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Femme au volant, voyage dans le temps…

article_3546_5137On est en 1958, ma mère a 34 ans, et bien qu’elle ait son permis depuis quelques temps, c’est la première fois qu’elle va s’en servir : mes parents achètent une auto !

Parmi les voitures présentées au salon de l’automobile en 58, ils n’ont pas choisi la 4 chevaux, ni la Dauphine, ni la Panhard, ni une Aronde…(la saveur d’enfance de ces noms !)

Non, une deuche, bien sûr !  Ils n’ont sans doute pas les moyens de plus.

Mais c’est quand même une AZL (L pour « luxe » : on ne se mouchait pas avec les doigts dans la famille !).

En réalité ça fait un moment qu’ils l’attendaient : à l’époque, c’était une voiture relativement récente. Les premières sont apparues en 1949, et c’est seulement en 53 qu’on est passé à la production de masse.

Avant, il fallait encore en moyenne 3 ans d’attente pour en recevoir une ! Je crois me souvenir qu’ils ont attendu un an et demi…

Il paraît qu’elle a été conçue par Michelin, qui voulait relancer la vente des pneus, en créant une voiture pour classes sociales à faible revenu.

Le slogan, à la fin des années 60, en était : « quatre roues sous un parapluie  » !

Et en effet, ce n’était pas grand-chose d’autre, à part du rêve.

Enfin, je suis médisante, parce qu’elle était dotée d’une suspension spéciale, « à ressorts hélicoïdaux avec amortisseurs à friction et batteurs d’inertie  » (des batteurs d’inertie, c’est pas merveilleux, ça ? ça ressemble à un métier improbable !) qui avait été conçue pour permettre « de traverser un champ labouré avec un panier d’œufs sans en casser un seul « .

moissonneuse batteuse de McCormick

moissonneuse batteuse de McCormick

Euh… pardon, je me suis trompée, ce n’est pas comme ça !

suspensions-2cv2Ahhhh ! voilà, un peu de sérieux, que diable ! ça vous en bat l’inertie, non ?

J’en ai connu, des bonds et des rebonds à la moindre bosse, à l’arrière de cette TPV (une « Toute Petite Voiture « , avec 50 kg de bagages transportables maxi, qui devait « pouvoir être conduite facilement, par un débutant  » !).

Et combien de fois ai-je entendu mes parents râler parce que la vitre leur était retombée sur le coude…

Et les « crignotants », comme je disais alors (j’étais bien jeune, faites excuse), dont Michelin voulait qu’ils évoquent la libellule. Un temps champêtre qui n’existe plus !

A l’époque, mon père n’avait pas le permis, et je suppose que c’est ce qui a valu à ma mère, au moment de la réception de la voiture, d’obtenir en cadeau une petite brochure de 48 pages, « conçue et éditée par la société des pétroles Shell Berre « , rédigée par un certain Michel Sinniger (je ne sais pas si c’est le même que l’écrivain catho qui a écrit des délires sur l’autre monde) et intitulée : Petit guide de la femme au volant.

Le Michel en question se propose d’aider les femmes à « découvrir ici, sous une lumière nouvelle, le personnage qu’elles joueront de mieux en mieux : la parfaite conductrice « .

(Je ne sais pas, au passage, dans quelle pièce la femme affranchie a eu l’occasion d’incarner son « personnage « ).

Ce guide merveilleux est divisé en chapitres dont certains me plaisent particulièrement : Chapitre 1 : « Aussi bien qu’un homme « 

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Michel y liste les reproches que l’on a coutume d’adresser aux femmes. « Elle ne tient son volant que lorsqu’elle n’a vraiment rien d’autre à faire « , « elle ne s’arrête au feu rouge que pour se farder« , « elle ne conduit pas, elle danse « …

Mais « tous ces reproches ne s’adressent, heureusement, qu’à un petit nombre de conductrices qui considèrent l’automobile comme le prolongement de leur houpette à poudre » . « Vous qui allez lire cette brochure ne les méritez pas « .

Ouf ! j’en suis contente pour ma mère. Comme il lui arrivait d’avoir ce sourire ravi au volant (ou sur certaines photos de sa jeunesse), je pense qu’elle ne les méritait vraiment pas !

Chapitre 5 : Savoir conduire en « mère de famille « 

C’est, nous apprend Michel, « avoir le sens de la féminité, propre à une maîtresse de maison « ,  et « savoir rester femme au volant lorsque vous allez à votre « shopping party », fidèle à vos responsabilités et à votre charme « .

Le guide délivre des enseignements précieux, qu’il conviendrait peut-être d’appliquer en toute circonstance :

« En principe, plus un enfant est jeune, plus il est susceptible de vous gêner et plus il doit être éloigné de vous « .

« Intéressez les plus grands à la conduite en leur expliquant les manœuvres « .

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Je précise que ce n’est PAS MOI sur la photo : j’suis bien plus mignonne que ça !

J’imagine ma mère faisant cela : l’a-t-elle fait ? ma mémoire ne me permet pas de m’en souvenir, mais c’est possible : ça allait bien dans la tendance didactique-toujours du moment (et de mes parents en particulier). Il fallait que tout soit source d’instruction.

Suivent des considérations un peu compliquées pour les nunuches qu’étaient les femmes de l’époque, mais pourtant très précieuses si l’on veut conduire correctement.

Jugez par vous-mêmes :

« En marche arrière, vous inversez le sens de rotation de l’arbre secondaire en interposant un pignon – NB : mais que vient faire un pin pignon dans une voiture ? – auxiliaire de grande largeur entre l’arbre primaire et l’arbre secondaire « . Mouais ! la vie n’est pas si simple, parfois !

Heureusement, on repasse vite à des explications plus simples, faciles d’accès !

« La femme au volant doit rester féminine « .

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« Votre voiture sera aussi élégante et bien tenue que votre intérieur. La poussière, les taches, le désordre qui sont déjà les signes d’une regrettable négligence chez les conducteurs seraient, dans votre voiture, une offense à votre charme « .

Et Michel de ne négliger aucun détail : « Inutile d’insister sur ce charme supplémentaire qu’est le vêtement bien choisi. Et combien votre langage éloigné de toute grossièreté vous distinguera ! ».

La conclusion est infiniment positive : « Soyez heureuse au volant, vous en avez le droit, et vous donnerez raison, en parant cette activité d’une grâce particulière, au dictionnaire qui, à « chauffard », n’a pas prévu de féminin « .

IMG_3344Je me demande si ma mère a lu cette brochure. Il me semble, à voir son état (à la brochure, pas à ma mère !), que oui.

Je suis persuadée qu’elle a dû la trouver utile, pour l’avoir conservée.

Elle trouvait toujours que j’étais totalement irrespectueuse des valeurs qui lui semblaient importantes.

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Elle n’apprécierait certainement pas que j’écrive cet article avec le sourire qui ne me lâche pas depuis que j’ai découvert cette pépite.

©Bleufushia

Les photos, sont, paraît-il, de Doisneau.

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L’effacement

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©Bleufushia

Ayant délaissé depuis très longtemps le village de mon enfance, pour aller m’installer non loin, mais dans un univers géographique assez différent, lorsque je m’interrogeais sur mes racines, je me définissais comme étant « du sud », ou alors « méditerranéenne ».
Il me suffisait la branche de pin parasol surplombant la crique, l’odeur du figuier dans les sentes vers la mer, le gabian moqueur glissant l’aile sous le vent, la cigale infernale, les verticales des cyprès dans le lointain, la brillance particulière de la lumière, l’odeur d’iode, par exemple, pour me sentir chez moi, même si je venais d’arriver, même si j’étais assez loin des lieux de l’enfance, dans d’autres pays du pourtour méditerranéen.
Ces éléments fonctionnaient comme des repères, et des indices de la possibilité de poser enfin mes valises, de respirer largement et de, soudain, me sentir parfaitement calme et enracinée dans un sol.

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©Bleufushia

Par le hasard de la vie, je m’y retrouve à nouveau, dans ce village, j’y retrace peu à peu mes marques, et émerge de ce retour l’interrogation : qu’est-ce qui fait que je me sente d’ici, et non d’ailleurs, que mes fibres personnelles soient liées à cet endroit et moins à d’autres ?
Bien sûr, il y a les souvenirs d’enfance.
Mais au-delà de ça, je me rends compte que certains éléments sont plus profondément ancrés en moi.

Ce qui fait sans doute une des saveurs de l’enfance, ce sont les choses qui paraissent immuables, « comme on les a toujours vues », le pêcheur qui part en mer avec son pointu dont le moteur émet un « pout pout pout » discret et modeste, les joueurs de boule qui sirotent des mauresques entre les parties, le phare (qui échappe aux modes de modernisation des lieux habités), l’accent des gens, certaines expressions de patois, une lenteur un peu indolente de la vie, et les arbres.

J’ai fini par déterminer que ce qui me plonge particulièrement dans le bonheur (en plus de la mer, qui remporte pour moi toute compétition – mais la Méditerranée, pas n’importe quelle mer), c’est la vue d’une palme qui bouge tranquillement par-dessus un toit, ou sur fond de mer.

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©Bleufushia

Ma Provence à moi, elle est là, dans le Phoenix des Canaries, dont la simple vue me donne comme un tremblement secret de béatitude. Plus encore que dans le pin parasol, qui m’a paru, longtemps, le symbole de mon pays.
Il y en avait dans la cour de l’école maternelle où j’ai commencé ma scolarité, il y en a toujours eu sous mes fenêtres, le long de mes itinéraires dans le village.
Je ne suis pas la seule, sans doute, à les aimer : on trouve de tout sur le net, et j’y ai croisé un « forum des fous de palmiers »… je n’y adhère pas, mais j’en suis, en secret. La notion de « fou du palmier » m’est en tout cas directement compréhensible.

Or le palmier – qui a été importé il y a un peu plus d’un siècle, et qui fait, depuis, partie du paysage – est en train de disparaître.
Les palmiers sont attaqués par un parasite, un insecte qui les ronge lentement, mais sûrement et ils meurent, ils doivent être abattus.
Tous. Un après l’autre.
On ne les soigne pas, parce que c’est « trop cher ».

Là où une année, je contemple le ciel à travers les palmes, souples et frissonnant au moindre souffle, l’année suivante, il n’y a plus rien. La disparition était lente, elle s’accélère et je guette les signes de maladie, d’arbre en arbre, pour m’apercevoir qu’ils le sont tous, malades, et que, d’ici peu, ce qui faisait pour moi la sensation d’être enfin arrivée chez moi, cet arbre-là, parmi d’autres très chers à mon coeur – j’aime profondément les arbres -, aura totalement disparu.
Comme s’il n’y en avait jamais eu.

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Il y a dix ans ©Bleufushia

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la même vue aujourd’hui, trois palmiers en moins, et le quatrième (à gauche) en train de mourir

J’ai assisté hier à une opération qui m’a crevé le coeur.

J’ai été réveillée par un bruit de machine… et du balcon, j’ai pu voir l’agonie d’un des palmiers voisins, arraché par un engin mécanique. Son enlèvement. Son départ.

Ni fleur, ni couronnes.
Un trou à la place où il était enraciné.
Il était petit, modeste, encore un « enfant ».

Pour tout dire, je l’aimais.

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Dernier envol ©Bleufushia

Bien sûr, tout change, tout se transforme, les campagnes que j’ai connues enfant sont devenues des zones commerciales (je me suis perdue, cet après-midi, avec horreur, dans un endroit où je suis passée des centaines de fois, au milieu des serres – c’est un pays de fleurs – et des campagnes en restanque, et que plus rien ne me permet de reconnaître) et des pans entiers de territoires ont été détruits, dégueulassés, vendus au commerce, au tourisme, au profit, les villages ont été normalisés et se ressemblent de plus en plus, et je me suis résignée à ce que le paysage se dégrade inexorablement.
Au milieu de tout cela, il restait, dans des coins encore à l’écart, des petits endroits tranquilles, où un palmier bougeait lentement ses palmes pour le bonheur de mes yeux. Et une sensation de ralentissement, et de beauté qui subsiste.

Comment me sentir de ce monde quand tous les palmiers seront morts ? Je ne le sais, et mon coeur se serre à chaque effacement, et à la contemplation morne des troncs décapités (ultime étape avant l’arrachement)
Evidemment, vous me direz qu’il y a plus grave.
C’est sans doute vrai, comme il doit être vrai que chacun de nous doit avoir ses propres indices pour sentir le moment où le monde commence à s’écrouler, où une époque s’achève définitivement, où le passé s’efface, entraînant le présent dans son anéantissement.
Pour moi, c’est, indéniablement, la disparition lente et inexorable du Phoenix…

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« Le ciel est, par-dessus le toit, Si bleu, si calme ! Un arbre, par-dessus le toit, Berce sa palme. » (Verlaine) Photo ©Bleufushia

Mais comme dit la chanson, tout change, rien d’extraordinaire à ce que moi aussi 🙂

©Bleufushia

Rajoût (28 novembre)
Le palmier qui m’était géographiquement le plus proche, après un été d’agonie
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