bleu fushia

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Séquence vintage

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Hier, je suis allée voir le film « Demain » (oui oui !), qui propose des alternatives au capitalisme tentées dans quelques endroits du monde : des gens essaient d’arrêter la fuite en avant que les gouvernants appellent progrès, en cherchant d’autres modes de vie, de rapports humains, de façon de vivre avec la nature, d’éduquer les enfants, de faire de la politique, de supporter la cité.
Certaines de ces façons sont nouvelles, d’autres se rattachent à des modes de vie qui peuvent rappeler des choses que des vieux croûtons comme moi ont vécues dans leur jeunesse pas si folle…
Allez savoir pourquoi, ce film m’a projetée dans deux directions : l’envie de tenter, moi aussi, une alternative (projet à établir, à mûrir), et, dans un genre différent, un petit voyage dans le temps, retour sur l’enfance par bribes décousues – des souvenirs vintage d’une époque où j’ignorais ce mot.
Peut-être que cette deuxième voie a un lien avec le cinéma où je suis allée voir ce film, un cinéma qui est resté tel qu’en mes 15 ans*.

Prendre connaissance d’un échantillon de « nouvelle modernité » dans un lieu qui respire le vingtième siècle disparu a provoqué en moi comme une légère fissure, où s’est instillé peu à peu ce « je me souviens » très erratique, prétexte à souvenir, à compléter encore, mais qui, peut-être, m’est nécessaire pour construire autre chose, même s’il est un peu foutraque et composé de choses pas toutes « utiles » à la réflexion (mais en réalité, je me balance dru de l’utilité, pour tout vous dire)

Il est des choses des temps jadis qui me manquent parfois :

les vrais patins à roulette, avec des lanières en cuir qui tiennent le pied et des roues qui se grippent au moindre caillou
les téléphones à cadran, et le geste du doigt qui peine à remonter le cadran jusqu’au bout, et le grrrr chtac qui l’accompagne,
les tomates qui ont un goût de tomate (et pas seulement l’odeur)
les courriers papier (et même le papier avion)
les routes sans panneaux publicitaires
l’odeur de la peau de mes fils bébés…

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Il est des situations qui me reviennent en mémoire :

des moments où je sentais le temps s’égrener, lentement

quand je me promenais sur la corniche, dans les embruns, le soir après l’école
quand j’avais la sensation qu’il me restait du temps à vivre
quand je me bronzais des heures sur la plage, sans avoir la moindre idée des risques
quand la vie n’était pas un jeu d’obstacles pour tenter d’éviter tout ce qui essaie de nous tuer, mais juste un fil doux, que je dévidais de façon buissonnière
quand les soirées étaient pleines d’hirondelles
quand, pour occuper les soirées d’été de l’enfance, je frottais, des heures durant un noyau d’abricot sur un mur pour en faire un sifflet, aussitôt terminé, aussitôt abandonné : le goût des gestes inutiles et le temps pour se les autoriser.
quand je paressais au lit, le matin : je pourrais le faire, je ne le fais plus
l’attente qui précédait l’arrivée d’une lettre, guetter le facteur, ouvrir l’enveloppe, tenter de lire la date d’envoi sur le tampon, toujours mal imprimé, illisible
quand les actualités n’étaient pas permanentes, et que je m’en foutais, de la marche du monde
quand je pouvais encore faire des galipettes (mais non, pas des « galipettes », je vous vois rigoler, des galipettes !), sauter à la corde, monter aux arbres

Quand je pense à « avant », il ne me reste que des bribes.

J’ai vécu un temps continu, parfois horriblement lent, à d’autres moments, rapide et fuyant, mais ce qui me revient, quand j’y pense, ce sont juste des éclats dispersés, que je ne sais même plus dater, ni ordonner chronologiquement :

des refrains inachevés,

des bouts de poésie dont il manque toujours le troisième vers, ou même parfois, le second et dont, comme pour les tables de multiplication, je ne sais plus que le rythme chantant (la bande son est partiellement effacée),

des noms de camarades de classe associés à des images floues,

des images (rares) de moi à la plage, ou en train de grimper sur le figuier, comme si je me voyais de l’extérieur (sans doute un souvenir de quelque vieille photo en noir et blanc au fond d’un album que je n’ai plus ouvert depuis 30 ou 40 ans),

des objets que j’évoque parfois avec mes fils devenus grands (comme l’époque où ils écoutaient la vie de Zorro, « fier, audacieux et bondissant », sur leur mange-disques…),

le souvenir de mon premier émoi amoureux (j’avais 4 ans, j’étais à la maternelle, c’était le roi du bac à sable, y en avait pas de plus bath).

Ce qui me reste le plus, en fait, et qui a complètement disparu aujourd’hui, c’est certains bruits, des sons qui rythmaient la vie d’autrefois. A l’époque, je n’y prêtais pas garde, ils étaient le fond familier de l’existence, et comme tout ce qui est trop familier, je n’y accordais aucune attention.
Non pas que les bruits, isolés, ne puissent se retrouver aujourd’hui, mais le silence n’existe plus comme avant, et ça, ça fait une sacrée différence.

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Je me souviens avoir aimé par exemple le tap tap régulier sous mes fenêtres de ma copine qui jouait à la corde à sauter, en accélérant de plus en plus, le vrombissement du moulin à café (on peut encore trouver du café en grains ? je ne le sais même pas), le saphir se posant sur le disque noir, et le silence crachotant précédant le début du disque, ou le galimatias absurde des ondes courtes. Les sons « impurs »…

J’ai rigolé, plus tard, de ce jeu à la mode (deux boules qui s’entrechoquaient) que tous les jeunes utilisaient, même en s’embrassant. Ce n’était pas sur fond de Procol Harum, non, ça c’était plus tôt, au temps de mes premières amours, et des rares surprise-parties qui m’étaient autorisées.

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Je me souviens aussi des bruits qui rythmaient les jours, le claquement des haubans qui précédait la tempête, la cloche de l’église qui sonnait le glas – et cela m’indifférait à l’époque, la sirène des pompiers qui sonnait trois fois, le premier mercredi du mois, pour vérification.
Un de ces premiers mercredis, elle avait sonné quatre fois, et j’ai naturellement oublié les codes : deux fois, le feu, une fois, y avait-il une seule sonnerie possible ? non. Deux, pas trois (réservé aux essais) et quatre ?
Je me suis rendue compte, par hasard, dans mon village d’enfance, qu’elle continue à sonner, sauf qu’elle est tellement masquée par une cohorte de bruits stridants et pétaradants qu’on ne l’entend qu’à grand peine.

Maintenant, ma mémoire est encombrée de codes, de chiffres, d’informations, mais je n’ai plus à me souvenir du sens des sons…

Et voilà, c’est ma séquence nostalgie, j’en viens à regretter l’avant, le moment où les sons avaient du sens, avant la bouillie sonore permanente.
Sans doute est-ce mon rapport à la musique qui me fait m’attarder particulièrement sur ce qu’on entendait (que Murray Schaffer, dans Le paysage sonore, qualifiait d’environnement sonore « haute-fidélité » – même si, à l’époque dont je parle, il n’était déjà plus si Hi-fi que ça !), mais ça fait partie des choses dont j’aimerais qu’elles changent maintenant.

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Hi hi hi, ça date vraiment !

Peut-être est-ce que je regrette seulement ma jeunesse ?

Mon mobile sonne, je baisse le son de mon iPod, j’enlève mes écouteurs, et je réponds en même temps à un double appel.

©Bleufushia

*si ça vous intéresse, je vous renvoie au billet où je raconte mes retrouvailles avec ce cinéma

https://bleufushia.wordpress.com/tag/cinema/


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These foolish things

Isidro Ferrer - illustration (Le livre des questions - Pablo Neruda)

Isidro Ferrer – illustration
(Le livre des questions – Pablo Neruda)

J’attache de la valeur à des choses banales et insignifiantes, au contact de mon bol chaud dans ma paume, au bruit de la pluie sur la vitre, à l’ombre rayée et trouée des arbres.

J’attache de la valeur aux humains, à leurs tendres fêlures, à leur fragilité, à leur complexité, à leur simplicité, à leur douceur, à leurs rires lumineux.

J’attache de la valeur à ce qui est éphémère, au vent dans mes cheveux, à la couleur pourpre de la mer au couchant, à la lumière qui frise l’herbe mouillée, aux lignes changeantes obstinément dessinées par les vagues, à la rumeur des galets qu’elles déplacent.

J’attache de la valeur à l’infime, aux fugaces sourires éclairant soudain les visages, au regard limpide de l’enfant, au vol léger de l’oiseau, à trois notes mélancoliques émergeant du silence, à la chaleur partagée sans mots.

J’attache de la valeur au silence, qui permet aux mots d’éclore, et à certains de ces mots, ceux qui désignent des valeurs qui unissent les hommes, qui leur donnent confiance en l’autre, au lieu de les diviser, à la lenteur de la réflexion.

J’attache de la valeur à l’art, à tous les univers fictifs, plus brillants que les réels, aux formes créées, aux lignes assemblées, aux couleurs mélangées, aux notes vibrantes, aux mots tressés en gerbe.

J’attache de la valeur aux rêves, aux utopies un peu folles, aux tentatives décalées, aux envies de beauté partagée, à tout ce qui échappe à l’ordre et au pouvoir.

J’attache aussi de la valeur au monde réel, à ses demi-teintes, à ses aspérités, à ses écueils, à ses joies, à son velouté.

J’attache de la valeur au hasard et aux rencontres qu’il occasionne, au lâcher-prise et à l’absence volontaire de choix, au fait d’accepter la vie comme elle vient.

J’attache de la valeur à des gestes volontaires de tendresse, d’attention, d’écoute, de révolte, de lutte collective, de solidarité, et à ceux, patients, du travailleur.

Me comble le fait de n’attacher de la valeur qu’à des petites choses sans prix.
Me remplit le fait d’attacher de la valeur.

©Bleufushia
(tribute to Erri de Luca : à la manière d’une partie de « Oeuvre sur l’eau » – 2002)


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Michelines (rêve)

1024px-Micheline_XM_5005_Mulhouse_FRA_001Je suis dans une gare qui ressemble à celle de Canfranc.

Les rails abandonnés courent et s’enchevêtrent avec les herbes folles, et le bâtiment gigantesque continue sa lente désagrégation. Ma fièvre trouble mon regard et je crois le voir s’écrouler sous mes yeux. La sensation d’étrangeté éprouvée dans ce lieu (en vrai) est là, avec l’impression vivace d’errer au milieu d’un rêve figé.
Bizarre de mélanger un rêve fictif avec un rêve réel.
Bon, pourriez-vous me dire… qu’est-ce qu’un rêve réel ?
En tout cas, mon train est là. Le passé aussi.
Le train est bleu, c’est une micheline qui doit m’amener à ma leçon hebdomadaire de piano.
Pas certaine que la micheline de mon enfance ait été bleue, mais dans le rêve, elle est comme ça.
Le mot de « micheline » me revient au moment où j’en gravis les marches, ces deux marches qui se rabattent quand le train part.

C’est un mot que j’avais remisé tout au fond de mon sac à mots du passé. Il y voisine avec « train auto-couchettes », dans le même ordre d’idée, ou « formica » et « robot-marie » – je me souviens d’une scène où le vendeur du village faisait l’article à ma mère en répétant en boucle, à propos d’une des fonctions du-dit robot-marie, un « ça hache tout » un peu hystérique…
Parfum d’une autre époque.
Il faudra que j’établisse une liste de ces mots de mon enfance. Mais là, dans le rêve, je n’en ai pas le temps.

Quand a-t-on cessé de dire « micheline » ? A-t-on, d’ailleurs, cessé ?
Cette nuit, je ne sais pas s’il s’agissait d’une vraie micheline.

(site sur l'histoire de Michelin)

(site sur l’histoire de Michelin)

L’odeur tapie dans mes souvenirs revient, nette, sans hésitation possible. Le bruit, qui me permettrait de le savoir, est absent.

J’en descends, en gare de Toulon, ce qui m’est permis par le rêve, et se raccroche sans secousse à une vérité de ma réalité passée. Mais je peine à trouver la sortie, il n’y a pas de quai et je me prends les pieds dans des rails rouillés.
Quand, enfin, je m’en sors,
je marche un peu vers la basse ville, sonne, monte trois étages d’un immeuble un peu miteux.

Je suis arrivée chez Micheline Michel, avec laquelle j’ai fait mes débuts.
Gamine, je me demandais comment on avait pu donner un nom de train à cette vieille fille un peu rêche.Et pourquoi cette répétition un peu ridicule ?
Pourquoi, aussi, un train  pouvait avoir un nom de femme. Ça, je le sais maintenant seulement. Je l’ai lu hier, au hasard d’une recherche.

J’ai gardé ces questions pour moi, jusqu’à aujourd’hui.
Comme beaucoup, je rêvais d’être une virtuose soliste, passant d’une scène célèbre à une autre, toujours sous les feux de la rampe. J’avais déjà, très jeune, choisi mon nom de vedette : Estrella Luz (le nom de famille ressemblait de près à celui de ma mère). Et la robe à paillettes qui allait avec. Infiniment plus chic que Micheline Michel et son appartement près du port, dans cette rue un peu obscure et sale où elle habitait.

chemin-de-fer-train-cle-de-sol-portee-musique-tag alorsquoidefun-frDans le songe, il me semble tout à coup d’un très mauvais augure que le nom de mon professeur ait été bégayant de la sorte – quelle drôle d’idée d’appeler quelqu’un comme ça -, et associé à un train qui n’est pas spécialement un rapide.
Comment réussir un début fulgurant en commençant sous ces auspices ?
C’était de mauvais augure et il est finalement heureux qu’il se soit réalisé.

A posteriori, je n’aurais pas aimé vivre cette vie-là.
Mais si je n’ai pas fait carrière, j’aurais pu entrer dans la finance grâce à elle.
Mademoiselle Michel avait une pédagogie fondée sur la récompense. Elle donnait en fin d’heure à qui avait bien travaillé un sucre d’orge. C’était généralement mon cas. Mais je détestais cela.
Du haut de mes 7 ans, très rapidement, j’ai osé le lui dire.

Elle, embêtée, m’a demandé ce qui me ferait plaisir à la place.

J’ai répondu « une pièce de 1 franc », avec un tel aplomb, probablement, qu’elle n’a pas osé dire non (je ne sais plus de combien était le prix d’une leçon, mais il n’était pas énorme, et 1 franc, ça n’était pas totalement rien).
C’est comme ça que tout mon apprentissage a été rémunéré.
Meilleur plan, non ?
Je n’ai jamais raconté à mes parents mes débuts dans la finance, ni la façon dont cet argent a été transformé en Car en Sac (ni le délice des délices de cette double transgression !) et mes dons en la matière se sont limités à cet épisode.
Ce qui est heureux aussi.
Vous me voyez dans la finance, vous ?

©Bleufushia
N.B. si ce rêve a été fait sous forte fièvre, ma prof de piano s’est vraiment appelée ainsi, j’y allais en micheline, et la gare de Canfranc m’a fait halluciner lorsque j’y suis passée, avec son air de reste de guerre bactériologique !


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Le sel du passé

J’ai croisé sur la plage un touriste qui venait de mettre le pied sur un oursin. Il a tenté de partager avec moi sa colère et sa douleur. Moi, je ne suis parvenue à rien d’autre qu’à sourire en silence. Je sais que ce n’est pas très empathique. Mais j’ai des excuses.

C’était une activité de grands, moi, j’étais gamine… presque 6 ans de différence avec les plus âgés, ça compte !
Ils avaient promis de veiller sur moi, c’est à cette seule condition que je pouvais les suivre.
D’ordinaire, on allait à la plage sur le sable, juste là où débouchait l’escalier. Et on nageait, ou on plongeait du ponton, avant de s’allonger sans bouger, seulement attentifs au soleil qui nous réchauffait sous les cris des mouettes.

Là, ce n’était pas pareil. Ça se passait sur les rochers. Il fallait y arriver sans les laisser me perdre en route. Ils avaient amené tout l’attirail, les masques et les tubas, bien sûr, mais aussi des fourchettes, des ciseaux, un torchon, et une baguette de pain.
Ils allaient plonger avec leurs fourchettes, pour décrocher les oursins sans se planter d’aiguilles dans les doigts. Quand ils en avaient un, ils venaient jusqu’au rocher où je les attendais, et je devais attraper l’oursin sans me faire mal, et sans le laisser tomber dans l’eau à nouveau.
Quand je m’en étais emparée, très précautionneusement, je l’amenais jusqu’à un panier à salade comme on les faisait dans le temps, en maillage de fil de fer, et je déposais soigneusement le trésor recueilli.

Pendant qu’ils retournaient en chercher d’autres, je guettais du coin de l’oeil le moment où un autre sortait la tête de l’eau et me signifiait qu’il en avait encore un. J’avais un travail subalterne, mais j’avais à coeur de l’accomplir au mieux.
En attendant, je m’absorbais dans la contemplation. Ces animaux me fascinaient : un noir brillant, profond, teinté de violet, une « bouche » avec une sorte de double bec, et des aiguilles qui bougeaient lentement en une chorégraphie presque imperceptible.

Plus tard, les grands remontaient dans les rochers, quand la pêche était suffisante pour nous tous.
Les plus âgés prenaient les ciseaux, calaient un oursin dans leur main, certains sur un torchon, d’autres, plus hardis, directement à même la paume et ils plongeaient la pointe des ciseaux dans le bec, puis, une fois celui-ci pénétré, ils pouvaient découper la coquille en deux. Les aiguilles à l’endroit de l’entaille des ciseaux giclaient à terre dans un crépitement bref. Je regardais les garçons faire avec admiration.
Le chapeau de l’oursin était enlevé prestement, rejeté à la mer, et les plus jeunes passaient alors à l’étape suivante : secouer délicatement la moitié restante pour en faire partir le noir (on disait que c’était leur caca, je n’ai jamais vérifié cette assertion) entre les rochers, du moins la majeure partie du noir.

Puis, c’était le moment du délice. Ils étaient galants, ils m’offraient le premier.
J’y plongeais un bout de baguette, raclais du mieux les tranches orange, en étoile, d’un orange si vif, si étonnant dans cet écrin noir, portais le bout de pain à mon nez, humais l’odeur délicieusement violente, puis mettais le pain dans ma bouche, l’y gardais un moment pour que mon palais s’emplisse de toute la saveur iodée, puis, d’un coup, avalais, et y retournais, vite, tant qu’il en restait encore.
Les grands qui m’entouraient échangeaient entre eux et avec moi des « hmmm » de contentement, et de grands sourires. Le rituel soudait le petit groupe, et la consommation collective de ces merveilles, curieusement silencieuse, me donnait la sensation de ne constituer qu’un seul et même être marin avec mes camarades.
Ces festins improvisés, le goût presque musqué de la chair de l’oursin, le labeur nécessaire (pêcher, couper, nettoyer) pour arriver au plaisir restent pour moi des grands souvenirs culinaires, augmentés encore lorsque, plus âgée, je pus enfin me joindre au groupe des ramasseurs. Je plongeais sans masque, et aimais même la sensation légèrement gênante des yeux rougis par le sel. Du sel par toutes les pores.

oricio1J’ai parfois acheté depuis une demi-douzaine d’oursins, déjà ouverts, à l’étal d’un poissonnier, sans toutefois le bonheur que j’éprouvais en ces temps-là.
Encore aujourd’hui, je convoque l’odeur et le goût entre mille souvenirs, et ils sont là tout de suite.
Avec tout le sel du passé…

©Bleufushia


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La liberté est à 150 mètres (9)

Reve-realite-1J’évoquais récemment, avec une vieille amie avec laquelle j’ai fait mes études, l’année où nos voies se sont séparées.
Drôle d’année dans ma vie, dont j’aurais eu tendance à dire, spontanément, qu’il ne s’y était strictement rien passé de notable. D’autres se sont allongés pour moins que cela, je sais !
Rien, à ceci près qu’on y avait, elle et moi, fait nos débuts dans la « vie ».

Et que l’idéalisme qui nous avait agitées pendant le temps de la fac était toujours aussi vivace en nous.
Etrange expression, quand même, que celle « des débuts » dans la vie, à moins de considérer qu’il y en plusieurs, ce que le pluriel tendrait à souligner ? (la question reste entière pour moi)

A y mieux regarder, cette année me semble moins anodine que les vagues souvenirs qui nous en restaient, tant à l’une qu’à l’autre, pendant cette discussion à bâtons rompus que nous avions, à une terrasse de bistrot sur le port de Toulon, où elle habite maintenant.
Allongée, chez moi, après l’avoir quittée, je profite qu’elle a soulevé par ses souvenirs le tapis épais qui recouvre cette époque pour y regarder dessous, un peu, juste un peu…

Trois moments de cette année-là, trois flashes qui me restent.
Je décroche le diplôme attendu ! apte au service…
L’inspectrice qui me le décerne ne me serre même pas la main et prononce avec un sale sourire ironique : « bravo, vous en avez maintenant pour 37 ans et demi » ; ce sont ses paroles de félicitation, qui me glacent.
Bienvenue dans le monde des adultes !
Depuis, les 37 ans et demi en sont devenus 41 et 7 mois (c’est-à-dire, concrètement, pour moi, 42), et quand on compte, on n’aime pas… mais c’est une autre histoire.
Ce qui me noue l’estomac à ce moment-là, c’est la conscience subite que je suis liée à une institution, à la vie à la mort, moi qui me rêvais libre de toute attache. Même si je n’ai jamais imaginé faire un autre métier, j’appartiens à une génération utopiste, qui rêve d’autres rapports sociaux. Mais l’idée d’instruire et d’éduquer comme vecteur d’émancipation et outil de lutte, au sein du service public, s’accorde paradoxalement un peu mal avec le fait de s’enchaîner à un emploi.
En même temps, je n’ai jamais quitté le lien à la réalité : sans travail, pas de liberté.

dretOJ’en avais rêvé, de cette indépendance financière, de ce moment où l’on quitte ses parents, je ressentais, depuis le bac, comme une urgence à m’éloigner, à voler de mes propres ailes, à colorer la vie de ma propre palette…
Donc, allons-y, travaillons ! La route s’ouvre, l’avenir est là.
Le monde me semble, tout à coup, étrangement gris.

Passe un été au cours duquel meurt la personne à qui j’attribuais dans ma tête la place de mère, me poussant à couper tous les cordons.
D’accord, j’ai compris ! Le symbole est clair, je suis maintenant « grande », malgré la sensation qui me poursuit encore de la gamine en moi.
Et de l’incommensurable douleur de la perte.

C’est la rentrée, et dès le premier jour, je prends conscience que mon indépendance n’en est pas une : le changement de situation n’est pas totalement un changement de rôle, et j’ai troqué des parents étouffants contre un chef arrogant et dominateur, dernier maillon d’une hiérarchie pesante.
Je me retrouve dans un rôle qui me serre aux entournures, prof responsable de son image, comptable de ses actions, coincé dans des contraintes en tout genre.
Ça n’a rien à voir avec le fantasme que je me faisais de mon métier.

La liberté a un goût un peu âcre, je n’avais pas imaginé le monde comme ça.

Trop tard, il y fait froid et je m’y déplace comme dans une sorte de brouillard. Et ce qui m’a donné chaud jusque là me semble loin.

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A l’extérieur, je me bagarre, j’ai toujours été comme ça, rebelle, allant au front les poings faits. Même pas peur ! je ne suis pas du bois qu’on abat.
A l’intérieur, j’ai du mal à respirer. Je me débats plus que je ne me bats.
Ma palette se remplit de teintes sans éclat, de routines sans soleil. Je me demande où est ma place. Si tout ça a un sens.

Le tirage au sort m’a fait démarrer ma carrière à Toulon, ville dans laquelle j’avais déjà accompli trois années interminables de lycée. J’ai été tentée plusieurs fois, lycéenne, de sécher, mais la ville est tellement glauque qu’elle décourage toute tentative d’évasion. Mon année de terminale a été hantée par l’hypothèse (totalement improbable, au demeurant) d’un échec au bac, et de l’impossibilité évidente de supporter cette ville un an de plus.
Et là, au moment même où des « lendemains glorieux » démarrent, retour à la case départ.

Comme un mauvais kharma qui me colle aux basques…

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la liberté est toujours plus loin… (photo prise dans le vieux « Chicago », à Toulon)

Et aucun dé magique, même truqué, ne peut me permettre de tailler la route, de m’échapper loin, très loin de la ville militaire, de Cuverville, de Chicago, du port qui ne parvient même pas à être un endroit intéressant (j’adore les ports, mais celui-là est le seul que je connaisse qui s’est débrouillé pour être laid).
Non, le même lieu gris, gluant d’ennui, et la sonnerie des chantiers qui rythme la vie, encore et toujours, enfin, si on peut appeler ça la vie : le labeur, réglé, sous coupe.

Curieuse découverte : gagner sa vie, c’est aussi, d’une certaine façon, passer à côté d’elle.

Cette année-là n’est pas la fin de mon enfance – sait-on jamais quand l’enfance finit en nous ? -, elle n’est que le début de ma vie professionnelle, ce moment où le principe de réalité prend le pas, d’une façon démesurée, sur le principe de plaisir.
Ce moment où on sait que la vie n’aura jamais les couleurs qu’on imaginait… que toute réussite sonne le glas de nos rêves les plus fantaisistes, ceux qui nous correspondent le mieux.
Au moment où on s’y attend le moins, on s’en prend – comme on disait à mon époque – plein la gueule pour pas un rond. Même s’il y a enfin des ronds à la clé ! Et que, malgré tout, c’est infiniment mieux que rien.

Au moment où je suis proche de la fin de cette période de ma vie, et où je m’achemine vers de nouveaux débuts, je ne suis pas certaine que j’ai aimé ou que j’aime cette année-là.

Qui a dit du passé qu’il était simple ?

©Bleufushia

NB pour les non toulonnais, Chicago est le nom du quartier chaud de Toulon, et Cuverville, celui d’une statue sur le port, devant la mairie, assez laide et qui a la particularité de regarder la mer, et donc…


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Le noyau du désir

Petites fleurs de mon jardin

Elle s’absorbait dans la contemplation de la nèfle qu’elle venait de saisir. Toute son enfance dans un fruit ! Le bonheur intense de chiper des nèfles, au passage, aux branches basses qui débordaient de la clôture du voisin. De les croquer précautionneusement.
Ça avait été un long délice, au goût d’interdit. Fruit insignifiant pour d’autres, pas pour elle.

Ça vaut des nèfles était une expression qui la plongeait dans l’incompréhension. Presque la révolte.
Le fruit la fascinait et elle se demandait aujourd’hui pourquoi.
L’extérieur, l’apparence étaient banals, la couleur indéfinie, la peau tavelée, somme toute moyennement engageante. Dès qu’on y mordait, on tombait sur des noyaux que, dans un rare accord avec elle-même, elle trouvait formidables.
Il y en avait deux ou trois, parfois quatre, biscornus, mais avec des angles arrondis, brillants, lisses au-delà du lisse. De vrais bijoux.

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Elle repensa tout à coup à cette description saugrenue qu’elle avait lue autrefois : un explorateur portugais, débarquant au 16ème siècle au Brésil essayait de consigner pour ses compatriotes qui n’en avaient jamais vu ce qu’était une banane.
La description était drôle, parce qu’il ne décrivait le fruit qu’en négatif, par rapport à la figue qu’il n’était justement pas.
Drôle aussi de penser que l’expression brésilienne « a preço de banana » (au prix de la banane, pour désigner des articles en promotion importante) signifie, finalement, qu’il s’agit d’un produit qu’on peut se procurer pour des nèfles !

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Elle se demandait comment raconter la nèfle.

Difficile de décrire les noyaux, qui étaient pourtant le cœur de la nèfle, c’est-à-dire à la fois son centre et son intérêt, puisque par définition, ils étaient invisibles, cachés… et au bout du compte, sans intérêt. Ce n’est pas eux qu’on consommait.
Finalement, le cœur de la nèfle, on pouvait dire que ça comptait pour des nèfles. On s’en contrefoutait. Elle n’en aurait pas eu que ça aurait été pareil. En tout cas, ça ne servait ni à la connaître, ni à la reconnaître. Cette pensée, infime pourtant, lui serra tout à coup la gorge.
Elle-même, au-delà de ses propres apparences – banales, elle se devait de le reconnaître, à l’image de la nèfle qu’elle tenait dans sa main – comment pouvait-elle dire cette sensation d’être, parfois,  dénoyautée ?

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(du blog tortore.wordpress.com)

©Bleufushia


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L’effacement

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©Bleufushia

Ayant délaissé depuis très longtemps le village de mon enfance, pour aller m’installer non loin, mais dans un univers géographique assez différent, lorsque je m’interrogeais sur mes racines, je me définissais comme étant « du sud », ou alors « méditerranéenne ».
Il me suffisait la branche de pin parasol surplombant la crique, l’odeur du figuier dans les sentes vers la mer, le gabian moqueur glissant l’aile sous le vent, la cigale infernale, les verticales des cyprès dans le lointain, la brillance particulière de la lumière, l’odeur d’iode, par exemple, pour me sentir chez moi, même si je venais d’arriver, même si j’étais assez loin des lieux de l’enfance, dans d’autres pays du pourtour méditerranéen.
Ces éléments fonctionnaient comme des repères, et des indices de la possibilité de poser enfin mes valises, de respirer largement et de, soudain, me sentir parfaitement calme et enracinée dans un sol.

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©Bleufushia

Par le hasard de la vie, je m’y retrouve à nouveau, dans ce village, j’y retrace peu à peu mes marques, et émerge de ce retour l’interrogation : qu’est-ce qui fait que je me sente d’ici, et non d’ailleurs, que mes fibres personnelles soient liées à cet endroit et moins à d’autres ?
Bien sûr, il y a les souvenirs d’enfance.
Mais au-delà de ça, je me rends compte que certains éléments sont plus profondément ancrés en moi.

Ce qui fait sans doute une des saveurs de l’enfance, ce sont les choses qui paraissent immuables, « comme on les a toujours vues », le pêcheur qui part en mer avec son pointu dont le moteur émet un « pout pout pout » discret et modeste, les joueurs de boule qui sirotent des mauresques entre les parties, le phare (qui échappe aux modes de modernisation des lieux habités), l’accent des gens, certaines expressions de patois, une lenteur un peu indolente de la vie, et les arbres.

J’ai fini par déterminer que ce qui me plonge particulièrement dans le bonheur (en plus de la mer, qui remporte pour moi toute compétition – mais la Méditerranée, pas n’importe quelle mer), c’est la vue d’une palme qui bouge tranquillement par-dessus un toit, ou sur fond de mer.

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©Bleufushia

Ma Provence à moi, elle est là, dans le Phoenix des Canaries, dont la simple vue me donne comme un tremblement secret de béatitude. Plus encore que dans le pin parasol, qui m’a paru, longtemps, le symbole de mon pays.
Il y en avait dans la cour de l’école maternelle où j’ai commencé ma scolarité, il y en a toujours eu sous mes fenêtres, le long de mes itinéraires dans le village.
Je ne suis pas la seule, sans doute, à les aimer : on trouve de tout sur le net, et j’y ai croisé un « forum des fous de palmiers »… je n’y adhère pas, mais j’en suis, en secret. La notion de « fou du palmier » m’est en tout cas directement compréhensible.

Or le palmier – qui a été importé il y a un peu plus d’un siècle, et qui fait, depuis, partie du paysage – est en train de disparaître.
Les palmiers sont attaqués par un parasite, un insecte qui les ronge lentement, mais sûrement et ils meurent, ils doivent être abattus.
Tous. Un après l’autre.
On ne les soigne pas, parce que c’est « trop cher ».

Là où une année, je contemple le ciel à travers les palmes, souples et frissonnant au moindre souffle, l’année suivante, il n’y a plus rien. La disparition était lente, elle s’accélère et je guette les signes de maladie, d’arbre en arbre, pour m’apercevoir qu’ils le sont tous, malades, et que, d’ici peu, ce qui faisait pour moi la sensation d’être enfin arrivée chez moi, cet arbre-là, parmi d’autres très chers à mon coeur – j’aime profondément les arbres -, aura totalement disparu.
Comme s’il n’y en avait jamais eu.

vue balcon

Il y a dix ans ©Bleufushia

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la même vue aujourd’hui, trois palmiers en moins, et le quatrième (à gauche) en train de mourir

J’ai assisté hier à une opération qui m’a crevé le coeur.

J’ai été réveillée par un bruit de machine… et du balcon, j’ai pu voir l’agonie d’un des palmiers voisins, arraché par un engin mécanique. Son enlèvement. Son départ.

Ni fleur, ni couronnes.
Un trou à la place où il était enraciné.
Il était petit, modeste, encore un « enfant ».

Pour tout dire, je l’aimais.

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Dernier envol ©Bleufushia

Bien sûr, tout change, tout se transforme, les campagnes que j’ai connues enfant sont devenues des zones commerciales (je me suis perdue, cet après-midi, avec horreur, dans un endroit où je suis passée des centaines de fois, au milieu des serres – c’est un pays de fleurs – et des campagnes en restanque, et que plus rien ne me permet de reconnaître) et des pans entiers de territoires ont été détruits, dégueulassés, vendus au commerce, au tourisme, au profit, les villages ont été normalisés et se ressemblent de plus en plus, et je me suis résignée à ce que le paysage se dégrade inexorablement.
Au milieu de tout cela, il restait, dans des coins encore à l’écart, des petits endroits tranquilles, où un palmier bougeait lentement ses palmes pour le bonheur de mes yeux. Et une sensation de ralentissement, et de beauté qui subsiste.

Comment me sentir de ce monde quand tous les palmiers seront morts ? Je ne le sais, et mon coeur se serre à chaque effacement, et à la contemplation morne des troncs décapités (ultime étape avant l’arrachement)
Evidemment, vous me direz qu’il y a plus grave.
C’est sans doute vrai, comme il doit être vrai que chacun de nous doit avoir ses propres indices pour sentir le moment où le monde commence à s’écrouler, où une époque s’achève définitivement, où le passé s’efface, entraînant le présent dans son anéantissement.
Pour moi, c’est, indéniablement, la disparition lente et inexorable du Phoenix…

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« Le ciel est, par-dessus le toit, Si bleu, si calme ! Un arbre, par-dessus le toit, Berce sa palme. » (Verlaine) Photo ©Bleufushia

Mais comme dit la chanson, tout change, rien d’extraordinaire à ce que moi aussi 🙂

©Bleufushia

Rajoût (28 novembre)
Le palmier qui m’était géographiquement le plus proche, après un été d’agonie
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