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Instruments tous unis ! (4)

Petit coup de blues

Petit coup de blues

Je revois les jeunes recrues.

J’ai en charge de leur faire comprendre que la musique est un langage qui utilise des règles, qui a une grammaire, et que savoir ce qu’on dit quand on cause peut avoir, parfois, une certaine utilité, et simplifier l’existence du musicien. Basique. Pas si facile.

Leur regard sceptique et légèrement flottant me fait sentir que je dois avancer avec prudence : la salle est pleine de débutants – je n’ai gardé qu’eux pour un début de parcours – dont beaucoup grattent ou plaquent trois accords, par imitation de leur groupe préféré, avec plus ou moins de dextérité au demeurant. Je les entends jouer, à la pause, pour montrer aux autres, dans le patio où ils égrènent les heures entre les cours. Pas mal, souvent. Se sont-ils jamais demandés ce qu’ils sont exactement en train de jouer ?

M’dame, la musique, c’est quand même du feeling, avant tout, non ?

Je suis d’accord. Y en a, des exemples, de musiciens qui…

Ah oui, Django !

Les explications que je leur fournis, avec force exemples et exercices d’application : les gammes, leur parenté, la façon séculaire dont on les utilise pour élaborer des phases, qui utilisent les éléments musicaux dans des combinaisons facilement identifiables et en petit nombre – laissent beaucoup perplexes, ça saute aux yeux.

J’ai pourtant des heures de vol, il y a un certain nombre de lustres que je pratique. Je pense être assez claire. Mais peut-être pas… En tout cas, c’est pas gagné. Je me demande si j’ai encore le lustre que j’ai eu il y a quelques années, mais je chasse l’idée, inutilement décourageante. Je pense à Django.

Ah oui, Django…

Je sors de ma boîte à outils l’anatole, pour enfoncer le clou – l’indubitable anatole, le recours extrême… quand même, ça, on peut rien dire, c’est limpide de chez limpide ! -, on le chante, on le reconnaît, je me démène, c’est bon, ça vient, je touche au but, j’ai chaud, mais c’est presque grandiose.

L’heure de fin sonne, je suis contente de moi. Le message est passé ! Certains regards sont plus clairs. Gloria in excelsis !

Après le cours, quelques étudiants traînent autour de mon bureau, pour me demander des précisions, pour se faire connaître, pour attirer mon attention dans la foule – ils sont nombreux, la salle déborde – que sais-je.

Certains renoncent avant que ça soit leur tour. On ne se connaît pas encore. Je fais partie d’une institution qui en impose. Que ce soit à tort qu’elle en impose maintenant, ils ne le savent pas encore.

Un garçon s’avance, cheveux longs réunis en queue de cheval, bracelet en cuir clouté, épaules légèrement rentrées, air timide, un peu triste, mais très sérieux. Hésitation… il se lance.

– M’dame, j’ai bien écouté le cours, j’ai compris tout ce qu’on a fait, j’ai fait tous les exercices… euh, je voulais vous demander… vous avez donné tous les exemples au piano. Mais moi… euh… je joue de la guitare… je me demandais si les gammes… ben, si c’est pareil, quoi ?

Sa question me rappelle un lointain Apostrophes dans lequel Pivot avait réuni des chanteurs (Gainsbourg, Béart, Chedid et d’autres que j’ai oubliés…) autour du thème : la chanson est-elle un art mineur ? Gainsbourg s’était installé au piano, totalement bourré, et avait fait un sketch improvisé assez brillant et provocateur – évidemment – dont le but était de montrer la supériorité absolue du piano sur la guitare, pour se moquer et se démarquer de Béart, qui avait réagi au quart de tour. Gainsbourg, sans s’interrompre de (fort bien) jouer, avait demandé : « qu’est-ce qu’il a dit, le blaireau ? » (blaireau qui avait affirmé qu’il pratiquait de l’art avec un grand A alors que G. se plaisait à démontrer, avec un ton qui faisait qu’on ne pensait pas une seconde qu’il y croyait, que lui était au contraire, dans le registre mineur)

J’esquisse un large sourire intérieur – ce passage de l’émission m’avait amusée -, et une réponse en forme de blague, que je ne pense pas et n’énoncerai pas non plus, à propos des limites intrinsèques de la guitare par rapport au piano, et finis par répondre que « même pour la flûte à bec, je suis formelle… »

Pendant ce temps-là, une fille – cheveux violets, piercing à la lèvre inférieure – pianote quelques notes à la fin de l’heure, attendant que j’aie fini de répondre. C’est son tour. J’ai interrompu son jeu. Discours différent. Provoc’.

– Je fais de la musique depuis trois ans, et ce que vous nous avez expliqué, c’est trop compliqué. Moi, j’y comprendrai jamais rien, et ça m’empêchera pas de jouer.

Doucement, je lui réponds que ce n’est pas si compliqué que cela, et que, lorsqu’on identifie ce que l’on joue (les « mots » musicaux, leur ordonnancement…), ça aide aussi à l’apprendre plus vite.

Comme dans une langue à déclinaisons, quand on identifie le COD dans une phrase, ça facilite.

J’ai reconnu les deux accords qu’elle a utilisés.

– par exemple, là, sais-tu ce que tu as joué ?

– ben oui, c’était du Radiohead ! C’te question !

Je ne lui dis pas que j’ai reconnu. Je n’aurais pas dû lui parler du COD : ça fait belle lurette qu’on n’appelle plus ça comme ça.

Je me demande si les jeunes générations connaissent encore l’expression belle lurette.

S’ils savent la durée d’un lustre.

Je devrais faire attention à poser des questions plus précises.

Je ne reformule pas. Je sors dans le patio.

Juste deux minutes, faire redescendre la pression.

Je pense à Django. Il fait chaud, mais j’ai un peu froid.

©Bleufushia

 

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