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Douceurs (42)

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Cheminant sur des sentes buissonnières, vers…

Parfois, je me plais à penser aux hasards hasardeux qui mènent nos vies, et qui nous conduisent vers l’inattendu, quoi qu’on tente de planifier et de contrôler.
A la façon dont un acte, qu’il soit mûrement réfléchi ou même posé sans préméditation, nous entraîne à dévider dans un fil inespéré d’autres actes, des rencontres, des échappées imprévues, d’autres actes encore, par conséquence, et ainsi de suite, empruntant un chemin indéchiffrable, souvent complètement au p’tit bonheur la chance.

Il y a de cela de nombreuses années, au siècle dernier – bien sûr, je pourrais remonter encore plus loin, mais les ramifications, dans ma vie, de ce moment précis m’étonnent encore – un jour d’été et de désoeuvrement, dans un camping en bord de grande bleue,  mon compagnon d’alors m’a lancé un défi (qu’il en soit ici grandement remercié).
Il s’agissait d’écrire, en deux heures (le temps d’une course pour lui) la biographie imaginaire d’un énigmatique faux capitaine qui séjournait dans la caravane voisine de notre tente.

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Dessin de Chabouté

Même si je m’étais toujours passionnée pour la littérature, je n’avais jamais pensé me mettre à écrire, et l’exercice m’avait paru assez incongru pour que je dise : « chiche ».
J’ai donc écrit, j’ai aimé cet essai pas si malhabile, et, au retour des vacances, me suis inscrite à un atelier d’écriture sur internet.
J’y ai été accueillie par les participants, dont celle qui est devenue une amie : Mimi. Et d’autres encore dont l’existence s’est tissée avec la mienne un peu, beaucoup, passionnément parfois.
Si je tire une infime partie du fil « Mimi », je me rends compte que, si je ne l’avais pas connue, je n’aurais bien sûr pas pu oublier chez elle, 17 ans après, le livre préféré de mon petit-fils, je n’aurais pas réfléchi à la façon de le récupérer aisément et je ne lui aurais pas proposé de passer chez elle pour ce faire (elle habite quand même à une heure trente de chez moi).

J’aurais eu la flemme, sans cette étape à mi-chemin, d’aller voir l’expo d’Ernest Pignon-Ernest actuellement présentée au MAMAC de Nice, même si j’adore cet homme.

Je n’aurais pas, au sein de cette très riche présentation de son œuvre, été attirée par une des photos qu’Ernest a faite d’une de ses installations, son Pasolini se portant lui-même, mort – image très forte découverte à Rome en direct, mais ici prise à Naples.

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Je n’aurais pas repéré  l’inscription en italien apposée sur un des balcons de cette barre d’immeuble délabrée d’un quartier apparemment très populaire, où il avait choisi de la placarder : « Ciascuno cresce solo se sognato ».

Je n’aurais pas vérifié sur internet la traduction, ne serais pas tombée sur le poème dont c’est le dernier vers (Il limone lunare*), et je n’aurais donc jamais découvert l’existence de son auteur, Danilo Dolci**.
Ni n’aurais su qu’il a œuvré, en partie, dans le domaine pédagogique.

Et je reste bouche bée de ne jamais l’avoir croisé dans mon long parcours passionné autour de la pédagogie, et qu’aucune mention de ce qu’il a été et de ce qu’il a fait ne soit arrivée jusqu’à moi, parce que je m’intéresse aux recherches et expériences pédagogiques, à l’Italie, au militantisme, à la politique, aux révoltés du XXème siècle… et ce depuis longtemps.

Toutes choses, d’ailleurs, qui ont un rapport avec d’autres hasards, mêlés à un zeste de déterminisme.
[cette remarque à mettre dans la rubrique qui ne mange pas de pain : « On est bien peu de choses, madame, / Donnez-moi un kilo d’bananes / Bien mûres », comme le chantait François Béranger]

Juste après avoir fait des recherches sur l’homme, et sans rapport avec elles, j’ai eu l’idée de lire enfin un article intéressant, mis de côté il y a presque deux mois, et traitant de l’usage des jeux dans l’éducation d’aujourd’hui***.

Tout ça m’amène aujourd’hui à vous parler des réflexions que suscitent en moi l’écho de ces deux découvertes et leur possible mise en regard.

… DANILO DOLCI

Dolci, ça fait presque pseudo : imaginez un peu vous appeler « bonbons », « gâteaux », ou « confiserie ». Cela paraît une blague, ou un choix (à cause de son engagement non-violent), mais en réalité, c’est son vrai nom.
Cet homme a été qualifié de Gandhi italien, à cause des actions non-violentes qu’il a réussi à impulser – surtout en Sicile – comme la grève de la faim de plus de 1000 personnes pour protester contre la pêche frauduleuse qui réduisait les pêcheurs à la misère. Il a travaillé sans relâche à créer des situations et des prises de conscience amenant les sans-droits (personnes habituellement exclues du pouvoir et des décisions) à se réunir, à réfléchir ensemble, à s’opposer, à revendiquer, à mener des luttes collectives. Il s’est, entre autres, affronté courageusement à la mafia. Et j’en passe.
Ce qui m’intéresse particulièrement ici, c’est son action éducative. Il a rodé ses principes d’intervention parmi les paysans, les travailleurs qu’il a aidés à se fédérer et à transformer leurs valeurs et leurs rêves en ripostes « politiques » spectaculaires, et ce jusqu’aux années 70, où il décide de participer à l’école expérimentale de Mirto.
Il relate ses idées – reconstruire le rapport à la terre et la réciprocité avec la nature, entre autres – et son expérience dans un livre intitulé « chissà se i pesci piangono » (qui sait si les poissons pleurent). Moi qui suis maritime avant d’être terrestre, rien que ce titre me touche !

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Il y explique la « maïeutique réciproque », à partir d’une théorisation sur la différence entre transmettre et communiquer.

Pour lui, qui a connu – et combattu – le fascisme, la transmission (modèle dans lequel l’adulte est celui qui sait, à la fois ce qu’il faut savoir et les chemins par lesquels l’élève doit passer – ce que certains appellent le modèle « autoritaire », même si l’autorité peut en être souriante) amène la non-réciprocité, et dérive sur la domination du groupe par un individu.

Dans sa conception, communiquer amène, en opposition, le sens de la communauté, demande un dialogue, des discussions, des débats et des actions choisies ensemble. Et génère du progrès social. Et de la démocratie.

Sa maïeutique, proche en partie des conseils dans la pédagogie Freinet, est organisée de façon plus réglée : les enfants assis en rond réfléchissent à un sujet commun. Lorsqu’ils ont en tête ce qu’ils en pensent, le tour de parole commence, dans l’ordre, chaque enfant expose ses idées, écoute celles des autres, qui peuvent l’amener en cours de route à modifier la sienne. La tâche commune est de bâtir des hypothèses, d’inventer des situations d’expérimentation, pour en vérifier le bien-fondé de ce qui a été élaboré théoriquement.
Dans sa pédagogie, pas de recours au jeu, mais plutôt à la réflexion, et à l’intelligence créative.

Cela le rapproche de Freinet qui, au milieu d’une époque où les « pédagogies modernes » encourageaient le recours au jeu – pour sortir des modèles dans lesquels l’enfant était passif (« pratico-inerte », disait Sartre), et pour intégrer les découvertes de la psychologie – prônait, lui, le travail-jeu  (un travail tellement intéressant que les enfants l’accomplissent comme par jeu).
Pour ces deux pédagogues, seul est fondateur pour le développement de l’individu ce qui lui permet de se mesurer aux autres et au monde, dans un travail « réel ». Ils espèrent ainsi faire grandir et changer l’homme, mais aussi la société.

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Pour revenir à la phrase qui m’a amenée jusqu’ici, la traduction que j’en faisais approximativement (chacun ne grandit que s’il rêve) n’était que partiellement exacte.

« Sognato », c’est une licence poétique qui paraît plus proche, en fait de « si on le rêve ». Chacun ne grandit que si on le rêve…

Dans ce poème, Dolci oppose d’un côté ceux qui pratiquent un enseignement fondé sur un guidage, sans doute sécurisant, mais qui n’amène pas à l’autonomie, ainsi que ceux qui cherchent à amuser l’enfant pour l’intéresser, à ceux qui se situent plutôt du côté de l’éducation de l’humain, en prise autant sur la réalité du monde que sur les rêves.

 Le vers qui précède celui qui m’a attirée dit : « rêvant les autres comme ils ne sont pas encore ».

Rêver les enfants… beau travail de pédagogue et d’humain.

Des jeux et des hommes

Avec Eric Sanchez, on tombe dans une toute autre ambiance : il aborde dans son article les différents types de jeux préconisés dans l’éducation maintenant.

Ce sont presque tous des jeux qui passent par les moyens technologiques modernes. Et dont le but semble être prioritairement d’habiller le cours, de le rendre trop top jeune pour que le jeune morde à l’hameçon.

Ce qu’il appelle « mettre du chocolat sur les brocoli ».

En fait, rien à voir avec les caractéristiques d’un vrai jeu, mais tout avec une stratégie de « vente ». Le jeu authentique, celui qui est central dans le développement de l’enfant, est à l’inverse, libre (même s’il comporte des règles), incertain, improductif, fictif, frivole, procure du plaisir et sort des normes. Ce que l’enfant y apprend, c’est à peaufiner son rapport à la vie et à lui-même, pas à répondre de façon normative à une demande extérieure.

C’est pourtant devenu à la mode d’utiliser l’ordinateur, de mettre ses cours sur internet, et les directives amènent à l’idée de les « gamifier » pour qu’ils soient plus « addictifs ». Si toi, prof, tu ne le fais pas, c’est un signe avéré que tu es déjà confit dans la naphtaline. C’est le message de l’institution, qui présente ce tournant comme obligatoire et indispensable.
(J’ai déjà écrit, ici, à ce sujet****)

Je ne vais pas me livrer à une paraphrase de l’article, qui expose intelligemment les arguments pro-jeux (ceux où on s’exerce à simuler des situations, ou à détourner les règles) et anti-jeux, mais je voudrais évoquer un des jeux dont il parle.
Il s’agit de « classcraft », un jeu proposé aux enseignants. Sur le site, où je suis allée m’ouvrir un compte, on en apprend plus sur le fonctionnement.

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« Transformez vos quizz en batailles épiques ».
La connaissance est un combat, et ne se vérifie que sous forme de quizz (moi, je pensais naïvement et à l’ancienne qu’il était bon que les enfants réfléchissent et s’expriment).

Les élèves vont commencer par se fabriquer des avatars, choisir s’ils veulent avoir les cheveux violets ou un casque de guerrier de l’espace…
« Débutez chaque cours avec une surprise : par exemple, des accents de pirates : vos élèves accourront ». (Moi, j’en étais restée à la plume de paon coincée dans le string, mais ce n’est plus assez attirant, l’âge n’aidant pas non plus)

Toute bonne réponse est sanctionnée par des X points (lire à l’anglaise) et, au bout d’un nombre que l’enseignant peut modifier – il est quand même libre de sa pédagogie ! -, l’enfant obtient des pouvoirs spéciaux.
L’exemple qui est donné du premier pouvoir spécial, est celui de l’obtention du droit de manger en classe.

Mais il y en a d’autres, je vous laisse découvrir s’ils sont du même tonneau.
Edifiant, non ? Et taille d’éducatif que c’est pas…
J’arrête là l’exploration du bidule (vous pouvez y aller vous-mêmes, c’est gratuit ! manquerait plus qu’il faille payer pour une telle daube !).

Faire jouer les enfants à des jeux débiles à l’école en guise d’apprentissage – alors qu’ils ont beaucoup mieux à la maison, de plus – pour gagner le droit de manger son mac’do en classe, les tromper avec des paillettes et des effets spéciaux, c’est à mille lieux d’une éducation qui vise à confronter l’enfant à la réalité et à ses rêves.

Entre Classcraft et Danilo Dolci, cherchez l’erreur !
Se bagarrer, se cacher derrière des personnages de guerrier, aller vite, plutôt que privilégier la lenteur, le faire collaboratif, la création commune, des rapports sociaux harmonieux et authentiques d’individus, c’est tendance.

Ça me fait penser à cette lycéenne que j’entendais tout à l’heure à la radio : on lui demandait ce qui lui plaisait au lycée, et elle racontait que c’était d’échanger des ragots sur les autres, de façon anonyme, sur la page facebook de la classe. La journaliste lui demandait en quoi cela lui plaisait, et la gamine répondait que c’était ça, la vraie vie.
Sans doute qu’elle écrit ses ragots en mangeant des bonbecs, qu’elle a gagnés grâce au jeu éducatif du prof trop cool.
« Du pain et des jeux de cirque »… rien n’a changé, à part la technologie.
Battez-vous, les jeunes, avec vos pistolets lasers fictifs, pendant ce temps-là, le monde, le vrai monde, vous échappe !

Et vous, vous avez gagné cet article défrisant grâce à un faux capitaine de papier.

Etonnant, non ?

©Bleufushia

* Il limone lunare

C’è chi insegna
guidando gli altri come cavalli
passo per passo:
forse c’è chi si sente soddisfatto
così guidato.

C’è chi insegna lodando
quanto trova di buono e divertendo:
c’è pure chi si sente soddisfatto
essendo incoraggiato.

C’è pure chi educa, senza nascondere
l’assurdo ch’è nel mondo, aperto ad ogni
sviluppo ma cercando
d’essere franco all’altro come a sé,
sognando gli altri come ora non sono:
ciascuno cresce solo se sognato.

** à propos de Dolci, par exemple

https://fr.wikipedia.org/wiki/Danilo_Dolci

http://www.editionsquartmonde.org/rqm/document.php?id=5472

**sur le blog d’Eric Sanchez , une réflexion intéressante sur les outils (et dérives) de la pédagogie actuelle.

https://blogs.mediapart.fr/eric-sanchez/blog/050816/de-pokemon-go-la-salle-de-classe-sept-manieres-d-utiliser-le-jeu-pour-enseigner

****séance de rattrapage (si le cœur vous en dit)
https://bleufushia.wordpress.com/2015/03/03/les-moocs-cest-le-fun-mais-cest-pas-la-joie-24/

 

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Ping pong à Pyongyang (28)

lunettes d'été (Mitsuru Katsumoto)

C’est bientôt l’été ! (lunettes d’été – Mitsuru Katsumoto)

(Ayant le cerveau vide et aucune idée de titre pour cet article, j’ai demandé à mon petit camarade une suggestion, que voilà, même s’il n’y sera question ni de ping pong – malgré le fait que l’enseignement soit un sport à part entière -, ni de Corée – qu’elle soit du nord ou du sud, à l’heure, pourtant, de la méchante épidémie de MERS qui porte un si joli nom).

Ouh la la, vous êtes déjà partis…

Non, please, restez ! Oubliez ce début calamiteux…

J’y vais, pour une des dernières chroniques de l’année de Lili Ze Prof.

L’année universitaire tire à sa fin.

Parfois, quand je suis fatiguée – ce qui est le cas -, le simple fait d’écrire une phrase comme celle-là me fait divaguer.

Est-ce qu’en septembre, on dira qu’elle « pousse à son début » ?

Ou alors qu’elle pointe (à l’instar du chômeur pétanqueur, qui pointe au lieu de tirer) ?

Je n’en sais rien, mais ce qui est certain, c’est qu’il n’y a aucun moyen de tirer au flanc, ou de tirer sa flemme quand elle tire à sa fin, et là, j’ai pourtant un intense besoin de vacances.

Mais vous l’auriez sûrement deviné, perspicaces que vous êtes, rien qu’à ce début d’article prometteur, certes, mais déjà, à ce stade, infiniment foutraque !

Que je vous dise : j’ai été ensevelie sous une avalanche de copies.

Pour ne pas sombrer, j’ai d’abord songé à utiliser cet ingénieux dispositif anti-neige (avalanche = neige : faut suivre, les loulous !), mais je me suis vite rendue compte que, pour me pencher sur ma table de travail, c’était tout sauf pratique.

Masque tempête de neige (1939 - Montréal)

Masque tempête de neige (1939 – Montréal)

La référence à l’avalanche, ça me rappelle soudain un épisode passé de la fac dans laquelle je gagne mon bel et bon argent : elle était, à ce moment-là, occupée par un collectif de lutte, lors d’une grève contre la funeste loi d’autonomie des universités.

Le doyen de l’époque – ne me faites pas dire ce que j’en pense, je vais devenir grossière – avait fait évacuer la fac en faisant intervenir trois bataillons de CRS (contre une cinquantaine d’étudiants et personnels qui dormaient – l’affaire se passait à 6 h du matin). Vous vous souvenez peut-être que, sur un campus, règne la « franchise universitaire » qui, depuis le moyen-âge, empêche les forces de l’ordre d’y pénétrer, sauf autorisation expresse du président (ou cas d’urgence absolue). Il a été rare que les présidents utilisent ce pouvoir, sauf ces dernières années, où ils ont souvent choisi cela comme mode opératoire principal, chiens verts qu’ils sont (désolée pour cette insulte injuste envers le vert canidé).

Dans mon université, l’affaire dont je vous parle était une grande (et sinistre) première, et la situation très calme ne l’imposait nullement.

A une question d’un enseignant s’opposant à cette descente violente, question où le collègue le prenait clairement à partie, le doyen de l’époque – à mon sens, un très sinistre individu, au demeurant à la tête d’un master sur la manipulation (ça ne s’invente pas !) – a répondu :

– Mais je n’ai pas fait intervenir les CRS, c’était des compagnies de secours en haute montagne ! Et le collègue de lui répondre que c’était sans doute pour nous dégager de l’avalanche des tracts… Mais je digresse, là !

Pour revenir à mon cas, j’ai fait plusieurs rêves, pendant cette période de corrections, dans lesquels il apparaissait que c’était plutôt l’idée de submersion, et de noyade, qui s’imposait à mon cerveau quand il était libre de chevaucher les vastes étendues des songes, réduisant alors la réalité à un « bredouillis »*.

J’ai immédiatement commandé et testé l’équipement suivant, que je vous recommande.

Gilets de sauvetage, en chambre à air de vélo (1925 - Allemagne)

Gilets de sauvetage, en chambre à air de vélo (1925 – Allemagne)

J’ai alors flotté à l’aise au-dessus des tas, mais mon problème était double : je survolais mes copies d’un peu haut ET j’avais par ailleurs la plus grande difficulté à me concentrer (avec un léger mal de tête du à la difficulté de la lecture de loin). Pour parvenir à mes fins (« tire »-t-on à ses fins ?…), j’ai finalement opté pour une invention fantastique, l’Isolator. C’est portable, individuel, seyant, efficace.

J’avoue que je suis emballée par cet appareil, sans réserve.

(Si vous ne connaissez pas, allez l’essayer au plus tôt).

The Isolator (Hugo Gernsback - 1920), dans Science et Invention magazine.

The Isolator (Hugo Gernsback – 1920), dans Science et Invention magazine.

Euh, enfin, emballée, mais en nage, parce qu’il faisait 30 degrés au moment du pic de boulot, et que le feutre, c’est moyennement de saison.

Pour l’hiver, en revanche, je pense que ça serait idéal pour les jeunes générations, adorables mais terriblement éparpillées de nature, pour arriver à profiter pleinement de leurs études tout en se réchauffant les neurones.

J’envisage, lorsque la rentrée poussera son début, de suggérer à l’administration l’étude du marché le plus avantageux pour ce produit.

Et je me vois déjà dans ma classe, évitant définitivement d’être confrontée à des garnements insoumis comme celui de droite… Le pied !

(euh, pardonnez ce détournement un peu grossier)

(euh, pardonnez ce détournement techniquement assez grossier)

Au cours de mes corrections, je me suis instruite un max : c’est ça qui est chouette, dans l’enseignement, c’est que ça circule dans les deux sens.

J’ai ainsi découvert

– un instrument inconnu, sans doute à percussion (« il tapait sur son jumbo »)

– « l’otographe », qui n’est demandé qu’aux gens célèbres parce qu’ils écrivent avec leur oreille

– « la crucification », qui est un truc un peu désolant qui est arrivé à un mec dont le nom m’échappe

– « le consansuce », qui, si j’ai bien compris, est un nouveau terme musical qui se passe d’explication (« j’entends dans cette musique un consansuce à la basse »)

– la « dévulgarisation » (ou l’art, sans doute, d’embrouiller et de compliquer)

– la « mixitude », cousine de la bravitude et autre…

– le « djent » (là, c’est du sérieux, les gens), qui est un sous-genre musical du heavy metal et dérivé du metal progressif, mot désignant une onomatopée produite par le son d’une guitare haute et saturée. En référence aux musiciens du groupe fondateur du djent, Meshuggah, qui peuvent être considérés comme les « intellos du métal »…ça vous en bouche un coin, ça, non ? ben, moi aussi !

– qu’il pouvait y avoir du synthé si c’est du « pagan » (le Pagan metal, autre branche du heavy : c’est du lourd, comme dirait l’autre !).

Ça aussi, vous faites les finauds, mais je suis certaine que vous ignoriez !

Aux écrits ont succédé les oraux. Il faisait beau, c’était déjà l’été : les looks des étudiants font dans le fashion, cheveux verts (trois filles, un gars), ongles bleu turquoise (deux garçons), coiffures « ananas » (rasé sur les bords, et une touffe nouée par un chouchou pour le sommet) pour la fraîcheur...

Parmi les oraux, des mini-séances d’enseignement. Une a été consacrée à la musique d’un jeu vidéo**.

Le « prof » fait entendre une musique, sans commentaire préalable. Demande à ses petits camarades ce que c’est.

V., une fille réservée qui parle peu, jaillit de sa chaise et répond, enthousiaste et précise :

– « C’est le début de la fin du dernier niveau de Lords of Shadow de Castelvania. »

Et elle développe, aidée par les deux autres filles du cours. Et par les gars.

A part moi, tout le monde baigne dans cet univers.

J’apprends que c’est un jeu vidéo (dont l’ami Wiki dit que c’est « une des séries les plus respectées » depuis 86 jusqu’à nos jours) – qui comprend de nombreux épisodes, dont je vais découvrir, au cours de cette séance, que V. comme les autres les connaissent par cœur, histoire et musique, et même détails, du genre, dates de parution, nom des dessinateurs, des musiciens, etc.

Comme je m’en étonne un peu, ils me racontent y jouer plusieurs heures par jour, pour certains (même si, pour d’autres, ils emploient un imparfait qu’on sent relatif à un passé très proche).

Je m’en doutais déjà, mais ça confirme.

Sinon, c’est l’heure des adieux (pour les troisièmes années qui s’en vont vivre leur vie ailleurs) et des déclarations qui font chaud au cœur (quand ils vous remercient, qu’ils pointent leur plaisir à vous avoir accompagnée quelque temps), ou qui émeuvent (quand je reconnais à haute voix que je vais regretter certains d’entre eux, et m’en souvenir avec un bon sourire).

Les « grands », comme je les appelle, ceux dont je m’occupais particulièrement, ceux qui veulent devenir profs, ont fait, chacun dans leur genre et avec leurs atouts personnels, une année excellente, dans laquelle ils ont réellement progressé. Si je m’interrogeais un peu en milieu d’année sur leur capacité à enseigner, ils me semblent, pour la plupart bien partis, avec une vraie réflexion sur ce qu’ils veulent incarner comme type d’adulte (entre autres).

Je pense aussi qu’ils sauront développer chez les enfants une culture (même si ça ne sera pas celle de ma génération, je suis moins pessimiste en cette fin d’année).

Ils ne l’attaqueront pas au désinfectant, la culture, contrairement à ceux qui luttent, non pas contre le théâtre, mais contre le MERS (de l’art de retomber maladroitement sur ses pieds, ça s’appelle ! cf l’intro ! – ok ! légèrement tiré par les cheveux, mais je trouve cette photo impressionnante).

Théâtre désinfecté à Séoul (juin 2015), contre l'épidémie de MERS

Théâtre désinfecté à Séoul (juin 2015), contre l’épidémie de MERS

Pélagie, en revanche, me semble toujours fragile !***

Ils m’ont avoué quelque chose que je voulais vous raconter. Ils se sont réunis pour des soirées tout au long de l’année, soirées où ils jouaient de la musique entre eux, y compris cette catégorie particulière qu’ils appellent « les musiques du cours ». Et…

– Celle qui a été notre tube, cette année, ça a été La java martienne. On adore tous cette chanson ».

Comme quoi, faut jamais désespérer !

Pour les autres (les « moyens », c’est-à-dire les étudiants de deuxième année), l’affection s’est manifestée par la confection d’un énorme gâteau collectif (pour la fin du cours) et par l’aveu, pour certains, qu’ils ont beaucoup « grandi » cette année grâce aux cours.

Pour certains autres (qui ne disent rien), j’ai la sensation d’un grand flop : nos routes intellectuelles ne se sont visiblement pas croisées, et je pense que j’ai raté certains de mes objectifs.

Un étudiant à qui je demandais, par mail, s’il avait réussi son année (un de ceux qui ont grandi), m’a répondu que oui, en terminant son message par ces deux lettres laconiques : GG.

Heureusement, internet m’a porté secours pour comprendre sa réponse. GG = « good game »

Pour ceux dont je parlais, ceux du flop, ceux avec qui « ça a fait pschitt » (comme disait l’autre), c’est sans doute (mais je ne sais pas si je peux l’employer) BG – bad game – en ce qui me concerne.

On ne peut pas gagner tout le temps. N’empêche ! Cela me peine.

Une dernière question me taraude. GG, ça se prononce gégé ? dgidgi ? guegue ?

©Bleufushia

* J’emprunte le « bredouillis de réalité » à Antoine Volodine, dans Terminus Radieux

** Session de rattrapage sur l’épisode précédent : https://bleufushia.wordpress.com/2015/02/09/decalage-le-recit-desabuse-dana-cro-21/

*** itou : https://bleufushia.wordpress.com/2015/01/23/songe-dune-nuit-dhiver-20/

**** re itou : https://bleufushia.wordpress.com/2014/10/09/ma-vie-sur-mars/


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Décal’âge – le récit désabusé d’Ana Cro (21)

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Tutti frutti girl (Cristina Otero)

Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais on est rarement de la même génération que ceux qui ont 40 ans de moins que vous.
C’est une conclusion qui fait son chemin petit à petit dans ma caboche, à observer le microcosme qui évolue sous mes yeux dans le cadre de mon boulot.
Évidemment, vu de mon bout de lorgnette de vieille croûtonne, j’ai tendance à penser que c’était (souvent) mieux avant, et qu’on n’est définitivement pas sérieux quand on a 17 ans.
Mais en fait, ce n’est pas réellement ça la question : c’est plutôt que c’était différent, et plus simple autrefois.
Si je prends la musique, ben, d’un côté, il y avait les musiques savantes, de l’autre, les musiques populaires chics (avec différentes sous-catégories).
Puis se sont rajoutées des variantes, style rock / pop.

Là, on suivait encore fastoche.
Ensuite est venue l’ère des mixités improbables, des branches mutantes… et ça a commencé à devenir sacrément compliqué (quand on a un travail de transmission et d’éducation à faire dans ce domaine-là, j’entends) : entre le rock choucroute (Krautrock) et le Death rock, le post hardcore et le gipsy punk, et j’en passe, y a de quoi se faire des cheveux.
Maintenant, c’est, de plus en plus, un gigantesque méli-mélo, une salade de fruits (jolie jolie jolie), un tutti frutti intégral, dans lequel me semble percer cependant une tendance nouvelle qui éclipse en partie les autres (et me laisse, au passage, un peu pantoise).
Mais à bien y regarder, peut-être que ça a un rapport avec le « nintendocore » … et que, simplement, je ne l’avais pas vu venir.

Mais que je vous narre quelques instants volés au quotidien, pour que vous compreniez ce dont je subodore l’avènement (j’ai employé il y a deux jours le verbe subodorer avec le gars du fond, celui qui a un ti shirt Nirvana et un pantalon de jogging trois bandes, il m’a regardé comme si j’étais une martienne – d’ailleurs, je suis de plus en plus amenée à un boulot de traduction martien / français, et je commence à m’y habituer).
A bien le regarder, d’ailleurs, ce verbe, je me dis qu’il est quand même bizarre (l’aurait pas l’étymologie un poil bâtarde, celui-là aussi? – « Sous l’odeur » la plage ?)
Bon, je verrai ça une autre fois. J’arrête de digresser.

♣ C’est la pause entre deux cours. Je suis dans ma salle, les jeunes sont sortis dans le couloir, et je prête une attention flottante aux bouts de conversation que je capte.
– Tu viendrais pas chez moi samedi ? Y a Jules qui est revenu des States. Tu verrais, il est taille de trop swag !
– Non, je ne suis pas libre.
– Ah bon, qu’est-ce que tu fais ?
– Je joue à la console.
– Tu joues avec des potes ?
– Non, je joue tout seul.
J’ai reconnu la voix de P.
Je sais qu’il est un peu plus âgé que la moyenne des étudiants.
Il va avoir 27 ans dans un mois, je le vérifie sur le listing que j’ai par hasard sous les yeux. Je m’étonne, recompte. Oui, c’est ça, 27 ans.
Il y a quelques années, un sketch des Guignols avait popularisé le « j’peux pas, j’ai piscine ».
Mais le sport, le vrai, a depuis été remplacé par la wii, et je constate que maintenant, on dirait plutôt : « j’peux pas, j’ai console ».

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P. aussi est swag (je frime, parce que je suis allée chercher sur la toile ce que veut dire ce mot que je n’avais jamais entendu avant, et que même pas je vais partager avec vous ! Le parler djeuns, ça se mérite, non mais !)
Mais 27 ans, quand même, c’est pas un peu un âge périmé pour la console ? 
Ben non, j’en ai discuté avec eux, pour m’apercevoir que c’est le centre de leur vie à tous (du moins les spécimen mâles), mon échantillon allant jusqu’à 33 ans.
La console comme jeu, pourquoi pas… faut savoir rester jeune !

_origin_SWAG-12♣ Un autre jour, je passe une musique aux moyens.

Du jazz swing (la musique de leurs ancêtres – leurs ancêtres les gaulois ? – ouais, peut-être, enfin, on sait pas!).
Il faut vous dire qu’ils ont eu un cours d’histoire du jazz au premier semestre. Donc, ils baignent là-dedans comme des poissons dans l’eau.
Enfin, ils devraient, mais pour tout dire, le collègue qui leur délivre ce cours était un peu démoralisé au sortir de l’examen, par l’approximation de ce qui avait été compris et retenu. Il a fait une petite compilation des copies qu’il a lues (et il m’a autorisé à la publier ici).

Jugez vous-mêmes :
Avant 1917 (année de « fermetude » de « Port Saint-Louis du Rhône »), les « esclaves chantaient gaiement leur tristesse » et leur « liberté de penser librement » au « Congo square qui devient un port » à cette date. Après la « crise de 28 », les « orchestres de plusieurs musiciens » jouent « l’accompagnation » avec des « violent » et « ossi » des trompettistes comme « Dizzy Grilebsy » faisant preuve « d’animalité des souffles au vent », ce qui n’est pas sans rappeler un « procedet » du « ragtime, ce chant religieux » responsorial bien connu, « ce qu’on appelle des appelles ».

Bon, c’est pas totalement gagné ! Donc, je leur passe du jazz.
Là, je vois se dessiner un large sourire sur le visage de la fille au tutu.
– M’dame, elle est super, cette musique, ça me rappelle TROP Oggy et les Cafards !

Devant mon regard interrogatif, elle évoque avec enthousiasme un dessin animé de son enfance.
Mes enfants sont un peu plus vieux, et du coup, ma culture date : j’étais imbattable sur Goldorak (go !) ou Capitaine Flam (tu n’es pas de notre galaxiiiie, mais du fond de la nuiiiit), mais là, je cale. J’avoue mon ignorance.
Elle est toujours aussi gentille, et partageuse (elle trouve que l’éducation, c’est dans les deux sens, et elle a bien raison !) et elle veut me faire découvrir sa référence musicale. Elle dégaine son portable («attendez, j’ai la 4G, m’dame »), tapote, trouve le youTube qu’elle cherche, et fait écouter à tous le résultat.
Sa voisine (Pauline the best) écoute avec attention, mais s’écrie en plein milieu :
– Arghh, mais c’est pas la vraie version ! L’interprétation est nulle !
La fille au tutu ne s’attendait pas à ce coup en traître, elle est déconfite, elle rougit, bafouille que si, l’autre maintient que non.
Devant cette querelle esthétique inattendue, dans laquelle je ne peux apporter mon soutien à aucun des deux camps, je remercie pour la découverte (même dans une interprétation qui laisse à désirer) et je suggère qu’on revienne à la musique que je leur passais… l’épisode « cafardeux » est clos. J’ai du mal à ne pas sourire intérieurement.

C’est de plus en plus fréquent que les étudiants me citent des musiques de dessins animés, de pubs, des génériques télés, en association avec ce que je leur fais écouter.
Là où, il y a quelques années, les rapprochements étaient mozartiens, beethoveniens, schubertiens, là où les comparaisons mettaient en avant Ravel, Stravinski ou John Cage, j’ai droit maintenant, dans 95 pour cent des cas, à « ça me rappelle Star Wars (pour les plus vieux d’entre eux), ou Game of Thrones, Zelda, ou Final Fantasy ». Quand ce n’est pas La bicyclette excitée (Excitebike, pour les incultes).

Botticelli muppets (pas réussi à trouver le nom de l'artiste)

Botticelli / Muppets

On en est, il me semble, à la console comme ultime référent culturel. Et là, je me fais encore plus de cheveux que lorsque j’ai découvert l’existence du rock wagnérien.

♣ Dans la lignée de cette remarque, j’ai fait partie au mois de janvier du jury de l’épreuve instrumentale.
Les étudiants doivent jouer d’un instrument, et, si nous ne dispensons pas de cours d’instrument, nous testons chaque année leur degré de pratique.
Libre à eux de choisir l’oeuvre qu’ils veulent présenter, dans n’importe quel style. La seule contrainte est qu’outre nous la jouer, ils nous la présentent (sur un plan « musicologique », même flasque !), ainsi que les raisons de leur choix.
Depuis des années, au répertoire classique, jazz et parfois traditionnel se sont rajoutées, les publics évoluant, de plus en plus, des variantes de rock (metal, funk, noise et autre).
Cette année, j’ai eu la surprise de voir les « répertoires savants » réduits à peau de chagrin, et non seulement l’émergence de choix nouveaux, jamais entendus avant  – une épidémie d’extraits de musique de jeux vidéos – mais leur domination sur tout autre type de musique.
Les raisons invoquées étaient : « c’est joli et ça me rappelle trop la scène où le prince combat le méchant ».
La présentation « musicologique » était d’une flasquitude à l’assortie.

On a quand même réussi à savoir que les « effets sonores vidéoludiques », c’était le top. Et qu’ils n’avaient pas choisi du « screamo » (traduisez, une musique faite à base de hurlements), ce dont les jeunes se doutaient que ça pouvait déplaire à notre bande de racornis de la portugaise.
Sont trop gentils, ces jeunes…

Ça me rappelle que j’ai employé cette semaine, pour les besoins d’une explication, le terme « anachronique » : encéphalogramme plat en face. Personne n’avait l’air de comprendre ce mot compliqué. Un peu fatiguée à ce moment-là, j’ai donné un exemple : « La Joconde avec une montre, c’est anachronique ».
– Mais la Joconde a pas de montre, m’dame ! (encore Pauline)
– Ben, oui, justement…

bach_shades

Bach

Ben pour tout vous dire, mon diagnostic est que mes oreilles ont viré total anachronique : j’ai remarqué que, quand j’entends Oggy et les Cafards, je pense à Count Basie.
Vous croyez que c’est grave, docteur ?

©Bleufushia

PS si quelqu’un possède la version originale de Oggy et les Cafards, merci de bien vouloir me la communiquer