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Classé sans suite

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Comme un avion sans ailes (au hasard du web, sur un site « saucisse du vendredi »)

Ouvrant ma boîte à griffonnages et autres gribouillis, boîte cependant garantie sans un seul griffon (je me méfie des animaux de légende, depuis que ma licorne-bouillotte a eu, au sens strict, le feu au cul, lors d’une austère soirée bigoudis, et que j’ai dû lui appliquer en urgence la thérapie Rika Zaraï), je me livre à mon rituel de passage d’année. La vider, contempler l’année passée.

J’y recueille au jour le jour, à partir de filtres incompréhensibles pour d’autres que moi, des trucs qui me laissent coite, me font rire, réfléchir, des infos qui ne servent à rien, des fragments d’images du monde, d’instantanés, de mots…
Effeuillant d’une main légère la surface des papiers les plus récents, déposés en couches aléatoires, ce jour, je récolte au hasard.

Chaque papier a été plié par mes soins en origami approximatif, ou en avion incertain, certains sans ailes, d’autres sans queue ni tête.
J’avais entendu, une fois, quelqu’un lire un extrait de roman dans lequel le personnage central faisait la liste de tout ce qu’il n’avait pas fait ni écrit, et de tous les livres absents de sa bibliothèque, liste sans fin, l’objet de toute une vie remplie de non vie…

Je suis, en ce qui me concerne, une brouillonne assumée, et je ne consignerai pas la liste déprimante de tout ce que je ne ferai jamais, la litanie des sujets possibles de livres à jamais non écrits.

Je suis partie pour vous faire un post mou, sans politique, sans avenir, sans philosophie de base. Un post de début d’année, sans entrain ni appétence, dans un monde qui s’écroule, en des soubresauts violemment réprimés par des qui disent que c’est-la-faute-des-autre-dépenaillés-édentés, s’ils sont obligés de frapper fort. Pour leur apprendre à faire dans leur caisse, en silence. Ils zavaient qu’à pascommencer… non mais !

Je partage, donc. Avant de mettre le feu à ces éphémères papiers (et, pendant qu’on est encore un tout petit peu en vacances, avec la maîtresse au milieu !), au lieu de consumer  uniquement ma seule existence, et ma belle jeunesse envolée.

En fait, en début d’année, je décombre…

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Tiens, un poil d’étymologie au passage (oui, on a l’étymologie poilue chez Bleufushia, c’est comme ça!)

Décombres, ça se rencontre toujours au pluriel ?

Oui, quasiment tout le temps : par exemple, dans l’expression « les décombres de l’immeuble marseillais », ou plus globalement, les « décombres que laisse derrière elle la révolution » (Littré).
On apprend, en feuilletant le « Dictionnaire des expressions vicieuses usitées dans un grand nombre de départements, édition de 1807 » que l’origine du mot signifie barricade d’arbres abattus (lais-sez-par-ler les p’tits papiers – des décombres pourraient-ils servir à fabriquer du papier ?) et que lorsque des décombres encombrent, il suffit de les décombrer.

Je vais donc m’employer à virer de là les scories de ma boîte à rien du tout tout bleu, pleine d’égobilles.

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(aussitôt lues et entendues, je les ai capturées , mais en fait, elles ne m’appartiennent pas !)

Curieusement, un coup des hasards objectifs, tout me parle de maintenant… par la lorgnette particulière des mots : dans cette société étrange, le langage s’échappe et dit n’importe quoi, et souvent rien. Souvent, il ne reflète qu’un vide même pas intersidéral.

Le champ de la politique est une mine (pendant qu’on n’y comprend goutte, les affaires continuent). Ma sensation est que tout glisse et se délite, les mots comme la réalité. Un peu comme la banquise qui part en biberine.
Souvent, je me sens comme isolée dans un pays que je connais, dont les gens utilisent une langue que je pratique, mais une paroi invisible m’empêche de comprendre ce qui se dit, ce qui s’échange. Je m’arrête, mon regard se brouille, et je me demande où je suis.
Peut-être ai-je chopé l’Allzheimer…

Ou suis-je ce gamin, vu dans une classe, à qui on apprenait une chanson en langue étrangère, sans lui avoir dit que ce n’était pas du français, et qui essayait désespérément de comprendre de quoi ça parlait au travers de ses filtres français. Il en avait fondu en larmes.

Oui, je suis cet enfant qui n’entrave que couic à l’univers qui l’environne…

Et qui écoute du Jacques Rebotier : « la vie, j’y comprends rien », en se disant que moi non plus, rien de rien…

Souvent, je me demande à quoi jouent les gens dans leurs vies ? De quoi elles sont faites, leurs vies, qui est totalement étranger à la mienne ? Je n’ose pas en parler. Je suis sans doute la seule à m’interroger ainsi. Les autres ont l’air tellement à l’aise.

Mais de quoi on parle ? que dit le langage quand il ne dit rien, mais qu’il le dit quand même ?

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Joseph Cornell : the hotel eden ) – ou « comme un oiseau sans ailes » :o)

 

Comme, dans une vie antérieure, les « couvertures auxquelles vous avez échappé » (j’y pense, on est le 7 janvier), je vous livre, dans un classement fort approximatif, quelques uns de ces papiers de l’année (du langage qui se mord la queue, mais pas que) :

Véhicules (entendu)

  • la voiture, elle est à moitié à vendre (le haut ? le bas ? l’avant ? l’arrière ? en biais ?)

et par association à l’idée de déplacement, le souvenir de « si les cons volaient, il serait chef d’escadrille »

Dans la catégorie « peut-on rire de tout ?»

  • James Horner, compositeur du Titanic, mort dans un crash aérien
  • De Gaulle, mort en faisant une réussite
  • un tribunal empêche des parents de nommer leur enfant Nutella (ils font appel – à tarte ?)

Politique (lu sur les rézosocios)

  • Marx est un nobody, comme on dit aujourd’hui (« ça c’est sûr, ça c’est sûr, ça c’est sûr !« )
  • Il y a un channel dans le discord (NB. Là, c’est du lourd!)
  • le gouvernement, il nous prend pour des google (un anonyme)
  • arrête d’être niant niant, ne crois pas tout ce qu’ils disent (forum gilets jaunes) (celle-là, je l’adore ! dans la révolte, on est souvent « niant niant » !)
  • tu es le vainqueur d’Aujourd’hui (c’est qui, çui-là?)
  • il a process l’information (j’en suis fort aise pour lui, mais de quoi ils causent ? Je suis la seule à ne rien capter?)
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Boîte de Joseph Cornell

Infos qui passent

  • Sénèque prédit à l’empereur Claude qu’il jouera éternellement aux dés en enfer avec un cornet sans fond (idée de châtiment pour les hommes politiques – ou comment les guérir radicalement d’être dé – sisyph)
  • Le Père Castor a choisi son nom parce que le castor construit et n’abandonne pas ses enfants (contre exemple politique)
  • la solidarité est un délit

Sponsorisé par fesse de bouc :

  • le pull de ski urbain (un coup du changement climatique?)
  • comment réussir son trait de liner flou ? Inscrivez-vous au webinaire (j’ai toujours détesté les trucs binaires, je préfère les nuances, mais pas le flou, je peux ?)
  • elle se trouve led (ouarf !)
  • Faites passer votre branding à la vitesse supérieure ! (yeah, ça va décoiffer!!!) pas l’ombre d’une idée de ce qu’est un branding (et je veux pas savoir, je m’en balance dru : sans doute une sorte de drone brûlant à la noix)
  • ces oranges vifs, roses intenses, jaunes fluo ou bleus électriques exaltent un vestiaire résolument technique et donnent le ton d’une saison au pic du chic (merdieu, si maintenant faut avoir le vestiaire technique et résolu, je me sens mal de chez mal)

  • boostez votre unicorn ! (j’peux pas, elle a le cul cramé !!! ai-je beuglé, avant de découvrir qu’une unicorn, c’est une start up valorisée de plus d’un milliard de dollars avant même d’être cotée en bourse : le truc qui me fait juste vomir direct!!)          

Début d’une anthologie des mots ou expressions insupportables, qui me procurent un embarras gastrique conséquent autant qu’immédiat

  • la magie de noël
  • disrupter
  • on n’a pas fait assez de pédagogie

Je vous avais prévenu, l’univers devient chaotique, mes posts aussi, alors que ma vie cahote par ailleurs (seulement la mienne ?).

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Joseph Cornell, sans titre… envolons-nous cependant dans un monde magique !

Heureusement qu’il y a l’art (et les boîtes de Cornell, qui ne causent pas !)

RENDEZ-NOUS NOS LICORNES, l’ISF, NOS REVES, LE MONDE, LES PLANS B, LA BANQUISE, LES MISTRAL GAGNANT, ET LES TUTTI (SANS) QUANTI(QUES) ET AVEC CINQ FRUTTI LEGUMI PAR JOUR !!

Je laisse le mot de la fin à Prévert : « quand vous citez un texte con, n’oubliez pas le contexte ».
Désolée, je l’ai souvent laissé filer (« cours-y vite, cours-y vite… »)
Allez, bonne année, les gens, dans un monde résolument sans branding qui s’emballe, et surtout, sans discord dans le channel (c’est pas gagné, je vous le dis) !

Moi, je dis, et surtout le discord ! l’absence de discord, c’est la plus belle des richesses.

Bon, la santé (mentale) aussi. Et là, je suis mal barrée !

©Bleufushia

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Y a pas que les cacahuètes qui sont rien

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YZ (street artiste)

« On est bien peu de choses, madame / Donnez-moi zun kilo d’bananes / Bien mûres« 

(François Béranger)

Vous souvenez-vous de mes récentes aventures avec ma voiture « bleu virtuel »(1) ?

Il m’est resté de cette histoire une fragilité, comme une fêlure, amplifiée par l’épisode de la panne non moins virtuelle. Ça m’en a fichu un coup, pour tout dire.
Et cette semaine, je découvre, grâce à l’aimable « perfidie » moqueuse d’une voisine, que nous habitons une « voie sans nom » : c’est ce qui apparaît sur le plan de mon immeuble – alors même que je crois avoir une adresse, je n’en ai aucune. La réalité continue à ne pas être là où je l’attends.

voie sans nom

je vis sur le « n » de « sans »

Et sur le coup de cette nouvelle, j’allume la radio, et j’apprends – en direct par les ondes – que de surcroît, je ne suis rien. Je compte pour du beurre (de cacahuète, ou pas, on n’est pas chez Trump, quand même)
Déstabilisée, je change de chaîne, et entends une journaliste rigolarde dire à l’invité (dont j’ignore qui il est, parce que j’ai éteint aussi sec, n’en pouvant mais), qu’il ressemble à s’y méprendre à Sammy le Scoubidou. Sammy le Scoubidou !!

J’aurais peut-être préféré le ridicule à l’insignifiance. Ou pas, va savoir.

Ou la virtualité totale à la chosification (au moins, dans le virtuel, on peut s’incarner sous forme « d’objet intelligent »).

Mais quand même : rien ? que dalle ? Nothing at all ?

Rien ou moins que rien ? (je me permets de demander, parce que rien, c’est plus que moins que rien, quand même, et ça rassure un tout petit chouïa)

Non, rien, faut t’y faire : PEANUTS ! Pire que des nèfles !
Une réincarnation de La Môme Néant («pourquoi pense à rin, A’xiste pas »(2) !

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Non contente, comme beaucoup de mes semblables, d’avoir travaillé toute ma vie pour des clopinettes, je découvre sur le tard que clopinette je suis née, clopinette je demeurerai jusqu’à ce que je me transforme en un tas de cacahuètes.

D’ailleurs, dans la phrase jetée à tout vent devant les micros en folie – sous forme de « petit précepte nauséabond comme un pet de l’âme »(3) -, ceci suffit à expliquer cela. C’est à cause de ma nature profonde de clopinette que mon destin est ce qu’il est.

Ecco e voilà !

J’en suis toute éberluette. Même si je ne suis pas seule, c’est un peu dur à avaler.
Tiens, je vais me faire un statut face de bouc

JE SUIS CRO

UNE CROPINETTE

(ça se fait sur deux lignes, et cropinette est une variante de clopinette).
Je serai au moins dans le moove de tous ceux qui, à défaut d’être quelque chose, sont, depuis un moment, ceci ou cela et le clament en blanc sur fond noir.  Je ne l’ai jamais fait, mais là, je le sens bien.

[Euh, pardon, j’ai tardé à revenir, je m’étais absentée – quoi, vous n’aviez pas remarqué mon absence ? (la notion d’absence de rien frise la haute philosophie, non ?)
En fait, j’ai essayé de me faire un panneau, pour l’afficher séance tenante sur mon mur, et j’ai lamentablement échoué. En plus, j’avoue que je suis une quiche en zinformatic, un mégalo-rien en somme. Y a un féminin à « mégalo-rien » ?]

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JR (street artist)

Après, vous savez comment les choses se passent, vous focalisez sur un truc, et vous ne tombez que sur d’autres machins du même tonneau. Ça devient quasi obsessionnel au bout d’un moment, tout tourne autour du sujet du rien, ou du pas grand-chose, ou du qui ne mérite pas que… Enfin, dans votre tête de rien, ça s’agglomère, ça fait sens.
Mais vous n’excluez pas l’idée que, possiblement,
« vous êtes victime d’un complot d’indices concordants qui, en fait, ne concordent pas. »(4)

Je vous raconte, en vrac, juste quelques uns (vous allez voir que mes «en  vrac » sont variés, je butine, je butine)

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-cet homme aperçu sur la plage, avec un code-barres tatoué sur le mollet. Le stade de l’objet manufacturé, mais encore à vendre (un peu plus que rien, donc)

-un personnage dans un roman demande à son père qui est Stefan Zweig obtient la réponse : « un type qui s’est suicidé au Brésil »

– un livre de Jodorowsky, Le doigt et la lune (histoires zen) que je feuillette et où je lis la suivante :

« Le moine marche sur le pont. La rivière coule sous le pont.
Le moine ne marche pas sur le pont. La rivière ne coule pas sous le pont. »

C’est un « koan » – ces textes japonais prétextes à méditation. Est-ce que le moine est tellement insignifiant, patte de mouche sur la terre que, même s’il marche, son être ne parvient pas à impacter le pont, au point qu’on peut penser qu’il n’y est pas ?

(en fait, Jodo commente que notre cerveau introduit des liens pour faire sens. En réalité, « tout bêtement », les deux premières phrases n’ont rien à voir avec les deux dernières. De même que, peut-être, la réussite n’a pas grand chose à voir avec le fait d’exister ?)

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-dans les japonaiseries jusqu’au cou, je me délecte avec ma lecture des excellentes Notes de chevet de Sei Shonagon. Dans ses listes, je tombe sur ce qui suit, qui donne un autre éclairage à la vie, tout d’un coup :

Choses qui font honte : ce qu’il y a dans le cœur de l’homme

Choses qui ne sont bonnes à rien : une personne qui a le cœur mauvais (toute ressemblance avec…)

Choses qui n’offrent rien d’extraordinaire au regard et qui prennent une importance exagérée quand on écrit leur nom en caractères chinois : le vice chef des services qui gouvernent le palais de l’Impératrice

– je consulte un article sur Saint Georges – pas celui du dragon, l’autre ! – et découvre à côté de la date de sa fête, le 23 avril, la mention « mémoire facultative ». Même St Georges, peuchère, pourtant, il en avait fait un max pour qu’on fasse attention à lui ! Mais même se souvenir de lui est facultatif ! imaginez…

En même temps, intriguée d’un coup devant le mot « facultatif », je découvre avec étonnement que ce mot qui veut le plus souvent dire qu’on peut se passer de quelque chose, signifie à l’origine, « qui donne un pouvoir ». Bizarre, vous avez dit bizarre ?

-sinon, je suis sortie me balader, et j’ai vu Rien. Je veux dire Pélagie(5). Fini le songe d’une nuit d’hiver, bienvenue dans la réalité crue d’une soirée d’été.
Après deux échecs pour devenir prof, elle lâche l’affaire, et fait la manche sur le trottoir avec sa guitare. Sans bras zéro, parce que la canicule sévit. Bien que, quelque part, cela m’ait soulagé (autant pour elle que pour les élèves), cela m’a emplie d’une grande peine.
J’ai levé la tête vers le ciel étoilé, le silence des espaces infinis, lui, ne me fout pas les jetons, sachez-le, moins que le monde tel qu’il est, en tout cas, et je regarder voler des coquecigrues.

J’ai toujours eu un faible pour les coquecigrues, elles me soignent de la réalité.

index

coquecigrue

J’ai pensé au microbe Micron, l’insignifiant qui est dans l’illusion qu’il dirige le monde. Et dans ma tête, en silence, j’ai formulé :
« Fais gaffe avec moi, parce que je suis gentille »(6)

©Bleufushia

1 Pour ceux qui auraient échappé à cela, vous pouvez vous rattraper en lisant ceci :

https://bleufushia.wordpress.com/2016/11/03/palsambleu/

et/ou/ou pas/ cela (la panne)

https://bleufushia.wordpress.com/2017/04/03/sous-les-sunlights-casses-liquides/

2 Jean Tardieu

3 Pennac, dans Journal d’un corps

4 Nina Yargekov, dans Double nationalité, dans lequel l’héroïne se demande à grand renfort d’enquête d’elle-même sur elle-même, qui elle peut bien être.
5 l’histoire de Pélagie :

https://bleufushia.wordpress.com/2015/01/23/songe-dune-nuit-dhiver-20/

6 tiré de Chaos calme, de Sandro Veronesi


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Et toi, fille verte, mon spleen

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©Bleufushia

(toutes les photos de cet article ont été prises lors d’une récente balade à la Ciotat, une ville qui  semble encore figée dans le passé, une ville « avec un passé et sans avenir », comme dit Marcus Malte à propos de l’autre ville de chantier naval du sud, à une encablure de là. Elles n’ont apparemment aucun rapport avec le film, sauf que cette promenade est de la même couleur que mon actuelle bouffée de nostalgie)

Je grand-mérise souvent avec un petit garçon qui est en pleine acquisition de langage, et de jeu avec les mots. C’est une période délicieuse, pleine de confusions drôles (au sortir d’un long bain, il me disait hier que ses doigts étaient frisés), de découvertes, de réutilisations extrêmement poétiques d’éléments glanés par ci par là, et de créations qui entrent dans notre langue commune, à lui et à moi,dont il sait qu’elles ne sont pas universelles et qu’il utilise uniquement avec nous.
A observer combien ça le construit et le façonne, comment les mots qu’on apprend et que l’on conserve, que l’on choit ont un rapport avec notre intime, mais sont aussi un bagage partagé, j’ai eu envie (toujours dans le mouvement nostalgique qui ne m’a pas quitté depuis hier) de jeter sur le papier des éléments épars de mon histoire avec les mots. Peut-être ces choses-là vous parlent-elles. Sans doute en a-t-on en commun, je n’ai pas l’illusion (pas totalement) que tout cela n’appartient qu’à moi.

Une grande partie de mon rapport aux mots est passée par mon père – directement, ou par des lectures proposées par lui.
Pour ma mère, le français n’étant pas sa langue, c’était plus difficile : elle était disqualifiée, en quelque sorte. J’ai cependant tété de l’allemand en même temps que du français, ou plutôt de l’autrichien : j’ai encore en mémoire la litanie qui accompagnait son tricot, avec les mailles qu’elle comptait dans son patois, dans lequel fünfzig devenait fouchtsk

Mais l’expert, c’était lui, prof de français, corrigeant sans cesse mes moindres erreurs, me conseillant, expliquant, décortiquant, soulignant les nuances. Une certaine rigidité, chez lui, de la définition du bon français : pas question de s’encanailler avec de l’argot, des gros mots, des tournures approximatives (ah, la différence entre soi-disant et prétendu…), des prononciations inexactes…
Un souvenir d’une claque reçue, enfant, alors que j’avais dit « putain » : ma décision d’alors de passer le reste de ma vie à jurer ! Merdieu !
Un autre : son insistance à ce que je prononce jongle pour jungle, et ma sensation d’un ridicule absolu : personne ne prononçait ce mot comme lui, et j’étais persuadée que j’aurais été instantanément couverte de pipi noir (tiens, une expression tout droit sortie de l’enfance) si je m’étais livrée à la même bizarrerie.

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©Bleufushia

Même chose avec la règle du présent après après que (oui, je sais!)
Maintenant, certaines erreurs que je commets, adulte, en toute connaissance de cause, me créent un plaisir interne certain.
Toute petite, alors que j’avais appris à reconnaître des objets de base, des animaux etc., mon père jouait à commenter mon imagier avec moi, et à nommer faussement les choses – mon amusement extrême à cela : appeler chaise une vache, ou oiseau une bicyclette est un jeu qui continue à me ravir. Envie de transmettre ça à mon petit fils. Pas envie qu’il soit sérieux à 17 ans.

Certains mots m’ont toujours accompagnée, tout au long de mon existence.
Et une ébauche de biographème mou et incomplet (que je complèterai – ou pas !), une !

* des fragments de poèmes, à l’école primaire ou au collège, qui ont passé, incomplets, la barrière de l’oubli – et reviennent, en associations inévitables, dans certaines situations :

le bonheur est dans le pré, cours-y vite, cours-y vite – assez fleur bleue – revient souvent
comme un vol de gerfauts hors du charnier natal – assez gore, jamais pigé cette image – surgit de façon inopinée, imprévisible
le vent se lève, il faut tenter de vivre
Mais aussi en allemand : verlassen, verlassen, verlassen bin ich ! Et même en styrien : I bin a steirabur und hab a ker Natur (le « ur » se prononçant « ouar »)

*les trucs compris de travers et qui restent :
Hugo et son gruyère en fleur
nous nous vîmes trois mille en arrivant Topor

*toute petite, le petit prince en boucle, et l’idée qu’il faut apprivoiser et crédélien (en un seul mot mystérieux, verbe défectif qui reste ainsi)

*ma mère racontant son apprentissage de Français, et sa croyance en l’existence de Séféro, ce soldat (sorti de l’anonymat dans la Marseillaise, œuf corse)

*une façon de dire corse, justement, comme cette grand tante qui parlait de cueillir le linge, infiniment plus poétique que de le ramasser bêtement

ou provençale : tronche d’api, fa du ben à Bertrand…

*les mots qui ont une forte charge de beauté, on ne sait pourquoi : je ne résiste pas à une phrase avec le mot cargo, goémon, moucharabieh, fugace, ou d’autres encore…

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*beaucoup de choses passant par la chanson, écoutée et réécoutée, plus que par le livre, dévoré, et remplacé par un autre (à l’adolescence, un livre par jour, en gros… après, l’envie de tout lire d’un auteur)

*plus tard, en boucle, Ferré et les fulgurances de sa poésie souvent obscure… nous sommes des chiens – les gens, il conviendrait de ne les connaître qu’à certaines heures pâles de la nuitla vie est là avec ses poumons de flanelleest-ce ainsi que les hommes vivent et leurs baisers au loin les suiventtout est affaire de décorleur vie de tisanedans le quartier d’Hohenzollern, entre la Sarre et les luzernes
ma dégustation de Ferré à haute dose, d’autant qu’il est jugé sulfureux par mes parents… et pourtant ils exiiistent, les anarchiiistes !
l’étonnement quand les gens n’ont pas les mêmes références

*mon questionnement : pourquoi garder certaines phrases et pas d’autres en mémoire ?
par exemple : et les shadocks pompaient, pompaient…
eins, zwei, drei, Pickepickepockepei
Hope hope Reiter, wenn er fällt, so schreit er

de quoi est faite notre mémoire ?
la marée, je l’ai dans le coeur qui me remonte comme un signe

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©Bleufushia

(cette photo me fait, modestement natürlich, penser à l’ambiance des tableaux de Hopper)

*envie d’écrire un texte uniquement avec des phrases empruntées qui font partie de moi

*des univers littéraires avec leur langage spécifique, qui sont là comme référence… font partie systématiquement, sinon de mon langage, du moins de ma pensée au moment où je parle d’un des sujets abordés dans le roman, le grand scieur de long pour Bach, les 32 petits osselets pour les dents, le trapèze volant pour s’envoyer en l’air, et la bonne longueur viandeuse, pour ne citer que les principaux.*

*les permanents rappels de mon père pour que je m’intéresse à l’étymologie des mots, ce que je n’ai pas fait pendant longtemps, et qui, maintenant, me passionne.

*la découverte du journal de Jules Renard, et du jeu avec les mots et les expressions.
La lune est pleine, qui l’a mise dans cet état-là ? précédant de peu la découverte du surréalisme, mais surtout du dadaïsme et du lettrisme – et l’intérêt pour le jeu sur les mots, sur leurs sonorités, sur leurs double-sens…
Jeu sur le nonsense, l’absurde, des exemples à foison dans ce journal et des fragments qui surnagent, va-t-en savoir pourquoi – Victor Hugo est né au numéro 86 de la rue de la République, moi, plus modestement au 3.

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©Bleufushia

*ma détestation de cette même propension au jeu de mot « renardien » quand c’est mon père – grand admirateur de Jules Renard – qui l’appliquait avec moi… Devant un achat de bikini, par exemple, dont je lui demandais comment il le trouvait, il m’avait répondu en le cherchant bien
Maintenant, une même propension à avoir du mal à reculer devant un bon mot

*la délectation devant la polysémie des mots, et les détournements

Enfin… pas n’importe quel détournement, en fait, juste ceux qui sont jouissivement ludiques et décalés !
Pas le genre « cagnottez vos euros » (pub vue hier)…

ma colère contre ceux – politiques, essentiellement – qui nous dépossèdent des mots en accaparant leur sens pour leur faire dire le contraire de leur sens premier : liberté, par exemple (je n’en dresse pas une liste plus longue, ça me rend grave vénère).
Rendez-moi mes mots, putain !

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©Bleufushia

©Bleufushia

* Albert Cohen : Belle du seigneur


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Séquence vintage

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Hier, je suis allée voir le film « Demain » (oui oui !), qui propose des alternatives au capitalisme tentées dans quelques endroits du monde : des gens essaient d’arrêter la fuite en avant que les gouvernants appellent progrès, en cherchant d’autres modes de vie, de rapports humains, de façon de vivre avec la nature, d’éduquer les enfants, de faire de la politique, de supporter la cité.
Certaines de ces façons sont nouvelles, d’autres se rattachent à des modes de vie qui peuvent rappeler des choses que des vieux croûtons comme moi ont vécues dans leur jeunesse pas si folle…
Allez savoir pourquoi, ce film m’a projetée dans deux directions : l’envie de tenter, moi aussi, une alternative (projet à établir, à mûrir), et, dans un genre différent, un petit voyage dans le temps, retour sur l’enfance par bribes décousues – des souvenirs vintage d’une époque où j’ignorais ce mot.
Peut-être que cette deuxième voie a un lien avec le cinéma où je suis allée voir ce film, un cinéma qui est resté tel qu’en mes 15 ans*.

Prendre connaissance d’un échantillon de « nouvelle modernité » dans un lieu qui respire le vingtième siècle disparu a provoqué en moi comme une légère fissure, où s’est instillé peu à peu ce « je me souviens » très erratique, prétexte à souvenir, à compléter encore, mais qui, peut-être, m’est nécessaire pour construire autre chose, même s’il est un peu foutraque et composé de choses pas toutes « utiles » à la réflexion (mais en réalité, je me balance dru de l’utilité, pour tout vous dire)

Il est des choses des temps jadis qui me manquent parfois :

les vrais patins à roulette, avec des lanières en cuir qui tiennent le pied et des roues qui se grippent au moindre caillou
les téléphones à cadran, et le geste du doigt qui peine à remonter le cadran jusqu’au bout, et le grrrr chtac qui l’accompagne,
les tomates qui ont un goût de tomate (et pas seulement l’odeur)
les courriers papier (et même le papier avion)
les routes sans panneaux publicitaires
l’odeur de la peau de mes fils bébés…

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Il est des situations qui me reviennent en mémoire :

des moments où je sentais le temps s’égrener, lentement

quand je me promenais sur la corniche, dans les embruns, le soir après l’école
quand j’avais la sensation qu’il me restait du temps à vivre
quand je me bronzais des heures sur la plage, sans avoir la moindre idée des risques
quand la vie n’était pas un jeu d’obstacles pour tenter d’éviter tout ce qui essaie de nous tuer, mais juste un fil doux, que je dévidais de façon buissonnière
quand les soirées étaient pleines d’hirondelles
quand, pour occuper les soirées d’été de l’enfance, je frottais, des heures durant un noyau d’abricot sur un mur pour en faire un sifflet, aussitôt terminé, aussitôt abandonné : le goût des gestes inutiles et le temps pour se les autoriser.
quand je paressais au lit, le matin : je pourrais le faire, je ne le fais plus
l’attente qui précédait l’arrivée d’une lettre, guetter le facteur, ouvrir l’enveloppe, tenter de lire la date d’envoi sur le tampon, toujours mal imprimé, illisible
quand les actualités n’étaient pas permanentes, et que je m’en foutais, de la marche du monde
quand je pouvais encore faire des galipettes (mais non, pas des « galipettes », je vous vois rigoler, des galipettes !), sauter à la corde, monter aux arbres

Quand je pense à « avant », il ne me reste que des bribes.

J’ai vécu un temps continu, parfois horriblement lent, à d’autres moments, rapide et fuyant, mais ce qui me revient, quand j’y pense, ce sont juste des éclats dispersés, que je ne sais même plus dater, ni ordonner chronologiquement :

des refrains inachevés,

des bouts de poésie dont il manque toujours le troisième vers, ou même parfois, le second et dont, comme pour les tables de multiplication, je ne sais plus que le rythme chantant (la bande son est partiellement effacée),

des noms de camarades de classe associés à des images floues,

des images (rares) de moi à la plage, ou en train de grimper sur le figuier, comme si je me voyais de l’extérieur (sans doute un souvenir de quelque vieille photo en noir et blanc au fond d’un album que je n’ai plus ouvert depuis 30 ou 40 ans),

des objets que j’évoque parfois avec mes fils devenus grands (comme l’époque où ils écoutaient la vie de Zorro, « fier, audacieux et bondissant », sur leur mange-disques…),

le souvenir de mon premier émoi amoureux (j’avais 4 ans, j’étais à la maternelle, c’était le roi du bac à sable, y en avait pas de plus bath).

Ce qui me reste le plus, en fait, et qui a complètement disparu aujourd’hui, c’est certains bruits, des sons qui rythmaient la vie d’autrefois. A l’époque, je n’y prêtais pas garde, ils étaient le fond familier de l’existence, et comme tout ce qui est trop familier, je n’y accordais aucune attention.
Non pas que les bruits, isolés, ne puissent se retrouver aujourd’hui, mais le silence n’existe plus comme avant, et ça, ça fait une sacrée différence.

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Je me souviens avoir aimé par exemple le tap tap régulier sous mes fenêtres de ma copine qui jouait à la corde à sauter, en accélérant de plus en plus, le vrombissement du moulin à café (on peut encore trouver du café en grains ? je ne le sais même pas), le saphir se posant sur le disque noir, et le silence crachotant précédant le début du disque, ou le galimatias absurde des ondes courtes. Les sons « impurs »…

J’ai rigolé, plus tard, de ce jeu à la mode (deux boules qui s’entrechoquaient) que tous les jeunes utilisaient, même en s’embrassant. Ce n’était pas sur fond de Procol Harum, non, ça c’était plus tôt, au temps de mes premières amours, et des rares surprise-parties qui m’étaient autorisées.

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Je me souviens aussi des bruits qui rythmaient les jours, le claquement des haubans qui précédait la tempête, la cloche de l’église qui sonnait le glas – et cela m’indifférait à l’époque, la sirène des pompiers qui sonnait trois fois, le premier mercredi du mois, pour vérification.
Un de ces premiers mercredis, elle avait sonné quatre fois, et j’ai naturellement oublié les codes : deux fois, le feu, une fois, y avait-il une seule sonnerie possible ? non. Deux, pas trois (réservé aux essais) et quatre ?
Je me suis rendue compte, par hasard, dans mon village d’enfance, qu’elle continue à sonner, sauf qu’elle est tellement masquée par une cohorte de bruits stridants et pétaradants qu’on ne l’entend qu’à grand peine.

Maintenant, ma mémoire est encombrée de codes, de chiffres, d’informations, mais je n’ai plus à me souvenir du sens des sons…

Et voilà, c’est ma séquence nostalgie, j’en viens à regretter l’avant, le moment où les sons avaient du sens, avant la bouillie sonore permanente.
Sans doute est-ce mon rapport à la musique qui me fait m’attarder particulièrement sur ce qu’on entendait (que Murray Schaffer, dans Le paysage sonore, qualifiait d’environnement sonore « haute-fidélité » – même si, à l’époque dont je parle, il n’était déjà plus si Hi-fi que ça !), mais ça fait partie des choses dont j’aimerais qu’elles changent maintenant.

procol-harum

Hi hi hi, ça date vraiment !

Peut-être est-ce que je regrette seulement ma jeunesse ?

Mon mobile sonne, je baisse le son de mon iPod, j’enlève mes écouteurs, et je réponds en même temps à un double appel.

©Bleufushia

*si ça vous intéresse, je vous renvoie au billet où je raconte mes retrouvailles avec ce cinéma

https://bleufushia.wordpress.com/tag/cinema/


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Philo à deux balles

26

Janvier est le mois où l’on offre ses meilleurs voeux à ses amis. Les autres mois sont ceux où ils ne se réaliseront pas. [Georg Christoph Lichtenberg]

Voeux pieux, vœux vieux, les vieux au pieu…
J’en fais, j’en fais pas, j’en fais, j’en fais pas ??? Je le joue aux dés… ben,  j’en fais pas !

Capture

Vous voulez vraiment une carte de Voeu ? (idée piquée à l’ami Eric A., que je remercie au passage)

J’ai lu quelque part qu’en langue guarani, le mot demain n’existe pas, et que le vocable que les indiens utilisent pour parler du futur proche se traduirait par quelque chose comme « si demain advient ».

Émettre des vœux équivaut à parier sur l’avenir avec espoir, et, au moment même où je me demande à quoi me rattacher pour en avoir (de l’espoir),  m’apparaît peu clairement la façon dont je me dépatouille avec cette idée-là, sinon que c’est plutôt mal.
Que peut-on espérer quand on peut se demander si demain peut advenir, au vu de l’impuissance qui est la nôtre, vulgum pecus, à infléchir efficacement le cours désastreux que le monde est en train de prendre à tout berzingue ?

Grafica

Dessin de Victor Hugo

(Y a-t-il une lumière derrière ces sombres bois qui nous barrent la route ?)

A propos de pari, ce matin même, j’écoutais une émission sur France Culture, évoquant Pascal et ses interrogations sur la place de l’homme dans l’univers. L’un des invités a eu cette formule : «Pour Pascal, l’homme est un SDF cosmique ». J’ai trouvé l’expression parlante. Ça m’a rappelé une phrase lue en mai 68 : je suis un mort vivant de l’occident pourri… (je ne contrôle pas les associations qui me viennent)
Beaucoup plus trivialement – et en détournant totalement le sens de cette affirmation plutôt drôle en la sortant de son contexte -, lorsque, dans un avenir qui semble de plus en plus proche, la terre sera devenue totalement invivable, je ne sais pas si nous aurons l’occasion d’être même des SDF. Ni cosmiques, ni comiques.

Je suis allée voir (rapidement) du côté de certains, qui, eux, pensent : certains assimilent l’espoir à un ressort qui nous empêche d’agir et de prendre notre destin en main, quelque chose qui se fonderait sur notre peur du lendemain en l’habillant de chimères. Si j’ai l’espoir que ma vie puisse devenir radieuse par l’opération du St Esprit, je peux attendre tranquille qu’elle le devienne, je serai certainement comblée… ou en fait, rapidement, plongée dans la désillusion (qui n’est pas, non plus, mère d’action).

Ça m’a fait repenser à Max Frisch.

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Max Frisch… une bonne tête, cet homme !

Je ne sais pas si vous avez déjà croisé cet homme, écrivain et architecte, suisse, auteur (entre autres) du formidable roman Homo Faber (autour d’une thématique fondée en partie sur la notion de hasard), et de l’incontournable « Monsieur Bonhomme* et les incendiaires » , pièce de théâtre « didactique sans doctrine », parabole incroyablement actuelle de ce qui agite la société en ce moment (montée du fascisme permise, entre autre, par la lâcheté de monsieur tout le monde, et par notre aveuglement).
C’est de ce texte qu’est extraite la phrase connue : « Pire que le bruit des bottes, le silence des pantoufles ».

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Bien qu’il y ait beaucoup d’humour dans son style et dans ses écrits, il avait une vision noire de la vie.
« Notre tourisme, notre télévision, nos changements de mode, notre alcoolisme, notre toxicomanie et notre sexisme, notre avidité de consommation sous un feu roulant de réclames, etc., témoignent de l’ennui gigantesque qui affecte notre société. Qu’est-ce qui nous a amenés là ? Une société qui, certes, produit de la mort comme jamais, mais de la mort sans transcendance, et sans transcendance il n’y a que le temps présent, ou plus précisément : l’instantanéité de notre existence, sous forme de vide avant la mort. », écrit-il dans Esquisses pour un troisième journal (édité – post mortem – il y a deux ans).

Ce dont je voulais vous parler, à son propos, ce sont les questionnaires qui émaillent ses journaux, portant sur des sujets divers : le mariage, les femmes, l’espoir, l’humour, l’argent, la propriété.
Ces questionnaires n’appellent aucune réponse (lui-même n’en donne pas), mais me semblent d’une extrême pertinence.
Comme, par exemple :
« Supposons que vous n’ayez jamais tué un être humain: comment expliquez-vous que vous n’en soyez jamais arrivé là ? »
ou encore
« Aimeriez-vous être votre propre femme ? »
« À qui, à votre avis, appartient l’atmosphère par exemple ? »
« Redoutez-vous les pauvres ? »
« Aimez-vous les clôtures? »

En guise de vœux, je livre à votre lecture sagace celui qui concerne l’espoir.

En attendant de trouver les réponses, en ce qui me concerne
je vais carper les diem
truiter les nuits
cachaloter les heures
saumonner les minutes
épinocher les secondes
grondiner l’année
et choisir de rire comme un poisson lune à l’année qui vient.

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puis, avec les idées bien fraîches, chercher de beaux humains pour me battre avec eux, créativement, anarchiquement, chaleureusement, foutraquement, gaiement, pour un monde légèrement moins pourri (cf question 2)

Troisième questionnaire, Max Frisch, journal. 1967

1.
Savez-vous en règle générale ce que vous espérez?

2.
Combien de fois faut-il qu’un espoir déterminé (p. ex en politique) ne se
réalise pas pour que vous abandonniez l’espoir en question, et y parvenez-vous sans concevoir immédiatement un autre espoir?

3.
Enviez-vous parfois les animaux qui semblent se tirer d’affaire sans espérance, p. ex. les poissons d’un aquarium?

4.
Lorsqu’un espoir personnel s’est enfin réalisé: combien de temps trouvez-vous en règle générale que c’était un espoir juste, c.à.d. que sa réalisation a autant de portée que vous l’aviez imaginé des dizaines d’années avant?

5.
Quel espoir avez-vous abandonné?

6.
Combien d’heures par jour ou de jours par année, un espoir au rabais vous
suffit-il : que le printemps revienne, que les maux des tête disparaissent,
que quelque chose ne soit jamais connu, que des invités s’en aillent, etc.?

7.
La haine peut-elle engendrer un espoir?

8.
Espérez-vous, étant donné la situation internationale,
a. en la raison?
b. en un miracle?
c. que les choses continuent comme jusqu’à présent?

9.
Pouvez-vous penser sans espoir?

10.
Pouvez-vous aimer un être qui, un jour ou l’autre, parce qu’il croit vous connaître, met peu d’espoir en vous?

11.
Qu’est-ce qui vous remplit d’espoir:
a. la nature ?
b. l’art ?
c. la science ?
d. l’histoire de l’humanité ?

12.
Les espoirs personnels vous suffisent-ils ?

13.
A supposer que vous fassiez la distinction entre vos propres espoirs et les
espoirs que d’autres (parents, maîtres, camarades, partenaires amoureux)
mettent en vous: êtes-vous plus accablé lorsque les premiers ou lorsque les
derniers ne se réalisent pas?

14.
Qu’espérez-vous de voyages?

15.
Lorsque vous savez quelqu’un atteint d’une maladie incurable: lui donnez-vous alors des espoirs que vous reconnaissez vous-même comme
mensongers?

16.
Qu’attendez-vous dans le cas inverse?

17.
Qu’est-ce qui vous conforte dans votre espoir personnel:
a. les encouragements?
b. la conscience des erreurs que vous avez commises?
c. l’alcool?
d. les honneurs qui vous sont faits?
e. la chance au jeu?
f. un horoscope?
g. que quelqu’un s’éprenne de vous?

18.
A supposer que vous viviez dans le Grand Espoir (« que l’homme soit un ami pour l’homme ») et que vous ayez des amis qui ne peuvent s’associer à cet espoir: est-ce votre amitié ou votre Grand Espoir qui s’en trouve amoindri?

19.
Comment vous comportez-vous dans le cas inverse, c.à.d. quand vous ne
partagez pas le grand espoir d’un ami: vous sentez-vous, chaque fois qu’il
connaît une déception, plus avisé que celui est déçu?

20.
Pour que vous pensiez et agissiez dans son sens, un espoir doit-il être,
autant qu’on puisse en juger, réalisable?

21.
Aucune révolution n’a jamais réalisé parfaitement les espoirs de ceux qui
l’ont faite; déduisez-vous de ce fait que le grand espoir est ridicule, que la révolution est superflue, que seul l’homme sans espoir s’épargne des déceptions, etc., et qu’espérez-vous pour vous de cette épargne?

22.
Espérez-vous qu’il y ait un au-delà ?

23.
En fonction de quoi réglez-vous vos actions, décisions, prévisions, réflexions quotidiennes si ce n’est en fonction d’un espoir vague ou précis ?

24.
Avez-vous déjà été une journée ou une heure effectivement sans le moindre espoir, y compris sans l’espoir que tout finisse un jour, du moins pour vous?

25.
Lorsque vous voyez un mort: Quels sont ceux de ses espoirs qui vous paraissent insignifiants, ceux qui ne sont pas réalisés ou ceux qui le sont?

Allez, les gens, bon bout d’an, comme on dit par chez moi.

©Bleufushia
* Initialement, le personnage s’appelle Biedermann

Si cela vous chante, voici un lien pour écouter la pièce
http://www.rts.ch/espace-2/programmes/imaginaires/3123157-imaginaires-du-15-05-2011.html#3145512


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Le monde est rose

Vous ne le savez peut-être pas, mais quand on est prof, on continue, éternellement, à être noté.

Un supérieur profère sur vous un jugement annuel fondé sur le on-dit (qu’il glane je ne sais où, sur des critères plutôt flous), et le traduit en chiffre qui indique votre degré de qualité pour l’institution.
Au demeurant, j’ignore, en ce qui me concerne, qui se charge de cela dans la hiérarchie qui me surplombe.
Vient un moment de l’année où on reçoit les deux (le jugement et le chiffre) et où l’on doit les signer, pour dire qu’on est d’accord avec ça et que merci beaucoup, mais non, c’est trop gentil.
Si vous avez suivi mes aventures récentes de Lili Ze Prof, vous savez qu’en ce moment, je suis vénère de chez vénère, que j’ai envie de tout envoyer péter grave, et que mon humeur joue le yoyo entre la tendance kalachnikov et des tentatives totalement loupées de zénitude. Lire la suite


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Lettres de vacances (4)

Les hommes de l'eau ©Bleufushia

Les hommes de l’eau
©Bleufushia

Sur la plage, je regarde les gens.
Ils courent sur la bordure mouvante de l’eau (surtout les enfants, je ne sais pas si vous avez remarqué combien les enfants courent au bord de l’eau), font de la gym ou des acrobaties, jouent au ballon, bâtissent des châteaux, s’enduisent de crème, rôtissent, lisent, papotent, s’embrassent, s’ignorent, se sourient, dorment, mangent, s’ennuient, s’amusent, téléphonent,

©Bleufushia

©Bleufushia

…se montrent, téléphonent encore,

©Bleufushia

©Bleufushia

…se baignent, plongent, boivent la tasse, jouent aux raquettes en ratant presque toujours la balle au premier échange, mais en continuant quand même, s’habillent et se déshabillent, engueulent leurs gosses, ou non…
D’autres font des trucs plus décalés.
Par exemple, tricoter par 35 degrés

©Bleufushia

©Bleufushia

… ou marcher sur l’eau (sur des « paddles » – j’aimais mieux quand j’étais gamine, quand on appelait ça des périssoires, et ce simple nom créait un petit frisson d’aventure)
… ou encore pratiquer d’obscures cérémonies à la déesse de la mer

©Bleufushia

©Bleufushia

Et puis il y a les rêveurs, les créatifs, ceux qui ont toujours rêvé de s’exprimer et qui en ont soudain le temps, et une immense feuille à disposition.
Ils ne veulent pas forcément laisser une trace indélébile, juste griffonner quelques mots, tracer des cœurs, écrire leur nom, poser leur empreinte, l’espace d’un instant. Exister, penser, et le dire.

Souvent, ils effacent le message aussitôt écrit, comme s’ils n’avaient fait que dialoguer un bref moment avec la plage. Ou avec eux-mêmes. Et que ça ne concernait qu’eux. Comme si ce qui importait était le tracé, la griffure du sable, le geste plus que le passage à la postérité.

Parmi ceux-là, envers lesquels je ressens comme de la tendresse, il y a
… l’adolescente mélancolique au rimel dégoulinant qui a passé un grand moment solitaire à tracer un message sur le sable pour l’effacer, à peine posé. Nul doute qu’il traitait « des pas des amants désunis que le vent efface sur le sable »

©Bleufushia

©Bleufushia

…le conceptuel, qui dessine le plan d’un château merveilleux au lieu de le construire, et ça lui suffit. Pas besoin de s’épuiser à réaliser ses rêves, il lui suffit de rêver.

©Bleufushia

©Bleufushia

…celui qui clame son amour à sa belle, en l’absence de la belle, mais néanmoins devant témoins.

« Je t’aime, ma princesse »
©Bleufushia

…celle qui, dans le soir couchant, s’écrie « plain de bise » pour un destinataire inconnu, et qui, l’écrivant, fait un pied de nez à Bescherelle

©Bleufushia

©Bleufushia

… ce rebelle (ou ce prof ? ou ce prof rebelle ? ou un défenseur de l’orthographe ?)

Faux ! ©Bleufushia

Faux !
©Bleufushia

…ces deux lycéennes tout juste diplômées dont j’ai entendu seulement la fin de la conversation :
– oh non, ça c’est trop long à écrire, on devrait plutôt écrire qu’on a eu le bac, mais avec les pieds
– pourquoi avec les pieds ?
– c’est juste que j’en ai marre des mains

©Bleufushia

©Bleufushia

Sur la plage, j’aime à regarder les gens.

©Bleufushia