bleu fushia

always blue

Sous les sunlights cassés liquides

6 Commentaires

Trina Merry

Je vous dois un aveu. Malgré le franc sourire que j’ai appris à arborer pour donner le change et être tranquille en toute circonstance, je me sens souvent vaciller. Je suis emplie de doutes. Particulièrement en ce moment, où je me sens en pleine crise de zététique* aigüe.
Si j’y songe bien, ça ne date pas d’hier.

Mon enfance a été abreuvée de phrases parentales répétées, assez souvent pour que cela fasse quasiment partie d’un patrimoine génétique. Tiens, je m’amuserais à les lister un jour. Mais bon, pas aujourd’hui, ok !

Dans le répertoire de mon père, celle-là, entre d’autres :

« Prends un siège, Cinna, et assieds-toi par terre
Et si tu veux parler, commence par te taire ! »

Ce qui l’intéressait, lui, dans cette tirade parodiée, c’était d’insister, encore et encore, sur la conduite à tenir : ce n’est pas parce que j’étais dans l’âge le plus tendre, qu’il ne fallait pas penser à TOUT ce que je disais, en contrôlant scrupuleusement la précision autant de ma pensée que de ma parole. La phrase suivante, en général, c’était : « de la mesure avant toute chose, ma fille ! ».

Certains d’entre vous penseront que ce n’était pas totalement top comme éducation à la spontanéité de l’expression. Mais toute face ayant son pile, j’ai profité de ces temps de silence pour numéroter mes abattis – ma manière à moi d’éviter « le chaos rampant » – de façon à pouvoir les retrouver en nombre correct à l’orée du prochain combat, forcément imminent (« méfie-toi des autres », « la vie est une vallée de larmes », « le struggle for life, t’en as entendu parler dans tes cours d’anglais ? »…).

Dans cette phrase, en fait, je me suis toujours focalisée sur cette énigmatique assertion : s’asseoir par terre avec un siège. A l’époque, je me disais par devers moi qu’il ne fallait franchement pas être malin. Mais dans ces années-là  – c’était encore le plein vingtième siècle -, le monde avait l’air constitué essentiellement de choses extrêmement tangibles.

sergey dibtsev

Sergey Dibtsev

Se pouvait-il malgré tout que, dans un autre pan de la réalité (celle de mon père, nanti en l’occurrence d’une fille idéale et parfaite), les sièges soient virtuels et en plus, sournois : consistants quand il s’agissait de les toucher avec une main, mais possiblement évaporés lorsqu’on allait s’y asseoir ?

Je regardais les chaises en formica et inox de la maison d’un œil circonspect, ne sachant pas si – et quand – elles me feraient le coup de l’homme invisible. Je ne m’asseyais jamais, enfant, sans vérifier la réalité des choses. Je n’aurais pas aimée être traversée par une chaise.
Plus tard, je me suis toujours refusée à aller acheter un canapé chez Cinna. On ne me la fait pas, à moi !

Pourquoi je vous raconte ça ? J’y viens.

Vous souvient-il que j’ai acheté, il y a quelques temps, une voiture bleu virtuel** ?

Elle est quasiment neuve.

L’autre vendredi, il pleuvait fort, j’étais à l’heure de pointe sur l’artère la plus fréquentée de la ville voisine quand pouf ! un drôle de bruit et plus rien. Plus moyen d’accélérer : la pédale avait l’air encore frétillante, mais totalement inefficace.

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Après un moment d’abattement, pendant lequel je me suis fustigée (« tu vois, pauvre nunuche, tu frimes à acheter une voiture virtuelle, et tu voudrais, en plus, qu’elle fonctionne ! »), puis me suis sentie seule au monde, j’ai finalement réagi (ça klaxonnait de toute part) en cherchant sur mon androïd bleu turquoise réel le numéro du service d’assistance, que j’avais naturellement égaré (l’air de rien, je suis top trop moderne quand même IRL ! mais avoir un androïde dans la poche, pour tout vous dire, ça me met un soupçon mal à l’aise).

(NB. IRL (In the Real Life) – vous ne trouvez pas que, si on dit très vite et plusieurs fois IRL IRL IRL… on finit par dire « irréel » ? ça me trouble grave, ça. Même si mon prof dit qu’il n’y a jamais de yin sans yang et vice versa, quand même !)

L’habituelle litanie de phrases mécaniques, énoncées par une femme probablement en plastique, a commencé  à s’égrener.
« Si vous désirez ceci, tapez 1, si en revanche, vous voulez cela, tapez 2 [……………….]… tapez 9, si vous voulez réécouter tout cela tapez étoile, si vous ne voulez rien de tout ça, allez vous faire voir ailleurs et consulter notre site, laissez un message sur notre répondeur débordé, et si, quand même, vous voulez être mis en relation avec un conseiller, tapez #… vous allez être mis en relation… veuillez patienter, tous nos conseillers blablabla. Et là, les agios*** d’Albinoni en entier pendant un bon quart d’heure.

Croyez-le si vous le voulez, ce ronron habituel m’a rassurée un temps.

Finalement, quelqu’un :

-M+++ assistance : je suis Prosper Vanbleu, que puis-je faire pour vous ?

(On peut s’appeler Vanbleu ? c’est possible, un truc comme ça ? si oui, c’est de bon augure ou non ?)

– Blablabla… euh, je crois que mon câble d’accélérateur s’est cassé.
Prosper éclate d’un grand rire. Je suis assez vexée, je ne vois pas ce qu’il y a de rigolo à tomber en panne, et j’ai envie de lui demander s’il est payé cher pour se payer la fiole des gens, mais je préfère me taire.
Quand il se calme enfin, il me dit (avec le ton de celui qui parle à une dangereuse maboule et sans autre commentaire) qu’il va m’envoyer une dépanneuse.

Francesco Marzetti

Trois heures après, il fait nuit et il pleut toujours. Un chauffeur de taxi muet me conduit enfin dans une zone commerciale déserte. J’ai droit en effet à un véhicule de courtoisie. C’est bien qu’il soit a priori courtois, dans un monde brutal, j’apprécie.
Tout est fermé et lugubre, mais au milieu des entrepôts se dresse une sorte de petit cube de verre, apparemment sans personne à l’intérieur, nimbé d’une lueur verdâtre. C’est là que le chauffeur me dépose, et il part sans demander son reste.

Je rentre, et là où je m’attendais à voir un poisson mutant, caché derrière le comptoir, je vois un homme. Il est fatigué (il a attendu deux heures après la fermeture pour me fournir un véhicule), moi aussi. Ses cheveux, rendus curieusement hirsutes par l’humidité ambiante, encadrent une tête ronde et rose, aux yeux assez écartés.

Il repère rapidement mon nom dans l’ordinateur, mais ma fiche a disparu : effacée. Pendant qu’il la recherche, je m’éclipse deux minutes pour satisfaire à un besoin naturel. A mon retour, l’homme me dit, content :

– Je n’ai pas retrouvé votre fiche, mais pas de problème, je viens de vous recréer (il articule, comme s’il prononçait deux mots distincts).

Je lui demande :

– de toute pièce ?

– parfaitement, qu’il me répond, avec un grand sourire.

Là, quelque chose se dévisse tout d’un coup  dans ma boîte crânienne. Je me sens bizarre et je me mets à le regarder d’un autre œil.

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Je crois que « je suis devenu un axololt ****», cet étrange animal aquatique qui peut aussi devenir animal terrien si les conditions ne se prêtent pas à ce qu’il soit dans l’eau, et dont le corps se régénère quoi qu’il ait perdu (patte, œil, et même cerveau). Moi, je sens des sortes de démangeaisons dans mes branchies, et des sensations bizarres au niveau des doigts de pied.

Le loueur de voiture a aussi une tête d’axololt, et je me demande si, comme cette bête, nous allons tous les deux éternellement conserver des caractères juvéniles à l’âge adulte (ça tombe bien, je me sens un peu vieille et totalement out). Nous flottons un moment dans son aquarium, sous les spotlights verts, sans plus rien dire, nos petites pattes bougeant avec langueur dans l’eau tiède, le temps que je me reprenne.

L’ennui, me dis-je, c’est que je ne sais pas à quel stade il m’a recréée, si c’est l’état larvaire et si je vais être atteinte ou non de néoténie**, et faire dans la pédogénèse, ce qui m’embêterait assez singulièrement, je dois dire. Faire des gosses, j’ai déjà amplement donné. Si en plus ils sont plus vieux que moi (un jour pluvieux, de surcroît), alors non non et non !

Je me secoue.

Je ne saurais pas vous raconter ce qui s’est passé pendant trois jours. Je ne sais pas si je les ai vécus pour de bon ou non.

Trois jours après, lorsque je récupère mon véhicule réparé, je demande au garagiste, avec une certaine prudence, si c’était bien le câble de l’accélérateur.

Il répond d’un ton las au brontosaure que je suis qu’il n’y a plus de câble pour les accélérateurs depuis une belle paire de lunettes, que c’est incroyable qu’il y ait encore des gens qui croient aux câbles à notre époque, et que non, simplement, « j’ai » eu un bug.
Je le reprends doucement : « vous me dites que ma voiture a eu un bug ? »
– oui, ma petite dame, vous étiez mal programmée, vous avez eu un bug informatique. On a dû vous reformater de A à Z.

Ma voix tremble un peu. Je lui dis que j’espère que j’ai été bien reformatée. Mais, je rajoute (mais c’est presque inaudible, je crois) : est-ce que ma mémoire a été totalement deletée ? est-ce que j’ai encore mes favoris à portée de main ?

Je quitte le garage la queue basse (je n’en ai pas normalement, mais lors du créatage et de la reformatation, je crois qu’ils m’en ont collé une), et la bouche en émoticône triste. Je ne demande pas mon reste. Le reste de quoi, d’ailleurs ?

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J’hésite un moment à m’asseoir sur le siège ou par terre. Mais cette fois-ci, il y a un siège, confort ferme. Alors va ! Je déroule ma queue et m’installe au mieux, et en avant toute !

©Bleufushia

(Le titre de ce billet est emprunté aux paroles fantastiques de la chanson fantastique de Léo Ferré : La mémoire et la mer, chanson qui a doucement accompagné mon adolescence)

*La zététique

https://fr.wikipedia.org/wiki/Z%C3%A9t%C3%A9tique

**Pour ceux qui auraient loupé cet épisode, vous pouvez vous rattraper là
https://bleufushia.wordpress.com/2016/11/03/palsambleu/ et continuer avec Morbleu, si vous voulez (deuxième épisode)

***référence à La Madeleine Proust

**** et une lecture réjouissante en accès libre, si vous ne connaissez pas cette géniale nouvelle de Cortazar, qui fait partie du recueil Les armes secrètes
http://www.oeuvresouvertes.net/spip.php?article1648
Pour tout savoir, par ailleurs (ou presque) sur les axololts, vous pouvez avoir une idée par là
https://fr.wikipedia.org/wiki/Axolotl

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6 réflexions sur “Sous les sunlights cassés liquides

  1. l’axototl, c’est aussi ça : https://youtu.be/lL87xhk63FM. merci pour ce récit étrange !

  2. Merci, Zozefine ! très intéressante, cette vidéo… Et la conclusion – que l’axololt fait partie de leur identité – est très touchante.

  3. j’adore tes délires, qui font qui m’amènent souvent à modifier ma perception de la réalité sur un mode « conspiro » 😀
    Merci de partager tes aventures

  4. tes articles nous mettent en alerte surtout sur le langage, et j’adore ces jeux sur les mots et sur les réalités qu’ils désignent, souvent de façon assez étrange. Merci, l’amie !

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