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Les feux de l’amour (10)

la trousse de "Pauline the best" ©Bleufushia

la trousse de « Pauline the best »
©Bleufushia

Cette semaine, comme toutes les autres, j’ai à nouveau cours avec les moyens.
Y. est installé au quatrième rang gauche, celui qui est juste en face de mon piano, entouré de filles qu’il charme à tout va (dont toutes sont brunes et menues, et dont deux portent le même prénom androgyne – est-ce un hasard ?). Elles occupent la même rangée que lui, mais il y en a aussi au troisième et cinquième rang. Lui se tourne, se penche, chuchote, butine. Son entreprise marche bien.

Il faut dire qu’il a la « bonne longueur viandeuse et les trente-deux osselets » règlementaires (ceux-là même sans lesquels pas de séduction – tous ceux qui ont lu Belle du Seigneur le savent), les Ray Ban, la démarche chaloupée et la coiffure à la one again baby. Le look qui tranche un peu au milieu d’une majorité de métalleux et de rastas. 

Malgré le fait qu’il se distingue des autres (ou parce que ?), et qu’il ne joue pas de saxo (irrésistible, paraît-il), ce n’est pas un boloss, c’est plutôt un populaire. Et qui fait tout pour le rester.

Il ne fait pas partie des étudiants à la traîne, et il lui arrive – avec un air un peu las de celui qui sait tout cela depuis très longtemps – d’avoir la bonté de suivre un fragment de cours. D’une attention remarquable, à la fois visible et un peu lointaine.
Mais en ce moment, séduire et augmenter la cour de donzelles admiratives qui sont déjà à ses pieds, est son principal projet de vie apparent. Je le soupçonne – mauvais esprit que j’ai – de classer les filles en deux catégories : celles qui sont là, à le regarder, et les autres, qui y seront bientôt.

01Il arbore un ti-shirt sur lequel est écrit : « tu cherches l’inoubliable ? Me voilà ! » (je n’en ai jamais vu de semblable ailleurs, et me demande rapidement s’il a pu le faire imprimer lui-même, et à quel degré il est – je ne jurerais pas que ce soit le second).
L’agitation relativement discrète, mais permanente, qu’il déploie pour arriver à ses fins me fatigue un peu.

Je l’observe du coin de l’oeil, dans un regard qui me permet aussi de voir la fille au tutu – qui rêve toujours tout en taillant son crayon. Mais elle est en marge du groupe, au second rang. Il faudrait que je tourne la tête pour voir le garçon aux crayons IKea – qui est dans la rangée droite de la salle. Mais le front est calme de ce côté-là, alors je me concentre.

J’improvise quelques mesures de musique, pour donner un exemple illustrant ce que je suis en train de raconter, et parce que, malgré tout, « pendant les travaux, les affaires continuent ! »
Chacun son projet, non ?
Enfin, pour moi, c’est moins mon projet, en réalité, que mon métier.
Je joue, et une question m’effleure : quelle probabilité mon absence de projet a de rencontrer les projets qui sont présents, là, juste à ce moment précis, en suspension dans ces charmantes têtes blondes, brunes, ou rousses ?
Elle fait partie du sac des idées négatives, alors, je la chasse doucement. Elle réintègre sa place sans ramener sa fraise.

Une de ses admiratrices sursaute : « oh, m’dame, que c’est beau, ce que vous jouez, on dirait « Les feux de l’amour » !
Je me demande, dix secondes, comment il est possible qu’elle ait ce genre de référence, ça ne cadre pas avec sa tête. J’avoue mon ignorance, enfin, pas sur l’amour ni ses feux en général, mais sur ces feux-là.
Y. se lève – sans que je l’y autorise particulièrement, mais bon, ils n’ont plus 4 ans ! – sourire enjôleur -, se dirige vers mon piano en roulant des mécaniques, et, après avoir dit « vous permettez ? » (c’est un garçon de bonne famille; malgré tout, avec des manières !), « me » joue le début. Toucher de velours, oeil de braise…
Enfin, suis-je bête, ce n’est pas exactement pour « moi » qu’il fait cela, cela m’apparaît assez clairement.
Au premier rang, P. s’agite.
P., jolie rousse à grande mèche, ne fait pas partie du gynécée. Elle hésite encore entre des allures de gamine poussée trop vite, au côté garçonne un peu brut de décoffrage et une féminité qui pointe le bout de son nez. Je crois qu’elle aimerait bien se lancer, et réussir à supplanter toutes les autres donzelles d’un coup serait un bon début, mais elle est maladroite.
Elle s’exclame : « oh non, pas ici, pas Les feux de l’amour ! »,  prend un flingue, qui était à côté de sa trousse (mais je ne l’avais pas remarqué) et menace de lui tirer dessus.
Je sursaute, mais courageusement, je décide de rester à l’abri. On ne sait jamais avec ces engins, une balle perdue est vite partie.
Va-t-il faire attention à elle, oui ou zut ? Elle y met le paquet, cette fois (bien que le hasard ait favorisé ses plans). Elle le mérite !
Oui, ça y est, il la regarde !
(yeah !!l me regarde, il me regarde, il me regarde !!!!!)
Son regard à lui descend lentement vers le flingue : – pfff, même pas peur, ton projectile, il est rose et tout mou !
Il regagne sa place.
Les admiratrices lui lancent des regards admiratifs (peut-on attendre moins d’une admiratrice ?)
Il n’a pas trahi ! Et quel calme, quelle maîtrise !
Elle range son pistolet dans son sac, le rouge aux joues, en me disant : – me regardez pas comm’ ça, m’dame, reconnaissez que je suis quand même bonne élève !

Je reconnais bien volontiers – bien que je vois un peu mal le rapport – , et mets le disque sur lequel on va travailler. Allez, on enchaîne ! Hop, hop, pas de temps mort !
A., la copine de P. a eu un peu honte d’elle, au moment de son coup d’éclat.
Mais elles sont bonnes copines, inséparables. Elle se doit de me faire oublier l’épisode, pour la sauver (et obtenir sa reconnaissance éternelle). Elle enfile sa cape de Zorro :
– M’dame, quand même, elle déchire, cette musique !
Ce n’est peut-être pas le commentaire que j’attendais dans une fac de musico, mais je prends en compte son émotion et sa gentillesse. Je souris en guise de réponse.
Elle rajoute :
– Comment vous faites pour choisir toujours des musiques qui déchirent ?

Il faut que je pense, dans le questionnaire du polycop, pour l’examen de fin de semestre, à rajouter la catégorie : « expliquez quels moyens musicaux le compositeur utilise pour nous fissurer menu ».
Déchire, c’est peut-être un peu fort, non ?

Et la musique qui déchire, c’est du Jun Miyake (c’est vrai qu’elle me fissure aussi !)

©Bleufushia