisse. Je rentre dans l’eau et je nage au large, jusqu’à n’être plus qu’un point sur la ligne d’horizon. Je pourrais me perdre au loin. Cependant, à cet âge-là, la raison l’emporte encore et je finis toujours par revenir sur la grève.

C’est moi à 18 ans, le cliché, pris au zoom, me montre en rappel sur le 420. Pierre est à la barre, et moi, je m’enivre d’éclaboussures iodées, le visage giflé par les vagues, glissant arc-boutée au dessus de la mer, en communion parfaite avec elle. Après, le sel dessine des marques irrégulières sur ma peau, tatouages toujours renouvelés, cartographie changeante de ma géographie intime.

C’est plus tard. Maintenant, j’ai l’âge de voler de mes propres ailes, c’est ce qu’on me dit. Moi, je le formule autrement dans ma tête, quelque chose comme « j’ai l’âge de nager de mes propres nageoires », mais j’ai peur qu’on ne me comprenne pas. On me propose une bonne situation à Paris, moi, je plaque tout, sur un coup de tête, pour aller m’installer sur l’île. Je pourrais être gardienne de phare, peut-être. Le soir, après avoir plongé mon corps dans l’eau violette, je mouille de grandes feuilles et peins des aquarelles. Un seul bateau par jour me relie à mes semblables. Semblables ? Que les mots sont étranges, parfois !

C’est moi à trente ans, j’ai une affection de la peau. Elle se recouvre de minuscules écailles. Le dermatologue y perd son latin et me regarde d’un air curieux. Je souris en douce. L’idée que ça puisse être un cas rare d’adaptation au milieu me comble.

C’est moi maintenant. Si vous me cherchez vraiment, vous pourrez me trouver là-bas, après la dernière bouée, mon corps abandonné, flottant sans effort, lascif et heureux, au gré des courants marins.

sirènes

©Bleufushia