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L’autriche en sous-marin

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Du bois dont on fait les chênes (-liège) Photo ©bleufushia

Différents hasards (je sais qu’il n’existent pas) me remettent depuis quelques jours sur la trace de mon grand-père.

Comme la période étrange que nous vivons me prive de mes mots – d’une façon qui me semble parfois définitive -, et que mon blog se décolore au fil de mon absence, j’ai cherché pour vous une tentative de portrait, que j’avais commis il y a déjà de nombreuses années.

Des mots anciens pour une mémoire qui se ravive.
Voilà, donc.

Dans la famille paternelle, je demande le grand-père

Son insignifiance aux yeux de ma famille, y compris à ceux de son propre fils, mon père.

Son enfance en quelques rares images : orphelin, petit berger corse, pieds nus dans le maquis.

Mon impossibilité totale à l’imaginer jeune et encore moins pieds nus.

Sa première paire de chaussures à dix-huit ans. Ses yeux embrumés à cette évocation. Mon sentiment d’enfant d’un récit incongru.

La fin des repas de famille, quand il avait un peu bu. Il se levait pour entonner « O mazzolin di fiori ». Je croyais que c’était du corse. Je ne connais que le début de la chanson. Il s’interrompait toujours, parce qu’il pleurait. Je pensais qu’il pleurait parce qu’il avait bu.

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Silvana Mangano – Riz amer

Mon émotion, il y a quelques temps, au détour d’un film, de découvrir que la mélodie corse qu’il chantait est en réalité une mondine, un chant de paysannes piémontaises.

Ma grand-mère, piémontaise, est morte à l’époque de ma naissance.

Retraité de la Marine, très jeune, peu après la guerre de 14, il a passé le reste de sa vie à jouer à la pétanque et au rami. Sa façon de raconter d’anodines conversations de comptoir qui se concluaient toujours par les mêmes mots : « Alors, il m’a dit : Monsieur Gouliole, vous avez raison ! ».

Mon léger mépris quand il disait ça.

Ma vague fierté maintenant quand, dans mon travail ou ailleurs, d’autres me disent que j’ai raison, comme le résultat d’une invisible filiation presque inscrite dans les gènes.

Les récits invraisemblables dans lesquels il s’enferrait : « Il y a une ville grecque en Corse », « Je suis allé en Autriche en sous-marin ». Toute la famille, moi y compris, se tordait de rire en se vrillant la tempe dans son dos.

Mon étonnement, beaucoup plus tard, en visitant Cargèse ou en découvrant, au hasard de mes études, que Trieste, port dans lequel son sous-marin était basé, appartenait alors à l’Empire Austro-Hongrois.

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On dirait un poisson, non ? Pour un sous-marinier, ça le fait un max

Les trois médailles qu’il avait gagnées à la guerre. En bonne anti-militariste, je les ai accrochées, depuis longtemps, au mur des cabinets. Au dos de l’une d’elles, cette inscription : « La grande guerre pour la civilisation ».

Mon impossibilité idiote d’envisager mon grand-père, analphabète, luttant pour la civilisation.

paysan corse (isula.pagesperso-orange.fr)

Ma sensation d’étrangeté devant sa silhouette de petit bonhomme presque sans cou, le couvre-chef bien enfoncé, le visage rougeaud, ridé, assez inexpressif. Le sillon laissé par la casquette enlevée.

Mon angoisse terrible à la naissance de mon fils. Pendant ses deux premières heures, il avait la tête de mon grand-père.

L’odeur tenace de pipe froide de son appartement.

Le borsalino qu’il mettait les jours de fête.

Les cent quatre vingt sept caleçons de flanelle que j’ai découverts avec stupeur dans son armoire, à sa mort. Ma perplexité pour m’en débarrasser.

Les pièces de 50 francs en argent (impression limitée) qu’il m’avait gardées et offertes. Mon émerveillement d’enfant devant la taille des pièces et leur aspect brillant. Ma sensation subite d’être millionnaire.

Les cataplasmes à la moutarde qu’il s’appliquait sur les endroits douloureux. L’idée persistante, en le regardant, que mon grand-père était né au moyen-âge.

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Les dernières années, le marteau qu’il gardait toujours à portée de main, sur la table de sa cuisine, résultat de son unique passage, à l’âge de quatre-vingts ans, chez un médecin. Ce dernier avait testé ses réflexes et mon grand-père en avait déduit que c’était une thérapeutique.

Sa façon rayonnante de se soigner devant nos yeux en se donnant des coups de marteau là où il avait mal.

Son insistance pour que sa fille, atteinte d’un cancer en phase terminale, adopte ce mode de soin, seul susceptible de la sauver.

Sa tentative de soigner définitivement sa propriétaire, venue récupérer le montant du loyer.

Sa fugue de l’hôpital psychiatrique où cet acte l’avait entraîné.

Le lieu où on l’a retrouvé, très loin de là, à côté d’un site de la Marine Nationale. Tout à fait confus, nu et répétant en boucle qu’il ne savait pas pourquoi, mais qu’il lui fallait aller au fond de l’eau.

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Photo ©bleufushia

Ma passion pour les fonds marins.

Mon dernier héritage de lui : la tasse rose et jaune, porcelaine grossière en imitation panier tressé, avec soucoupe assortie, dans laquelle je prends mon café du matin.

Mon insondable tristesse quand je l’ai cassée, il y a deux jours.

©bleufushia

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2 réflexions sur “L’autriche en sous-marin

  1. « Mon insondable tristesse quand je l’ai cassée, il y a deux jours » : ah oui, lili, oh que c’est douloureux, j’empathise à ce chagrin sans aucun remède (m’est arrivé pareil, j’ai gardé les morceaux incollables et je déménage depuis avec la boîte). quel portrait. quel bel être humain : allez, tu as hérité de plus que cette tasse et sous-tasse (et j’espère que tu as gardé quelques caleçons en flanelle !)

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