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Onirocosmos – autopsie d’un souvenir

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Corail « cerveau de neptune »

Une branche de mon arbre

Va-t-en savoir pourquoi, certains jours, tu te réveilles avec un souvenir qui traverse soudain ton esprit, alors qu’il dormait depuis des lustres dans les méandres poussiéreux de ton cerveau plein de toiles d’araignée.

Pour moi, ce matin, c’est la visite impromptue, dans ma mémoire, d’une famille lointaine, l’oncle « Gêne », sa femme, Marie-Barbe, et leur fille, Marie-Gracieuse…
Je les ai croisés à trois reprises dans ma petite enfance, dans ces occasions qui regroupaient, en grand nombre, les branches éloignées : mariages (de qui ? mystère), enterrements (de ma grand-mère, entre autres, c’est certain, parce que « l’oncle » – grand-oncle, plutôt, donc – était un de ses frères)…
Dans une des rencontres, je crois revoir Marie-Gracieuse jouant à la pétanque. Je me souviens qu’elle avait des tresses.

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Parodie des trois grâces

Jouait-on à la pétanque dans un mariage, en ces temps-là ? Ou s’agit-il d’un souvenir directement transvasé en moi du cerveau de mon grand-père corse, grand joueur de boules devant l’éternel ?

(D’ailleurs, cela fait une éternité que je n’ai pas vu une femme avec des tresses, je m’en fais la réflexion. La tresse est-elle un accessoire de la grâce ?
Je repense à une discussion avec ma coiffeuse  à propos des apprenties qui n’apprennent plus à monter des chignons. Et ça devient une spécialité rare. Alors, la tresse, pensez !)

Je me rappelle cette idée que j’avais alors, et qui s’est gravée ainsi en moi, sans que j’en aie jamais parlé à qui que ce soit : je comprenais qu’on puisse ressentir de la « Gêne » à avoir une femme à Barbe, et que, de ce fait, on ait l’idée de qualifier sa descendance (particulièrement ordinaire, dans mon souvenir) de gracieuse, comme pour rattraper les « tares » que mettaient en « évidence » ces prénoms. Et j’entendais mon père commenter, dans un autre contexte, que « qui se gêne devient bossu », un dicton que je suppose être du cru.

Pour l’oncle, c’est aujourd’hui seulement que je viens de capter comment il devait s’appeler réellement.
Eugène, bien sûr, Eugène le bien né !

Aucune gêne à l’horizon ! Ça alors !

Il m’a fallu tout ce temps pour que mon cerveau efface l’explication inscrite dans ma tête d’enfant logique, il y a 60 ans, et qu’il me fasse accéder à une vérité sans doute plus proche.
Pas si bien né d’ailleurs, Gène : dans une famille pauvre de la plaine du Pô, ayant migré en Provence avant la première guerre mondiale, le « babi » – comme les Marseillais appelaient les italiens (crapauds ! Rien que ça!) – s’était retrouvé fissa sur les champs de bataille. Il en était revenu amoché, avec une blessure qu’il montrait en silence, et qui creusait un long sillon irrégulier et hésitant, couleur bleu nuit, sur son avant bras désormais inutile.

Lors de nos brèves rencontres, je lui avais été présentée, les trois fois : il était alors bien vieux, avait perdu toutes ses dents, ce qui creusait de façon effrayante ses joues maigres, sur lesquelles on m’avait ordonné de déposer un baiser. J’ai vécu là un des premiers cauchemars-fantasmes de mon enfance : celui d’être aspirée, en traversant la peau (le Pô?) à l’intérieur de ses joues, dans ce que j’imaginais comme une caverne. Les trois fois, j’en ai mal dormi pendant quelques jours. J’y tombais inexorablement dès que je cédais au sommeil.

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Levi Van Veluw

Avant le baiser, il avait, les trois fois, mis deux doigts, brièvement, sur une casquette imaginaire, en bredouillant, en guise de présentation destinée à l’identifier, comme une carte de visite imprimée en lui, un « Verdun ! Chemin des Dames ! » dont la signification m’est restée opaque, jusqu’aux cours d’histoire du lycée. Quelles dames ? les siennes, sans doute. Sur leur chemin ? Je le voyais avec du brouillard, le même qui obscurcissait ma comprenette défaillante et ma méconnaissance de la grande histoire.

C’était la seule chose qu’il disait. Pour le reste, le regard dans le vide, dodelinant légèrement, il restait muet.

Quant à la Barbe de sa femme, je sais maintenant que c’est une sorte d’équivalent du « babi » (non, pas de Barbie !) : Barbe, pour barbare, étranger… Elle était corse, c’est dire. Mais pas spécialement poilue ! Tout ce que j’en sais maintenant, c’est qu’elle « cueillait » le linge.

Quant à Marie-Gracieuse (où est passé le « chapeau chinois » qui orne la Grâce et pas la Gracieuse, d’ailleurs?), j’ai pensé très tôt, à moi à qui on demandait souvent de l’être un peu plus que je ne l’étais, que, comme les Aimé, Désiré, Parfait… c’était un prénom qui devait être désagréablement contraignant. Imagine-t-on une mégère s’appeler de la sorte ? Ce genre de prénom oblige à un destin douloureusement conforme.

J’ai envie de partager avec vous ce qui m’a amenée à exhumer Marie-Gracieuse, et qui me donne à penser, à ma manière tournante et tourbillonnante, assez bordélique, je le reconnais aisément, et aux drôles d’histoire que se conte notre cerveau plus ou moins sans notre participation.

Et je me suis amusée à retracer ce qui, dans mon vécu depuis deux jours, m’a conduite à elle aujourd’hui (à elle dont je ne sais rien, ni quelle a été sa vie, ni même si elle est toujours de ce monde).

La vie dans les plis des rêves, conscients ou endormis

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photo trouvée sur Instagram

Avant ces deux jours, je me souviens avoir été intéressée fortement par Henri Michaux et son livre « le rideau des rêves » : il consacrait aux siens un moment chaque jour, et racontait, (sans jamais l’interpréter) en même temps que son rêve, ce qui, des événements de la veille, des rencontres, des lectures, avait créé des associations telles qu’elles finissaient par reconstituer un tout plus ou moins cohérent, et à créer une continuité dans sa vie. Même si les pièces du puzzle semblent toujours assez incomplètes, ne révélant que partiellement le fil que nous suivons.

Je vais m’inscrire dans le fil de cette construction-là.

Ou comment ce qu’on voit et entend nous « agit » en sourdine, donnant naissance à des résurgences inattendues.

1 Ça a commencé par la vue d’un panneau indiquant qu’un trottoir, devant lequel je passais en voiture, était interdit aux piétons. A quoi bon construire un trottoir pour l’interdire ? Qui est censé s’en servir ?

J’ai tourné cette question mollement dans ma tête, et elle m’a amenée au souvenir d’un autre trottoir, photographié auparavant, pour les piétons, celui-là, mais spécialement pour les « piétons provisoires » (avec un « s » à provisoire, les ouvriers de la voirie ne se promenant pas forcément avec le Bescherelle dans la poche).

Fernando Costa, sculpture

2 Réfléchissant à l’impermanence de tout ce qui est, il m’est revenu, dans une association assez vague, l’histoire des « îles temporaires », sur les « tresses des fleuves », et de l’expression « le chevelu naturel des fleuves », dont l’anthropomorphisme sauvage m’a toujours fait rêver, depuis la seule fois où je l’ai entendue.

3 En rentrant, n’ayant pas envie de me coller à la corvée qui m’attendait, j’ai procrastiné en me donnant une excuse : rechercher l’origine de ces îles vagabondes sur l’ordinateur.
Je suis tombée sur les deux opinions en présence, opposées (et dont aucune ne prédomine), expliquant comment un méandre se forme : celle des « compresseurs » et celles des « turbulents », que je préfère, avec leurs « allées de tourbillons »… Parce que les îles, comme les bras morts, ça vient des méandres, qui forment les fameuses tresses. Mais qu’on ne sait pas expliquer à 100% comment tout cela se crée.

4 j’ai compulsé des photos de tourbillons et de méandres (toujours pour les mêmes raisons qu’en 3), et en suis venue aux méandres du cerveau, et à leur relation avec l’écriture.
Méandre était un fleuve turc, puis un dieu grec dont le fils, Calamos, dont on ne sait pas s’il était gracieux ou calamiteux – a un nom qui signifie « roseau » et plus particulièrement « plume à écrire !).
Méandre, comme mon cerveau, était à la fois capricieux et divagant (là aussi, c’est un prénom qui « commande » un peu, comme on dit en provençal de quelque chose qui vous colle à la peau, comme un étrange destin).
Curieusement, les méandres, sur certains fleuves français, s’appellent des cingles.

Il n’en fallait pas plus pour que je dérive sur le fait d’avoir une araignée au plafond, avec sa toile cachée dans un quelconque pli de mon cerveau, qui me rend un peu fofolle, et sans plus de raison, parfois, que les souvenirs et les rêves.

Allée de tourbillon de karman : Majorque vue du ciel (photo Sciences et Avenir)

5 Notre-Dame s’enflamme (de la tête), et je pense à Marie, et à « pleine de Grâce », au coup de grâce, à rendre grâce…

6 Dans ma boîte aux lettres, je trouve une annonce publicitaire : un dépanneur vendeur de télévisions qui propose des « installations effectuées gracieusement »

7 Je me mets à délirer aussi sec – j’adore cette activité qui me fait jouer avec les sens des mots -, en me demandant s’il existe des cours de grâce pendant la formation à l’installation (et une mention spéciale dans le diplôme), si le fait qu’elle soit gracieuse signifie que l’artisan va intercaler un entrechat entre chaque geste technique, ou qu’il va sourire pendant toute l’opération. Ou autre, que je n’imagine même pas.

8 Je tombe sur un article d’une revue de femme expliquant que l’étape cruciale de chaque matin doit être de se maquiller, pour être gracieuse et pour être dans la Beauty sphere.

Et que malheureusement, la plupart des make up ne tiennent pas, et que, le soir, « on découvre avec tristesse que tout a terni ». L’explication en est que les femmes commettent un geste incompréhensible : « pourquoi continue-t-on à se toucher le visage ? Ne devrions-nous pas savoir que cela n’apporte rien de bon ? ». Heureusement, on peut réparer (gracieusement?) la chose en tamponnant la zone T avec un papier de soie.

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Maquillage (les 3 grâces) défilé Vanessa Seward

9 J’entends un policier interrogé sur sa pratique, expliquant que souvent, les interventions de maintenant ressemblent à la guerre, et que, pourtant, « il n’est pas un lapin bleu ». Cette expression étrange se superpose avec les blessures dont il parle. Et avec les champs de bataille, où la nature, et les petits lapins, finissent par réoccuper le terrain, même s’il est pollué.

10 Je repense à l’impermanence de tout, monument historique comme make up, îles, ou arbres des forêts primaires, sans compter les cheveux des tresses, fluviales ou non.

11 Je découvre l’existence du « jeu de grâces », ainsi nommé parce que les bras s’y développent avec grâce, et que c’était un « jeu innocent », et apprends que George Sand y jouait avec un certain Jacques.
Jacques était un des prénoms de mon grand-père. Et de son propre père. Ainsi que de son fils. Marie-Gracieuse ne jouait-elle qu’aux boules, je me le demande (comme je m’interroge sur ce que peut bien fabriquer cet homme, sur l’illustration).

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Jeu des grâces, 1894

Et le fil de l’araignée peut, après tout ceci, se déployer tranquillement, qui me fait déjeuner en rêvassant avec l’oncle Gène et sa charmante fille, pendant que Marie-Barbe, sans doute, dans la salle de bains, pose un papier de soie sur sa zone T. De façon préventive. L’image est un peu passée, mais elle est là, et son incongruité m’étonne doucement.

Sur mon bureau en T, j’empoigne alors mon calamos, et vous livre mes méandres, dans un papier, non de soi(e), mais bien de moi.

©Bleufushia

Onirocosmos ou la vie dans les plis des rêves, titre emprunté à un ouvrage de Romain Verger, dans lequel il explore le rapport de Michaux au rêve.

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