bleu fushia

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« La vie j’y comprends rien »

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Blue journey (spectacle de danse)

« N’attendez pas que je dépasse vos attentes, parfois, je ne dépasse même pas les miennes. » (Maria de Queiroz)

Parfois, souvent, de plus en plus fréquemment, je me surprends à flotter.

Avec l’impression que je ne comprends pas toujours tout au monde qui m’entoure.
Au milieu des « joyeux débordements de ma vie », se dessinent des fissures humides, dans lesquelles je barbote tant bien que mal, alors même que je me crois les deux pieds sur la terre ferme.

Je pourrais, pour expliquer ce phénomène de vertige furtif qui me saisit chaque jour un peu plus, prendre des exemples terribles, visibles dans leur extrême absurdité, comme le pourquoi on détruit la planète, la barbarie ordinaire, les ravages du capitalisme et j’en passe.
Mais j’ai envie de vous demander si, comme moi, vous êtes sensibles à ces faisceaux d’indices minuscules – que presque personne n’a l’air de remarquer – qui introduisent dans notre quotidien des éléments d’irréalité augmentée, créant à la longue un perceptible malaise dans les failles qui se sont entr’ouvertes.

Je ne parle pas de la différence entre fantasme et réalité, même si, pour prendre un exemple idiot mais récent, lorsque je me suis retrouvée sur la place centrale de Pont-à-Mousson, ville dont le nom m’avait fait voyager jusque là gratos dans un exotisme luxuriant, je me suis sentie un moment suspendue par un pied à mon étonnement incrédule – évanouissement brutal des Tropiques -, avant de retomber dans un grand splash (faut vous dire que je suis une quiche en géographie).

Ni de la différence entre réalité et artifice, comme lorsque la mairie de la ville où j’habite interprète le terme « espaces verts » en remplaçant l’herbe des massifs publics par de la moquette verte synthétique. L’illusion de la couleur suffit, c’est clair.

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Non, je vous parle de tout ce qu’on croise et que le (le = mon, ici) cerveau ne parvient pas à intégrer. Cette salade de fruits de trucs sans queue ni tête qu’on nous vend à longueur de temps, en qui, peu à peu, « acquiert plus de potentiel que le réel ».
Et qui me laisse le cerveau en état de tétanie aggravée (« en état de tétanie », c’est beau comme du Bobby Lapointe, je suis contente de moi sur ce coup-là)…

NE PENSEZ PAS A UN ELEPHANT !

J’ai lu quelque part qu’un psy avait placardé ce panneau sur sa porte d’entrée, pour mettre l’accent sur la focalisation dont l’esprit est capable malgré lui – focalisation qui le bouffe et l’empêche de batifoler sur d’autres plate-bandes.

Pour moi qui continue à zoner sur le site internet de mon ancien boulot – une fac de lettres, quand même – (et pourtant, je le fais en sifflotant et en pensant à autre chose), ce que j’ai à l’esprit, lorsque j’y passe un instant, c’est la culture (et, de fait, son « négatif », et le silence étourdissant de sa disparition, qu’elle soit littéraire ou scientifique). Avec une petite pensée pour Perec.* Moins il y en a et plus je la cherche. En vain !
Sur un ton enjoué et empli de fierté, la gouvernance (ou du moins l’équipe rapprochée de la gouvernance) nous fait part, de mois en mois, dans une newsletter « vendeuse », des dernières nouveautés qui permettent à l’établissement d’être glorieux et en pointe.
Je vous livre les deux dernières que j’ai repérées :

  • Le concours de la meilleure présentation de thèse en trois minutes (qui a mobilisé des centaines d’étudiants : à la réflexion, je trouve ça assez peu novateur : le tweet m’aurait paru un format plus porteur pour donner à connaître le contenu de trois années de recherche)
  • La mise en place du dispositif des IdéesFricheurs, mot valise plein de fraîcheur.

Je vous copie un extrait de la prose associée :

« Le projet Pépite (NB. « Pépite », dans ce contexte, ça fait mariage de la carpe et du lapin, non ?) propose à soixante étudiants un accompagnement à l’entreprenariat. Réunis dans le learning center en quatre afterclass, en équipes formées à l’issue d’un jeu brise-glace (NB. avec le réchauffement climatique, y a encore de la glace à briser ?), les étudiants apporteront des solutions innovantes au challenge d’une grande entreprise. Développez votre créativité ! »
Et l’accompagnateur d’expliquer qu’il s’agit de réfléchir au fait que « le besoin client n’est pas forcément adressé ».

Prosternons-nous devant l’infinie grandeur de l’établissement d’excellence !!! (celui-là même qui a vidé de tous ses ouvrages la bibliothèque de grec ancien, arguant du fait que, « de toute façon, plus personne ne lit le grec ancien » !)

Là, je ne pense plus du tout à un éléphant, mais l’imminence de la catastrophe ultra violette me terrasse**. C’est ça qu’est devenue l’université !

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(et croyez bien que ce ne sont que deux exemples : j’en aurais d’autres, moins anecdotiques, à raconter – par exemple sur la façon assez particulière de « gérer des risques psycho-sociaux » dont on prétend dans ce lieu qu’ils n’existent pas et que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, ou encore sur la politique de « new management », qui instaure une évaluation et une surveillance permanente des enseignants. Mais pas dans cet article. Il me faut plus de courage que je n’en ai aujourd’hui pour aborder la question de ce que devient le travail dans les services publics transformés en entreprises).

Irréalité aggravée

Le jour de cette lecture édifiante de cette newsletter, j’ai continué en baguenaudant sur ma BAL et sur le net.

Et en me sentant basculer d’article en article.
Voyez seulement : j’y ai trouvé, en vrac…

– une invitation à aller « faire une expérience lunaire » en essayant une bagnole de marque française (merci, j’ai déjà le bleu virtuel qui bugue, pas la peine d’en rajouter une couche !)

-un article intitulé « Le pissenlit prend sa retraite » (un collègue ?). En fait, l’histoire d’une nuance de bleue découverte par hasard, aussitôt brevetée et récupérée par une marque de crayons (qui lance même un concours pour lui donner un nom). Le pissenlit, c’est le jaune évincé par l’arrivée du petit nouveau (le « bleu » !)

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Plus que le fait qu’en présence d’une poudre bleue, on puisse se demander s’il s’agit d’une nuance inconnue et si on ne pourrait pas se faire du fric dessus – combien il existe de bleus différents ? – ce qui me sidère est la privatisation systématique du réel… couleur, eau, air, mots, et j’en passe.

Je ne parviens pas à concevoir – je sais, il me manque une case – que tout soit recouvert de fric, de profit, de propriété privée. Et si je le constate, ça me défrise gravement.

-l’histoire de cette marquise, au XVIIème siècle, qui avait appris à nager sur son canapé, sans projet de nager un jour dans de la vraie eau (déjà l’eau virtuelle, à l’époque !).

-la (non)vie de l’Ukranienne qui s’est transformée en Barbie humaine

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-la présentation de la famille royale anglaise comme un exemple typique des extra-terrestres  reptiliens qui dominent l’univers en douce (avec une question lancinante à propos d’une vidéo dans laquelle on a vu Elizabeth avec un œil rouge, signe évident du démon)

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– et, à propos de regard, une anecdote sur la vie du peintre Victor Brauner, qui a perdu un œil après avoir peint son auto-portrait à l’œil crevé.

Je regarde, au-dessus de mon bureau, la photo que j’ai faite de la Sans-fond, une rivière vers Dijon…

Si, au-delà de la connerie, même les rivières n’ont plus de fond, s’il nous faut douter de la réalité de toute chose, je vous le demande, où va le monde ?

Tiens, ça me fait penser à l’excellent Rebotier

Litanie de la vie j’y comprends rien

©Bleufushia

Pondu ce jour, Mercredi 25 Merdre 144 (APPARITION D’UBU ROI – fête suprême seconde)

*Georges Perec, auteur de « La disparition », livre né d’une contrainte Oulipienne : écrire sans aucun « e »

**L’existence de la « catastrophe ultra-violette » est une découverte récente. Il s’agit d’un concept appartenant à la théorie des quanta, concept auquel je n’entrave que couic, mais dont j’adore le nom.


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Sous les sunlights cassés liquides

Trina Merry

Je vous dois un aveu. Malgré le franc sourire que j’ai appris à arborer pour donner le change et être tranquille en toute circonstance, je me sens souvent vaciller. Je suis emplie de doutes. Particulièrement en ce moment, où je me sens en pleine crise de zététique* aigüe.
Si j’y songe bien, ça ne date pas d’hier.

Mon enfance a été abreuvée de phrases parentales répétées, assez souvent pour que cela fasse quasiment partie d’un patrimoine génétique. Tiens, je m’amuserais à les lister un jour. Mais bon, pas aujourd’hui, ok !

Dans le répertoire de mon père, celle-là, entre d’autres :

« Prends un siège, Cinna, et assieds-toi par terre
Et si tu veux parler, commence par te taire ! »

Ce qui l’intéressait, lui, dans cette tirade parodiée, c’était d’insister, encore et encore, sur la conduite à tenir : ce n’est pas parce que j’étais dans l’âge le plus tendre, qu’il ne fallait pas penser à TOUT ce que je disais, en contrôlant scrupuleusement la précision autant de ma pensée que de ma parole. La phrase suivante, en général, c’était : « de la mesure avant toute chose, ma fille ! ».

Certains d’entre vous penseront que ce n’était pas totalement top comme éducation à la spontanéité de l’expression. Mais toute face ayant son pile, j’ai profité de ces temps de silence pour numéroter mes abattis – ma manière à moi d’éviter « le chaos rampant » – de façon à pouvoir les retrouver en nombre correct à l’orée du prochain combat, forcément imminent (« méfie-toi des autres », « la vie est une vallée de larmes », « le struggle for life, t’en as entendu parler dans tes cours d’anglais ? »…).

Dans cette phrase, en fait, je me suis toujours focalisée sur cette énigmatique assertion : s’asseoir par terre avec un siège. A l’époque, je me disais par devers moi qu’il ne fallait franchement pas être malin. Mais dans ces années-là  – c’était encore le plein vingtième siècle -, le monde avait l’air constitué essentiellement de choses extrêmement tangibles.

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Sergey Dibtsev

Se pouvait-il malgré tout que, dans un autre pan de la réalité (celle de mon père, nanti en l’occurrence d’une fille idéale et parfaite), les sièges soient virtuels et en plus, sournois : consistants quand il s’agissait de les toucher avec une main, mais possiblement évaporés lorsqu’on allait s’y asseoir ?

Je regardais les chaises en formica et inox de la maison d’un œil circonspect, ne sachant pas si – et quand – elles me feraient le coup de l’homme invisible. Je ne m’asseyais jamais, enfant, sans vérifier la réalité des choses. Je n’aurais pas aimée être traversée par une chaise.
Plus tard, je me suis toujours refusée à aller acheter un canapé chez Cinna. On ne me la fait pas, à moi !

Pourquoi je vous raconte ça ? J’y viens.

Vous souvient-il que j’ai acheté, il y a quelques temps, une voiture bleu virtuel** ?

Elle est quasiment neuve.

L’autre vendredi, il pleuvait fort, j’étais à l’heure de pointe sur l’artère la plus fréquentée de la ville voisine quand pouf ! un drôle de bruit et plus rien. Plus moyen d’accélérer : la pédale avait l’air encore frétillante, mais totalement inefficace.

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Après un moment d’abattement, pendant lequel je me suis fustigée (« tu vois, pauvre nunuche, tu frimes à acheter une voiture virtuelle, et tu voudrais, en plus, qu’elle fonctionne ! »), puis me suis sentie seule au monde, j’ai finalement réagi (ça klaxonnait de toute part) en cherchant sur mon androïd bleu turquoise réel le numéro du service d’assistance, que j’avais naturellement égaré (l’air de rien, je suis top trop moderne quand même IRL ! mais avoir un androïde dans la poche, pour tout vous dire, ça me met un soupçon mal à l’aise).

(NB. IRL (In the Real Life) – vous ne trouvez pas que, si on dit très vite et plusieurs fois IRL IRL IRL… on finit par dire « irréel » ? ça me trouble grave, ça. Même si mon prof dit qu’il n’y a jamais de yin sans yang et vice versa, quand même !)

L’habituelle litanie de phrases mécaniques, énoncées par une femme probablement en plastique, a commencé  à s’égrener.
« Si vous désirez ceci, tapez 1, si en revanche, vous voulez cela, tapez 2 [……………….]… tapez 9, si vous voulez réécouter tout cela tapez étoile, si vous ne voulez rien de tout ça, allez vous faire voir ailleurs et consulter notre site, laissez un message sur notre répondeur débordé, et si, quand même, vous voulez être mis en relation avec un conseiller, tapez #… vous allez être mis en relation… veuillez patienter, tous nos conseillers blablabla. Et là, les agios*** d’Albinoni en entier pendant un bon quart d’heure.

Croyez-le si vous le voulez, ce ronron habituel m’a rassurée un temps.

Finalement, quelqu’un :

-M+++ assistance : je suis Prosper Vanbleu, que puis-je faire pour vous ?

(On peut s’appeler Vanbleu ? c’est possible, un truc comme ça ? si oui, c’est de bon augure ou non ?)

– Blablabla… euh, je crois que mon câble d’accélérateur s’est cassé.
Prosper éclate d’un grand rire. Je suis assez vexée, je ne vois pas ce qu’il y a de rigolo à tomber en panne, et j’ai envie de lui demander s’il est payé cher pour se payer la fiole des gens, mais je préfère me taire.
Quand il se calme enfin, il me dit (avec le ton de celui qui parle à une dangereuse maboule et sans autre commentaire) qu’il va m’envoyer une dépanneuse.

Francesco Marzetti

Trois heures après, il fait nuit et il pleut toujours. Un chauffeur de taxi muet me conduit enfin dans une zone commerciale déserte. J’ai droit en effet à un véhicule de courtoisie. C’est bien qu’il soit a priori courtois, dans un monde brutal, j’apprécie.
Tout est fermé et lugubre, mais au milieu des entrepôts se dresse une sorte de petit cube de verre, apparemment sans personne à l’intérieur, nimbé d’une lueur verdâtre. C’est là que le chauffeur me dépose, et il part sans demander son reste.

Je rentre, et là où je m’attendais à voir un poisson mutant, caché derrière le comptoir, je vois un homme. Il est fatigué (il a attendu deux heures après la fermeture pour me fournir un véhicule), moi aussi. Ses cheveux, rendus curieusement hirsutes par l’humidité ambiante, encadrent une tête ronde et rose, aux yeux assez écartés.

Il repère rapidement mon nom dans l’ordinateur, mais ma fiche a disparu : effacée. Pendant qu’il la recherche, je m’éclipse deux minutes pour satisfaire à un besoin naturel. A mon retour, l’homme me dit, content :

– Je n’ai pas retrouvé votre fiche, mais pas de problème, je viens de vous recréer (il articule, comme s’il prononçait deux mots distincts).

Je lui demande :

– de toute pièce ?

– parfaitement, qu’il me répond, avec un grand sourire.

Là, quelque chose se dévisse tout d’un coup  dans ma boîte crânienne. Je me sens bizarre et je me mets à le regarder d’un autre œil.

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Je crois que « je suis devenu un axololt ****», cet étrange animal aquatique qui peut aussi devenir animal terrien si les conditions ne se prêtent pas à ce qu’il soit dans l’eau, et dont le corps se régénère quoi qu’il ait perdu (patte, œil, et même cerveau). Moi, je sens des sortes de démangeaisons dans mes branchies, et des sensations bizarres au niveau des doigts de pied.

Le loueur de voiture a aussi une tête d’axololt, et je me demande si, comme cette bête, nous allons tous les deux éternellement conserver des caractères juvéniles à l’âge adulte (ça tombe bien, je me sens un peu vieille et totalement out). Nous flottons un moment dans son aquarium, sous les spotlights verts, sans plus rien dire, nos petites pattes bougeant avec langueur dans l’eau tiède, le temps que je me reprenne.

L’ennui, me dis-je, c’est que je ne sais pas à quel stade il m’a recréée, si c’est l’état larvaire et si je vais être atteinte ou non de néoténie**, et faire dans la pédogénèse, ce qui m’embêterait assez singulièrement, je dois dire. Faire des gosses, j’ai déjà amplement donné. Si en plus ils sont plus vieux que moi (un jour pluvieux, de surcroît), alors non non et non !

Je me secoue.

Je ne saurais pas vous raconter ce qui s’est passé pendant trois jours. Je ne sais pas si je les ai vécus pour de bon ou non.

Trois jours après, lorsque je récupère mon véhicule réparé, je demande au garagiste, avec une certaine prudence, si c’était bien le câble de l’accélérateur.

Il répond d’un ton las au brontosaure que je suis qu’il n’y a plus de câble pour les accélérateurs depuis une belle paire de lunettes, que c’est incroyable qu’il y ait encore des gens qui croient aux câbles à notre époque, et que non, simplement, « j’ai » eu un bug.
Je le reprends doucement : « vous me dites que ma voiture a eu un bug ? »
– oui, ma petite dame, vous étiez mal programmée, vous avez eu un bug informatique. On a dû vous reformater de A à Z.

Ma voix tremble un peu. Je lui dis que j’espère que j’ai été bien reformatée. Mais, je rajoute (mais c’est presque inaudible, je crois) : est-ce que ma mémoire a été totalement deletée ? est-ce que j’ai encore mes favoris à portée de main ?

Je quitte le garage la queue basse (je n’en ai pas normalement, mais lors du créatage et de la reformatation, je crois qu’ils m’en ont collé une), et la bouche en émoticône triste. Je ne demande pas mon reste. Le reste de quoi, d’ailleurs ?

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J’hésite un moment à m’asseoir sur le siège ou par terre. Mais cette fois-ci, il y a un siège, confort ferme. Alors va ! Je déroule ma queue et m’installe au mieux, et en avant toute !

©Bleufushia

(Le titre de ce billet est emprunté aux paroles fantastiques de la chanson fantastique de Léo Ferré : La mémoire et la mer, chanson qui a doucement accompagné mon adolescence)

*La zététique

https://fr.wikipedia.org/wiki/Z%C3%A9t%C3%A9tique

**Pour ceux qui auraient loupé cet épisode, vous pouvez vous rattraper là
https://bleufushia.wordpress.com/2016/11/03/palsambleu/ et continuer avec Morbleu, si vous voulez (deuxième épisode)

***référence à La Madeleine Proust

**** et une lecture réjouissante en accès libre, si vous ne connaissez pas cette géniale nouvelle de Cortazar, qui fait partie du recueil Les armes secrètes
http://www.oeuvresouvertes.net/spip.php?article1648
Pour tout savoir, par ailleurs (ou presque) sur les axololts, vous pouvez avoir une idée par là
https://fr.wikipedia.org/wiki/Axolotl


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Morbleu ! (épisode 2)

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Blueblackdream (Eric Consemüller)

 

Je sais que vous êtes nombreux à attendre le récit de ma journée.

Ah mes amis, quelle aventure ! j’en suis encore toute tourneboulette.

Je suis arrivée à l’heure dite au rendez-vous avec le cessionnaire auto (je l’appelle ainsi, parce que, si je le trouve plutôt désagréable, il n’a pas l’air pour autant idiot), mais au lieu de me recevoir comme il se doit, il m’a mise en attente, sans m’en donner la cause.

Lorsque le moment est enfin arrivé, assez longtemps après, un grand brun inconnu m’a appelée en me disant :

-Venez, nous allons procéder. Vous aviez donc réservé une voiture couleur « kharma » ?
-Pas du tout, me suis-je insurgée, j’ai choisi le « bleu virtuel » et n’en démordrai point.

-Bien, ma petite dame, a-t-il dit alors d’un air obséquieux, si vous voulez absolument obtenir satisfaction, il va falloir remplir avec succès une mission. Comprenez bien que la couleur « bleu virtuel » n’est pas destinée à la première pécore venue, contrairement au kharma qui, bon ou mauvais, est la chose la plus partagée au monde.
Il me chauffait avec sa philo à deux balles la cagette de douze, et j’ai failli lui rentrer dans le lard aussi sec pour son impertinence, mais d’une part, je voulais ma véhicule, et d’autre part, je sais faire montre d’un self control hors du commun.
– Soit, dis-je d’une voix de crevette prépubère, à cause de la nervosité et de l’émotion (malgré tout).

– Voilà votre feuille de route : la mission –  surveiller les foires de la colline – , et l’itinéraire pour vous y rendre.

Je ne voyais aucun lien entre cette mission absurde et floue, et le fait d’acheter une voiture, mais j’ai préféré m’abstenir de toute rébellion incongrue. Des fois qu’il finisse par me coller n’importe quel kharma.

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J’ai jeté un œil rapide : ouf, ça va, l’itinéraire d’accès m’est bien connu  (je précise que je suis originaire de la région). Il faut passer par la vallée creuse, et, au lieu-dit « les bambous serrés »,  rejoindre le torrent inférieur et le longer assez longtemps, traverser les marais des vents, et s’éloigner des pâturages jusqu’à arriver en vue de la porte des nuages. Avant la porte, il faut repérer le portillon de la machine à vanner et s’y faufiler. Et on arrive à un poste de guet invisible.

J’étais toujours assise sur le fauteuil de la salle d’attente.
Lorsqu’il a déposé dans ma main une clé, une sorte de bulle de verre s’est déployée autour de moi, des tentacules bleu laser m’ont enserrée lascivement et le fauteuil s’est soulevé avec une douceur angevine.

Une voix en plastique m’a précisé: ton nom d’agent sera « Creux du Cerveau ».
J’étais un peu furax, à cause de la « pécore » de tout à l’heure, mais je sais positiver, et je me suis dit que le sens de ce pseudo ne signifiait pas du tout la vacuité de mon organe, qui est au contraire vaste et bien rempli. Parce que, sans me vanter, je ne suis pas précisément une buse.

Cela a suffi à me calmer.
J’ai essayé de voir la couleur extérieure de l’équipage inhabituel dans lequel j’étais embarquée, mais même en me tordant le cou, c’était impossible. On aurait dit que j’étais dans « rien », je ne sais pas mieux vous l’expliquer que cela. L’intérieur de l’habitacle était sans teinte et sans contour.

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Peter George Elson

Après cela, tout a été assez étrange, et j’ai eu les plus grandes difficultés à mener ma mission à bien, sans que je parvienne à démêler ce qui m’est arrivé réellement. L’explication est sans doute à chercher du côté des voies qu’emprunte l’immatériel pour sauter dans nos cerveaux et nous faire chevaucher le vent.

Si je vous ai expliqué mon parcours habituel c’est qu’aujourd’hui, dès le torrent inférieur, les choses ont commencé à se gâter : la route suit normalement  le sens des flots, mais là, le torrent était double : deux lits parallèles s’étaient formés, les eaux s’étaient divisées, et la vallée était rétrécie. Le chemin passait entre les deux lits. Mon trouble a commencé lorsque je me suis rendue compte que l’un des cours d’eau coulait dans un sens, et l’autre inversement. Malgré tout, j’ai continué sans trop ralentir, et suis arrivée aux marais des vents.

Le ciel était d’une blancheur superficielle, l’eau aussi, et cela contribuait à créer une atmosphère étrange. Je roulais à l’ombre, alors même qu’il n’y avait aucun arbre et que je n’étais pas certaine, ne percevant aucun cahot, de rouler réellement.

Au bout d’un moment, j’ai distingué, avec une certaine difficulté (c’est comme s’il y avait de la brume, même si, d’évidence, il n’y en avait pas) un panneau sur un tertre : la flèche indiquait « moutons », dans une direction impossible. Je suis resté à réfléchir un moment devant ce panneau. Etait-ce un panneau destiné à être lu par les moutons eux-mêmes ? Ou une métaphore pour indiquer que nous, les hommes, nous devions passer par là ?

Je vous l’ai dit, mon nom est Creux du Cerveau, et pas Cerveau Creux. C’est pour ça que je suis capable de me poser des questions pertinentes.
Malgré tout, je me sentais dans un drôle d’état, c’est souvent l’effet que me procurent les questions pertinentes en question. Et pour tout dire, cette mission commençait à me gaver un poil.

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Armin Morbach : For Tush

J’ai continué sans avoir résolu l’énigme que me posait ce panneau, et, peu de temps après, au lieu de parvenir à la porte des nuages, je me suis trouvée tout à coup devant la porte de l’évolué (qui est, normalement, à un tout autre endroit du territoire).

D’ailleurs, pas le moindre nuage en vue, seulement un froid limpide, et la vue, au détour d’un talus, sur la petite mer, qui se trouve totalement ailleurs, ça, j’en suis certaine.
Je préférais fixer mon regard sur la petite mer plutôt que sur le spectacle d’une soudaineté indomptée qui s’offrait à mes yeux. Des crânes suspendus, des bouches en morceaux, des envoyés intercalaires, rien qui ait le moindre sens.

Je n’ai pas cherché plus longtemps le portillon d’accès, je savais que je ne le trouverais pas.
Je ne peux fournir aucune explication à tout cela, et par là-même, je n’ai pas rempli la tâche qui m’était assigné, et j’ai failli à mon rôle.
A ce stade-là, mon véhicule a fait une marche arrière insensée, à fond les ballons, et je me suis retrouvée chez le garagiste.

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Il faisait déjà nuit.
Il m’a accueillie en ricanant un peu, et m’a expliqué que le comité des sages s’était réuni en mon absence, et malgré mon échec, avait décidé de répondre positivement à ma demande, à cause de ma persévérance.
Il m’a conduite dehors, le parking n’était pas éclairé (une panne informatique, a-t-il prétendu), et la nuit sans lune (encore un coup de la tartine qui tombe toujours du mauvais côté – il y a sans doute des tartines cosmiques aussi).
Il a ouvert ce que je suppose être mon véhicule avec un bref faisceau de laser, et je suis montée dans l’habitacle sans demander mon reste.

J’ai roulé jusqu’à chez moi dans la nuit obscure. J’ai scruté l’obscurité pour essayer de me faire une idée. Mais sans succès.

En effet, la panne informatique a l’air généralisée.
A l’heure actuelle, j’espère qu’il ne m’a pas refilé le premier kharma pourri venu.
Je ne saurais vous certifier que ce n’est pas le cas.

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©Bleufushia

Les noms étranges sont des descriptions correspondant à des points des « merveilleux vaisseaux » chinois.
Pour les innombrables fans de Lili Ze Prof, vous vous souvenez certainement que je vous en ai déjà causé.
Pour les autres, il n’est jamais trop tard pour se rattraper.
https://bleufushia.wordpress.com/2015/10/21/what-a-wonderful-day-34/


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Ma vie en rose

green_floydParfois, je devrais me détourner de la connaissance.

Si, rester ignare, c’est mieux. Plus peinard. Je vous assure.

Aujourd’hui, j’ai eu une bouffée, je voulais m’instructionner un brin, et depuis, je vais de déconvenue en déconfiture. Je me sens mal mal mal.

Quand j’ai commencé l’aventure bloguesque, je voulais que le mot « fuchsia » (prononcé « fuxia ») apparaisse dans le nom de mon blog, mais wordpress m’a dit : c’est déjà pris, ma cocotte, il te reste « fushia », c’est exactement pareil.
Fuschia, c’est pour désigner la fleur, fushia, c’est pour la couleur… Toi, t’es plutôt fleur ou couleur ?
A une telle question, je ne pouvais répondre que couleur. Sûr !

Va pour « fushia » (prononcé « fuchia », du coup)
Sur mon magazine de déco maison préféré, lu au même moment dans la salle d’attente de mon toubib, pour en rajouter, on me conseillait : « Utilisez le fushia, c’est une teinte forte qui peut créer aussi bien une ambiance glamour et punchy que girly, tendance cupcake ».
Glamour, punchy et girly ! c’est tout moi, ça… cupcake, j’ai pas idée de ce que c’est, mais ça ne fait rien… je ne fais ni une, ni deux (bizarre, cette expression… une ou deux quoi ?), et sans barguigner, je me décide : ça sera « fushia ».

J’en discute hier avec un pote, un qui cause ‘achement bien la langue de Molière. T’es dans l’erreur, qu’il me dit, « fushia »,ça n’existe pas.

Et ce soir, je découvre trois choses qui me terrassent.
Une, « fushia », ce n’est pas pareil, il a raison, ça n’existe pas. L’académie ne le reconnaît pas. On m’a menti ! Le mot est un hommage à un botaniste, monsieur Fuchs, et voilà le pourquoi. Et le vrai mot m’est interdit : je suis obligée de persister dans l’erreur fatale ! Honte à moi…
Deux, la couleur fuchsia – à partir d’un colorant rouge violacé, la fuchsine – (mot utilisé pour le rose, essentiellement, parfois pour le rouge, mais du rouge contenant du bleu…), parfois remplacée par l’appellation « indien » – associée à rose – est l’équivalent de magenta. Le colorant fuchsia a été mis au point à la fin du XIXème et répertorié la même année que la bataille de Magenta. Et zou… il n’en fallait pas plus pour que le « magenta » s’impose au point de remplacer le « fuchsia », sauf chez les amateurs de fleurs.
Et trois, ça c’est le bouquet : on n’a pas le droit d’utiliser le magenta, sous peine d’amende.
Y a un copyright dessus.

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Ah, ça vous en bouche une superficie, ça, hein !

En fait, je ne sais pas exactement où on en est en 2014, mais en 2000, une grande entreprise de téléphonie allemande, ayant peint de magenta le « T » de son logo, a eu l’idée d’en déposer la couleur – oui, vous ne rêvez pas, la COULEUR ! -, et elle en est désormais propriétaire. C’est un site (Colourlover) qui repère cette annonce en 2008, dans les prospectus de publicité de la multinationale.
Elle en interdit l’usage sans son autorisation (même sur un écran d’ordinateur ! là, je prends de sacrés risques, l’air de rien), et peut intenter un procès à quiconque oserait l’utiliser. Elle l’a même déjà fait.

barbieBien sûr, vous allez tout de suite me sortir le bleu d’Yves Klein : je vous vois venir avec vos airs finauds.
Mais imaginez-vous que là, en revanche, il s’agit d’une blague : le brevet de Klein sur le « bleu IKB » n’en a jamais été un. Il a confondu le reçu de son envoi avec l’enregistrement du brevet (…) « Si les historiens ont pris acte de l’information, c’est peut-être parce que le rêve de l’artiste était assez beau pour entraîner une adhésion sur parole. » (Denys Riout)
Il est intéressant que le mythe ait pris le pas sur la réalité. Mais Yves Klein était un artiste. Il n’y a pas eu de procès dans la foulée de cette invention.
En revanche, le fait qu’un opérateur télécom revendique le moindre droit sur une couleur, tout ça pour du business, me semble complètement différent, et assez scandaleux pour tout dire.

J’ai cherché, il y a des cas, dans l’industrie, de produits qu’on finit par associer à une couleur et à un objet ou une situation (par exemple, le chocolat Milka à une vache violette) et on peut, peut-être, interdire à un autre producteur de chocolat de se faire reconnaître avec une vache violette. Why not ?
Des avocats s’interrogent sur le droit à ce propos… Manquerait plus que l’interdiction soit rétroactive !

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Ça me fait penser à un morceau de Svinkels dans lequel il évoque l’absurdité de celui qui voudrait « déposer le silence à la Sacem ». Mais pour des mecs qui pensent au fric, ça serait la poule aux oeufs d’or !

Du coup, je tremble. Si le magenta est interdit, quel statut son frère jumeau, le fuchsia, peut avoir ? Peut-il évoluer en toute liberté, alors que son frangin est banni et pourchassé ?
Heureusement que j’avance masquée, avec mon histoire de bleu. Et ma faute d’orthographe !
Mais il n’empêche, il y a là un vide juridique qui me plonge dans une angoisse profonde.

Si j’ai des ennuis, je me permettrai de vous en faire part, et mon compagnon m’a déjà promis de créer un comité de soutien, et tout le tra la la. J’espère que vous m’aiderez.
Moi, je lui ai conseillé, en cas de problème, de s’adresser au comité de lutte d’artistes néerlandais : freemagenta.nl, très actif entre 2008 et 2011 dans la guerre contre la multinationale (après 2011, j’en perds la trace, mais je vais mener l’enquête).
Libérez le Magenta !

giveusbackCela dit, ça me donne des idées.
Et si je déposais la lettre T car « Tout commence par un T » ?
Tiens, totalitaire aussi (chgling chgling : des espèces sonnantes et trébuchantes chutent dans mon escarcelle).
Comme c’est troublant (re chgling : je sens que l’année à venir est financièrement assurée).

Je suis certaine que je suis la première à qui ça passe par la tête (chgling).

©Bleufushia
NB toutes les illustrations proviennent du site freemagenta.nl


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L’effacement

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©Bleufushia

Ayant délaissé depuis très longtemps le village de mon enfance, pour aller m’installer non loin, mais dans un univers géographique assez différent, lorsque je m’interrogeais sur mes racines, je me définissais comme étant « du sud », ou alors « méditerranéenne ».
Il me suffisait la branche de pin parasol surplombant la crique, l’odeur du figuier dans les sentes vers la mer, le gabian moqueur glissant l’aile sous le vent, la cigale infernale, les verticales des cyprès dans le lointain, la brillance particulière de la lumière, l’odeur d’iode, par exemple, pour me sentir chez moi, même si je venais d’arriver, même si j’étais assez loin des lieux de l’enfance, dans d’autres pays du pourtour méditerranéen.
Ces éléments fonctionnaient comme des repères, et des indices de la possibilité de poser enfin mes valises, de respirer largement et de, soudain, me sentir parfaitement calme et enracinée dans un sol.

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©Bleufushia

Par le hasard de la vie, je m’y retrouve à nouveau, dans ce village, j’y retrace peu à peu mes marques, et émerge de ce retour l’interrogation : qu’est-ce qui fait que je me sente d’ici, et non d’ailleurs, que mes fibres personnelles soient liées à cet endroit et moins à d’autres ?
Bien sûr, il y a les souvenirs d’enfance.
Mais au-delà de ça, je me rends compte que certains éléments sont plus profondément ancrés en moi.

Ce qui fait sans doute une des saveurs de l’enfance, ce sont les choses qui paraissent immuables, « comme on les a toujours vues », le pêcheur qui part en mer avec son pointu dont le moteur émet un « pout pout pout » discret et modeste, les joueurs de boule qui sirotent des mauresques entre les parties, le phare (qui échappe aux modes de modernisation des lieux habités), l’accent des gens, certaines expressions de patois, une lenteur un peu indolente de la vie, et les arbres.

J’ai fini par déterminer que ce qui me plonge particulièrement dans le bonheur (en plus de la mer, qui remporte pour moi toute compétition – mais la Méditerranée, pas n’importe quelle mer), c’est la vue d’une palme qui bouge tranquillement par-dessus un toit, ou sur fond de mer.

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©Bleufushia

Ma Provence à moi, elle est là, dans le Phoenix des Canaries, dont la simple vue me donne comme un tremblement secret de béatitude. Plus encore que dans le pin parasol, qui m’a paru, longtemps, le symbole de mon pays.
Il y en avait dans la cour de l’école maternelle où j’ai commencé ma scolarité, il y en a toujours eu sous mes fenêtres, le long de mes itinéraires dans le village.
Je ne suis pas la seule, sans doute, à les aimer : on trouve de tout sur le net, et j’y ai croisé un « forum des fous de palmiers »… je n’y adhère pas, mais j’en suis, en secret. La notion de « fou du palmier » m’est en tout cas directement compréhensible.

Or le palmier – qui a été importé il y a un peu plus d’un siècle, et qui fait, depuis, partie du paysage – est en train de disparaître.
Les palmiers sont attaqués par un parasite, un insecte qui les ronge lentement, mais sûrement et ils meurent, ils doivent être abattus.
Tous. Un après l’autre.
On ne les soigne pas, parce que c’est « trop cher ».

Là où une année, je contemple le ciel à travers les palmes, souples et frissonnant au moindre souffle, l’année suivante, il n’y a plus rien. La disparition était lente, elle s’accélère et je guette les signes de maladie, d’arbre en arbre, pour m’apercevoir qu’ils le sont tous, malades, et que, d’ici peu, ce qui faisait pour moi la sensation d’être enfin arrivée chez moi, cet arbre-là, parmi d’autres très chers à mon coeur – j’aime profondément les arbres -, aura totalement disparu.
Comme s’il n’y en avait jamais eu.

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Il y a dix ans ©Bleufushia

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la même vue aujourd’hui, trois palmiers en moins, et le quatrième (à gauche) en train de mourir

J’ai assisté hier à une opération qui m’a crevé le coeur.

J’ai été réveillée par un bruit de machine… et du balcon, j’ai pu voir l’agonie d’un des palmiers voisins, arraché par un engin mécanique. Son enlèvement. Son départ.

Ni fleur, ni couronnes.
Un trou à la place où il était enraciné.
Il était petit, modeste, encore un « enfant ».

Pour tout dire, je l’aimais.

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Dernier envol ©Bleufushia

Bien sûr, tout change, tout se transforme, les campagnes que j’ai connues enfant sont devenues des zones commerciales (je me suis perdue, cet après-midi, avec horreur, dans un endroit où je suis passée des centaines de fois, au milieu des serres – c’est un pays de fleurs – et des campagnes en restanque, et que plus rien ne me permet de reconnaître) et des pans entiers de territoires ont été détruits, dégueulassés, vendus au commerce, au tourisme, au profit, les villages ont été normalisés et se ressemblent de plus en plus, et je me suis résignée à ce que le paysage se dégrade inexorablement.
Au milieu de tout cela, il restait, dans des coins encore à l’écart, des petits endroits tranquilles, où un palmier bougeait lentement ses palmes pour le bonheur de mes yeux. Et une sensation de ralentissement, et de beauté qui subsiste.

Comment me sentir de ce monde quand tous les palmiers seront morts ? Je ne le sais, et mon coeur se serre à chaque effacement, et à la contemplation morne des troncs décapités (ultime étape avant l’arrachement)
Evidemment, vous me direz qu’il y a plus grave.
C’est sans doute vrai, comme il doit être vrai que chacun de nous doit avoir ses propres indices pour sentir le moment où le monde commence à s’écrouler, où une époque s’achève définitivement, où le passé s’efface, entraînant le présent dans son anéantissement.
Pour moi, c’est, indéniablement, la disparition lente et inexorable du Phoenix…

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« Le ciel est, par-dessus le toit, Si bleu, si calme ! Un arbre, par-dessus le toit, Berce sa palme. » (Verlaine) Photo ©Bleufushia

Mais comme dit la chanson, tout change, rien d’extraordinaire à ce que moi aussi 🙂

©Bleufushia

Rajoût (28 novembre)
Le palmier qui m’était géographiquement le plus proche, après un été d’agonie
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Hommage à une « Etoile folle »

Petit hommage personnel à ces « troupeaux de folles » de la place de Mai, et plus particulièrement à Estella Carlotto, fondatrice de ce mouvement, et dont la quête personnelle vient d’aboutir, 36 ans après (pour le titre de cet article, je me suis permis une licence, transformant Estella en Estrella, parce que je trouve que cette femme est une étoile, à sa manière obstinée).

folles de mai

Foulards de mères de la place de Mai (photo empruntée au blog pendantcetempslaailleurs.wordpress.com)

Un texte écrit après un voyage à Buenos Aires, après quelques heures passées sur la place, un jeudi parmi tant d’autres, à sentir monter les émotions devant leur combat contre la dictature, la barbarie, l’inhumanité.
Un texte écrit en « marathon » – chacun de 42 mots – dont le premier est emprunté à un général argentin, tortionnaire funestement célèbre – en hommage à ces mères de la Place de Mai qui en ont accompli plus d’un, de marathon, en trente sept ans de marche et lutte obstinées.

VARIATIONS AUTOUR D’UNE PLACE

Prélude
« D’abord, nous tuerons tous les agents de la subversion, puis leurs collaborateurs et puis enfin leurs sympathisants ; ensuite viendront les indifférents et enfin, pour terminer, les indécis. » (Général Ibérico Saint-Jean, gouverneur de la province de Buenos Aires, en 1977)

Place de mai 1
30 avril 77, le lange blanc de leurs enfants sur la tête, elles défient la police. Elles marchent dans le sens inverse des aiguilles, pour remonter le temps, avant la guerre sale. Trente et un ans qu’elles tournent. Attente sans fin. Obstination.

Place de mai 2
Mon châle effrangé, cent fois lavé. Tant qu’il reste un bout de tissu, mon fils est encore là. Mes plantes au contact des cailloux à travers la semelle de mes chaussures. Indifférence de ce policier militaire. Mon fils aurait son âge. Obsession.

Place de mai 3
Souvenir du jeudi où ils ont failli tirer. J’ai brandi sa photo en criant « FUEGO », comme Maria et Antonia à mes côtés. Toujours là, les semelles usées, leurs langes comme symbole, nos patiences infinies. On ne les lâchera pas. Résistance.

Place de mai 4
Le désert dans ma tête, le désespoir au ventre, ce noeud dans ma gorge. La peur disparue, trop longtemps à tourner en silence. L’absence gravée dans ma peau, mais ma présence silencieuse ici, tous les jeudis. Ils ne nous auront pas. Détermination.

Place de mai 5
Encore des pas, nos pas, nos regards silencieux, notre opiniâtreté. Combien de kilomètres avons-nous déjà marché dans l’attente de nos fils ? Combien de pas sans eux, sans tenir leurs mains d’enfants, sans pouvoir les aider à devenir hommes ? Infinie douleur.

Place de mai 6
Nos fils, enlevés, torturés, violés, anéantis. Nos vies détruites, englouties dans ce rituel qui est notre seule arme : marcher pour se souvenir d’eux, marcher encore pour protester, marcher inlassablement contre la junte. Jusqu’à ce que la dernière d’entre nous meure. Défi.

Place de mai 7
Notre vie en chiffres. Trente mille disparus, un enfant mort pour chacune, parfois deux ou trois, soixante-dix femmes pour le premier marathon de 24 heures, seulement quarante pour le dernier, mais toujours trois cent policiers. Trente et un ans de lutte. Impunité.

Place de mai 8
Bien sûr, nous savons qu’ils sont morts, mais leurs âmes errent parmi nous. Les Grands-mères, elles, cherchent encore. Combien de ces policiers sont issus de notre chair, et des ventres de nos filles ? Combien d’enlèvements politiques, de vies falsifiées ? Questionnement.

Place de mai 9
Les couleurs de ma vie. Rouge, son sang giclant sur le carrelage, ce soir où ils l’ont arrêté. Noir terreur, comme leurs uniformes, comme la nuit où ils s’embusquent. Rose comme la Casa Rosada, devant laquelle nous défilons. Blanche, notre subversion. Fatigue.

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Avant, j’étais vivante. Avant, il vivait aussi, il riait, il luttait. Je n’ai rien fait d’autre de ma vie, depuis cette nuit, que marcher, marcher avec obstination, et réclamer la vérité sur leurs crimes et attendre que nos disparus les rattrapent. Révolte

Postlude
Disparus politiques. Vies abolies, dissoutes. « Subversifs » jamais nés, précipités dans l’océan. Destruction des documents. Effacement des traces. Tortionnaires épargnés, protégés. Ils comptent sur notre impuissance, sur l’érosion de nos mémoires, sur la fin de notre lutte. Permanence de la lutte.

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Jamais plus (slogan de ce mouvement de lutte)

Pour clore cet hommage, une chanson superbe d’une autre argentine, Mercedes Sosa (Gracias a la vida ; Merci à la vie)
dont quelques paroles disent :
Gracias a la vida,
que me ha dado tanto;
me ha dado la marcha
de mis pies cansados.

(merci à la vie qui m’a tant donné, elle m’a donné la marche de mes pieds fatigués…)

©Bleufushia

 


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Atmosphère, atmosphère…

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(photos bandol-blog.com)

Expérience singulière que celle que j’ai vécue cet après-midi.

Je séjourne actuellement dans le village de mon enfance, station balnéaire méditerranéenne « moderne » (malgré le passage de dinosaures style Sylvie Vartan).
A la faveur d’une journée médiocre – venteuse, le ciel menaçant, la température s’apparentant à un mois d’avril -, je décide d’aller au cinéma ; je sais que l’an dernier, on y a inauguré un système de son numérique, je me demande même si je prends une petite laine pour affronter la climatisation glaciale que je connais l’été dans les cinémas de mon habituelle « grande » ville, finalement, je m’abstiens et je m’aventure.
L’entrée du « Caméra » est inchangée (je précise que je n’y ai pas mis les pieds depuis 40 ans), avec la même dame que toujours à la caisse (la mère du propriétaire de mon enfance), qui a dépassé depuis longtemps l’âge légal de départ à la retraite, le propriétaire – qui a bien vieilli – le coin « bar », les publicités à l’ancienne, les photos sous vitrine de vedettes du temps de ma jeunesse, protégées par un film plastique épais.
Malgré cela, je ne me suis pas attendue, jusqu’à la dernière minute, à l’entrée dans la salle : j’ai cru embarquer d’un coup dans la machine à remonter le temps : les mêmes sièges, le même renfoncement (coin des amoureux) qu’alors – je suis allée m’y asseoir – les radiateurs d’époque, la couleur d’alors, le même écran entouré d’un ovale en stuc contourné.
Lorsqu’on y bouge, le revêtement des sièges fait entendre un délicat crissement, reconnaissable entre mille (peut-être parce que c’est un bruit qui a l’acuité de ce qu’on n’entend que dans le noir).

Un havre d’avant dans un océan de modernitude standardisée et clinquante.

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L’enfance comme si vous y étiez !
Evidement, une fois là, mon interrogation au sujet de la clim m’a fait rigoler : une telle installation n’a pas dû passer une seconde à l’idée du proprio des lieux.

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radiateur ancien modèle

Dans cette atmosphère, j’ai vu le dernier Guédiguian (Au fil d’Ariane), qui, comme tous les films de ce réalisateur, cultive la nostalgie d’un monde passé, ce qui a encore renforcé l’aspect « cinema Paradiso ».
Quelques heures après, je m’esbaudis de taper ce message sur un ordinateur (constraste renforcé par le fait que je suis installée sur mon bureau de lycéenne, celui où j’ai sué sur mes disserts de philo).

La vie a parfois une saveur oubliée.

©Bleufushia