bleu fushia

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La sirène (3)

©Bleufushia

Sirène de sable ©Bleufushia

Elle est là, sur la grève, alanguie face au soleil déclinant.
Dans une pose pas vraiment lascive. Juste allongée, calme.
L’œuvre d’une main adulte : j’ai vu faire, de loin, le jeune homme qui l’a créée, et c’est seulement lorsque la plage s’est vidée que je me suis approchée pour la contempler.
J’ai toujours eu un faible pour les sirènes.
Je me suis éloignée un peu, en la gardant dans mon angle de vue cependant, pendant que moi aussi, je contemplais, avec elle, le soleil qui rougeoyait doucement, là-bas, à l’endroit où un cyprès gracile s’élance entre deux pins parasols.

Un peu plus loin, un groupe s’est installé pour un apéro sur la plage (la grande mode cette année, sans doute une conséquence de la canicule : c’est vers 8 h du soir qu’on arrive enfin à ne plus ruisseler, et le bord de mer, avec la brise douce du soir, c’est bon, juste bon. Et je ne suis pas la seule à ressentir cela).

Les enfants l’ont repérée tout de suite, se sont approchés en chuchotant : une sirène, c’est un peu magique, ce n’est pas comme un château.
Rapidement, ils ont vu la mer qui monte toujours un peu plus et qui menaçait la belle.

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Sans vraiment se concerter avec les autres, un premier a commencé à consolider la frêle barrière de sable qui la séparait des vagues du soir, un autre a continué, et au bout d’un moment, ils étaient tous là à s’occuper de la protection, à prendre soin d’elle.

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Le ballet des va-et-vient a continué un grand moment, et j’ai admiré le sérieux que ces enfants consacraient à leur tâche. Et la façon harmonieuse dont ils collaboraient ensemble, tendus vers un but commun.
Que ce but soit relativement dérisoire ne les arrête nullement : c’est l’action, la solidarité, et l’activité symbolique qui compte.
Et sauver une sirène, ce n’est pas rien !

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Je fréquente des parcs publics, et ai vu souvent jouer mes propres enfants. J’ai souvent été frappée du nombre de disputes, d’éclats, de luttes entre gamins qui émaillent les jeux.
Par contraste, je me fais soudain la réflexion que sur une plage, il est très rare que je sois témoin de ces petites luttes de pouvoir, de disputes, de cris.
Sur la plage, et c’est cela que je contemple à ce moment même et qui me frappe, les petits humains collaborent en douceur, s’absorbent dans des actions souvent communes, dans des créations qui les retiennent de longs moments dans une harmonie de collaboration.

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Je ne sais à quoi c’est dû, peut-être la présence apaisante de la mer.
Je me dis qu’il serait bon que le monde soit une plage.
Je retourne me baigner encore un peu.
Du large, je vois qu’ils ont terminé leur œuvre de protection.
Ils courent un peu sur la grève, s’amusent à autre chose.
A un moment, les adultes se lèvent, rangent les verres et les bouteilles.
Juste avant de partir, sans apparemment se concerter, les enfants sautent sur la sirène et la détruisent, avec la même solidarité qu’ils ont eue dans la protection.

Je me désole intérieurement, elle me plaisait, cette sirène.
Eux non, ils rient, je les entends.
Et je me dis soudain qu’ils sont dans le vrai : pourquoi s’attacher à conserver à tout prix un objet (fut-il presque « humain ») alors qu’il peut vivre aussi bien dans l’imaginaire ?

Finalement, l’important, c’est peut-être uniquement ce qui circule entre les humains.

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Porte d’entrée pour sirènes

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©Bleufushia

MODE D’EMPLOI
S’approcher du rivage par une sente odorante (fragrances mêlées de maquis, figuiers, effluves vanillés des fleurs de pittosporums, poussière du chemin, odeurs de sècheresse, mémoire de soleil grillant les pierres…), emplir ses poumons de senteurs pour s’en souvenir au plus profond, pousser délicatement et en silence la lourde grille, pas besoin de l’ouvrir en grand, la discrétion est de mise, se glisser sensuellement dans l’entrebâillement lumineux, laisser le dessin des écailles se confondre avec les cailloux ronds du fond de l’eau, dans un moment d’immobilité calme, puis, très progressivement, faire bouger les lignes, imperceptiblement, attendre encore, le départ doit passer inaperçu, il vous faut caméléoner à la perfection, laisser la lumière taquiner votre queue, et les vagues dessiner des éclats mouvants qui troublent la réalité de votre peau, et lorsque le silence s’est fait en vous, lorsque le moindre battement de baiser papillon fait frémir la surface de l’eau au-dessus de votre corps alangui, frissonner légèrement du bord de la nageoire, comme dans un rêve de plume vagabonde, égratigner la page de l’eau en prenant soin de ne pas laisser de trace, laisser se déplier la poitrine, et s’évanouir dans l’indigo, presque sans bouger, dans une ondulation furtive des hanches, avec la jouissance fluide de la lenteur la plus extrême.
S’enivrer du fin plaisir d’être une « fille verte ».

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souvenirs humides

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Etendue sur une roche plate en surplomb, un midi, la ronde des mouettes qui m’assourdit, et les cigales qui crissent. Aucune pensée. Je me lève et plonge tête première dans le métal. Eclaboussures, le silence qui serre les tympans, apnée, longtemps, un frisson sur ma peau. La caresse de l’eau qui m’enveloppe. Je nage si calmement que la surface ne se trouble pas.

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Dans l’eau, cheminer entre des pierres glissantes et d’autres envahies de concrétions dures qui coupent, blessent, cisaillent. Il faut s’allonger dès le bord, se faufiler entre les roches qui égratignent. Malaisé. Plus loin au large, enfin, la délivrance : je fais la planche, mon corps ondule suspendu au gré des vagues. Je n’en sens plus que le mouvement. Je ne sais plus même si je suis sur le dos ou sur le ventre. Et, quand je me relève, toujours le vent.

Et l’iode à plein nez.
Je m’immerge jusqu’à devenir bleue et liquide. Des algues frôlent mon ventre, légère appréhension.

Fantasme d’un duo aquatique, nos corps nus glissant sur la vague dans la sérénité d’un soir et je ne sais plus démêler ma peau de la sienne, mes cheveux des algues, sa langue humide et ses mains fluides, du flux de l’onde qui me mouille.

Epuiser la mer… pénétrer sa teinte sauvage, ses abîmes in-violets.
Tenter de tout embrasser, le large et le fond, lui et la mer …
Recommencer sans y parvenir jamais.
Finalement, m’abandonner avec bonheur.


Après, beaucoup plus tard, me recycler en Minnie the Mermaid, juste pour rire un peu !

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Portraits de famille

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« Une blessure étrange dans le coeur »

Suzanne t’emmène… écouter les sirènes… elle te prend par la main pour passer une nuit sans fin…

Ralph Eugene Cahoon Jr

J’ai beaucoup écouté cette chanson dans mon adolescence, elle a fait partie des mélodies qui tournaient en boucle sur mon tourne-disques (drôle, ce mot que je n’ai plus employé depuis si longtemps, qui fait maintenant totalement partie d’un monde révolu), fondatrices de ce que je cherchais à l’époque – comme tout adolescent, je suppose : un rapport au monde qui me soit propre tout en étant emprunté à différentes influences, l’approche de voix étrangères qui deviennent soudain plus familières, intimes et amies que l’univers environnant.
Ainsi en a-t-il été, entre autres, de l’univers musical de Leonard Cohen, avec juste sa guitare économe, et cette voix monocorde, comme détachée du monde, qui permettait à des espaces  de se créer en moi, pour laisser place à l’ailleurs, au différent, au lointain. Leonard – et spécialement cet air-là – a bercé mon spleen de l’époque, et m’a aussi, curieusement, réconfortée.
Parfois, à propos de Suzanne, je me demandais pourquoi on la disait à moitié folle, elle me semblait plutôt sensée dans sa bizarrerie. Je me sentais curieusement en écho avec cela, une conscience d’être, moi aussi, dans une marge de folie sensée et nécessaire. Parfois, j’écoutais seulement, encore et encore, en rêvant au chant des sirènes, sans rien me demander, me laissant voguer sur sa voix étale.

Sueno de sirena (Roberto Favelo)

Sueno de sirena (Roberto Favelo)

Bien sûr, Suzanne laissait la mer répondre à sa place et disait que, dans les algues, il y a des rêves. Ce n’est sans doute pas un comportement extrêmement habituel. Elle était aussi capable d’entendre le chant des sirènes, et de jouer le role d’un medium capable de faire entendre ce chant à d’autres. Sans doute était-elle assez spéciale.
Mais qui peut lui en vouloir pour ça ?

Sûrement pas moi.
Je me rends compte après coup que cette histoire de sirène – un peu border line dans sa « marinité » – est une des choses qui, bien des années après, m’a suivie, accompagnée et jamais abandonnée, au point que j’en suis venue, dans un méli-mélo que les songes permettent, à être à la fois un peu Suzanne, beaucoup algue, passionnément sirène, et plus encore si aff.
Je me sentais déjà – toute jeune – plus maritime que terrienne, Leonard m’a confortée dans cette identité d’entre-deux.
A quoi ça tient, parfois, de continuer à ne pas adhérer totalement au monde qui nous entoure ?
Pour moi, assurément, à cet air qui tournait dans la lumière de certains soirs lointains, dans une chambre avec vue sur la mer, tellement qu’il est resté gravé, là, intact.

Depuis, j’ai beaucoup nagé, tant que, parfois, je sens ma peau s’écailler, et je n’ai depuis longtemps « plus peur de voyager les yeux fermés ».

Et j’éprouve, en moi-même, une réelle tendresse pour ces êtres souples et ondulants qui m’environnent et dont la réalité, « à certaines heures pâles de la nuit », me semble infiniment proche et tangible.

sirennetemple du bouddha d'émeraude bangkok

Sirène du temple du Bouddha d’Emeraude (Bangkok

 Greame Allright en a fait une version en français. D’autres interprètes l’ont chantée, mais c’est celle-là, également, que j’écoutais dans mes jeunes années. La voilà :

Pour quelques images de ces créatures  :
http://wp.me/p409Io-32

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Portrait de femme en animal marin

C’est moi à deux ans. Accroupie dans la mer, à un mètre du bord, je fixe l’objectif d’un air peu amène. Le photographe, mon père sans doute, osera-t-il, une fois le cliché pris, me faire sortir de l’eau ? Il suffirait qu’il me regarde pour comprendre que j’opposerai la plus grande résistance, et que ni persuasion, ni empoignade n’auront raison de mon obstination. Il me conduit quand même de force sur la plage, je suis encore trop petite pour lutter, mais les jouets qui m’y attendent, seau, pelle et moules à pâtés, ne m’intéressent pas. Le seul vrai bonheur est dans l’eau, je le sais déjà, et j’y retourne inlassablement, dès que je peux tromper sa surveillance. Je n’ai pas besoin d’accessoire, je nage dans l’essentiel.

C’est moi à quatre ans. Debout cette fois, toujours au même endroit, de l’eau jusqu’à la poitrine, les cheveux dégoulinants, la peau mouillée, je maintiens de la main droite la vitre de mon masque, instrument provisoire (rapidement, je saurai m’en passer). Il est destiné à affirmer que je ne suis qu’en transition dans l’univers terrestre, et que je ne concèderai pas plus d’une seconde au preneur de photo. D’ailleurs, l’image est un peu bougée. J’ai autre chose à faire de ma vie, je m’en vais explorer le fond de l’univers. Il m’est urgent d’aller plus profond.

C’est moi à 7 ans. J’apprends, en leçon de choses (pourquoi le mot choses pour désigner l’humain ?), que notre corps est composé à 90 % d’eau. La proportion me semble normale en ce qui concerne les autres, mais improbable pour moi. Je dis à la maîtresse qu’il y en a plus que 90%, dans mon corps à moi, j’en suis sûre, mais elle rit stupidement. Je n’étudierai jamais les sciences exactes, je le sais à cet instant précis. Mes sensations sont infiniment plus réelles que leurs mesures abstraites. A la question, qu’est-ce que tu veux faire plus tard, quand tu seras grande, une seule réponse : « sirène », comme une évidence.

C’est mon anniversaire, j’ai 8 ans : je ne veux pas de gâteau, je l’affirme franchement, pour la première fois. Je déteste le sucre. Le sel, il n’y a que le sel. J’ai obtenu, je ne sais comment j’y suis parvenue, qu’on le remplace par des oursins. Mes parents me trouvent bizarre, ils se désolent derrière mon dos. Comment y planter des bougies, c’est la seule question qui les agite. Décidément, je ne suis pas bien « normale ».

C’est moi un peu plus tard. Je suis pataude, mon corps maladroit, poussé trop vite, m’encombre. Je tombe souvent et j’ai les genoux couronnés. Je retrouve Pierre, mon complice en eau de mer, derrière le « Chris Craft », un bateau échoué le temps d’un été sur la plage. On passe des journées à plonger de la jetée, nos corps suspendus avant d’interminables danses aquatiques, élégance fluide du mouvement, délivrance de l’apesanteur, frôlements, jouissance de cette sensation intense des pleins et des déliés de ma belle écriture marine. Le soir, nos yeux rougis font des points sur les i de notre histoire liquide.

J’ai dix ans, mes cheveux sont longs, je les ai fait pousser pour qu’en ondulant, ils me frôlent en se mélangent aux algues qui flottent, lorsque la tempête a remué les fonds marins, en arrachant les posidonies avec violence. Je me fais photographier, avec cette coiffure composite, qui veut affirmer ma vraie nature, du moins celle qui est conforme à mes désirs. C’est la seule photo souriante de ma collection. J’ai un maillot bleu, on ne me fera pas porter d’autres couleurs. A la rigueur du vert.

C’est moi à 16 ans, j’écoute en boucle Léo Ferré chanter « La mémoire et la mer ». La marée, je l’ai dans le cœur, elle me remonte comme un signe… La fille verte de son spleen, c’est moi, c’est évident. Mes premières lettres d’amour, je les signe Marine. C’est un bel italien, il s’appelle Ulisse. Je rentre dans l’eau et je nage au large, jusqu’à n’être plus qu’un point sur la ligne d’horizon. Je pourrais me perdre au loin. Cependant, à cet âge-là, la raison l’emporte encore et je finis toujours par revenir sur la grève.

C’est moi à 18 ans, le cliché, pris au zoom, me montre en rappel sur le 420. Pierre est à la barre, et moi, je m’enivre d’éclaboussures iodées, le visage giflé par les vagues, glissant arc-boutée au dessus de la mer, en communion parfaite avec elle. Après, le sel dessine des marques irrégulières sur ma peau, tatouages toujours renouvelés, cartographie changeante de ma géographie intime.

C’est plus tard. Maintenant, j’ai l’âge de voler de mes propres ailes, c’est ce qu’on me dit. Moi, je le formule autrement dans ma tête, quelque chose comme « j’ai l’âge de nager de mes propres nageoires », mais j’ai peur qu’on ne me comprenne pas. On me propose une bonne situation à Paris, moi, je plaque tout, sur un coup de tête, pour aller m’installer sur l’île. Je pourrais être gardienne de phare, peut-être. Le soir, après avoir plongé mon corps dans l’eau violette, je mouille de grandes feuilles et peins des aquarelles. Un seul bateau par jour me relie à mes semblables. Semblables ? Que les mots sont étranges, parfois !

C’est moi à trente ans, j’ai une affection de la peau. Elle se recouvre de minuscules écailles. Le dermatologue y perd son latin et me regarde d’un air curieux. Je souris en douce. L’idée que ça puisse être un cas rare d’adaptation au milieu me comble.

C’est moi maintenant. Si vous me cherchez vraiment, vous pourrez me trouver là-bas, après la dernière bouée, mon corps abandonné, flottant sans effort, lascif et heureux, au gré des courants marins.

sirènes

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