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Grosse fatigue

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Jacques Henry Lartigue

Se réveiller épuisée, molle, irrésolue, fragile, en miettes, un jour de plus, avec la certitude qu’elle n’en finira jamais d’hiberner, plus jamais.

S’entendre se dire à elle-même, à haute voix : « ma fille, par les temps qui courent, je dois te dire que tu manques singulièrement de ressort »

S’inquiéter d’une possible schizophrénie doublée d’une sénilité galopante, malgré l’emploi du mot « singulièrement », qui, sans qu’elle sache pourquoi, la rassure un peu sur son état de délabrement.

Se visualiser une seconde dans une BD mélodramatique, avec des temps qui courent dans tous les sens de façon totalement désordonnée, avec une BO épique (mais en sachant qu’il n’y a pas de BO dans les BD), et soi-même en Zébulon ramollo, langue pendante, appuyée contre un arbre quelconque, sur fond de paysage dévasté.

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Se dire qu’elle est fatiguée, parce que, sinon, dans une visualisation, l’arbre ne serait sans doute pas quelconque. Les arbres, ce n’est pas n’importe qui, elle y porte attention.

Passer du coq à l’âne et se rechanter, ravie, et complètement allumée, pendant deux minutes (et singulièrement ragaillardie par le souvenir, et par sa précision, même si ça ne dure pas, la ragaillarderie)

« Tournicoti !

en avant la mélodie

tournicoton

en avant la chanson »

Esquisser trois pas de danse maladroite, se dire qu’elle est tout à fait con, mais qu’elle s’en balance, et continuer :

« Avec moi, on joue, on chante, on rit hi hi

ah, je suis en forme, je suis en forme !

Venez zavec moi au pays merveilleux

chanter zavec moi, et vous serez heureux »

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origine non identifiée

Se dire que, au temps de son enfance, la vie semblait encore gentillette, avec Zébulon et le père Pivoine, et que tout cela est bien loin, une image délavée, du temps où on gagnait des bons points à l’école si on était sage.

Se rappeler qu’elle était bien sage, mais que les bons points, ça lui semblait quand même infantile (même quand elle était minuscule).

Se dire qu’elle se souvient de la chanson de Zébulon, mais pas d’autres trucs de meilleure qualité, comme les poèmes de Totor (ce surnom idiot lui fait esquisser un sourire – et elle pense au « gruyère en fleurs »), dont elle a appris des tonnes de vers à l’époque, de poèmes qu’elle peut souvent commencer avec ardeur, mais qu’elle interrompt au bout de quelques mots seulement. Ô combien de marins, combien de ‘pitaines, Qui sont partis la la, la la la la la la…, Oceano nox, qui serait maintenant une marque de sardines en voie d’extinction pour bobos cultivés, dans un monde lugubre plongé dans la nuit du capitalisme.

Se demander si tout le monde est comme elle, avec n’importe quoi qui lui passe par la tête tout le temps, n’importe quelle association d’idées, se défiant des époques, de la logique, bribes de chansons, de souvenirs, fatras informe, gloubi boulga de riens du tout entre lesquels son esprit sautille au hasard Balthazar. Se posant des questions à la noix qui ne débouchent sur que dalle, et ne riment pas à grand chose. Qu’elle se pose juste pour explorer l’illogisme souverain du monde des mots, et du monde en général.

Se souvenir, justement, qu’elle a lu un truc sur une maladie bizarre, les sauteurs du Maine, qui n’affectait que les français bûcherons, qui se mettaient à sauter et sursauter pour un rien. Croire se rappeler que c’était une histoire de stress.

Se demander pourquoi, elle, le stress la prive de ressort. Singulièrement.

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Si elle devait se figurer (et justement, elle essaye) l’emplacement du ressort dans le corps, se demander où elle le situerait, et s’il n’y en a qu’un, ou plusieurs.

Se dire qu’il est probablement de son ressort, justement, d’avoir du ressort.

Se demander un moment, si un ressort peut exiger de lui-même d’avoir du ressort, ou s’il s’agit de deux ressorts différents. L’un commandant l’autre, en quelque sorte.

Si son manque de ressort vient du fait qu’elle dort depuis peu sur un sommier à ressorts. Dont elle soupçonne, dans une crise de parano subite, qu’il aurait pu attirer tout le dynamisme légendaire du ressort à lui, en l’en privant définitivement, elle. Genre vases communicants fatals.

Penser aux couteaux à ressort, aux ressorts à boudin (mais aussi, certainement, à l’existence des couteaux à boudins, mais pas des ressorts à couteaux).

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Et, dans la foulée, à chapeau d’paille et paillasson, somnambule et tutti quanti.

Essayer de se souvenir, sans succès, d’une expression qui a un rapport avec le manque de ressort et qui fait intervenir un paillasson. Flasque comme un paillasson ? Non… L’énergie d’un paillasson ?
Bon.
Penser à Gaston Lagaffe.

Se demander comment on dit ressort en anglais. Découvrir qu’un ressort est cassé se dit « spring is broken ».

Se rappeler qu’elle est quasiment bilingue, mais qu’elle ne sait pas comment on dit ressort en allemand. S’en foutre un peu. Beaucoup même.*

Se demander avec angoisse ce que le printemps vient faire dans l’histoire, si le changement climatique y est pour quelque chose, et si le printemps est définitivement «total kaputt» ? Et dans ce cas-là, quelles sont les relations entre les saisons et le boudin ? S’il y en a.

Si le printemps est pété parce que la planète part en eau de boudin.

Ne plus se souvenir qui chantait « tiens, voilà du boudin », ni dans quelle circonstance.

S’intéresser subitement à l’état du monde et allumer la radio.

Y entendre une universitaire déclarer, elle ne sait à propos de quoi, mais elle le note : « il faut ouvrir tous les tuyaux d’orgue, il faut casser tous les couloirs de nage »

Se dire que, quand même, elle y va fort ! Les couloirs de nage ! mais pourquoi tant de haine ?

Qu’il y a des gens encore plus bizarres qu’elle, finalement.

L’écouter rajouter « je le dis en sourdine, il n’y a plus d’escalier »

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Nous v’là bien, sans escalier !

En ressentir comme une angoisse. A cause de la sourdine. Elle l’aurait claironné, ça aurait été moins pire.

Se souvenir qu’on ne dit pas plus pire, et ne plus savoir si moins pire, c’est pire que dire « plus pire », ou mieux.

Trouver qu’avec les ressorts cassés et le printemps foutu, ça commence à faire beaucoup.

Eteindre la radio vite fait bien fait.

Se surprendre à la regarder en coin, la radio. On ne sait jamais, s’il fallait la contenir d’un coup, l’empêcher de déraper. Lui arracher la prise pour lui couper tout ressort.

A ce stade-là, en revenir aux valeurs sûres. Se plonger dans ce qu’un article lu le matin appelle le « wording ». Les mots, quoi…

Se dire qu’il faudrait aussi qu’elle lise le livre de celle qui s’est intéressée à la « généalogie » de l’expression « il faut s’adapter ». Que ça la calmerait. parce que la dame avait l’air, comme elle, de trouver qu’ils commencent à nous les gonfler dru, les alibofis !
Revenir dans sa zone de confort : les livres, les définitions, l’étymologie, tout ça.

Sortir le dictionnaire Littré. L’ouvrir à la page contenant l’entrée « Ressort » :

1.« se dit du mécanisme qui meut les êtres vivants, un empire, le monde etc. »

2.« propriété naturelle qu’ont certains corps de se remettre en l’état d’où on les a tirés par quelque effort ».

Ex.

« Son âme avait encore tout son ressort » (Rousseau)

« Que verrons-nous dans notre mort,

Qu’une vapeur qui s’exhale

Que des esprits qui s’épuisent,

Que des ressorts qui se démontent et se déconcertent ? » (Bossuet)

Se dire que tout ceci est bien étrange. Qu’elle ne savait point avoir une âme possiblement à ressort.

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« mon âme est un paysage choisi »…

Se demander si la deuxième définition s’applique au corps qui perd son élasticité quand on arrête la gym, ou si cette idée idiote qui ridiculise Littré procède seulement de son esprit facétieux et mal placé.

S’interroger sur les mécanismes qui « se démontent, et se déconcertent » après nous avoir mus ? Et toucher du doigt (qu’elle retire aussitôt) un abîme de réflexion philosophique : ne serions-nous que des machines ? (ressorts, mécanismes, et tout le tintouin).

Trouver tout cela bien mystérieux.

Penser à Béranger :

« On est bien peu de choses, madame

Donnez-moi un kilo de bananes

bien mûres ! »

Se recoucher, fatiguée et sans ressort, tout au fond de son accueillant plumard.

Se dire que, demain, elle essaiera d’aller manifester sa préoccupation pour le climat.

Si les petits cochons (assistés par les ressorts à boudin…ou pas) ne l’ont pas mangée d’ici là.

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Des fois que le printemps, Ginette, serait pas totalement foutu !

Et en espérant qu’il n’y ait pas, comme elle l’a lu à propos d’une autre manif, trop « d’arrestassions ». Elle n’a pas envie de terminer au « violon, avec mal vers l’aine »**.

©Bleufushia


* En fait, en le sachant, même après coup, grâce à son ami Luc, germaniste distingué (merci, m’sieur !), ne pas s’en ficher du tout, et trouver extraordinaire qu’au singulier, le mot Feder (ressort) désigne aussi la plume (celle de l’oiseau comme celle qui aurait pu me servir à écrire cet article, si je n’étais pas d’un modernisme confondant !), et qu’au pluriel, les Federn, désignent les plumes dont on ne peut s’extraire, dans le plumard de la même couleur !

** Bobby Lapointe

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11 réflexions sur “Grosse fatigue

  1. Tu m’as bernée, Hibernatuse. Moi qui craignais de te trouver au 24ème dessous ! En plus il n’y a rien de cochon là dedans à part le boudin mais c’est pas des cochonneries le boudin. Ceci dit, ton cerveau ne manque pas de ressort. A quand les sortilèges?
    Je ne dis rien mais je vais te jeter un sort pour que tu viennes avec moi. Je cherche un vol pour Bangalore mi-février. Bises

  2. oh lala, elle me semble bien bas… décidément l’hiver est une saison bien difficile pour celles (et ceux ?) qui s’essaient à prendre de l’âge sans y laisser la sagesse du regard avec distance – qui permet l’humour, la dérision (parce que putain, que tout ceci est vraiment dérisoire, non ?), et la légèreté du rebond, du ressort
    d’ailleurs, quant au ressort, tu as vu ce court métrage ? https://youtu.be/N6ADEm5Mouc les jumping frenchmen of maine (en fait canadziens) – grâce à toi, merci, belle découverte de nouvelle dinguerie humaine !

    • (enfin, pas nouvelle, mais autre, supplémentaire quoi – mais je sais pas si on peut corriger soi-même, donc pardon pour le pâté sur la feuille)
      (tout d’un coup un doute : quand on était gosses, on disait bien faire un pâté sur sa feuille de papier (je gougueulise l’expression : introuvable), toutes emmerdouillées qu’on était par nos plumes sergent-major et l’encre (qui sentait si bon), à faire des taches partout en apprenant la magie des lettres, parce que nom de dieu que c’était magique d’apprendre à lire et écrire, pénible oui, mais magique ! rappelle-toi et garde ça précieusement – ce que tu fais en fait sur ton blog)

      • Je me souviens bien de ces fichus pâtés (encore un coup du ressort à boudin 😛 )
        En attendant, oui, elle est bien bas.
        A propos, Zozefine, je voulais te raconter que mon petit fils, individu lumineux s’il en est, a inventé depuis plusieurs années (à partir du jeu bien connu de la petite bête qui monte qui monte) de personnaliser une de mes mains, avec laquelle il cause régulièrement de moi, lui demandant s’il n’est pas d’accord avec lui pour me trouver totalement fofolle, par exemple.
        Dans une phase récente, il a commencé à perdre ses dents, et à zozoter, donc… et cette étape s’est matérialisée par le fait de donner un nom à ma main (qui, jusque là, s’appelait « Petite Bête »). Elle se nomme désormais Zozefine, et, dans les grands éclats de rire partagés que déclenchent les nombreux dialogues décalés de mon petit fils avec elle, j’ai très souvent une pensée pour toi…

    • Merci, Zozefine,
      Non, je ne connaissais pas cette vidéo. Merci 🙂
      J’ai découvert cette dinguerie, et d’autres, dans un roman assez hallucinant de Blas de Robles : le point Nemo (et son célèbre Bloop, sur lequel je veux depuis longtemps écrire un article – mais la flemme !), qui regorge d’histoires bizarres, que je me suis plu remonter – et qui sont toutes avérées !

      • ça me ravit d’être ta main dialogueuse !!! remercie de la part d’une autre zozefine ton petit fils lumineux (ah, l’âge où on perd ses dents, c’est profondément angoissant, en tout cas moi ça me paniquait, mais on se rend pas compte à quel point on est mignon(ne)s….). que ce soit l’occasion d’évoquer la vioque à chats dorénavant cardiaque double la joie 😉
        dis donc, ça fait envie blas de robles !!! surtout si on me dit que c’est dans la même famille que borgès, cortazar ou ecco, on sent que ce sera gouleyant, à l’avance je salive : je me mets à sa recherche hic et nunc !!

      • Parmi les choses découvertes dans ce roman, les lecteurs de livres en français, dans les usines de cigares à Cuba…
        Je t’en prie, ma Zozefine, j’ai tout de suite mis Gianni dans la confidence, à ton propos. Il m’a demandé si tu es, j’ai répondu que non, il en a conclu que tu devais être jeune dans ton cœur…alors, la cardiaquie peut se regarder autrement 😊

  3. je t’avais dit que mon projet de thèse en sciences de l’éduc c’était la pratique honnie, haïe, gerbée, vilipendée, détestationnée des pédagogues, à savoir la lecture à voix haute ? et à une époque où internet n’était pas ce que c’est devenu, c’était pas facile de vraiment trouver des références, des pratiques… mine de rien, j’avais fini par aboutir aux cuisses des cigarettières cubaines dont les oreilles étaient bercées par de recommandables et sages lectures. et chouette, si jamais, tu ouvres ça, et c’est page 8 http://bibliomontreal.com/doc/Info-ABMjuin2012.pdf !!! = la présentation de ce livre qui doit être passionnant El lector de la tabaquería (de Araceli Tinajero), mais le bouquin n’est pas traduit, donc c’est une bonne occasion de faire une remise à niveau de cette histoire via un résumé.

  4. Non, tu ne m’avais pas parlé de cela…
    ça doit être passionnant… j’avais lu quelques articles internet dans la foulée, entre autres sur le fait que l’activité a été classée patrimoine de l’humanité !
    Pour le Blas de Roblès, le livre prend la forme d’une sorte d’hommage à Jules Verne (je l’ai senti comme ça), et regorge d’aventures fantastiques… Je m’y suis laissée totalement emporter.
    Dernièrement, par exemple, lors de l’histoire du « missionnaire » américain tué sur l’île Sentinelle, je n’étais en rien étonnée, parce que j’avais découvert cette île hors du monde dans son livre.

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