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L’horizon déraisonne

Linea de horizonte (Javier Perez)

Je suis entrée dans l’eau avant le lever du jour, me coulant en brasses lentes vers la limite entre ciel et mer, encore incertaine dans la lumière naissante. Sans nul doute que je parvienne à m’en approcher avant que le soleil soit au zénith. Mon projet était d’atteindre l’horizon aujourd’hui, ou rien.

Tout en sentant les fluides m’environner avec douceur, me revenait en mémoire – légère incongruité au milieu de ce calme – mon ami R, prof de langue, qui avait proposé à des étudiants d’enrichir leur vocabulaire de l’expression « le bateau cinglait vers le large», inconnue au bataillon pour eux. L’un d’eux s’était discrètement tapoté la tempe, en disant qu’il avait entendu parler du bateau ivre, mais jamais de bateau cinglé.

On en avait ri, elle était bien bonne. Lui pas trop, parce que ses étudiants le croyaient de moins en moins, et que ça rendait parfois ses journées éprouvantes.

C’est alors que je me suis rendue compte que l’horizon vers lequel je cinglais, certes à faible allure, penchait vers la gauche.

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©Bleufushia

J’ai interrompu ma progression pour le regarder mieux.

Nul doute, la pente était même assez prononcée.

J’ai d’abord cru à une blague, à un mauvais cliché pris sans que le photographe ait stabilisé sa position, mais je ne voyais aucun photographe.

C’est moi qui penche, me suis-je dit. Voilà l’explication. Et dans ce cas-là, comment le savoir ? Et si, dans un instant de distraction, je m’étais mise à faire le poirier sans m’en rendre compte ? Comment être certain qu’on est stable ?

J’ai tourné et retourné ces questions dans ma tête, tandis que l’horizon se fichait de mes interrogations existentielles dans les grandes largeurs. Il demeurait là, immobile, ni trop haut, ni trop bas, juste incliné.

A la réflexion, ce n’était quand même pas si mal. Imaginez s’il avait été effacé !

J’ai continué à nager vers le large, mais le cœur n’y était plus.

Peut-être avais-je affaire à ces fameux mirages froids, ces « fata morgana » dont on m’avait parlé, ceux qui font flotter les bateaux dans le ciel ?

fata morgana

Non et non, ce n’était pas au-dessus, mais la pente qui allait faire couler le ciel dans la mer…

Je tentais d’y voir clair : l’horizon, je le sais, est une frontière illusoire, un repère stable qui n’est que du vent.  Enfin, du vent… façon de parler, bien sûr.

Comme le temps, qui n’existe pas non plus.

Pourtant, l’horizon, je le scrute depuis que je suis gamine et que je sais voir les choses. On m’aurait trompée ?

J’ai repensé à Sébastien, et à sa théorie selon laquelle les auras seraient internes, et que les imaginer comme externes à notre corps est erroné.

L’horizon serait-il juste une frontière interne ? Mais entre quoi et quoi ? une chose particulière pour chacun de nous ?

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Je me suis secouée. En revenant à ce foutu horizon penché.

Un repère illusoire peut-il être droit ou penché, selon ? qui peut en changer l’axe ?

Ma raison s’égarait. Etais-je en train de devenir aussi cinglée qu’un bateau privé de raison ?

En même temps, si l’horizon est illusoire, comment savoir que je vois la même chose qu’une autre personne le regardant à mes côtés au même moment ? L’autre jour, il me souvient que je le voyais rectiligne là où mon amie le voyait courbe. L’illusion, c’est chacun chacun, non ?

Je me suis souvenue d’un article parcouru la semaine dernière, parlant de l’influence des émotions sur la perception de la ligne d’horizon… une émotion – mais laquelle – le faisait souvent flancher à gauche. Je m’étais dit que c’était du grand n’importe quoi. C’est vrai, quoi, ils ne savent plus quoi inventer…

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Je suis revenue vers la plage. Ai repris le chemin de ma maison. Au dernier passage piétons, j’ai cru dérailler.

A qui peut-on se fier ?

©Bleufushia

 

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Fuir ou lutter ?

Topor

Approximation, quand tu nous tiens…

J’ouvre aujourd’hui Gogol pour me documenter sur ma nouvelle condition (mes proches prétendent en effet que je suis une grenouille), et je tombe là-dessus :

Le 14 mars (3/14), c’est « la journée de π et de l’approximation de π », jour que les mathématiciens fêtent en mangeant des pies (mais non, pas des pies, des « pies » – tartes, bien sûr !).

Et oui-kiki de nous expliquer qu’elle est « généralement célébrée à 1h59 de l’après-midi, à cause de l’approximation de six chiffres (3,14159). Certains utilisent une horloge à 24 heures, plutôt qu’à 12 heures, disent que 1h59 de l’après-midi est en fait 13h59, et à la place, la célèbrent à 1h59 du matin ou à 15h9, voire à 15h29 (3,141592

(NB. 29 et 92, là, on baigne dans l’approximation plein pot, mais bon, j’dis ça, j’dis rien!).

Mais comme quoi, la capacité des gens à ne pas être d’accord avec leur voisin est quand même assez phénoménale, vous ne trouvez pas ?

Moi, perso, depuis que je fais partie d’une famille d’amphibiens, j’avoue que les pies et les mathématiques, je n’en ai rien à battre (mais le fait de se disputer avec son voisin, si !), surtout depuis que j’ai découvert que j’aurais, prétendument, un cerveau qui me place à l’avant-dernière position sur le plan de l’intelligence, juste avant la poiscaille ! Trop vexée que je suis pas !!! groumph groumph groumph (je veux bien concéder que je ne suis pas encore très ok en terme de chant de grenouilles, mais bête, zut alors !).
Même si, à la fin de l’article concernant le cerveau de la grenouille, il y avait cette mention (rigoureusement authentique!) assez étrange – autant dans son propos que dans sa rédaction – qui m’a amenée à douter :

«Les précisions contenues dans ce site sont à hiérarchie informatif seulement . L’information est visqueuse par US et aussi que nous nous efforcions d’avoir les données au parfum et correctes , nous ne faisons aucune plan ou garantie d’aucune sorte , expresse ou tacite , sur l’exhaustivité , l’exactitude , la fidélité , la pertinence ou la délai de validité du site ou les indications , packs , interventions ou graphiques associés textes sur le site Web à quelque épilogue que ce soit. Toute cession que vous accordez à ces précisions est donc avec économie à toutes vos dangers et périls . » (sic)

Précisions grenouillesques

J’ai commencé, donc, à lire des infos sur les grenouilles (avec un drôle d’arrière-goût dans la bouche, à cause de la dernière phrase précédente : « toutes mes dangers et périls », diable !).
D’abord, je me suis décidée à être, désormais, une grenouille précise – foin de l’approximation! -, la « grenouille rieuse » (quitte à faire, autant se marrer), pour sortir de mon statut anonyme de (tête de) grenouille indifférenciée.

Puis, j’ai eu l’idée d’aller voir d’un peu plus près qui peuvent être mes prédateurs : en tant qu’humaine, je sais à peu près (les capitalistes, les hommes politiques, le système libéral, les chefaillons de tout bord, la pompe à phynance…), mais en tant que non-grenouille pendant plus de 60 ans, je n’avais pas vraiment idée.

Résultat des courses : comme je vis dans l’eau désormais, il y a des poissons (genre brochets), des serpents d’eau, mais comme il m’arrive de me prélasser sur mon nénuphar, je peux me faire choper par un héron (et rond petit patapon), et si je m’en vais batifoler sur l’herbe avoisinante, le renard (et autre quatre pattes) me guette.
Evidemment, si je suis une grenouille verte sur un nénuphar vert, et que je ferme les yeux, personne ne peut me voir (mais du coup, moi, je ne vois plus rien non plus).

Problème : la rieuse, elle est sympa, mais elle est vert olive (chouette, ça fait provençal), avec des pois noirs, et on la voit, même si elle a les yeux clos !
P’taing, je sens que la vie ne va pas être facile.
J’ai cherché quelle autre grenouille je pourrais être, j’ai failli choisir d’être une grenouille-tomate, mais là, ça m’a fait penser à un autre truc que je vais peut-être vous raconter et qui me file des frissons dans le dos. Et j’ai renoncé.

Une vie de grenouille

Avant, imaginez un peu :

Fermez les yeux, mais pas complètement quand même : surveillez les environs, à la manière d’un psychanalyste à l’affût, avec une attention flottante (normal, on est sur l’eau).
Ne lâchez jamais la vigilance de base.

Vous êtes une grenouille rieuse, présentement tranquille sur votre camp de base. C’est le début du printemps, vous êtes sortie de l’hibernation il y a peu, vous commencez à rêver libidineusement, ou pas, pendant que le soleil chauffe doucement votre peau, que vous prenez cependant le soin d’hydrater régulièrement, comme vous l’a appris votre maman.Vous vous fichez du temps qui passe, personne ne vous voit. Zénitude absolue.

Boucq

Du coin de l’oeil, cependant, alors même que, d’un coup de langue rapide, vous venez d’attraper et de boulotter un moucheron qui passait par là en croyant que vous dormiez, vous avisez au loin un volatile… mince : c’est un héron (et rond)!

Vos gênes commencent à s’agiter, rappelant à votre cerveau qu’il s’agit là d’un sacré danger, et vous sentez dans vos cuisses l’adrénaline de vos ancêtres – ceux qui se sont fait dévorer – qui se rappelle à votre bon souvenir.

Votre amygdale (pas les amygdales qu’on se fait enlever quand on est pitchoun, non l’amygdale, votre sentinelle émotionnelle, qui se trouve entre vos deux hypothétiques hippocampes – enfin, on va présumer que vous en avez, sinon, comment vous faites pour sentir le danger, hein? Même si un hippocampe dans une grenouille… je préfère que mon petit fils ignore cette histoire, sinon, je n’ai pas fini), votre amygdale, donc, commence à vous signifier avec insistance qu’il va falloir faire quelque chose : vous vous mettez à suer dru (parce que vous respirez par la peau, c’est comme ça, vous avez un trop petit thorax pour avoir des poumons!), vos pattes tremblent.

Devant l’agression prochaine, vous souffrez de tachycardie, votre cœur s’emballe, vos pupilles se dilatent, vous trouvez qu’il caille drôlement, parce que votre tension chute à vue d’oeil. Vous vous sentez faible, faible, faible !

Mais vous êtes maligne, vous savez que vous êtes la grenouille capable de faire les sauts les plus longs : plus de 2 mètres, quand même (tout est dans le « plus », qui vous rassure!).

Si du moins le S.G.A.(Syndrome d’Adaptation Générale, qui régit une grande partie de notre vie, et nous permet de lutter ou de fuir en cas de stress, au lieu de nous faire bouffer tout cru) ne vous commande pas à la dernière minute, l’andouille, de lutter, juste dans ce cas précis !

Tardi (le cri du peuple)

Non, non, pas lutter ! Aïe aïe aïe ! Fuir, et fissa !

Vous déjouez l’effet patte molle, et plouf ! Dans l’eau ! Moins deux et c’était moins une !
Si vous avez du bol qu’il ne passe pas un brochet juste à ce moment-là sur votre piste d’atterrissage aquatique (dans une rivière, on ne dit pas amerrissage, j’en suis certaine), vous êtes sauvée ! Le temps de calmer vos manifestations physiologiques de stress – c’est la phase du contrechoc : mains qui se « démoitifient », palpitant qui calme sa chamade, peau qui se dé-glue, envie urgente de faire pipi… et vous revoilà capable d’une petite sieste en surface.

Vous vous reprenez doucement, en vous félicitant a posteriori de ne pas avoir été, ce coup-ci, une grenouille-tomate – parce qu’elle est moins bonne sauteuse ; et qu’on la repère à 10 mètres avec sa couleur – et vous vous mettez derechef à vous projeter, par une association approximative dont vous êtes coutumière, dans la peau d’une tomate pas grenouille.
Respirez profondément. Vous imaginez un lieu verdoyant, une campagne française isolée.

A trois, vous serez une tomate.

1 – 2 – 3

Ça y est, vous êtes maintenant une jolie tomate, occupée, ou non, avec vos copines, à mûrir à cœur (car vous en avez un, sans nul doute, un cœur tendre et juteux). Tout est luxe, calme et volupté dans les environs.

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Tout à coup, dans votre champ de vision, apparaît une forme verte, allongée !
Fuck ! La terrible chenille des betteraves ! Quel scientifique assez idiot l’a qualifiée de la sorte, puisqu’elle s’attaque préférentiellement aux tomates ? Y a quand même rouge et rouge !

Sont parfois crétins, ces humains !
Le seul réflexe qui vous vient, c’est la fuite. Mais damned, comment fuir avec des racines ? Comment prendre ses racines à son cou (alors même que vous n’avez pas de cou, même un gamin sait ça).

Vous n’avez à votre disposition qu’une  moitié de S.G.A : obligée de lutter.

Vous regardez vos copines, elles n’ont rien vu, elles sont en train de papoter shopping, mouflets etc.
Le problème que vous avez, c’est que vous êtes connue pour être lente. Tant pis ! Bansaï ! Zyva pour la lutte à mort (votre mort, bien sûr : le temps que vous fassiez votre devoir de combattante, ça en sera fini de vous, mais vous pourrez peut-être sauver la communauté).
A ce stade-là, vous êtes en train de penser, à juste titre, que vous êtes particulièrement mal barrées, vous et vos amies.
C’est mal vous connaître !
En même temps que vous poussez, le plus fort que vous pouvez, en ouvrant grand votre bouche (oui, vous en avez une, et même des oreilles, sinon, à quoi servirait de vous exprimer) le fameux cri de la tomate (un cri redoutable, chimique – tant pis, faudrait pas qu’en plus, vous soyez écolo, non mais!), vous avertissez vos amies qu’elles doivent sortir leur arme – chimique elle aussi -, et en enduire leurs feuilles au plus vite. Vous espérez qu’elles vous ont toutes entendues, qu’elles s’armeront à temps, et que votre sacrifice n’aura pas servi à rien.

cédric nithard (les mûres aussi !)

La chenille est sur vous et a commencé son œuvre dévastatrice : elle a déjà rongé plusieurs feuilles, et, votre cœur battant à tout rompre devant la mort qui s’approche, vous n’avez plus le courage de crier.
Dans un dernier coup d’oeil, vous vous rendez compte, cependant, que la stratégie inscrite dans vos gênes a bien fonctionné : déjà la première chenille se retourne vers celle qui la suit, et commence à l’attaquer et à la dévorer. Vous laissez derrière vous un champ de bataille : vos amies voient ce que vous ne pouvez plus voir : une seule chenille qui reste, la plus forte, celle qui a réussi à manger toutes les autres.
Elle n’en peut plus : elle est devenue, à cause de l’agent chimique collectivement émis, un animal non seulement carnivore, mais en plus, cannibale !
Maintenant qu’elle a goûté une fois à la chair des autres, elle ne s’arrêtera plus, et vos amies tomates seront peinardes.
Vous pouvez désormais vous réveiller de votre mauvais rêve.
Plus la peine de crier.
Lorsque je dirai 3, vous ouvrirez les yeux.

le CRI à travers les âges

Perspectives enthousiasmantes de la recherche à venir

Cette histoire est authentique : les tomates ont le pouvoir d’insuffler à des chenilles totalement et uniquement herbivores un instinct carnivore irrépressible, qui ne les quitte plus : carnivore une fois, cannibale toujours. Les chenilles soumises à une émanation chimique produite par la plante, se dévorent entre elles, au lieu de décimer la plantation de tomates. 

« La plante fait en sorte que le cannibalisme devienne la meilleure option pour la chenille ».

Souvent, en ce qui me concerne, je pense à la politique politicienne (je la différencie de l’idée que, par ailleurs, tout est politique, et qu’on peut faire en sorte de réfléchir chacun de nos actes et positionnements en ces termes-là), et à mon (notre) impuissance dans ce champ-là.
J’y pense avec beaucoup de perplexité, et en constatant le jeu manipulatoire permanent des dirigeants, qui nous montent les uns contre les autres, selon le grand principe du « diviser pour régner ».

Face à cela, on – le vulgum pecus, dont je fais partie – adopte la stratégie de la lutte (inefficace) contre des pouvoirs puissants et violents, ou l’agressivité contre nos semblables (qu’on nous présente comme différents de nous : pas la même race, pas le même institution, pas le même salaire, pas les mêmes avantages…), ou la fuite.
Toujours le S.G.A collé à nos basques de classe populo.

Topor, (cuisine cannibale)

Et on nous dresse les uns contre les autres, toutes catégories confondues. On va même jusqu’à faire des comportements de solidarité un délit.
Et ça marche : les gens se détestent, ne réagissent pas, essaient de se planquer et de sauvegarder les restes…Ils ne vont pas encore jusqu’à s’entre-dévorer au sens littéral du terme, mais parfois, je me demande où on va.

Comme dans ce jeu psychologique au nom limpide : « battez-vous », expliqué en Analyse Transactionnelle, jeu de manipulation qui consiste à détourner l’attention de deux personnes à qui on propose de se disputer pour une broutille. Et pendant qu’ils font cela (parce que ça fonctionne!), les affaires continuent, la pauvreté gagne, le monde est détruit peu à peu, les logiques marchandes mortifères jouent au rouleau compresseur avec nos vies.

Bon, vous connaissez tout ça, je ne vous fais pas un dessin.

Et si…

Et si on appliquait la technique de la tomate : après le cri du peuple, celui de la tomate ! Finalement, si le cri est efficace, qu’importe qui l’émet !
On trouverait un moyen pour faire en sorte que ceux qui nous dirigent deviennent tout à coup cannibales, et se boulottent entre eux.
Ça serait pas une idée géniale, ça ?
Ils deviendraient frénétiques, se jetteraient les uns sur les autres, et il n’en resterait qu’un, impotent et ventripotent.

(provenance inconnue)


Je vous laisse, j’ai acheté quelques produits chimiques, je m’en vais tenter quelques mélanges.

Dès que j’ai mis ça au point, je vous tiens au jus !
Pour mes amis de formation, je vous propose bientôt une nouvelle M.O.N.** révolutionnaire.

© Bleufushia

Si ça vous tente de savoir comment je me suis retrouvée grenouille, cliquez sur
https://bleufushia.wordpress.com/2018/01/05/dans-quel-etat-jerre-histoire-dune-possible-conspiration/

** Meilleure Option Neurologique



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Dans quel état j’erre ? (histoire d’une possible conspiration)

La niña (Graciela Vives) – collage

Allez savoir l’image que les gens se font de vous.

C’est une question que je me suis peu posée jusqu’ici, pour tout vous dire.
Il en est autrement aujourd’hui, et j’ai grand besoin de votre aide. Je barbote en pleine crise existentielle aigüe.

La Princesse de Ségur comme marraine

Bien sûr, quand j’étais gamine, j’ai tenté, comme tout un chacun, de me conformer aux attentes de mes géniteurs, et de mes professeurs. J’ai essayé avec acharnement d’être la petite fille idéale, conforme, sage comme une image (même si, intérieurement, j’étais, comme la petite fille de ce livre d’Alain Serres, plutôt « sage comme un orage »),  qu’on me demandait d’être.

« Tout le monde (était) rassuré de me voir sourire sans faire de bruit. Personne ne (savait)  que dans l’ombre de mes yeux, la nuit, pouss(ait) une forêt d’arbres et de loups … »

Dinette des années 50

On me voulait comme ça, et, je vous jure, j’ai fait de mon mieux, jusqu’à déclarer forfait.
J’ai attendu longtemps : le déclencheur de ma débâcle a été cet anniversaire où ma mozer m’a déclaré tout de go que, maintenant, j’étais grande et que je pourrais quand même essayer de ressembler, ENFIN, un peu à quelque chose.

J’ai demandé des explications, et le quelque chose était quelqu’un ET son costume : Elisabeth Guigou ET son tailleur BCBG !
Evidemment, les nombreux lecteurs jeunes qui dévorent mes articles de blog ne peuvent pas connaître cette référence, mais quand on me connait et qu’on voit ce que ma mère désirait que je devienne, on ne peut que rire (ou pleurer).

A ce moment-là, précis, je lisais Oscar Wilde, et son «On devrait être toujours légèrement improbable » m’a semblé être le coup de pouce philosophique que j’attendais pour être moi-même. 

J’ai alors travaillé à peaufiner une personnalité bien à moi, dans la rebellitude (pour faire référence à une autre femme politique de la même couleur et de la même manchabalai-guindation – si j’ose ce néologisme – que la Guiguounette en question) vis-à-vis des modèles imposés.
Depuis des années, finalement, le résultat, dans ma tête, c’est plutôt ça :

Yusuru Masuda

(tiens, ma métamorphose intime me fait penser au texte de la réforme de 2015 sur les langues vivantes : « aller de soi et de l’ici vers l’autre et l’ailleurs » : je cause estranger même quand je suis moi et que je ne dis rien ! c’est tout moi, ça ! et je ne sais pas ce que vous en pensez, mais c’est beau comme un texte de loi)

… ou ça :

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Yago Partal

ou encore plutôt ça…

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Yago Partal (et son excellente collection d’animaux habillés)

Mais… pa-ta-tras !

Quelle n’a pas été ma désillusion quand  j’ai découvert que mon petit-fils adoré, la chair de ma chair, oui, lui-même, la prunelle de mes yeux de biche… me voit comme ça. Un truc aussi violent sur ma tête qu’une pluie de poissons ou de grenouilles !

En pleine phase de découvertes des rimes, et à la suite de la lecture de l’histoire d’un géant nommé Barbanouille, il a inventé à mon intention  la dénomination :

Mamilinouille tête de grenouille.

Et il s’y tient, le bougre. Petit impertinent !
Ça le fait même se gondoler grave.
J’étais horriblement vexée, mais j’ai souri sans rien dire.
Et comme qui ne dit mot consent… tout tourne depuis autour de l’animal : allusions, blagues, cadeaux, dessins, choix des couleurs (du vert, du vert, encore du vert, nénuphar bien sûr).
Tout me renvoie désormais à une grenouillitude constitutionnelle qui semble admise par tout mon entourage comme installée de toute éternité.

 Voire même présente au cœur même de mes gênes.
Ils en appellent aux photos de famille pour prouver que bla bla bla…

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Portrait de famille (©Bleufushia)

Je soupçonne fortement l’entourage en question d’une collusion suspecte, et même d’une participation active à l’origine des rumeurs me concernant.
L’enfant, rusé, prend prétexte de ce qu’il pense que d’autres que lui sont sur le point d’énoncer la phrase fatale, pour les dénoncer à haute voix.
Il empoigne un téléphone à cadran qui l’amuse beaucoup (oui, j’en suis encore là – je sais, c’est un instrument de dinosaure : lui-même ne comprend pas pourquoi il y a un fil en queue de cochon sur cet engin-là).
Il fait semblant d’appeler Macron pour cafter.
– Allo, Macron, y a un tel (que je m’abstiens de nommer ici) qui ne fait rien qu’à dire « Mamilinouille tête de grenouille ». Fais venir la police !

Macron est sourd comme un pot, dans son esprit, ou alors, plus sûrement, le téléphone est pourri, et il demande toujours confirmation deux ou trois fois de ce qui a été dit :

– Oui, c’est ça, il a bien dit Mamilinouille tête de grenouille  !
J’ai droit à toutes les variantes possibles (et à cet âge-là, ça a de l’imagination !)

Si je fais mine de m’offusquer, je trouve face à moi un front impressionnant et uni convenant « à la rigueur » d’un lointain souvenir de mon humaine condition dans les traits de mon visage, et ce, avec un petit sourire entendu qui me fait mal. Vous savez, celui-là même qu’on utilise quand on a affaire à quelqu’un qui ne sait plus très bien de quoi il cause (genre une grand-mère, quoi) et que ça serait peine perdue que d’argumenter.

L’âge de pierre

Parallèlement à ça, il y a beaucoup de blagues dans la famille concernant ma naissance au néolithique, et mon appartenance définitive à la catégorie préhistorique.
Qui a dit qu’il faut toujours un bouc émissaire dans un groupe ? ou une grenouille noire ? euh, pardon, un mouton !
Ça va finir par me rendre dingue !

Par exemple, ON laisse traîner sur ma table de chevet un article sur l’histoire de cet amphibien déclaré officiellement éteint et dont on a retrouvé, plus tard, la trace dans des grenouilles vivantes, mais considérées comme des fossiles vivants : l’analyse génétique les rattache à des animaux disparus il y a environ un million d’années.
Ou encore, je trouve sur un éphéméride qui m’a été offert pour Noël  – une pensée par jour – la déclaration de Jim Morrison :

« Si jeudi, je décide d’être une grenouille, ça ne regarde que moi »

On ne me la fait pas, j’ai bien vu qu’un papier grossièrement collé recouvrait la citation première, et j’ai reconnu l’écriture.

Je n’ai pas fait de commentaire, mais l’homme, faisant mine de découvrir cette phrase (au moment fatidique de la météo à la radio !), a rajouté perfidement :

– Au fait, tu savais qu’il se prenait pour le Roi Lézard et qu’on a donné son nom à une espèce de lézard préhistorique géant ? Ou une grenouille, je ne sais plus.

L’enfant en profite, une musique ayant succédé au bulletin météo, pour s’informer sur la précision du langage, me demandant si des fausses notes, en musique, c’est bien des « coacs » et si  ça s’écrit bien sans « u »? (au passage, je vous rappelle que la musique était ma profession).

Pendant ce temps-là, l’homme consulte d’un air faussement distrait le calendrier pataphysique et se rappelle tout à coup que mon père pourrait être né – il n’en est pas « certain » et me demande confirmation, façon en douce d’attirer mon attention sur le calendrier en question – le 30 octobre.
Je regarde, le mois d’octobre est le mois du Ha Ha.
ET le 25 Ha Ha (équivalent du 30 octobre dans notre calendrier) est la St Jean-Pierre Brisset*.

Mois d’octobre du calendrier pataphysique (A. Jarry)

Ça ne vous dit rien ?

Moi, si !

C’est ce foldingue qui a prétendu que l’homme descend de la grenouille, et qui a passé sa vie à accumuler les preuves « scientifiques » étayant sa thèse. Entre autres, des délires sur l’origine de notre langue (à nous, français !) qui dériverait en totalité des sons des grenouilles.
Et si c’est notre glorieux peuple qui a été choisi par la grenouille comme descendant direct, vous voyez bien ce qu’on peut en conclure me concernant !

Je cite :

« La parole a pris son origine chez le bi-archiancêtre, la grenouille, il y a plus d’un million et moins de dix millions d’années. Les grenouilles de nos marais parlent le français, il suffit de les écouter et de connaître l’analyse de la parole pour les comprendre. »  (Jean Pierre Brisset)

« En attendant, la grenouille, comme l’homme, peut fumer la cigarette : le singe ne sait pas fumer. »
Ecco ! 

Cependant, au fur et à mesure que cette farce dure, je dois vous avouer que je suis de plus en plus perplexe.
Je viens – circonstance aggravante – de finir un très bon roman de Emmanuel Carrère, La moustache, qui raconte l’histoire d’un homme persuadé qu’il a une moustache alors que tout le monde prétend qu’il n’en a pas. Tout glisse dans sa vie, toute certitude s’effrite, et chez le lecteur, il en est de même.
J’ai reposé le livre, je me suis mise à fumer sur mon nénuphar, et là, je caresse mon menton – je fais cela quand je pense -, le trouve un peu gluant, et je me prends direct à douter de moi-même.

OK, je vous laisse, je pars à mon cours de danse !

Vous en pensez quoi, vous ?
Help, dites-moi la vérité ! Dites-moi que j’hallucine.
Je vous en prie…

©Bleufushia
(écrit à la St Bordure, capitaine – le 8 du mois du Décervelage)

* Jean-Pierre Brisset (1837-1919) appartient à une lignée de poètes illuminés, théoriciens créateurs et farfelus qui ne se déprennent jamais de leur sérieux. En 1900, il entend révéler les origines de l’espèce humaine et du langage dans un nouvel Évangile qu’il fait tirer à son compte à mille exemplaires et distribue gratuitement : La Grande Nouvelle. Il y dévoile la Grande Loi cachée dans la parole et, par le jeu de l’homophonie, forge une conception de l’évolution humaine surprenante : l’homme descend de la grenouille. Son entreprise ne manqua pas d’être saluée par les surréalistes et par Jules Romains, Max Jacob et Stefan Zweig qui décernent à ce « fou littéraire » le titre de Prince des penseurs.
Si cette histoire vous branche, un délicieux récit vous attend à l’adresse :
http://observatoirenationaldukitsch.over-blog.com/article-14606733.html


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2018, année des cuites

le capitaine du platane (collage ©Bleufushia)

2017 est fini.
Je vous fais grâce du bilan de l’année – autant en général qu’en ce qui concerne ma petite personne – sauf celui-ci : en trois ans et demi d’existence, et bien que ma production d’écrits y soit un poil molle et fort sporadique, mon blog affiche aujourd’hui  13 505 vues…  

J’en suis proprement épatée (de foie, bien sûr) et fort réjouie.

Franchement, jamais je n’aurais pensé arriver à un tel résultat. Ce n’est pas la gloire interplanétaire, j’en conviens, mais c’est chouette quand même que certains, de temps à autre,  partagent mes élucubrations. Ça réchauffe mon petit cœur.

Merci donc de vos passages ici.

Mais à propos de foie, laissez-moi aujourd’hui évoquer mes humeurs à l’orée de 2018.

Mais de quoi qu’elle cause encore ?
En fait, je cherchais une rime à 2018, et il ne me venait qu’inconduite (ce qui plaisait à mon esprit rebelle).
Puis, je suis tombée sur « pituite ».

Chabouté / Charlélie Couture

Et 2018 sera donc l’année de la pituite (enfin, pituite bien qu’oui, pituite bien qu’non !).

La pituite (huit à huit et demi maximum) nous ramène à Hippocrate et à son Corpus Hippocratique, base de la médecine antique.
Il s’agit d’une théorie – dont j’ignorais l’existence jusqu’à ce jour – mêlant rapport de l’homme aux quatre éléments  et classification des différentes constitutions physiques et tempéraments.
Un bidule explicatif style médecine chinoise, mais en grec !

Il a classé les hommes en quatre « humeurs » : colérique, atrabilaire, sanguin et flegmatique.

Chacune correspond à une saison, un élément, une partie du corps (foie, rate, cerveau, cœur), un fluide (bile rouge – ou sang -, bile noire, bile jaune, lymphe), une expression (colère, mélancolie, gaité, calme), quatre duos mélangeant chaud/froid/sec/humide , quatre moments de la journée et de la vie et j’en passe…
On est plus l’un que l’autre, on a en nous des combinaisons différentes selon les moments, mais le truc, c’est que si l’une de ces humeurs domine, on tombe malade, et notre humeur en est affectée autant que notre santé (un yin yang à quatre boules, en somme).
Il faut être comme « l’agitator » des temps anciens, le cocher expérimenté qui avait l’art de mener de front les chars de course tirés par quatre chevaux, pour pouvoir gagner (ça me va bien, l’agitator, j’adore !).

Théorie des humeurs

Y a des préconisations sympas (traitements, régimes, etc.) pour que notre « humeur ne saute pas », et qu’on atteigne l’état d’équilibre, qu’il appelle « crase ».
Moi, perso, depuis que je me soigne (saignées régulières, par exemple), je suis total crazy !
Vous devriez en faire autant !

Je vous la fais courte (bien que je m’y sois promenée un grand moment, trouvant ça totalement passionnant, autant la théorie en question, que toutes les références qui y ont été faites dans l’art au moment de la renaissance et au-delà : Vinci, Dürer, Baudelaire… j’ai pas le temps, j’ai un réveillon zà préparer oyé).

On vient de sortir de l’automne, le règne du spleen (le nom de la rate en grec !) et de la mauvaise humeur.
On rentre maintenant dans l’hiver, saison des flegmatiques, et place à la pituite qui nous mène par le bout du nez, qu’elle remplit occasionnellement de phlegme (on aime moins, en général)… froideur, stagnation de la lymphe, apathie, absence de « coction d’humeur », mais aussi vitalité en gestation.

Pour se maintenir en forme en hiver, d’autant plus quand on est une antiquité (comme, hélas, je le suis – les vieillards sont naturellement plus flegmatiques que l’enfant qui vient de naître), je vous donne en mille le remède d’Hippocrate, qui conseillait… le picrate, rouge de préférence (euréka, à lire cela, j’ai enfin pigé l’histoire du sarment d’Hippocrate).

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Embarquement (©Bleufushia)

Buvons donc, les amis ! Pour notre santé, pour celle du monde ! Puisque c’est la faculté qui nous y engage (les producteurs de Bordeaux vont ramener leur fraise vite fait en disant qu’en effet, ils sont éminemment bénéfiques à la santé).
Enivrons-nous !

« Il faut être toujours ivre, tout est là ; c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.

Mais de quoi ? De vin, de poésie, ou de vertu à votre guise, mais enivrez-vous !

Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge; à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est. Et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront, il est l’heure de s’enivrer ; pour ne pas être les esclaves martyrisés du temps, enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse de vin, de poésie, de vertu, à votre guise. » (Baudelaire, Les petits poèmes en prose)

Soyons crazy !

Agitons-nous, mais avec grand flegme, pour éviter le phlegme ravageur !

Et en attendant, bon bout d’an, comme on dit par chez moi.
Ate logo !

©Bleufushia

bleue

 


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L’ange du sable

susana blasco antiheroes

Susana Blasco : antiheroes

« Qui sait ce que voit l’autruche dans le sable ? » (Samuel Beckett)

Il y a quelques jours, bien que l’automne soit déjà bien entamé, j’ai amené mon petit-fils à la plage.
C’est un garçon curieux (dans les deux sens du terme : à la fois empli de curiosité, et plein d’envies qui me semblent souvent plus « adultes » que son âge – lui n’a encore qu’un « petit cinq ans », selon ses dires).

Ce jour-là, il avait décidé qu’il passerait désormais, à compter de ce moment précis, et sans plus tarder, le reste de sa vie à voyager « de par le vaste monde » (je cite).

©Bleufushia

Il m’a convaincue d’amener dans mon sac de plage un certain nombre d’accessoires indispensables au voyage, dont un volumineux atlas que, malgré son poids et son encombrement, il avait tenu à porter lui-même, comme pour souligner la solennité et l’irréversibilité de sa décision.

Il s’est installé avec pelle et râteau dans un coin. L’atlas ouvert par mes soins à la page demandée, il s’est mis à creuser consciencieusement un petit trou, qui, peu à peu, est devenu de plus en plus profond. Il s’interrompait régulièrement pour vérifier sur l’atlas, pour ne pas creuser pour rien.
Que fais-tu, mon bonhomme ?

Ben, une expédition !

Ah bon, et vers où ?

Il a soufflé, un peu, doucement, pour montrer que je devrais quand même m’appliquer à suivre un peu !
Voyons, Mamili, je creuse pour arriver au Sahara. Il a rajouté doucement : tu te souviens, je te l’ai dit tout à l’heure.

Il a rajouté qu’il avait décidé de prendre un raccourci par un terrier de suricates, et qu’on y était presque.

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Avoir des terriers de suricate sous mes pieds m’inquiétait un peu, mais je n’en ai rien laissé paraître : être la grand-mère d’un explorateur exige un minimum de tenue, que diable ! Je tiens à me montrer à la hauteur.
En tout cas, moi qui suis d’un temps (que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître) où « sous les pavés », tout le monde savait bien qu’il y avait « la plage », je ne connaissais pas la version : « sous la plage, le Sahara ».

Je me suis égarée un bref instant, «à mille miles de toute terre habitée»*, plongeant  dans le souvenir du bac à sable de mon école maternelle (ça existe encore, ces trucs-là plein de microbes ? sûrement pas…).

Autour du bac de mon enfance, on tournait en demandant, dans une litanie que j’ai encore dans l’oreille, un mystérieux « qui veut jouer avec moi à la terre fiiiiii-neuu ? ».

Je ne sais qui avait inventé cette histoire de terre fine, mais c’était d’un exotisme torride pour moi. Aussi torride que le désir qui m’habitait envers les deux Michel : j’étais folle amoureuse des deux, et ne savais lequel j’allais épouser. L’un était très mignon et très gentil, l’autre moins beau, un peu plus macho, mais infiniment rebelle (il disait des gros mots à une époque où ça ne se faisait pas du tout !). Dans mon cœur, j’en pinçais un peu plus plus le mal élevé ! Où vont se nicher les désirs anciens ? et que sont mes amours devenues ?

La réalité me sort de la bulle du souvenir.

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Taeeun Yoo : Pez rojo

Mamili, une tempête de sable !
Le temps de mon rêve (mais sait-on jamais combien durent réellement les rêves ?), le vent chaud avait forci et les rafales brutales à plus de 100 km/heure ont eu raison de nous : nous sommes allés nous abriter.

Le sable nous piquant les yeux, j’ai mis un chèche sur la tête de mon « Petit Prince », pour le protéger.
Il n’y avait aucun doute, sur le chemin qui nous menait à notre campement, sous nos pieds, les dunes mugissaient leur chant profond**. Je me sentais émue.

Mon petit fils était aux anges (le matin même, il m’avait demandé si je savais «qu’au tout début, les anges, c’était des fraises ? ») :

Johann Scherft

tu as vu, on est arrivé !

On avait abandonné l’atlas. Mais en avait-on encore besoin ?

On s’est versé un petit thé chaud.
J’ai ouvert mon ordi, pour repérer notre position… zut : en panne !

J’ai branché le programme de diagnostic.

Mon écran affiche :
« EXPERIMENTAL :
Problème avec le bac à sable*** »

Pourquoi cette réponse m’étonne sans m’étonner pour autant ?

J’essuie de ma main quelques grains qui crissent sous mes doigts.
Qui a prétendu qu’une pénurie de sable guette le monde ?

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©Bleufushia

*Le Petit Prince : Antoine de St Exupéry, livre qui a bercé mon enfance, et que j’ai su par cœur pendant longtemps.

**Pour qui ne connaît pas le fascinant chant des dunes mugissantes

https://www.youtube.com/watch?v=t6Zt4XCHj3U

*** vous pouvez vérifier : ça existe vraiment !


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Rien

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©Bleufushia

Petite chronique d’une journée parmi d’autres (mercredi 6 septembre 2017)

Pendant que je sirote un petit café dès potron-minet, je me connecte à mon ordinateur, et clique sur un lien dont j’ai l’usage quotidien. Apparaît alors sur l’écran le laïus suivant, qui me fout les jetons d’emblée. J’y pressens des menaces de rétorsion explicitement diffuses, si j’ose m’exprimer ainsi.

« Le serveur a compris la requête, mais refuse de la satisfaire, et cette requête ne doit pas être renouvelée. Si le serveur souhaite rendre public (sic) la raison pour laquelle il refuse le traitement, il le fera dans l’entité liée à cette réponse. Ce code est cependant utilisé lorsque le serveur ne souhaite pas s’étendre sur les raisons pour lesquelles il refuse un accès, ou parce que c’est la seule réponse qui convienne ».
Je décide d’éteindre l’ordinateur en appuyant (je sais, ça ne se fait pas) directement, mais suavement autant que subrepticement, sur le bouton stop. Et je n’ai pas osé le rallumer depuis.
Puis, je me lève, et m’éloigne en crabe de mon ordi, dans une fuite ridicule, mais dont personne n’est témoin.
Pourquoi est-il fâché ainsi contre moi. Qu’ai-je fait ?
Au moment où je vous écris, je préfère faire l’autruche.
Ou le poulet !
(Permettez-moi une petite digression !
Bing, l’inénarrable traducteur internet à qui je demandais de traduire une remarque de ma belle fille vietnamienne – concernant la date de passage de son permis de conduire – m’a livré hier sans hésiter cette traduction dont la clarté est indubitable, vous en conviendrez :
« Le poulet est quelqu’un qui ne labyrinthe pas »
Depuis, j’ai décidé que je ne labyrintherai plus jamais, qu’on se le dise. Et surtout pas devant un serveur inflexible !)

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Plus tard, je vais pour la première fois à un rendez-vous chez un ortho-quelque chose. J’en suis à un âge où plus rien ne va droit. Pas encore suffisamment cacochyme, cependant, pour faire l’impasse sur les ultimes tentatives avant la dead line, essais plus ou moins voués à l’échec pour remettre un peu d’harmonie dans le constitutivement bancal.

Je l’ai toujours été, au fond de moi-même (atteinte de bancalité secrète), mais là, merdum, tout d’un coup, ça se voit…
Je me livre à deux activités successives.
La première consiste à fixer la petite boule d’une spatule en plastique transparent rose, de celles dont on se sert, par exemple, pour touiller la mauresque. Mon esprit s’évade sans cesse loin de l’effort demandé : il se fixe sur la buée de mon verre d’apéro, pendant qu’une pensée me traverse : serait-ce que l’usage de la touillette chez l’ortho-machin est genré ? j’essaye de regarder en douce vers son bureau (mais ce n’est pas ce qui m’est demandé, bien sûr), pour voir s’il en a aussi une bleue, mais tout est flou.

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Puis, on me donne un bout de carton noir sur lequel sont imprimés deux ronds blancs. Je dois regarder d’une certaine façon le carton, jusqu’à voir trois ronds (un rond précis se crée entre les deux autres), puis ne plus regarder que le faux rond, qui, du fait de ce regard insistant que je lui porte, devient plus réel que le réel.
Il m’est demandé de me focaliser sur une création de mon cerveau.
Je me demande si je dois en déduire quelque chose sur mon rapport à l’univers. Ne plus voir que ce qui n’existe pas, me poser sans fin des questions sur la nature du réel.
Tout ceci me dépasse.

Plus tard, je suis en train d’attendre, dans une très grande parapharmacie (en libre service), devant une caisse isolée. Je suis seule à attendre, pendant que la caissière remplit un formulaire.
La porte coulissante du magasin s’ouvre et s’inscrit dans le cadre de l’entrée, dans une pose un peu théâtrale, une femme autour de 70 / 75 ans, belle, grande, toute habillée de différentes couches de vêtements couleur sable : un look hippie, robe à volant surmontée de deux étages de tuniques, écharpe… etc. Comme elle se fige, et que je n’ai rien d’autre à faire à ce moment précis, je la  regarde mieux. Elle a des boucles d’oreille sable, un sac sable, un collier sable, des cheveux sable. Elle tient à la main une laisse sable, au bout de laquelle un caniche couleur sable reste immobile.

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Elle-même reste deux minutes sans bouger, sans rien regarder non plus, avec sur le visage une absence d’expression notable.
Puis, très lentement, elle pivote et s’en va d’un pas lent, sur un imperceptible geste d’adieu.
Mes pensées m’égarent un moment du côté de La femme des sables d’Abe Kôbô, mais ça ne me donne rien. Je lâche l’affaire.

La caissière n’en finit pas de remplir son bordereau.
Je jette un œil sur une revue locale, pour tromper le temps (comme si on pouvait le tromper). Je tombe sur un titre qui me satisfait : en ces temps de chômage, le gouvernement pense à créer des emplois. « Le fisc veut rémunérer les indics ».
Y a pas de sot boulot !
Me revient, du coq à l’âne (au stade où on en est, j’ai bien le droit de me livrer à des associations involontaires), une discussion entre deux cadres, assis le cul dans la mer, à l’heure du coucher de soleil, un verre de champagne à la main : « non, je te dis que maintenant, c’est mort pour investir sur la côte croate »

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Björk au MoMA

La porte coulisse encore et laisse la place à une jeune fille aux cheveux bleus, le regard un peu spécial et hagard qui me fait penser à Björk.
L’air perdu, mais la trajectoire assez volontaire cependant, elle vient tout de suite nettement vers moi (ce qui implique de traverser une partie du magasin et d’obliquer de façon peu commode vers la gauche). Je suis toujours seule à attendre. Là, elle s’arrête et me demande : « vous faites la queue ? ». Et elle s’en va sans attendre la réponse et ressort du magasin sans y avoir rien fait d’autre.
Je murmure pour moi-même : « quelle étrange question ».
La caissière relève la tête, et commente : « les gens sont étranges, la vie est étrange, tout est étrange. C’est la faute à l’isolation »

Je paye sans demander mon reste devant ce verdict, et me hâte vers un isolement qui me paraît tout à coup salutaire.

Lost in Wonder (Trina Merry)

Y aurait-il un ortho – vie dans la salle pour redresser tout cela ?

A ce stade de mon article, prise d’un doute subit sur ma connaissance précise du sens de la racine grecque « ortho », j’ai l’idée saugrenue – aussi saugre que nue, ou aussi sotte que grenue, je ne me souviens plus ce que me disait mon père à ce sujet – de m’assurer de la solidité de ma mémoire en consultant mon ordi (que j’ai réallumé avec précaution).
Et voilà-t-y pas qu’il me dit ça :

Ortho, nom commun (Péjoratif)

Stupide, fou, personne incapable de faire les choses comme il faut (terme injurieux pour désigner les personnes atteintes de maladies ou de problèmes mentaux)

« Orlando est le plus nul de la classe, je pense que c’est un ortho ou il a une maladie mentale. »

Ben vlà aut’chose !!
Si les orthos sont aussi droits qu’ils sont tordus, j’enterre mon lapin* (ha ha, c’est pourtant du grec !)

©Bleufushia

*contrepèterie


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« La vie j’y comprends rien »

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Blue journey (spectacle de danse)

« N’attendez pas que je dépasse vos attentes, parfois, je ne dépasse même pas les miennes. » (Maria de Queiroz)

Parfois, souvent, de plus en plus fréquemment, je me surprends à flotter.

Avec l’impression que je ne comprends pas toujours tout au monde qui m’entoure.
Au milieu des « joyeux débordements de ma vie », se dessinent des fissures humides, dans lesquelles je barbote tant bien que mal, alors même que je me crois les deux pieds sur la terre ferme.

Je pourrais, pour expliquer ce phénomène de vertige furtif qui me saisit chaque jour un peu plus, prendre des exemples terribles, visibles dans leur extrême absurdité, comme le pourquoi on détruit la planète, la barbarie ordinaire, les ravages du capitalisme et j’en passe.
Mais j’ai envie de vous demander si, comme moi, vous êtes sensibles à ces faisceaux d’indices minuscules – que presque personne n’a l’air de remarquer – qui introduisent dans notre quotidien des éléments d’irréalité augmentée, créant à la longue un perceptible malaise dans les failles qui se sont entr’ouvertes.

Je ne parle pas de la différence entre fantasme et réalité, même si, pour prendre un exemple idiot mais récent, lorsque je me suis retrouvée sur la place centrale de Pont-à-Mousson, ville dont le nom m’avait fait voyager jusque là gratos dans un exotisme luxuriant, je me suis sentie un moment suspendue par un pied à mon étonnement incrédule – évanouissement brutal des Tropiques -, avant de retomber dans un grand splash (faut vous dire que je suis une quiche en géographie).

Ni de la différence entre réalité et artifice, comme lorsque la mairie de la ville où j’habite interprète le terme « espaces verts » en remplaçant l’herbe des massifs publics par de la moquette verte synthétique. L’illusion de la couleur suffit, c’est clair.

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Non, je vous parle de tout ce qu’on croise et que le (le = mon, ici) cerveau ne parvient pas à intégrer. Cette salade de fruits de trucs sans queue ni tête qu’on nous vend à longueur de temps, en qui, peu à peu, « acquiert plus de potentiel que le réel ».
Et qui me laisse le cerveau en état de tétanie aggravée (« en état de tétanie », c’est beau comme du Bobby Lapointe, je suis contente de moi sur ce coup-là)…

NE PENSEZ PAS A UN ELEPHANT !

J’ai lu quelque part qu’un psy avait placardé ce panneau sur sa porte d’entrée, pour mettre l’accent sur la focalisation dont l’esprit est capable malgré lui – focalisation qui le bouffe et l’empêche de batifoler sur d’autres plate-bandes.

Pour moi qui continue à zoner sur le site internet de mon ancien boulot – une fac de lettres, quand même – (et pourtant, je le fais en sifflotant et en pensant à autre chose), ce que j’ai à l’esprit, lorsque j’y passe un instant, c’est la culture (et, de fait, son « négatif », et le silence étourdissant de sa disparition, qu’elle soit littéraire ou scientifique). Avec une petite pensée pour Perec.* Moins il y en a et plus je la cherche. En vain !
Sur un ton enjoué et empli de fierté, la gouvernance (ou du moins l’équipe rapprochée de la gouvernance) nous fait part, de mois en mois, dans une newsletter « vendeuse », des dernières nouveautés qui permettent à l’établissement d’être glorieux et en pointe.
Je vous livre les deux dernières que j’ai repérées :

  • Le concours de la meilleure présentation de thèse en trois minutes (qui a mobilisé des centaines d’étudiants : à la réflexion, je trouve ça assez peu novateur : le tweet m’aurait paru un format plus porteur pour donner à connaître le contenu de trois années de recherche)
  • La mise en place du dispositif des IdéesFricheurs, mot valise plein de fraîcheur.

Je vous copie un extrait de la prose associée :

« Le projet Pépite (NB. « Pépite », dans ce contexte, ça fait mariage de la carpe et du lapin, non ?) propose à soixante étudiants un accompagnement à l’entreprenariat. Réunis dans le learning center en quatre afterclass, en équipes formées à l’issue d’un jeu brise-glace (NB. avec le réchauffement climatique, y a encore de la glace à briser ?), les étudiants apporteront des solutions innovantes au challenge d’une grande entreprise. Développez votre créativité ! »
Et l’accompagnateur d’expliquer qu’il s’agit de réfléchir au fait que « le besoin client n’est pas forcément adressé ».

Prosternons-nous devant l’infinie grandeur de l’établissement d’excellence !!! (celui-là même qui a vidé de tous ses ouvrages la bibliothèque de grec ancien, arguant du fait que, « de toute façon, plus personne ne lit le grec ancien » !)

Là, je ne pense plus du tout à un éléphant, mais l’imminence de la catastrophe ultra violette me terrasse**. C’est ça qu’est devenue l’université !

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(et croyez bien que ce ne sont que deux exemples : j’en aurais d’autres, moins anecdotiques, à raconter – par exemple sur la façon assez particulière de « gérer des risques psycho-sociaux » dont on prétend dans ce lieu qu’ils n’existent pas et que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, ou encore sur la politique de « new management », qui instaure une évaluation et une surveillance permanente des enseignants. Mais pas dans cet article. Il me faut plus de courage que je n’en ai aujourd’hui pour aborder la question de ce que devient le travail dans les services publics transformés en entreprises).

Irréalité aggravée

Le jour de cette lecture édifiante de cette newsletter, j’ai continué en baguenaudant sur ma BAL et sur le net.

Et en me sentant basculer d’article en article.
Voyez seulement : j’y ai trouvé, en vrac…

– une invitation à aller « faire une expérience lunaire » en essayant une bagnole de marque française (merci, j’ai déjà le bleu virtuel qui bugue, pas la peine d’en rajouter une couche !)

-un article intitulé « Le pissenlit prend sa retraite » (un collègue ?). En fait, l’histoire d’une nuance de bleue découverte par hasard, aussitôt brevetée et récupérée par une marque de crayons (qui lance même un concours pour lui donner un nom). Le pissenlit, c’est le jaune évincé par l’arrivée du petit nouveau (le « bleu » !)

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Plus que le fait qu’en présence d’une poudre bleue, on puisse se demander s’il s’agit d’une nuance inconnue et si on ne pourrait pas se faire du fric dessus – combien il existe de bleus différents ? – ce qui me sidère est la privatisation systématique du réel… couleur, eau, air, mots, et j’en passe.

Je ne parviens pas à concevoir – je sais, il me manque une case – que tout soit recouvert de fric, de profit, de propriété privée. Et si je le constate, ça me défrise gravement.

-l’histoire de cette marquise, au XVIIème siècle, qui avait appris à nager sur son canapé, sans projet de nager un jour dans de la vraie eau (déjà l’eau virtuelle, à l’époque !).

-la (non)vie de l’Ukranienne qui s’est transformée en Barbie humaine

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-la présentation de la famille royale anglaise comme un exemple typique des extra-terrestres  reptiliens qui dominent l’univers en douce (avec une question lancinante à propos d’une vidéo dans laquelle on a vu Elizabeth avec un œil rouge, signe évident du démon)

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– et, à propos de regard, une anecdote sur la vie du peintre Victor Brauner, qui a perdu un œil après avoir peint son auto-portrait à l’œil crevé.

Je regarde, au-dessus de mon bureau, la photo que j’ai faite de la Sans-fond, une rivière vers Dijon…

Si, au-delà de la connerie, même les rivières n’ont plus de fond, s’il nous faut douter de la réalité de toute chose, je vous le demande, où va le monde ?

Tiens, ça me fait penser à l’excellent Rebotier

Litanie de la vie j’y comprends rien

©Bleufushia

Pondu ce jour, Mercredi 25 Merdre 144 (APPARITION D’UBU ROI – fête suprême seconde)

*Georges Perec, auteur de « La disparition », livre né d’une contrainte Oulipienne : écrire sans aucun « e »

**L’existence de la « catastrophe ultra-violette » est une découverte récente. Il s’agit d’un concept appartenant à la théorie des quanta, concept auquel je n’entrave que couic, mais dont j’adore le nom.