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Douceurs (42)

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Cheminant sur des sentes buissonnières, vers…

Parfois, je me plais à penser aux hasards hasardeux qui mènent nos vies, et qui nous conduisent vers l’inattendu, quoi qu’on tente de planifier et de contrôler.
A la façon dont un acte, qu’il soit mûrement réfléchi ou même posé sans préméditation, nous entraîne à dévider dans un fil inespéré d’autres actes, des rencontres, des échappées imprévues, d’autres actes encore, par conséquence, et ainsi de suite, empruntant un chemin indéchiffrable, souvent complètement au p’tit bonheur la chance.

Il y a de cela de nombreuses années, au siècle dernier – bien sûr, je pourrais remonter encore plus loin, mais les ramifications, dans ma vie, de ce moment précis m’étonnent encore – un jour d’été et de désoeuvrement, dans un camping en bord de grande bleue,  mon compagnon d’alors m’a lancé un défi (qu’il en soit ici grandement remercié).
Il s’agissait d’écrire, en deux heures (le temps d’une course pour lui) la biographie imaginaire d’un énigmatique faux capitaine qui séjournait dans la caravane voisine de notre tente.

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Dessin de Chabouté

Même si je m’étais toujours passionnée pour la littérature, je n’avais jamais pensé me mettre à écrire, et l’exercice m’avait paru assez incongru pour que je dise : « chiche ».
J’ai donc écrit, j’ai aimé cet essai pas si malhabile, et, au retour des vacances, me suis inscrite à un atelier d’écriture sur internet.
J’y ai été accueillie par les participants, dont celle qui est devenue une amie : Mimi. Et d’autres encore dont l’existence s’est tissée avec la mienne un peu, beaucoup, passionnément parfois.
Si je tire une infime partie du fil « Mimi », je me rends compte que, si je ne l’avais pas connue, je n’aurais bien sûr pas pu oublier chez elle, 17 ans après, le livre préféré de mon petit-fils, je n’aurais pas réfléchi à la façon de le récupérer aisément et je ne lui aurais pas proposé de passer chez elle pour ce faire (elle habite quand même à une heure trente de chez moi).

J’aurais eu la flemme, sans cette étape à mi-chemin, d’aller voir l’expo d’Ernest Pignon-Ernest actuellement présentée au MAMAC de Nice, même si j’adore cet homme.

Je n’aurais pas, au sein de cette très riche présentation de son œuvre, été attirée par une des photos qu’Ernest a faite d’une de ses installations, son Pasolini se portant lui-même, mort – image très forte découverte à Rome en direct, mais ici prise à Naples.

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Je n’aurais pas repéré  l’inscription en italien apposée sur un des balcons de cette barre d’immeuble délabrée d’un quartier apparemment très populaire, où il avait choisi de la placarder : « Ciascuno cresce solo se sognato ».

Je n’aurais pas vérifié sur internet la traduction, ne serais pas tombée sur le poème dont c’est le dernier vers (Il limone lunare*), et je n’aurais donc jamais découvert l’existence de son auteur, Danilo Dolci**.
Ni n’aurais su qu’il a œuvré, en partie, dans le domaine pédagogique.

Et je reste bouche bée de ne jamais l’avoir croisé dans mon long parcours passionné autour de la pédagogie, et qu’aucune mention de ce qu’il a été et de ce qu’il a fait ne soit arrivée jusqu’à moi, parce que je m’intéresse aux recherches et expériences pédagogiques, à l’Italie, au militantisme, à la politique, aux révoltés du XXème siècle… et ce depuis longtemps.

Toutes choses, d’ailleurs, qui ont un rapport avec d’autres hasards, mêlés à un zeste de déterminisme.
[cette remarque à mettre dans la rubrique qui ne mange pas de pain : « On est bien peu de choses, madame, / Donnez-moi un kilo d’bananes / Bien mûres », comme le chantait François Béranger]

Juste après avoir fait des recherches sur l’homme, et sans rapport avec elles, j’ai eu l’idée de lire enfin un article intéressant, mis de côté il y a presque deux mois, et traitant de l’usage des jeux dans l’éducation d’aujourd’hui***.

Tout ça m’amène aujourd’hui à vous parler des réflexions que suscitent en moi l’écho de ces deux découvertes et leur possible mise en regard.

… DANILO DOLCI

Dolci, ça fait presque pseudo : imaginez un peu vous appeler « bonbons », « gâteaux », ou « confiserie ». Cela paraît une blague, ou un choix (à cause de son engagement non-violent), mais en réalité, c’est son vrai nom.
Cet homme a été qualifié de Gandhi italien, à cause des actions non-violentes qu’il a réussi à impulser – surtout en Sicile – comme la grève de la faim de plus de 1000 personnes pour protester contre la pêche frauduleuse qui réduisait les pêcheurs à la misère. Il a travaillé sans relâche à créer des situations et des prises de conscience amenant les sans-droits (personnes habituellement exclues du pouvoir et des décisions) à se réunir, à réfléchir ensemble, à s’opposer, à revendiquer, à mener des luttes collectives. Il s’est, entre autres, affronté courageusement à la mafia. Et j’en passe.
Ce qui m’intéresse particulièrement ici, c’est son action éducative. Il a rodé ses principes d’intervention parmi les paysans, les travailleurs qu’il a aidés à se fédérer et à transformer leurs valeurs et leurs rêves en ripostes « politiques » spectaculaires, et ce jusqu’aux années 70, où il décide de participer à l’école expérimentale de Mirto.
Il relate ses idées – reconstruire le rapport à la terre et la réciprocité avec la nature, entre autres – et son expérience dans un livre intitulé « chissà se i pesci piangono » (qui sait si les poissons pleurent). Moi qui suis maritime avant d’être terrestre, rien que ce titre me touche !

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Il y explique la « maïeutique réciproque », à partir d’une théorisation sur la différence entre transmettre et communiquer.

Pour lui, qui a connu – et combattu – le fascisme, la transmission (modèle dans lequel l’adulte est celui qui sait, à la fois ce qu’il faut savoir et les chemins par lesquels l’élève doit passer – ce que certains appellent le modèle « autoritaire », même si l’autorité peut en être souriante) amène la non-réciprocité, et dérive sur la domination du groupe par un individu.

Dans sa conception, communiquer amène, en opposition, le sens de la communauté, demande un dialogue, des discussions, des débats et des actions choisies ensemble. Et génère du progrès social. Et de la démocratie.

Sa maïeutique, proche en partie des conseils dans la pédagogie Freinet, est organisée de façon plus réglée : les enfants assis en rond réfléchissent à un sujet commun. Lorsqu’ils ont en tête ce qu’ils en pensent, le tour de parole commence, dans l’ordre, chaque enfant expose ses idées, écoute celles des autres, qui peuvent l’amener en cours de route à modifier la sienne. La tâche commune est de bâtir des hypothèses, d’inventer des situations d’expérimentation, pour en vérifier le bien-fondé de ce qui a été élaboré théoriquement.
Dans sa pédagogie, pas de recours au jeu, mais plutôt à la réflexion, et à l’intelligence créative.

Cela le rapproche de Freinet qui, au milieu d’une époque où les « pédagogies modernes » encourageaient le recours au jeu – pour sortir des modèles dans lesquels l’enfant était passif (« pratico-inerte », disait Sartre), et pour intégrer les découvertes de la psychologie – prônait, lui, le travail-jeu  (un travail tellement intéressant que les enfants l’accomplissent comme par jeu).
Pour ces deux pédagogues, seul est fondateur pour le développement de l’individu ce qui lui permet de se mesurer aux autres et au monde, dans un travail « réel ». Ils espèrent ainsi faire grandir et changer l’homme, mais aussi la société.

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Pour revenir à la phrase qui m’a amenée jusqu’ici, la traduction que j’en faisais approximativement (chacun ne grandit que s’il rêve) n’était que partiellement exacte.

« Sognato », c’est une licence poétique qui paraît plus proche, en fait de « si on le rêve ». Chacun ne grandit que si on le rêve…

Dans ce poème, Dolci oppose d’un côté ceux qui pratiquent un enseignement fondé sur un guidage, sans doute sécurisant, mais qui n’amène pas à l’autonomie, ainsi que ceux qui cherchent à amuser l’enfant pour l’intéresser, à ceux qui se situent plutôt du côté de l’éducation de l’humain, en prise autant sur la réalité du monde que sur les rêves.

 Le vers qui précède celui qui m’a attirée dit : « rêvant les autres comme ils ne sont pas encore ».

Rêver les enfants… beau travail de pédagogue et d’humain.

Des jeux et des hommes

Avec Eric Sanchez, on tombe dans une toute autre ambiance : il aborde dans son article les différents types de jeux préconisés dans l’éducation maintenant.

Ce sont presque tous des jeux qui passent par les moyens technologiques modernes. Et dont le but semble être prioritairement d’habiller le cours, de le rendre trop top jeune pour que le jeune morde à l’hameçon.

Ce qu’il appelle « mettre du chocolat sur les brocoli ».

En fait, rien à voir avec les caractéristiques d’un vrai jeu, mais tout avec une stratégie de « vente ». Le jeu authentique, celui qui est central dans le développement de l’enfant, est à l’inverse, libre (même s’il comporte des règles), incertain, improductif, fictif, frivole, procure du plaisir et sort des normes. Ce que l’enfant y apprend, c’est à peaufiner son rapport à la vie et à lui-même, pas à répondre de façon normative à une demande extérieure.

C’est pourtant devenu à la mode d’utiliser l’ordinateur, de mettre ses cours sur internet, et les directives amènent à l’idée de les « gamifier » pour qu’ils soient plus « addictifs ». Si toi, prof, tu ne le fais pas, c’est un signe avéré que tu es déjà confit dans la naphtaline. C’est le message de l’institution, qui présente ce tournant comme obligatoire et indispensable.
(J’ai déjà écrit, ici, à ce sujet****)

Je ne vais pas me livrer à une paraphrase de l’article, qui expose intelligemment les arguments pro-jeux (ceux où on s’exerce à simuler des situations, ou à détourner les règles) et anti-jeux, mais je voudrais évoquer un des jeux dont il parle.
Il s’agit de « classcraft », un jeu proposé aux enseignants. Sur le site, où je suis allée m’ouvrir un compte, on en apprend plus sur le fonctionnement.

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« Transformez vos quizz en batailles épiques ».
La connaissance est un combat, et ne se vérifie que sous forme de quizz (moi, je pensais naïvement et à l’ancienne qu’il était bon que les enfants réfléchissent et s’expriment).

Les élèves vont commencer par se fabriquer des avatars, choisir s’ils veulent avoir les cheveux violets ou un casque de guerrier de l’espace…
« Débutez chaque cours avec une surprise : par exemple, des accents de pirates : vos élèves accourront ». (Moi, j’en étais restée à la plume de paon coincée dans le string, mais ce n’est plus assez attirant, l’âge n’aidant pas non plus)

Toute bonne réponse est sanctionnée par des X points (lire à l’anglaise) et, au bout d’un nombre que l’enseignant peut modifier – il est quand même libre de sa pédagogie ! -, l’enfant obtient des pouvoirs spéciaux.
L’exemple qui est donné du premier pouvoir spécial, est celui de l’obtention du droit de manger en classe.

Mais il y en a d’autres, je vous laisse découvrir s’ils sont du même tonneau.
Edifiant, non ? Et taille d’éducatif que c’est pas…
J’arrête là l’exploration du bidule (vous pouvez y aller vous-mêmes, c’est gratuit ! manquerait plus qu’il faille payer pour une telle daube !).

Faire jouer les enfants à des jeux débiles à l’école en guise d’apprentissage – alors qu’ils ont beaucoup mieux à la maison, de plus – pour gagner le droit de manger son mac’do en classe, les tromper avec des paillettes et des effets spéciaux, c’est à mille lieux d’une éducation qui vise à confronter l’enfant à la réalité et à ses rêves.

Entre Classcraft et Danilo Dolci, cherchez l’erreur !
Se bagarrer, se cacher derrière des personnages de guerrier, aller vite, plutôt que privilégier la lenteur, le faire collaboratif, la création commune, des rapports sociaux harmonieux et authentiques d’individus, c’est tendance.

Ça me fait penser à cette lycéenne que j’entendais tout à l’heure à la radio : on lui demandait ce qui lui plaisait au lycée, et elle racontait que c’était d’échanger des ragots sur les autres, de façon anonyme, sur la page facebook de la classe. La journaliste lui demandait en quoi cela lui plaisait, et la gamine répondait que c’était ça, la vraie vie.
Sans doute qu’elle écrit ses ragots en mangeant des bonbecs, qu’elle a gagnés grâce au jeu éducatif du prof trop cool.
« Du pain et des jeux de cirque »… rien n’a changé, à part la technologie.
Battez-vous, les jeunes, avec vos pistolets lasers fictifs, pendant ce temps-là, le monde, le vrai monde, vous échappe !

Et vous, vous avez gagné cet article défrisant grâce à un faux capitaine de papier.

Etonnant, non ?

©Bleufushia

* Il limone lunare

C’è chi insegna
guidando gli altri come cavalli
passo per passo:
forse c’è chi si sente soddisfatto
così guidato.

C’è chi insegna lodando
quanto trova di buono e divertendo:
c’è pure chi si sente soddisfatto
essendo incoraggiato.

C’è pure chi educa, senza nascondere
l’assurdo ch’è nel mondo, aperto ad ogni
sviluppo ma cercando
d’essere franco all’altro come a sé,
sognando gli altri come ora non sono:
ciascuno cresce solo se sognato.

** à propos de Dolci, par exemple

https://fr.wikipedia.org/wiki/Danilo_Dolci

http://www.editionsquartmonde.org/rqm/document.php?id=5472

**sur le blog d’Eric Sanchez , une réflexion intéressante sur les outils (et dérives) de la pédagogie actuelle.

https://blogs.mediapart.fr/eric-sanchez/blog/050816/de-pokemon-go-la-salle-de-classe-sept-manieres-d-utiliser-le-jeu-pour-enseigner

****séance de rattrapage (si le cœur vous en dit)
https://bleufushia.wordpress.com/2015/03/03/les-moocs-cest-le-fun-mais-cest-pas-la-joie-24/

 


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La loi des climats (35)

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Ça fait un moment que j’ai inscrit un truc sur ma To-do (kézaco ? vous en avez une aussi, je suis certaine, vous savez, cette liste où on note indéfiniment les mêmes trucs à faire depuis des semaines), et que je remets, je remets.
Aujourd’hui, j’arrête de procrastiner et, pour ceux qui ne connaîtraient pas, je vous cause de la loi des climats.
Ça a l’air de tomber pile poil dans une des actualités du jour, celle de la (ô combien désolante) COP21, mais vous n’y êtes pas.
Rien à voir avec le réchauffement climatique, ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Même si ça peut nous y ramener, par rebondissement – parce que tout se tient.
Non, l’idée, ça serait d’évoquer une référence qui a un rapport avec l’état d’urgence, et avec la façon dont le gouvernement lutte contre le terrorisme.
De mon point de vue, ça fait partie de ce qui nous mène droit dans le mur.

En fait, c’est une de mes lectures du jour qui me ramène à l’intérêt de vous faire part de cette théorie, l’interview, sur Télérama, du sociologue Bernard Lahire*.
Il réagit à un discours de Valls, qui assimile toute explication sociologique à une justification du terrorisme. Pour Lahire, cette attitude idéologique ne permet que le règne du registre émotionnel et de son corollaire, la solution va-t-en-guerre, en « déniant toute légitimité à la connaissance ».

Fait écho à sa réflexion, en moi, la colère que je ressens à voir bradée l’éducation et l’école. Et à voir s’imposer, sempiternellement, le registre autoritaire, partout, et les stratégies agressives et de domination (l’inverse, justement, de ce que l’instruction et l’éducation devraient amener à faire).

Bien sûr, le terrorisme m’est insupportable, mais il n’aurait sans doute pas prospéré de la même façon sur un autre terreau.

En tant qu’enseignante, j’ai tendance à privilégier des démarches basées sur la réflexion, la transmission, l’écoute. Ma formation et ma pratique m’amènent aussi à penser que rien de bon ne vient jamais de l’autoritarisme.
Et ce à quoi nous confronte, entre autres, l’état d’urgence aux mains des hommes politiques (dont je suis certaine qu’ils sont tout, sauf vertueux et habiles) me conforte encore dans cette pensée.

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Ça fait de nombreuses années maintenant que j’enseigne, et depuis tout ce temps-là, je suis responsable dans mon département d’un cours de pédagogie destiné, pendant la licence, aux gens qui comptent s’orienter vers l’enseignement.
Pendant toutes ces années, je me suis trouvée confrontée à une question récurrente des étudiants futurs profs, question qui a pris de l’ampleur au fur et à mesure que la crise de l’école s’est aggravée : « comment se faire respecter ? »
Dans la tête de la plupart de mes étudiants, la question n’était pas exactement formulée comme ça, mais plutôt : « comment exercer une autorité efficace ? », cette question étant fondée sur la peur à ne pas s’en sortir.
J’ai toujours répondu de deux façons (au moins).

Une d’elles a été d’utiliser, dans mon « cours » de pédagogie, la pédagogie Freinet. Je mets le mot « cours » entre parenthèse, parce que je ne fais pas cours en réalité : je mets les étudiants en situation de recherche et de « tâtonnement expérimental », et je complète éventuellement leur réflexion quand c’est nécessaire (et la plupart de temps, ça ne l’est pas). Une pédagogie qui correspond parfaitement (entre autres) au modèle démocratique dont il va être question après, et à ma conception de ce qu’est qu’enseigner (et encore plus, ce qu’est enseigner à enseigner). Mais qui ne correspond pas non plus à la façon de faire dominante dans l’éducation nationale, parce qu’elle ne met pas le prof aux commandes de façon dominante.
Une pédagogie qui permet aux élèves ou aux étudiants de se former dans la liberté et l’autonomie, de se forger leur propre pensée dans la collaboration avec les autres. **

L’autre façon a été de monter dans mes cours, année après année, l’expérience de dynamique de groupe ayant donné naissance à la « loi des climats ».
C’est une expérience « historique », mise au point avant la deuxième guerre mondiale par Kurt Lewin – inventeur de la notion de dynamique de groupes et de l’étude des comportements sociaux.
Historique aussi, car répétée des milliers de fois depuis. Je n’ai jamais, personnellement, constaté de résultats différents de ceux que Kurt Lewin a mis en lumière. Ce qu’il a découvert apparaît toujours de façon systématique.
Et j’ai pu constater, année après année, l’impact de cette expérience sur ceux de mes étudiants qui l’ont vécue, sur leur façon de considérer le problème, et la richesse des discussions et prises de conscience qui ont eues suite au vécu très puissant de cette mise en situation.
De quoi s’agit-il ?
En pleine montée du fascisme, Lewin (juif allemand immigré aux Etats-Unis) a mis au point un dispositif qu’il pensait à même de montrer les relations de cause à effet entre le leadership autoritaire et le recours à la guerre. Son propos était également, en alternative, de mettre en lumière la supériorité du modèle démocratique.

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Il a proposé que fonctionnent trois groupes en parallèle, chacun ayant la même tâche à réaliser, en un temps très bref (les effets sont perceptibles en moins d’une demi-heure).
Un de ces groupes doit être dirigé par un leader autoritaire, un second par un leader démocratique (et ce sens n’a pas précisément le sens où il est utilisé abusivement en politique, actuellement, pour désigner tout et n’importe quoi, sauf la démocratie), et un troisième par un adulte non-directif (je n’en parlerai pas ici, ça me semble moins pertinent et moins d’actualité que le reste).
L’expérience a été inventée dans le cadre de l’enseignement. Elle a été mise en œuvre sur le même groupe d’enfants auprès duquel se succédaient des adultes incarnant ces rôles différents, mais elle est réalisable avec trois groupes parallèles.
Chacun de ces modèles éducatifs est sous tendu par un positionnement philosophique (je vous la fais un peu rapide) :
♦ un prof autoritaire est celui qui pense que l’adulte seul est intéressant, qu’il SAIT, qu’il est supérieur et que l’enfant doit se conformer et suivre la voie qu’il lui montre (et lui mâche) pour espérer grandir.

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♦ le prof démocratique est expert, mais il ne s’en sert pas pour dominer l’enfant, et il adopte une voie fondée sur l’égalité entre l’adulte et l’enfant (il négocie, il accompagne l’enfant dans des démarches d’autonomie)
♦ le modèle non-directif (ou laisser-faire) part du principe rousseauiste que l’enfant est naturellement bon et qu’il faut que l’adulte s’efface pour le laisser croître comme il l’entend, sans le pervertir

Les conclusions de l’expérience (je zappe celles qui sont plus pédagogiques) sont que, lorsque nous sommes en groupe, notre attitude est très différente de celle que nous aurions si nous étions seuls (et ce, sans que cette différence soit consciente) : il existe un « climat » propre à chaque groupe, et ce climat est totalement le fruit du mode de direction du groupe.

Un groupe n’est donc pas la somme d’individus, mais une entité unie (jusque dans sa désunion – vous le verrez) par sa propre façon de réagir au mode de commandement.

Un groupe dirigé de façon autoritaire sera à la fois apathique et agressif, formé de clans en compétition entre eux, fondé sur la frustration de certains au détriment d’autres qui peuvent se penser supérieurs (parce que désignés comme tels). Les réactions des élèves ne sont que soumission (c’est ce comportement que vise l’enseignant en guise de réponse) ou rébellion (ça, c’est quand il se loupe un peu, ou qu’il a affaire à des gamins un peu plus réactifs que les autres).

Le prof a rapidement des chouchous – ceux qui ne remettent pas en cause son autorité de façon ouverte, voire qui lui filent un coup de main pour l’exercer, en espérant un « retour sur investissement » en termes de bonnes notes ou de calme – et des têtes de turc. Il n’y a pas de place pour la collaboration entre enfants (mais les chouchous peuvent, donc, collaborer avec le prof) et l’enseignant est amené à recourir à la punition pour maintenir son leadership. Dans ce cas-là, les enfants ne montrent pas de solidarité particulière à ceux qui sont punis (ils demeurent passifs).

Les réactions des participants sont le plus souvent infantiles (quel que soit leur âge des participants). Pas de place pour des réactions « libres ». La pression est constante sur les individus – et le malaise aussi. Plus le leader est autoritaire, et plus les relations des enfants sont agressives entre eux. L’agressivité peut aussi être détournée sur l’extérieur (le groupe, soumis à cet affect, est manipulable à souhait : si on lui désigne un exutoire à son agressivité, il y va franco. L’exutoire peut être utilisé si le prof craint pour son leadership : cela détourne l’attention de façon efficace).

En résumé, quand un prof vous dit que sa classe est agitée et agressive, on peut avoir une idée précise de son mode de fonctionnement à lui

Dans le groupe démocratique, l’enseignant conduit les enfants à décider ce qui est à faire, et comment le faire, et il favorise les interactions entre enfants. Il est garant de la non-agression, et joue le rôle de régulateur. L’agressivité est à peu près nulle (ou régulée aussi par le groupe), les relations sont amicales et de collaboration.

Et alors, me direz-vous ?

Il me semblait, à repenser à cette expérience, que toute ressemblance avec la société française et les réactions récentes du clan politique au pouvoir serait, non pas fortuite, mais plus que probable !
Je pense à l’agressivité, bien sûr, mais aussi à la collaboration avec le chef (91% des français approuvant l’état d’urgence et l’annonce faite de la violation des droits de l’homme), à l’apathie générale des gens – qui ne réagissent plus à rien – ou encore à l’indifférence de la plupart des français pour ceux qui se font coincer et empêcher d’exprimer leur opinion, matraquer, emprisonner, assigner à résidence (j’ai lu aujourd’hui, à plusieurs reprises, que c’est « bien fait pour eux »… réaction innommable et dont le ton de cour de récré ne vous échappera sans doute pas).
Se fier à des dirigeants autoritaires (et les nôtres se disant démocratiques, ne le sont pas), c’est se faire manipuler, c’est fonctionner à l’émotif, c’est penser que les autres sont, a priori, le « mal », c’est croire que les choses peuvent se résoudre si on neutralise « l’ennemi » (catégorie fourre-tout regroupant les opposants, fussent-ils pacifistes), et j’en passe.

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Je n’ai bien sûr pas de solution toute faite à cette situation, ni aux dérives fracassantes auxquelles on assiste dans notre chute vers quelque chose de bien noir, mais, à cause de mon métier, j’en reviens toujours à penser que, si solutions il y a, elles sont prioritairement de l’ordre de l’éducation (et pas de n’importe quelle éducation, ma préférence allant à celle qui insuffle l’autonomie de pensée, la liberté, la confiance, la collaboration entre les gens… liste non limitative), de l’ordre de la création (individuelle et collective) et de l’ordre de la réflexion (fondée sur le développement de l’esprit critique, sur une culture et des références mises en perspective, sur le dialogue, sur la maîtrise de la langue, qui permet la maîtrise de la pensée, sur l’apprentissage de la capacité d’argumenter au lieu de beugler…).

Ma réponse personnelle, dans le cadre de mon métier, a toujours été de tenter d’amener mes étudiants à réfléchir, entre eux, collectivement, et par eux-mêmes, à la façon dont ils entendaient incarner (qu’ils deviennent profs ou non) un rôle positif dans la société.

A se poser la question de l’adulte qu’ils veulent être, de l’enfant qu’ils ont été, et de ce qui les a aidés à grandir, ou au contraire, de ce qui les a entravés.

A reconsidérer les solutions toutes faites en éducation, du type punir, gronder, humilier, mettre en rivalité, dominer, ne pas laisser l’enfant mûrir en être libre, diffuser la bonne parole à gober… pour inventer d’autres rapports éducatifs, respectueux, non dogmatiques, civilisés, pour laisser la place à l’individu de grandir, de se développer.

A y apporter leur réponse personnelle, qui n’est pas forcément la mienne. Mais qui, lorsqu’elle est réfléchie – et c’est le cas : les étudiants que j’ai fréquentés se sont toujours prêtés à l’exercice avec énormément de sérieux et d’enthousiasme -, est toujours pétrie d’humanité.

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Ploncke et Replonck

J’ai été très touchée, il y a peu, lors du visionnage de l’excellent film de Yannis et Maud Youlountas : Je lutte donc je suis***, film qui recense l’état des luttes actuelles en Grèce et en Espagne, de la partie du film dans lequel ils montrent, en Grèce, un aspect du combat qui passe, justement, par la pédagogie Freinet.

Par une démarche qui lutte contre le modèle autoritaire (au niveau de l’école, au niveau du gouvernement, au niveau de la vie tout court), que combattait aussi Kurt Lewin, à sa façon.

C’est à l’évidence sur de toutes autres voies que nous allons, autant dans le domaine politique que dans la désastreuse réforme des collèges, par exemple.
Bien sûr, j’ai conscience que cet aspect des choses n’est pas tout le fond du problème. Mais nul doute pour moi qu’il en est un aspect significatif.

En tant que pédago, en tant qu’être humain, je dois dire que cela me renvoie à une sensation d’échec et de tristesse monumentale. Même si je ne baisse pas les bras en terme de transmission, la lutte sera longue et je ne suis pas certaine qu’on me (nous) laisse le temps nécessaire à la mener.

©Bleufushia

*http://www.telerama.fr/idees/bernard-lahire-sociologue-nos-responsables-politiques-ont-tendance-a-refuser-toute-explication,135178.php?utm_campaign=Echobox&utm_medium=Social&utm_source=Facebook

** pour ceux qui ne connaissent pas la méthode Freinet, cette vidéo permet une première approche
https://www.youtube.com/watch?v=bwSfuO_4AwY

***BA longue du film de Yannis Youlountas : Je lutte donc je suis
https://www.youtube.com/watch?v=v3Vc5aWkORY


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Kafka pas mort (31)

Vlado Martek : Lieber Kafka (Zagreb, 1996)

Je travaille dans un lieu merveilleux.
J’ai une chance inouïe.
Et j’ai même deux fois de la chance : je devrais être déjà au travail, et je suis encore chez moi à me la couler douce.
Comment se fait-ce, direz-vous ? comment peut-elle, cette feignasse, se prélasser dans son sofa alors que les populations laborieuses, dont elle fait théoriquement encore partie, ont déjà repris le flambeau ?
Si vous vous rappelez les épisodes précédents, le lieu merveilleux est actuellement en travaux. De façon à en faire un lieu superlativement merveilleux.

Pour l’instant, nous sommes comme qui dirait dans l’entre-deux.

Entre merveilleux et méga-trop-top-merveilleux-que-le-monde-entier-nous-envie, j’hésite à qualifier la catégorie du moment. Lire la suite