bleu fushia

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Fractures infimes

(Non, ne vous en faites pas, je ne me suis rien cassé !)

Lapland entrevu d’avion ©Bleufushia

ESTIMATIONNER L’ESTIME

Ça a commencé par un achat banal : un carnet de tickets de métro.

J’ai payé par carte bleue, et la machine m’a aimablement fourni un résumé de la transaction, une facture en forme de ticket de métro.

Une fois arrivée à bon port, j’ai jeté un oeil machinal sur le petit bout de carton, pour constater que le montant que j’ai apparemment réglé est une « montant estime ». Malgré l’absence de l’accent, je pense que cela signifie « montant estimé » (ça m’étonnerait un peu que le fait d’avoir réglé mon carnet rubis sur l’ongle me fournisse un centime d’estime de plus, de la part de la RATP, que le montant réglé : « sévère, peut-être, mais juste », dirait une amie ! donnant donnant).

ticket

Le montant réel est le même que le montant estimé, mon petit coeur en bondit d’aise.

Mais je ne sais si je dois être rassurée par cette concordance.

Est-ce que l’estime concernant le prix du dit carnet varie en fonction des gens? Quels sont les critères qui permettent d’estimer ? Sont-ils du même ordre que ceux qui permettent de penser que je ressens une température de moins 3 quand il fait 5 degrés ? A quoi sert d’estimer si on tranche aussitôt pour une somme précise ?

Je vais rester dans une douloureuse expectative jusqu’au moment où ma banque, de façon virtuelle, me permettra de savoir si le prix n’a pas varié entre le moment où j’ai payé, et le moment où cela m’est décompté. Bonjour l’angoisse !

La vie qu’on vit nous confronte toujours à des arnaques de dernière minute : on doit travailler 40 ans, par exemple, on signe pour, et puis on se rend compte que c’est 42, ou plus…

Pourquoi les tickets feraient-ils exception ? Comment se protéger ?

A l’heure où je mets sous presse, je ne sais pas encore à quelle sauce je vais être mangée.

Eliott Erwitt

DU GINGER, SINON RIEN

J’aimerais que ce soit une sauce au gingembre, parce que j’en raffole, et que je viens de lire un article ébouriffant sur le gingembre.

C’était dans un magazine chez le coiffeur. J’y étais allée en métro (mais là, on s’en fout, c’est juste pour que vous saisissiez combien je suis dans une cohérence top de chez top).

L’article faisait partie d’un dossier sur la détox (on est au printemps, et faut nous détoxer à tout berzingue, pour que nos petites cellules s’ouvrent à la fraîcheur de la vie renouvelée, de la nature, tout ça, et en frétillent d’aise).
Pour se détoxer, faut boire, et justement, ça tombait bien, on nous expliquait comment se faire une boisson au gingembre. Ça semblait compliqué, parce que l’article couvrait plus d’une demi-page.

Mais il y avait 5 points traités : on ne badine pas avec un tel sujet.

La tisane au gingembre, c’était

  • facile (ah, ouf, je me suis d’emblée calmée !) : on en coupe une tranche, on le met dans l’eau chaude, on attend, et zou !
  • healthy : y a pas plus healthy que cette racine. Plus healthy que ça, tu meurs ! Bon, je me demande un peu ce que c’est, healthy (un nouveau mot de français, j’imagine), mais je vais prendre mon courage à deux mains, et boire du healthy plutôt que du « plus que healthy », because que je veux pas encore mourir. L’article ne disait pas exactement en quoi c’était healthy, sinon que ça boostait un max.
  • people : je pense qu’ils ne veulent pas dire « peuple », parce que le gingembre, et d’une, c’est pas donné, et de deux, je n’en ai jamais entendu parler dans la bouche d’un gilet jaune (« baissez les taxes sur le gingembre ! »).  Non, ces gens ne sont certainement pas « gingeraddict », cela se saurait ! Peuple, ça veut dire le contraire, justement, si je bois du gingembre, c’est chic de chez chic, peut-être je peux poser nue et détoxée dans gala, après. Ça veut dire qu’on parle de toi dans les journaux.
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J’étais encore un peu hésitante (à part que, facile, j’aime bien), mais le dernier argument a remporté mon adhésion complète.

Imaginez-vous que la boisson au ginger, c’est le must de « l’instagrammable ». L’article concluait en me mettant au défi, une fois ma boisson faite (dans une très belle tasse), de la photographier, et de pratiquer le share.

Hop hop hop !

D’autant que, l’article me l’affirmait, avec l’habitude de se faire plusieurs tisanes par jour, notre corps finissait par prendre le pli (si j’ai bien compris, LE pli, c’est le contraire des plis disgracieux) en devenant total autonome : il se bat tout seule contre les toxines. Dès qu’il en voit une, au bout d’un moment, il chausse ses gants de boxe et il la fracasse direct.

«  Dans tous les cas, l’empowerment est au rendez-vous »

Ouf !!!

La partie sur « people et instagrammable » prenait plus des ¾ de l’article. Tout ça pour dire que, si on boit de la tisane au gingembre, on est taille de pas boloss du tout. Et que, finalement, c’est juste ça qui compte. De quel pourcentage d’estime vont me gratifier mes amis virtuels ?

Je pourrais penser que, le fait que ça me détoxe, tout en ne me compliquant pas la vie, et en étant super healthy pour moi, au point de m’empêcher de mourir, ils s’en taperont un peu. Mais ce serait leur faire un faux procès : mes amis sont la crème des crèmes, et ils aiment certainement me voir pure et virginale.

Et ils adoreront probablement que l’empowerment soit en moi.

Määränpäähän SAPMI (à destination de la Laponie)

A propos de pur et virginal, je viens de visionner un film documentaire sur la vie des Samis ; c’est comme ça qu’on appelle les Lapons, éleveurs de rennes. Le film est formidable, et d’une extrême humanité : vous pouvez aller le voir sur le net. Il s’appelle « Jon, face aux vents *». Le cinéaste a suivi la vie de Jon, de sa femme et de son bébé pendant une année complète, au fil des saisons.

rennes

Lapons, ça vient de « lapp », et en suédois (parce qu’on trouve des Lapons en Suède, en Norvège et en Finlande), cela signifie « haillons ».
Ils sont nomades, s’arrêtent dans de petites cabanes en bois, mènent une vie d’une simplicité absolue, et d’une rudesse non moins absolue à mille miles de toute ville. Et ils sont impactés plein pot par la civilisation, le réchauffement climatique, leurs rennes meurent par milliers, parce que le lichen est gelé (et non pas enfoui sous la neige, comme avant). Et ils doivent s’adapter, sans cesse, à la nature, et courir toujours plus loin dans la forêt boréale. Ça doit les détoxer un max, ils n’ont pas à se plaindre, non plus.
D’ailleurs, ils ne se plaignent pas. Ils affrontent ce qu’ils ont à affronter. Par des températures terribles.
Ils ne boivent pas de tisane au gingembre, mais une boisson chaude aux fruits de cassis, et l’empowerment est en eux.

Je me demande si leurs haillons sont instagrammables.
Je me demande si les journalistes sont à cours de sujets importants.

Je me demande si le mode de vie des Lapons (sans vouloir l’idéaliser non plus) n’est pas plus humainement humain que le nôtre. S’il ne touche pas plus à ce qui fait l’essentiel de l’existence. Si les gens ne sont pas plus en contact avec la nature, avec les autres, avec un présent sans artifice.

Et si nous, on ne marche pas carrément sur la tête, en surfant sur des idioties, de l’artificiel, du paraître…

Feu à Toulon

Je repousse aussitôt cette question, qui est tout sauf people !
Faut pas me prendre pour qui je ne suis pas, ok ?
Et j’veux ma photo en une de Var Matin !

©Bleufushia

*pour voir le film

https://www.kubweb.media/page/jon-face-aux-vents-corto-fajal-samis-suede/?fbclid=IwAR1D1AHV60AIBCfZ2MBzXG62OWaL4zdJQpqt-DdUP6GFD6E4mss3S5OUoFE