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Sérénitude absolue (36)

grégory colbert

grégory colbert

Je n’ai pas pointé ma fraise ici depuis assez longtemps : l’automne n’a pas été particulièrement propice à l’écriture d’une chronique régulière, à la fois pour des raisons personnelles et à cause de l’air du temps, qui a envahi l’espace de nouvelles nauséabondes et liberticides, ne laissant plus aucune place pour autre chose…
Mais là, présentement, je baigne dans une sérénité tellement éclatante que je m’en voudrais de ne pas vous la faire partager.

Je ne sais pas si vous vous souvenez, dans un de mes rares billets de l’automne, j’évoquais l’appréciation de ma pratique par mon employeur : j’œuvre, paraît-il, avec « une sérénité exemplaire» (ha ha ha, permettez-moi de rigoler franchement !) et beaucoup de « constance ».
Pour tout dire, j’ai beaucoup pensé, depuis, à ces deux qualificatifs.
J’en ai même rêvé cette nuit (bon, j’avoue, j’ai dû faire hier quelques recherches sur l’antiquité, et il est possible qu’elles aient quelque peu orienté mes songes).

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Constance Chlore (le vrai)

Il est devenu obligatoire, pour aller travailler, de se vêtir d’une « cuirasse musculaire ». Ordre du nouveau « César » de la fac, un dénommé Constance Chlore.
Cela – la nomination de ce chef, et le décret – a été communiqué un matin, tôt, sur la boîte mail professionnelle, que tout le monde est censé lire toutes les trois heures, même la nuit. Si on ne le fait pas, on ignore la loi et on risque des sanctions assez graves. Moi, je n’aime pas me démarquer, et j’ai acheté sur l’e boutique (où on peut se procurer de quoi « porter avec éclat les couleurs de notre université ») une montre spéciale, estampillée comme il convient, et qui émet un léger tintement aux moments idoines. Comme ça, je ne me mets pas en faute.
Le décret rentre en vigueur immédiatement.
En réprimant l’idée que le nouveau chef doit être bien pâlichon pour s’appeler comme ça (il se murmure que les contrôleurs d’activité ont mis au point un lecteur de pensées non conformes), j’ai cherché fébrilement dans une vieille malle du grenier, et par un incroyable bonheur, j’ai trouvé une « cuirasse héroïque »- c’était écrit sur une étiquette – ayant sans doute appartenu à un ancêtre non identifié. Elle était d’une rare élégance. J’ai vérifié aussitôt sur internet si ça pouvait passer pour une cuirasse musculaire. Et oui, apparemment, oui, c’est la même chose…
Je l’ai enfilée aussitôt. Elle me serrait aux entournures, je ne pouvais plus me pencher en avant, mais au moins, je ne me retrouverais pas au cachot. J., un de mes collègues, apparaissait dans mon rêve, râlant contre cet ordre qu’il qualifiait d’absurde et s’étonnant avec un ricanement moqueur, que je l’exécute. Je lui ai répondu, tout à trac: « Je n’ai pas rêvé cet héroïsme. Je l’ai choisi. On est ce qu’on veut. »*
Ça lui a cloué le bec grave.

Sur ces entrefaites, je me suis réveillée avec une douleur au nez, comme s’il était cassé, mais le nom de la cuirasse me remplissait, à lui tout seul, d’une étrange béatitude.

Cuirasse héroïque (ou musculaire)

Cuirasse héroïque (ou musculaire)

Au réveil, j’ai pensé : c’est vrai qu’aller travailler, de nos jours, relève parfois de l’héroïsme, et que posséder une cuirasse qui y aide, ben c’est finalement pas du luxe. J’étais toute contente.

Du coup, je me disais que ça pourrait être bien que je continue le feuilleton de ce qui contribue à me rendre, jour après jour, toujours plus sereine que la veille (la constance, je vous en causerai demain, si les petits cochons ne me mangent pas d’ici là).

Je vous avais laissés en plan avec mes histoires de rentrée calamiteuse dans des locaux totalement déglingués**.

Disons-le tout net, la glorieuse institution « d’excellence » à laquelle j’appartiens se contrefiche comme de sa première chaussette des formations artistiques (oui, madame, c’est une institution à chaussettes ! ça vous défrise ?), sauf, temporairement, lorsqu’elles acceptent de participer à des journées visant à appâter les entreprises en présentant du strass et des paillettes bien comme il faut.

Petiote digression
A ce propos, j’ai été sollicitée pour faire participer certains de mes étudiants à une prestation artistique « théâtre-musique ». Elle serait donnée devant de potentiels sponsors à qui il s’agit de graisser la patte, lors d’une cérémonie en grande pompe pour célébrer l’union entre « l’université et le monde socio-économique » (manifestation sous-titrée « un pour tous et tous pour un, deux entités inséparables »). Il y aurait du beau monde, tout bien propre sur soi, Constance Chlore en majesté, bien évidemment, les huiles de mon lieu de travail en costard cravate, le petit doigt là où il faut, et les chevaliers de l’industrie locale…

Moi, je n’étais pas franchement chaude (litote), mais ma collègue de théâtre a malgré tout soumis un projet : un montage de chansons de Brecht tirées de l’Opéra de 4 sous.

« C’est pas un peu de la provoc ? », que je lui dis ? (des sous et des miséreux, dans une satire du capitalisme, à l’époque de l’euro triomphant et du tout pouvoir des banques, quand même !)
Elle rigolait, et était optimiste : « mais non, ils sont larges d’esprit, tu verras. Ils auront l’occasion de le montrer ».

Bingo ! elle a été recalée : censure !
Pas question de faire entendre des œuvres considérées comme activistes dans une université moderne, qui va bientôt se doter, en plus, d’un « learning center » non moins moderne.
(Kézaco ? ben, des salles de cours, quoi ! On ne RIT PAS dans les rangs. Enfin, heureusement que le ridicule ne tue pas, et que je n’y serai plus quand le learning machin sera ouvert).
La modernité ne s’accommode d’aucune dissonance. Une œuvre qui pose ouvertement la question « Qui est le plus grand criminel : celui qui vole une banque ou celui qui en fonde une ? », même si elle a presque 90 ans, est encore bien sulfureuse, et se doit d’être interdite.
Je me suis souvenue (toute ressemblance avec la période troublée actuelle n’est que le produit de mon esprit exagérément caustique) qu’une précédente interdiction de l’Opéra de Quat’ Sous (et de la musique de Kurt Weill sur les textes de Brecht) avait été prononcée par les nazis avant la deuxième guerre.

Dissonanz / Franz von Stuck (1910)

Dissonanz / Franz von Stuck (1910)

Attention, travaux !
Donc, la glorieuse institution, où il s’agit aussi de penser droit et dans l’axe (compétitivité, excellence, remplacement de grands pans du service public par des partenariats avec le privé…), avait promis – assez mollement, il faut le dire – de peindre notre merveilleux sous-sol. Sans proposer de date.
Le chef s’est bagarré, il a obtenu la promesse de travaux faits pendant les vacances de la Toussaint.
Gloria au plus haut des cieux.
A la rentrée, toujours rien. Deux jours après, maravilha, une équipe de peintres est au travail.
Ils ont acheté (ils l’avouent tranquillement) la peinture la moins chère, et doivent faire vite « pour ne pas nous gêner dans nos cours ». Pour ce faire, ils ne nettoient pas les murs, et ne bâchent pas les sols.
Résultat des opérations : le sol pire qu’avant (plein de traces de peinture), les murs pires qu’avant (la peinture sur des murs sales et non préparés a fait ressortir les taches de moisi, et deux heures après l’application, la peinture se met à glisser le long du mur par plaques assez daliesques).
Oh, vous êtes des artistes, non ? alors, vous n’allez pas bouder un mur surréaliste, quand même !
Bon, va pour le surréalisme.
Andiamo, dans la joie et l’allégresse !
Mi sol # sol # sol # fa #/mi si… si/la sol #… ♫♪♬
Peut-être que c’est rapport à ce que je viens de vous raconter qu’on est sixième dans le top des top des universités les plus innovantes au monde. La peinture glissante, fallait quand même l’inventer, non ?

Vous avez dit Candide ?
Entre temps, j’avais essayé de calmer ma colère en faisant un signalement au CHSCT (Comité Hygiène et Sécurité). Il s’agit d’un organisme que tout salarié peut saisir de problèmes concernant ces deux domaines, ce qui déclenche une enquête suivie de propositions de remédiations. Il est piloté par l’inspection du travail, la médecine du travail, et comprend des personnels de direction de l’institution, des représentants du personnel ainsi que des syndicalistes.
On le saisit au travers d’un cahier dévolu à cet effet, et qui doit se trouver dans un lieu neutre.
Je cherche où, dans ce campus en délire, peut bien se cacher le cahier en question. Ecris un mail à un responsable du Comité pour le lui demander.
La réponse se fait attendre une quinzaine de jours, et son contenu me scotche.
Le cahier se trouve dans le bureau du Vice-Président, et quelqu’un va prendre contact avec moi pour savoir ce que j’ai l’intention d’y écrire.
Je m’étonne par retour de courrier du peu de légalité « apparente » de ces deux éléments, et précise que je peux remplir, parfaitement, ce cahier toute seule. Comme une grande.
Quelques jours après, pas de réaction à mon courrier, mais sur l’intranet, une déclaration des syndicats faisant partie du Comité en question. Ils expliquent qu’une expertise est en cours depuis un moment pour déterminer les risques psycho-sociaux engendrés par le nouveau management (et la fusion des universités en une usine à gaz gigantesque), enquête qui devait se terminer avant l’été 2015.
Constance Chlore a évincé récemment du groupe de pilotage toutes les instances « extérieures » et intérieures, prenant seul, avec sa garde rapprochée,le contrôle du Comité. Les résultats ont été proclamés : vous ne vous en doutez pas, parce que vous avez mauvais esprit, mais TOUT est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Circulez, siouplaît, car il n’y a RIEN à voir. Aucun risque psycho-social, tout le monde à son poste en pleine forme, vaillant et enthousiaste, bien tranquille dans sa petite cuirasse, NIET, NADA, QUE NIB. Résultat égale à zéro !

Cortecs_org pétition contre la censure dans les bibliothèques universitaires

trouvé sur cortecs.org

Moi qui, pour tout vous dire, suis à terre depuis la rentrée, « percée jusques au fond du coeur d’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle », je me sens encore plus mal d’être la seule à ressentir un malaise.
J’en ai parlé à J.
Il a balayé mon questionnement : « tu veux que je te donne un conseil, Sis ? POSEY!***
J’y ai pensey, il a raison, J.
Je m’en vais me posey dans mon canapey, les doigts de pieys en éventail. Là est la solution. Faut juste que j’enlève ma cuirasse.
Hasta luego, compañeros !

©Bleufushia

* Jean-Paul Sartre, dans Huis clos

**Rappel des épisodes précédents
https://bleufushia.wordpress.com/2015/09/07/kafka-pas-mort-31/
https://bleufushia.wordpress.com/2015/10/05/nouvelles-du-front-32/

*** P-p-p-p-osey ! Cela ne se prononce pas [posai] mais [powzeille] (avec un accent américain outrancier) Vous le voyez, cela vient du mot posé. Initialement, être posé est synonyme d’être calme et serein. Posey veut tout simplement dire cela. On l’utilise à peu près n’importe quand. Par exemple, si vous êtes à une terrasse avec un verre, vous pouvez vous retourner vers la personne avec qui vous êtes et dire :  »Posey ». Le terme posey a été popularisé par Swagg Man, un rappeur étrange au visage recouvert de tatouages. Il l’utilise dans ses clips, dans ses interviews, bref tout le temps.
Pour votre culture-de-djeun, posey-vous, bros, et regardez cette vidéo de folie, euh, non, de folaï !

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