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Grosse fatigue

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Jacques Henry Lartigue

Se réveiller épuisée, molle, irrésolue, fragile, en miettes, un jour de plus, avec la certitude qu’elle n’en finira jamais d’hiberner, plus jamais.

S’entendre se dire à elle-même, à haute voix : « ma fille, par les temps qui courent, je dois te dire que tu manques singulièrement de ressort »

S’inquiéter d’une possible schizophrénie doublée d’une sénilité galopante, malgré l’emploi du mot « singulièrement », qui, sans qu’elle sache pourquoi, la rassure un peu sur son état de délabrement.

Se visualiser une seconde dans une BD mélodramatique, avec des temps qui courent dans tous les sens de façon totalement désordonnée, avec une BO épique (mais en sachant qu’il n’y a pas de BO dans les BD), et soi-même en Zébulon ramollo, langue pendante, appuyée contre un arbre quelconque, sur fond de paysage dévasté.

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Se dire qu’elle est fatiguée, parce que, sinon, dans une visualisation, l’arbre ne serait sans doute pas quelconque. Les arbres, ce n’est pas n’importe qui, elle y porte attention.

Passer du coq à l’âne et se rechanter, ravie, et complètement allumée, pendant deux minutes (et singulièrement ragaillardie par le souvenir, et par sa précision, même si ça ne dure pas, la ragaillarderie)

« Tournicoti !

en avant la mélodie

tournicoton

en avant la chanson »

Esquisser trois pas de danse maladroite, se dire qu’elle est tout à fait con, mais qu’elle s’en balance, et continuer :

« Avec moi, on joue, on chante, on rit hi hi

ah, je suis en forme, je suis en forme !

Venez zavec moi au pays merveilleux

chanter zavec moi, et vous serez heureux »

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Se dire que, au temps de son enfance, la vie semblait encore gentillette, avec Zébulon et le père Pivoine, et que tout cela est bien loin, une image délavée, du temps où on gagnait des bons points à l’école si on était sage.

Se rappeler qu’elle était bien sage, mais que les bons points, ça lui semblait quand même infantile (même quand elle était minuscule).

Se dire qu’elle se souvient de la chanson de Zébulon, mais pas d’autres trucs de meilleure qualité, comme les poèmes de Totor (ce surnom idiot lui fait esquisser un sourire – et elle pense au « gruyère en fleurs »), dont elle a appris des tonnes de vers à l’époque, de poèmes qu’elle peut souvent commencer avec ardeur, mais qu’elle interrompt au bout de quelques mots seulement. Ô combien de marins, combien de ‘pitaines, Qui sont partis la la, la la la la la la…, Oceano nox, qui serait maintenant une marque de sardines en voie d’extinction pour bobos cultivés, dans un monde lugubre plongé dans la nuit du capitalisme.

Se demander si tout le monde est comme elle, avec n’importe quoi qui lui passe par la tête tout le temps, n’importe quelle association d’idées, se défiant des époques, de la logique, bribes de chansons, de souvenirs, fatras informe, gloubi boulga de riens du tout entre lesquels son esprit sautille au hasard Balthazar. Se posant des questions à la noix qui ne débouchent sur que dalle, et ne riment pas à grand chose. Qu’elle se pose juste pour explorer l’illogisme souverain du monde des mots, et du monde en général.

Se souvenir, justement, qu’elle a lu un truc sur une maladie bizarre, les sauteurs du Maine, qui n’affectait que les français bûcherons, qui se mettaient à sauter et sursauter pour un rien. Croire se rappeler que c’était une histoire de stress.

Se demander pourquoi, elle, le stress la prive de ressort. Singulièrement.

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Si elle devait se figurer (et justement, elle essaye) l’emplacement du ressort dans le corps, se demander où elle le situerait, et s’il n’y en a qu’un, ou plusieurs.

Se dire qu’il est probablement de son ressort, justement, d’avoir du ressort.

Se demander un moment, si un ressort peut exiger de lui-même d’avoir du ressort, ou s’il s’agit de deux ressorts différents. L’un commandant l’autre, en quelque sorte.

Si son manque de ressort vient du fait qu’elle dort depuis peu sur un sommier à ressorts. Dont elle soupçonne, dans une crise de parano subite, qu’il aurait pu attirer tout le dynamisme légendaire du ressort à lui, en l’en privant définitivement, elle. Genre vases communicants fatals.

Penser aux couteaux à ressort, aux ressorts à boudin (mais aussi, certainement, à l’existence des couteaux à boudins, mais pas des ressorts à couteaux).

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Et, dans la foulée, à chapeau d’paille et paillasson, somnambule et tutti quanti.

Essayer de se souvenir, sans succès, d’une expression qui a un rapport avec le manque de ressort et qui fait intervenir un paillasson. Flasque comme un paillasson ? Non… L’énergie d’un paillasson ?
Bon.
Penser à Gaston Lagaffe.

Se demander comment on dit ressort en anglais. Découvrir qu’un ressort est cassé se dit « spring is broken ».

Se rappeler qu’elle est quasiment bilingue, mais qu’elle ne sait pas comment on dit ressort en allemand. S’en foutre un peu. Beaucoup même.*

Se demander avec angoisse ce que le printemps vient faire dans l’histoire, si le changement climatique y est pour quelque chose, et si le printemps est définitivement «total kaputt» ? Et dans ce cas-là, quelles sont les relations entre les saisons et le boudin ? S’il y en a.

Si le printemps est pété parce que la planète part en eau de boudin.

Ne plus se souvenir qui chantait « tiens, voilà du boudin », ni dans quelle circonstance.

S’intéresser subitement à l’état du monde et allumer la radio.

Y entendre une universitaire déclarer, elle ne sait à propos de quoi, mais elle le note : « il faut ouvrir tous les tuyaux d’orgue, il faut casser tous les couloirs de nage »

Se dire que, quand même, elle y va fort ! Les couloirs de nage ! mais pourquoi tant de haine ?

Qu’il y a des gens encore plus bizarres qu’elle, finalement.

L’écouter rajouter « je le dis en sourdine, il n’y a plus d’escalier »

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Nous v’là bien, sans escalier !

En ressentir comme une angoisse. A cause de la sourdine. Elle l’aurait claironné, ça aurait été moins pire.

Se souvenir qu’on ne dit pas plus pire, et ne plus savoir si moins pire, c’est pire que dire « plus pire », ou mieux.

Trouver qu’avec les ressorts cassés et le printemps foutu, ça commence à faire beaucoup.

Eteindre la radio vite fait bien fait.

Se surprendre à la regarder en coin, la radio. On ne sait jamais, s’il fallait la contenir d’un coup, l’empêcher de déraper. Lui arracher la prise pour lui couper tout ressort.

A ce stade-là, en revenir aux valeurs sûres. Se plonger dans ce qu’un article lu le matin appelle le « wording ». Les mots, quoi…

Se dire qu’il faudrait aussi qu’elle lise le livre de celle qui s’est intéressée à la « généalogie » de l’expression « il faut s’adapter ». Que ça la calmerait. parce que la dame avait l’air, comme elle, de trouver qu’ils commencent à nous les gonfler dru, les alibofis !
Revenir dans sa zone de confort : les livres, les définitions, l’étymologie, tout ça.

Sortir le dictionnaire Littré. L’ouvrir à la page contenant l’entrée « Ressort » :

1.« se dit du mécanisme qui meut les êtres vivants, un empire, le monde etc. »

2.« propriété naturelle qu’ont certains corps de se remettre en l’état d’où on les a tirés par quelque effort ».

Ex.

« Son âme avait encore tout son ressort » (Rousseau)

« Que verrons-nous dans notre mort,

Qu’une vapeur qui s’exhale

Que des esprits qui s’épuisent,

Que des ressorts qui se démontent et se déconcertent ? » (Bossuet)

Se dire que tout ceci est bien étrange. Qu’elle ne savait point avoir une âme possiblement à ressort.

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« mon âme est un paysage choisi »…

Se demander si la deuxième définition s’applique au corps qui perd son élasticité quand on arrête la gym, ou si cette idée idiote qui ridiculise Littré procède seulement de son esprit facétieux et mal placé.

S’interroger sur les mécanismes qui « se démontent, et se déconcertent » après nous avoir mus ? Et toucher du doigt (qu’elle retire aussitôt) un abîme de réflexion philosophique : ne serions-nous que des machines ? (ressorts, mécanismes, et tout le tintouin).

Trouver tout cela bien mystérieux.

Penser à Béranger :

« On est bien peu de choses, madame

Donnez-moi un kilo de bananes

bien mûres ! »

Se recoucher, fatiguée et sans ressort, tout au fond de son accueillant plumard.

Se dire que, demain, elle essaiera d’aller manifester sa préoccupation pour le climat.

Si les petits cochons (assistés par les ressorts à boudin…ou pas) ne l’ont pas mangée d’ici là.

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Des fois que le printemps, Ginette, serait pas totalement foutu !

Et en espérant qu’il n’y ait pas, comme elle l’a lu à propos d’une autre manif, trop « d’arrestassions ». Elle n’a pas envie de terminer au « violon, avec mal vers l’aine »**.

©Bleufushia


* En fait, en le sachant, même après coup, grâce à son ami Luc, germaniste distingué (merci, m’sieur !), ne pas s’en ficher du tout, et trouver extraordinaire qu’au singulier, le mot Feder (ressort) désigne aussi la plume (celle de l’oiseau comme celle qui aurait pu me servir à écrire cet article, si je n’étais pas d’un modernisme confondant !), et qu’au pluriel, les Federn, désignent les plumes dont on ne peut s’extraire, dans le plumard de la même couleur !

** Bobby Lapointe


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Femme au volant, voyage dans le temps…

article_3546_5137On est en 1958, ma mère a 34 ans, et bien qu’elle ait son permis depuis quelques temps, c’est la première fois qu’elle va s’en servir : mes parents achètent une auto !

Parmi les voitures présentées au salon de l’automobile en 58, ils n’ont pas choisi la 4 chevaux, ni la Dauphine, ni la Panhard, ni une Aronde…(la saveur d’enfance de ces noms !)

Non, une deuche, bien sûr !  Ils n’ont sans doute pas les moyens de plus.

Mais c’est quand même une AZL (L pour « luxe » : on ne se mouchait pas avec les doigts dans la famille !).

En réalité ça fait un moment qu’ils l’attendaient : à l’époque, c’était une voiture relativement récente. Les premières sont apparues en 1949, et c’est seulement en 53 qu’on est passé à la production de masse.

Avant, il fallait encore en moyenne 3 ans d’attente pour en recevoir une ! Je crois me souvenir qu’ils ont attendu un an et demi…

Il paraît qu’elle a été conçue par Michelin, qui voulait relancer la vente des pneus, en créant une voiture pour classes sociales à faible revenu.

Le slogan, à la fin des années 60, en était : « quatre roues sous un parapluie  » !

Et en effet, ce n’était pas grand-chose d’autre, à part du rêve.

Enfin, je suis médisante, parce qu’elle était dotée d’une suspension spéciale, « à ressorts hélicoïdaux avec amortisseurs à friction et batteurs d’inertie  » (des batteurs d’inertie, c’est pas merveilleux, ça ? ça ressemble à un métier improbable !) qui avait été conçue pour permettre « de traverser un champ labouré avec un panier d’œufs sans en casser un seul « .

moissonneuse batteuse de McCormick

moissonneuse batteuse de McCormick

Euh… pardon, je me suis trompée, ce n’est pas comme ça !

suspensions-2cv2Ahhhh ! voilà, un peu de sérieux, que diable ! ça vous en bat l’inertie, non ?

J’en ai connu, des bonds et des rebonds à la moindre bosse, à l’arrière de cette TPV (une « Toute Petite Voiture « , avec 50 kg de bagages transportables maxi, qui devait « pouvoir être conduite facilement, par un débutant  » !).

Et combien de fois ai-je entendu mes parents râler parce que la vitre leur était retombée sur le coude…

Et les « crignotants », comme je disais alors (j’étais bien jeune, faites excuse), dont Michelin voulait qu’ils évoquent la libellule. Un temps champêtre qui n’existe plus !

A l’époque, mon père n’avait pas le permis, et je suppose que c’est ce qui a valu à ma mère, au moment de la réception de la voiture, d’obtenir en cadeau une petite brochure de 48 pages, « conçue et éditée par la société des pétroles Shell Berre « , rédigée par un certain Michel Sinniger (je ne sais pas si c’est le même que l’écrivain catho qui a écrit des délires sur l’autre monde) et intitulée : Petit guide de la femme au volant.

Le Michel en question se propose d’aider les femmes à « découvrir ici, sous une lumière nouvelle, le personnage qu’elles joueront de mieux en mieux : la parfaite conductrice « .

(Je ne sais pas, au passage, dans quelle pièce la femme affranchie a eu l’occasion d’incarner son « personnage « ).

Ce guide merveilleux est divisé en chapitres dont certains me plaisent particulièrement : Chapitre 1 : « Aussi bien qu’un homme « 

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Michel y liste les reproches que l’on a coutume d’adresser aux femmes. « Elle ne tient son volant que lorsqu’elle n’a vraiment rien d’autre à faire « , « elle ne s’arrête au feu rouge que pour se farder« , « elle ne conduit pas, elle danse « …

Mais « tous ces reproches ne s’adressent, heureusement, qu’à un petit nombre de conductrices qui considèrent l’automobile comme le prolongement de leur houpette à poudre » . « Vous qui allez lire cette brochure ne les méritez pas « .

Ouf ! j’en suis contente pour ma mère. Comme il lui arrivait d’avoir ce sourire ravi au volant (ou sur certaines photos de sa jeunesse), je pense qu’elle ne les méritait vraiment pas !

Chapitre 5 : Savoir conduire en « mère de famille « 

C’est, nous apprend Michel, « avoir le sens de la féminité, propre à une maîtresse de maison « ,  et « savoir rester femme au volant lorsque vous allez à votre « shopping party », fidèle à vos responsabilités et à votre charme « .

Le guide délivre des enseignements précieux, qu’il conviendrait peut-être d’appliquer en toute circonstance :

« En principe, plus un enfant est jeune, plus il est susceptible de vous gêner et plus il doit être éloigné de vous « .

« Intéressez les plus grands à la conduite en leur expliquant les manœuvres « .

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Je précise que ce n’est PAS MOI sur la photo : j’suis bien plus mignonne que ça !

J’imagine ma mère faisant cela : l’a-t-elle fait ? ma mémoire ne me permet pas de m’en souvenir, mais c’est possible : ça allait bien dans la tendance didactique-toujours du moment (et de mes parents en particulier). Il fallait que tout soit source d’instruction.

Suivent des considérations un peu compliquées pour les nunuches qu’étaient les femmes de l’époque, mais pourtant très précieuses si l’on veut conduire correctement.

Jugez par vous-mêmes :

« En marche arrière, vous inversez le sens de rotation de l’arbre secondaire en interposant un pignon – NB : mais que vient faire un pin pignon dans une voiture ? – auxiliaire de grande largeur entre l’arbre primaire et l’arbre secondaire « . Mouais ! la vie n’est pas si simple, parfois !

Heureusement, on repasse vite à des explications plus simples, faciles d’accès !

« La femme au volant doit rester féminine « .

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« Votre voiture sera aussi élégante et bien tenue que votre intérieur. La poussière, les taches, le désordre qui sont déjà les signes d’une regrettable négligence chez les conducteurs seraient, dans votre voiture, une offense à votre charme « .

Et Michel de ne négliger aucun détail : « Inutile d’insister sur ce charme supplémentaire qu’est le vêtement bien choisi. Et combien votre langage éloigné de toute grossièreté vous distinguera ! ».

La conclusion est infiniment positive : « Soyez heureuse au volant, vous en avez le droit, et vous donnerez raison, en parant cette activité d’une grâce particulière, au dictionnaire qui, à « chauffard », n’a pas prévu de féminin « .

IMG_3344Je me demande si ma mère a lu cette brochure. Il me semble, à voir son état (à la brochure, pas à ma mère !), que oui.

Je suis persuadée qu’elle a dû la trouver utile, pour l’avoir conservée.

Elle trouvait toujours que j’étais totalement irrespectueuse des valeurs qui lui semblaient importantes.

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Elle n’apprécierait certainement pas que j’écrive cet article avec le sourire qui ne me lâche pas depuis que j’ai découvert cette pépite.

©Bleufushia

Les photos, sont, paraît-il, de Doisneau.

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Pas sérieux s’abstenir !

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©Bleufushia

C’est une règle de 20 cm retrouvée dans un tiroir du secrétaire de mon père.

Je sais qu’on ne dit pas « de vingt centimètres ». Me revient la voix d’un de mes instits de la primaire : « prenez votre double décimètre ». Je ne pense plus avoir entendu et utilisé ce mot depuis l’enfance.
Un double décimètre, donc. En bois, modeste, peu large.

Il a servi : en attestent l’encre bleue et violette qu’on trouve dessous, et la tache de gras sur le chiffre 20.
Une irrégularité du bord au centimètre douze.
Et un trou, aussi, à la place de la barre du 4,3, causé au départ sans doute par une pointe de compas, mais ensuite agrandi – en témoigne sa forme de cuvette.
Je ne saurai jamais ce qui a conduit le possesseur de cette règle (mon père sans doute) à s’acharner sur ce quatrième centimètre jusqu’à le trouer, peut-être un exercice de géométrie particulièrement récalcitrant.
Je pense aussi à cette expression qui m’a toujours fait rire (parce que je la prends volontairement au pied de la lettre) – il a eu le compas dans l’œil -, et je trouve finalement plus malin de planter la dite pointe plutôt dans une règle.

Elle paraîtrait banale et sans intérêt particulier, cette règle, si elle n’était pas support publicitaire. Et si la publicité qu’elle nous donne à voir n’avait pas été toute une histoire.
On peut y lire de gauche à droite :
– en bleu et caractères d’imprimerie : 45% de matières grasses (la tache, dont je sais qu’elle n’a rien à voir avec cette affirmation, me semble cependant l’appuyer) ;
– en rouge, entourée d’une sorte d’éclair bleu : LA VACHE SÉRIEUSE ;
– en bleu, dans une écriture (faussement) manuscrite et en italique : Dans les Maisons Sérieuses (avec trois majuscules, comme s’il s’agissait de noms propres).

Elle date forcément d’avant 1955 (à une époque où on n’avait pas encore inventé la vache folle), puisque c’est la date à laquelle la société qui la fabriquait a perdu son procès en contrefaçon contre La vache qui rit. Georges Perec a évoqué cet événement dans un de ses « Je me souviens » (et je me le rappelle) :
« Je me souviens d’un fromage qui s’appelait « la Vache sérieuse » (« la vache qui rit » lui a fait un procès et l’a gagné). » (GP)
Est-ce à cause de cette date que, moi qui suis née dans ces années-là, je n’ai jamais vu cette règle dans mon enfance ? Parce qu’elle était un objet dépassé (en tant qu’objet publicitaire, en tout cas).
Peut-être mon père la tenait-il de sa propre enfance – cela pourrait expliquer la tache de gras : à cette époque-là, je sais qu’il n’avait ni chambre, ni bureau et qu’il faisait ses devoirs sur un coin de la table de la cuisine, pendant que sa mère italienne préparait des cannelloni (ou autre).
Comme dans sa génération, on ne jetait rien, lorsqu’il a quitté la maison familiale, il l’a conservée, et mise au fond de ce tiroir de son secrétaire, dont je viens de la sortir.

En tout cas, je n’imagine pas mes parents achetant un fromage à pâte molle. L’emballage à « ouverture facile », avec la fameuse languette rouge (sans doute mis au point, comme le disait Desproges, par le fils du « type qui a inventé l’espèce de papier collant autour des petits-suisses »), rajouté à la diététique qui me semble un peu douteuse (la diététique était un argument déterminant l’achat dans ma famille) auraient été deux arguments rédhibitoires !

En regardant cette règle, je ne peux m’empêcher de me poser des questions de philosophie à deux balles la cagette de douze. Il faut dire que la sortie commerciale de la Vache sérieuse a été marquée elle-même par un slogan à peu près aussi bon marché :
« Le rire est le propre de l’homme ! Le sérieux celui de la vache ! La vache sérieuse. On la trouve dans les maisons sérieuses »

vache à 7 pattes

Le nom m’intrigue : je sais qu’il a été calqué sur celui de la Vache qui rit, comme d’autres (la Vache qui sourit, la Vache qui lit, et j’en passe), mais en même temps qu’il postule que les choses sont, comme certaines vaches, soit noires soit blanches (on ne peut être sérieux en riant, par exemple), il associe homme et vache dans une opposition étrange et figée.
Pourquoi la Vache qui rit rit ? cette question a été posée et débattue, mais moi, je me demande si l’agriculteur qui élève une vache sérieuse est forcément un petit rigolo ?
Et si oui, comment je peux faire confiance à son produit ?
Puis, en définitive, sait-on pourquoi cet homme riait ? quelqu’un avant moi s’est-il posé cette question aussi fascinante qu’inutile ?

La règle me ramène à l’école primaire, encore une fois, et à ses problèmes d’arithmétique :
Sachant qu’on « n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans », et que la vache a 7 pattes, puis-je en déduire l’âge de l’exploitant ?
Ça me remet en mémoire un problème posé à une classe de CM2 :

« Un berger a 500 moutons et 4 chiens, quel est son âge ? »

Les enfants avaient multiplié, soustrait, divisé, ajouté les deux chiffres, arrivant à des résultats aussi fantaisistes que drôles, qui ne leur avaient absolument pas paru absurdes. Un enfant s’était distingué du lot, expliquant que le berger devait être assez vieux, parce qu’il avait besoin de quatre chiens pour 500 bêtes, et que ça prouvait qu’il avait sans doute du mal à marcher.
Mais revenons à nos vaches.
Un peu de sérieux, que diable !

Peut-être que la Vache sérieuse, à l’instar de la « fille sérieuse », est simplement une vache qui ne commet aucun écart de conduite ?

Vache qui "s'envoie en l'air"  (web)

Vache qui « s’envoie en l’air »
(web)

A-t-on affaire à un slogan moral pour autant ? Ou seulement quelque chose nous donnant à penser que ce fromage-là n’est pas une plaisanterie !
Le déclic qui a donné l’idée de ce slogan bizarre n’était peut-être rien d’autre qu’une idée jetée, comme ça, entre la poire et le roquefort, après un repas bien arrosé, par le père (ou le fils ?) GrosJean : « elle m’énerve, cette Vache qui rit, tiens, nous, on va appeler notre fromage la Vache sérieuse ». Et tope là !

La mention : « dans les maisons sérieuses » me paraît plus étrange encore.
Je ne peux me retenir d’y associer l’idée de bordel, sans doute à cause d’un petit panneau de bois acheté il y a longtemps, puis perdu au cours d’un déménagement : il reproduisait les tarifs d’une maison close du début du XXème siècle, qui s’affichait comme « une maison sérieuse » (la description des services rendus ne me semblait pas relever à proprement parler de sérieux ; mais une mention indiquant une réduction de cinquante centimes en cas de non utilisation de la lumière pouvait passer pour une preuve corroborant cette étiquette).
Peut-être que j’y pense aussi à cause de ce célèbre claque, au 106, Bd de la Chapelle, devenu annexe de l’Armée du Salut.

maison sérieuse_oOubliant cette référence un peu ancienne, je me demande si un tel slogan pourrait être encore vendeur maintenant, à une époque où on insiste tant sur les « jeux du cirque » : un produit doit être fou, marrant.
Et foin du sérieux ! (je sais, j’aurais pu dire « fi »)
Tout est léger, rien n’est important. Cette Vache sérieuse s’affiche, résolument, comme la vache d’un monde révolu. Il ne manquerait plus aux maisons que d’être « honnêtes » pour être totalement out !

Je me pose encore une question : pourquoi avoir écrit ce slogan sur une règle ? Peut-être pour toucher les « enfants en culotte courte », qui sont dans la tranche d’âge où on utilise beaucoup ce type d’accessoire… mais avec un argument dont je doute fort qu’il ait pu les toucher. Me fait penser à ça le fait qu’ils ont aussi fait des fonds de buvard.
Mais pourquoi pas plus sur un porte clé (ce qui était à la mode à l’époque) ?

Cette règle qui s’auto-proclame comme appartenant à une « maison sérieuse » me colle de sacrés doutes : pourquoi une telle déclaration, qui me paraît en fin de compte assez louche ?
Est-ce que le sérieux de la maison déteint sur les objets qui la peuplent ?
Je me dis que c’est plutôt pour qu’on ne doute pas un instant de la taille des centimètres ?

A y mieux regarder, je trouve finalement les centimètres de cette règle un peu petits.
J’ai presque envie de vérifier.
Je ne trouve pas d’autre règle pour mesurer la règle.
Je la repose, pensant que finalement, cet ustensile ressemblait assez à mon père.

Je crois que je n’ai pas envie que ma maison soit « sérieuse ».
Plutôt habitée de koukaburras (parce que le « koukaburra rit »*, comme chacun le sait !)

©Bleufushia

*nom d’un canon à quatre voix


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Pariss, ach, Pariss !

P1000745J’ai hérité d’un étui de cuir rouge qui a appartenu à ma mère. Il m’est extrêmement familier du plus loin que je me souvienne.
Elle l’avait acquis au début de son mariage, lorsqu’elle s’est installée en France : un de ses premiers achats ici.
Il est petit, carré, le cuir imite vaguement du crocodile, mais on devine facilement, à le voir, que ça n’en est pas. Enfin, peut-être que si, quand même.
Il est fermé avec une vraie fermeture éclair. La fine sangle de cuir, avec une boucle dorée sur le dessus de l’étui, façon valise, est uniquement décorative.
Elle s’est un peu abimée au fil du temps, je me demande pourquoi (elle ne frottait sur rien qui ait pu l’user).
Dans trois des angles, inscrits dans le sens antihoraire, trois nom de villes : London, New York, Paris. Lu dans ce sens-là, je prononce dans ma tête « Pariss » et imagine de ce fait que la fabrication en est anglaise.
Me conforte dans cette idée la vignette London rouge sur fond rouge. New York est vert et Paris noir. Différents, donc. Images d’exotisme. Pour l’époque, Paris devait être un dépaysement pour un londonien.
En même temps, c’est une déduction étrange qui me vient là. Si on est londonien, London n’est évidemment pas une destination de voyage.
Le coin en haut à droite est vierge. Cela m’interroge : un manque d’inspiration subit ? pas d’autre ville que Paris pour associer aux deux villes principales où l’on parle anglais ? pas d’autres couleurs pouvant s’assortir au rouge ? un produit uniquement distribué dans ces trois pays ?
Moi, j’aurais rajouté Rio, c’est ce que je me dis. Rio, pour faire lointain, ça fait lointain, comme doit faire rêver un étui en forme de valise, invitation au voyage, même si on sait qu’on a entre les mains une valise « pour rire ».
Finalement, c’est peut-être un objet germanique… Ca ne change pas le « Pariss », mais le colore autrement. En expliquant le London.
A l’intérieur de l’étui, il y avait un réveil – je le sais, ma mère me l’a dit – mais il n’y est plus, il a été arraché. Par elle sans doute. Je n’ai pas su quand elle l’avait fait disparaître, ni pourquoi, je ne l’ai pas retrouvé – alors même que ma mère conservait absolument tout, comme les gens de sa génération – mais je me souviens du cadran, élégant, au design assez moderne pour l’époque : des chiffres romains en italique sur fond gris métallisé.
Pour moi, l’idée de réveil est totalement antinomique avec l’idée de vacances, même si je sais bien que, dans un voyage, il faut parfois l’heure, pour ne pas rater l’avion par exemple. Et que la catégorie « réveil de voyage » existe. De ceux que l’on protège à l’intérieur d’un écrin, pour que les cahots ne les atteignent pas.
A l’évocation de mes propres pérégrinations, ma mère, qui n’a jamais voyagé de sa vie – à part l’unique fois où elle a dû le faire, pour venir rejoindre mon père en France, à partir de son pays natal – avait une phrase de réponse, toujours la même, qu’elle prononçait en haussant les mains et les sourcils, pour souligner l’absurdité de la chose « Mais pourquoi FAUT-il qu’ils bougent ? » (accent tonique très marqué sur le « faut », comme s’il s’agissait d’une maladie non répertoriée, une pulsion névrotique du déplacement).
Elle marquait bien, ensuite, son inintérêt total pour une quelconque tentative d’évocation d’un ailleurs, quel qu’il soit – même (et surtout ?) de son pays natal.
Alors, pourquoi a-t-elle acheté ce réveil-là – qui a toujours trôné sur sa table de nuit – et pas un autre, moins nomade, plus casanier ?
Une autre chose m’étonne encore : ma mère n’a jamais aimé les couleurs vives, symbole pour elle de mauvais goût. Toute sa vie s’est déroulée entre blanc cassé, beige et marron. Un réveil rouge au milieu de tout cela était d’une incongruité parfaite.
Est-ce pour cela que j’ai toujours aimé cet objet, pour son caractère en quelque sorte déviant ?
Une idée me vient : ce réveil était peut-être, en définitive, un cadeau de mon père, une sorte de message subliminal à lui tout seul.Tellement subliminal qu’il n’a jamais été entendu…
Moi, j’en ai fait un étui à petits cailloux ramenés de Corse. Quand je l’ouvre, je ferme les yeux et je respire l’iode.
J’aime beaucoup cet objet.
©Bleufushia