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Hommage à une « Etoile folle »

Petit hommage personnel à ces « troupeaux de folles » de la place de Mai, et plus particulièrement à Estella Carlotto, fondatrice de ce mouvement, et dont la quête personnelle vient d’aboutir, 36 ans après (pour le titre de cet article, je me suis permis une licence, transformant Estella en Estrella, parce que je trouve que cette femme est une étoile, à sa manière obstinée).

folles de mai

Foulards de mères de la place de Mai (photo empruntée au blog pendantcetempslaailleurs.wordpress.com)

Un texte écrit après un voyage à Buenos Aires, après quelques heures passées sur la place, un jeudi parmi tant d’autres, à sentir monter les émotions devant leur combat contre la dictature, la barbarie, l’inhumanité.
Un texte écrit en « marathon » – chacun de 42 mots – dont le premier est emprunté à un général argentin, tortionnaire funestement célèbre – en hommage à ces mères de la Place de Mai qui en ont accompli plus d’un, de marathon, en trente sept ans de marche et lutte obstinées.

VARIATIONS AUTOUR D’UNE PLACE

Prélude
« D’abord, nous tuerons tous les agents de la subversion, puis leurs collaborateurs et puis enfin leurs sympathisants ; ensuite viendront les indifférents et enfin, pour terminer, les indécis. » (Général Ibérico Saint-Jean, gouverneur de la province de Buenos Aires, en 1977)

Place de mai 1
30 avril 77, le lange blanc de leurs enfants sur la tête, elles défient la police. Elles marchent dans le sens inverse des aiguilles, pour remonter le temps, avant la guerre sale. Trente et un ans qu’elles tournent. Attente sans fin. Obstination.

Place de mai 2
Mon châle effrangé, cent fois lavé. Tant qu’il reste un bout de tissu, mon fils est encore là. Mes plantes au contact des cailloux à travers la semelle de mes chaussures. Indifférence de ce policier militaire. Mon fils aurait son âge. Obsession.

Place de mai 3
Souvenir du jeudi où ils ont failli tirer. J’ai brandi sa photo en criant « FUEGO », comme Maria et Antonia à mes côtés. Toujours là, les semelles usées, leurs langes comme symbole, nos patiences infinies. On ne les lâchera pas. Résistance.

Place de mai 4
Le désert dans ma tête, le désespoir au ventre, ce noeud dans ma gorge. La peur disparue, trop longtemps à tourner en silence. L’absence gravée dans ma peau, mais ma présence silencieuse ici, tous les jeudis. Ils ne nous auront pas. Détermination.

Place de mai 5
Encore des pas, nos pas, nos regards silencieux, notre opiniâtreté. Combien de kilomètres avons-nous déjà marché dans l’attente de nos fils ? Combien de pas sans eux, sans tenir leurs mains d’enfants, sans pouvoir les aider à devenir hommes ? Infinie douleur.

Place de mai 6
Nos fils, enlevés, torturés, violés, anéantis. Nos vies détruites, englouties dans ce rituel qui est notre seule arme : marcher pour se souvenir d’eux, marcher encore pour protester, marcher inlassablement contre la junte. Jusqu’à ce que la dernière d’entre nous meure. Défi.

Place de mai 7
Notre vie en chiffres. Trente mille disparus, un enfant mort pour chacune, parfois deux ou trois, soixante-dix femmes pour le premier marathon de 24 heures, seulement quarante pour le dernier, mais toujours trois cent policiers. Trente et un ans de lutte. Impunité.

Place de mai 8
Bien sûr, nous savons qu’ils sont morts, mais leurs âmes errent parmi nous. Les Grands-mères, elles, cherchent encore. Combien de ces policiers sont issus de notre chair, et des ventres de nos filles ? Combien d’enlèvements politiques, de vies falsifiées ? Questionnement.

Place de mai 9
Les couleurs de ma vie. Rouge, son sang giclant sur le carrelage, ce soir où ils l’ont arrêté. Noir terreur, comme leurs uniformes, comme la nuit où ils s’embusquent. Rose comme la Casa Rosada, devant laquelle nous défilons. Blanche, notre subversion. Fatigue.

Place de mai 10
Avant, j’étais vivante. Avant, il vivait aussi, il riait, il luttait. Je n’ai rien fait d’autre de ma vie, depuis cette nuit, que marcher, marcher avec obstination, et réclamer la vérité sur leurs crimes et attendre que nos disparus les rattrapent. Révolte

Postlude
Disparus politiques. Vies abolies, dissoutes. « Subversifs » jamais nés, précipités dans l’océan. Destruction des documents. Effacement des traces. Tortionnaires épargnés, protégés. Ils comptent sur notre impuissance, sur l’érosion de nos mémoires, sur la fin de notre lutte. Permanence de la lutte.

24-marzo-dia-memoria

Jamais plus (slogan de ce mouvement de lutte)

Pour clore cet hommage, une chanson superbe d’une autre argentine, Mercedes Sosa (Gracias a la vida ; Merci à la vie)
dont quelques paroles disent :
Gracias a la vida,
que me ha dado tanto;
me ha dado la marcha
de mis pies cansados.

(merci à la vie qui m’a tant donné, elle m’a donné la marche de mes pieds fatigués…)

©Bleufushia

 

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