bleu fushia

always blue


8 Commentaires

Moi, j’m’en balance (37)

lamaisondesoiseaux-com

A propos de sérénité* (j’ai sacrément de la suite dans les idées, non ?), il m’est revenu le souvenir d’un des trois profs auprès desquels j’ai accompli ce qu’on appelait à l’époque le CPR, c’est-à-dire l’année de stage de certification après le passage du Capes.

L’idée du CPR était qu’on regardait dans un premier temps, puis qu’on refaisait tout pareil : c’était la conception de la pratique pédagogique accompagnée à l’époque. Il n’était pas question de se forger, par tâtonnement, sa propre pratique, mais uniquement d’imiter, en sa présence et avec ses élèves, la façon de faire de l’enseignant. C’est sans doute pour ça qu’il y en avait trois, un par trimestre, pour qu’on puisse avoir un panel assez varié.
Le premier des trois profs était une sorte de caractériel, assez sanguin. Je me sentais tout sauf rassurée dans sa classe. Le cours précédant mon premier passage devant les élèves, il a fait une crise subite, que rien ne semblait avoir provoquée. Il s’est mis à crier des sons inarticulés en jetant à la tête de ses élèves toutes sortes de projectiles, brosses, craies, règles… Il était couleur tomate trop mûre, et j’ai craint un moment qu’il ne fasse un malaise. Les élèves n’ont eu aucune réaction, ce qui m’a laissé à penser que ce n’était pas la première fois que ça lui arrivait.

Au cours du debriefing qui a suivi, il s’était un peu calmé et il a abordé tout seul son pétage de plomb, en me disant que celui-ci était totalement feint, qu’il ne perdait jamais son flegme, et qu’il était toujours parfaitement serein. Moi, j’avais de sérieux doutes sur la question !

Jeu-de-quilles_lightbox

Jeu de quilles de la Grande Guerre (photo Yazid Medmoun)

Et il a rajouté, avec un clin d’œil complice : « je suis même carrément un serin d’acier ».
Si j’écris serin comme ça, c’est parce que « serein » n’est pas un nom commun et que la phrase n’aurait aucun sens. J’ai frémi un moment (en reculant un peu) en pensant que j’avais mal entendu et qu’il se qualifiait de surin, laissant présager l’emploi possible d’armes plus redoutables que des craies.
Mais il a répété, l’air songeur : « je suis un serin d’acier, et c’est le pied », puis, me regardant : « je te le dis : fais pareil, et tout ira bien ».
(C’était l’époque de la vogue de l’expression « c’est le pied », qu’on mettait à toutes les sauces, avec ses variantes « c’est le super pied » et, encore mieux, « c’est le super pied d’acier » – j’imagine que c’est de là que venait cette histoire d’acier**).

Je ne vous dis pas ma perplexité de l’époque : devais-je moi aussi alterner séquences d’apprentissage et jeu de chamboule-tout avec les élèves (en faisant la danse des Apaches), au prochain cours ? J’ai pesé le pour et le contre, et m’en suis finalement tenue à du plus classique.

autruche dandy at déco site etsy-com

autruche dandy (site etsy.com)

Mais à la réflexion, serin d’acier, ce n’est pas plus étrange que « mouton de mer » ou « autruche épilée » (struthocamelus depilatus), insultes citées en exemple par Sénèque dans « De la constance du sage » : il y développe la thèse que, pour accéder à la tranquillité de l’âme, le sage doit se dominer lorsqu’on l’insulte de la sorte, domestiquer ses émotions et ne pas se laisser aller à la colère. Ce qui a l’air difficile avec des insultes de ce gabarit-là.

(J’en profite pour ouvrir une brève parenthèse : en français, lorsqu’on « donne des noms d’oiseaux à quelqu’un », on n’utilise, en gros, strictement jamais de noms d’oiseaux. Strange, non ? Le cas de l’insulte citée par Sénèque serait-il une exception ?)

haddock-73-2
Pourquoi je vous cause de Sénèque ?
A cause de la constance.

Je dois vous l’avouer, j’ai parfois un problème avec les mots.
Vous en souvient-il, il paraîtrait que je sois un modèle de constance dans l’exercice de mes fonctions. Et tout bien considéré, ce qualificatif n’est pas très clair pour moi…
Quand je l’ai lu, je me suis demandée si c’est bien un compliment, pour un prof, ce truc-là.

Je suis allée lire mon Alain Rey préféré : la constance, c’est le fait de se tenir debout, d’être stable, de ne pas se laisser ébranler, de rester ferme au milieu de l’adversité. Je conçois que son contraire, l’inconstance, synonyme d’instabilité, ne serait sans doute pas super pour un prof.

(Je parenthèse encore une fois, faites excuse : c’est vrai que je n’ai jamais pu faire cours assise. Je n’y arrive pas. Toujours debout ! Mais je me souviens de ce prof rigolo, à l’époque de mes études en fac, petit bonhomme en costume cravate, qui avait mal au dos et faisait ses cours d’anglais allongé sur le dos sur le bureau de l’amphi. En v’là un qui n’était pas très constant… enfin, stable certes, mais pas debout !)

Malgré cette définition, qui a l’air de désigner plutôt une qualité, que penser des propos d’un chef qui me félicite d’être stable dans une institution où les seules valeurs appréciées sont celles du changement, de l’adaptation non-stop, de la mutation permanente, dans une fac où tout change tout le temps (je pourrais vous faire une liste, ça file le vertige), dans une société où ceux qui ne bougent pas sont considérés comme des has-been de l’occident civilisé ?

« Constant » ne serait-il pas une façon de me donner du nom d’oiseau subliminal, sous couvert de compliment ?
Une façon de dire que je suis un vieux croûton fossilisé ? un coprolithe ?***

Devant cette question existentielle s’il en est, j’ai voulu en avoir le cœur net : je me suis replongée dans Montaigne.

« Le monde », écrivait-il, « n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse, la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Egypte. Du branle public et du leur. La constance n’est autre qu’un branle plus languissant. »

street-art-penang-14

Une « branloire » (street art Ernest Zacharevic)

Prendre conscience que je branle avec langueur au boulot m’a rassurée sur le coup (attention, ça ne veut pas dire que je ne branle rien, bien au contraire), tout en m’en bouchant une sacrée superficie, et en me plongeant dans un affreux doute en même temps.
« Je n’aurais pas dit ça comme ça » (coucou, Zigomar !)****, et pour tout vous dire, je le trouve trop balèze, ce Montaigne.
Sûr de sûr, ça donne à penser fin fin ! (présentement, je ne sais pas quoi exactement, mais tant pis, on avance). Enfin, comme dit le proverbe, tout ce qui branle ne tombe pas, donc, cool, ma poule !

En fait, si je tente de comprendre toutes les implications de cette déclaration, il me semble que la constance, telle qu’il en parle, serait, en fait, une façon de tromper l’adversaire. Pas comme le dernier iPhone qui annonce, vulgairement et sans aucune nuance : « une seule chose a changé : tout ! ». Non, on a l’air constant, mais, en réalité, on bouge, sans que les autres puissent s’en apercevoir. En loucedé, subtilement, si lentement qu’on a l’air à l’arrêt !
La constance est donc, quelque part au niveau du vécu – comme on disait dans ma jeunesse folle -, apparente.

Pour tenter une comparaison dans la lignée de l’iPhone, en cette période de consumérisme à tout crin (de mouton de mer), c’est comme la notion de « vernis semi-permanent » (j’ai vu une boutique de soins corporels pour femmes qui proposait ça, et le concept m’a laissée un temps rêveuse) : il a l’air permanent, le truc, mais il l’est pas vraiment, ou il a juste l’air. On le croit permanent et pouf, un jour, disparu sur un ongle sur deux !

La constance qui branle, ça serait un genre d’oxymore, style « joyeux noël », ou « maîtrise fragile » (ça, c’est une catégorie d’évaluation dans la nouvelle réforme des collèges !), ou encore une sorte de variante de Parkinson (je suis constante, mais en branlant sans cesse du chef).

oxymore
Si je tente d’approfondir, malgré tout, avec, sinon constance, du moins persévérance, en me tournant vers « pérenne », je ne suis pas vraiment plus avancée : ça veut dire perpétuel, sans fin, ininterrompu, mais on l’emploie surtout pour les plantes vivaces et pour les cours d’eau. C’est le contraire de migrateur et de saisonnier.
Vous auriez dit qu’un cours d’eau, dont la nature est de courir sans cesse, de se renouveler tout le temps, peut être pérenne ? Ben, moi, non.
Je l’aurais bien dit en revanche pour le bordel permanent qui règne dans la noble institution où je travaille, pour la paupérisation constante, pour le mépris généralisé, pour l’esprit privé tueur de service public, pour la culture en chute libre et continue, et j’en passe…

Je ne sais pas vous, mais plus ça va, et plus les mots me semblent bizarres. Je les emploie d’une façon, depuis toujours, et leur sens glisse un peu d’année en année. Peut-être Montaigne a raison, en fin de compte : les mots sont constants comme le reste, d’une façon languissamment branlante ?

Par ailleurs, sur cette histoire d’être languissant, je ne vous explique pas « languir » – dit-elle tout en l’expliquant – c’est « végéter faiblement, être en état d’engourdissement… »

Constance, disait-il ?
Non seulement, je ne bouge pas (ou alors de façon sournoise), mais en plus, je suis plongée dans un état végétatif ! quelle prof merveilleuse je fais, vraiment ! Un vrai pachyrhinosaurus (rhino, parce que j’ai un rhume en ce moment !)

Pachyrhinosaurus_Perotorum_Alaska_copyright_web

pachyrhinosaurus

(chouette quand même, non ?)

En fait, ils commencent vraiment à me courir, tous autant qu’ils sont, avec leurs appréciations à la mords-moi le noeud. Sans compter que je n’ai pas besoin de retour (surtout venant d’eux) pour sentir que ma façon de faire mon métier est chouettement humaine et originale, mouvante, drôle, pertinente, créative… !

C’est bien que je ne bouge pas, c’est ça qu’ils pensent ? Je me sens comme une chèvre attachée au piquet, qui dodeline de la tête en attendant la fin.

Y en a marre !
Je vais me détacher, et tourner sur moi-même, très haut, comme le fait le héron à la branloire.
Leur échapper. Échapper à leur regard et à leurs catégories foireuses.

Le printemps, c’est demain, la sève monte déjà, le temps des cerises est proche, je m’en vais me révolter.
Hasta la revolución, siempre !
Et ce soir, déjà, je chante :

« Oui, mais …
Ça branle dans le manche.
Ces mauvais jours-là finiront
Et gare à la revanche
Quand tous les pauvres s’y mettront ! »*****

©Bleufushia

NB je suis consciente de l’approximation grossière et de la mollesse d’ensemble de mon pseudo-commentaire philosophico-pouet-pouet. Pas la peine de tenter de m’expliquer mieux, c’était juste pour rire.

*pour être sûrs de n’avoir manqué aucun épisode, voir l’article précédent à propos de sérénité
https://bleufushia.wordpress.com/2015/12/27/serenitude-absolue-36/

** je viens de consulter gogol, et imaginez ma surprise en trouvant une entreprise qui vend de l’acier, et qui s’appelle SERIN ! mais ça n’a rien à voir !

*** ce sont des merdes fossiles

**** Le voyage de Zigomar, délectable livre pour enfants

***** Jean-Baptiste Clément, La semaine sanglante – l’auteur du Temps des Cerises.


5 Commentaires

Philo à deux balles

26

Janvier est le mois où l’on offre ses meilleurs voeux à ses amis. Les autres mois sont ceux où ils ne se réaliseront pas. [Georg Christoph Lichtenberg]

Voeux pieux, vœux vieux, les vieux au pieu…
J’en fais, j’en fais pas, j’en fais, j’en fais pas ??? Je le joue aux dés… ben,  j’en fais pas !

Capture

Vous voulez vraiment une carte de Voeu ? (idée piquée à l’ami Eric A., que je remercie au passage)

J’ai lu quelque part qu’en langue guarani, le mot demain n’existe pas, et que le vocable que les indiens utilisent pour parler du futur proche se traduirait par quelque chose comme « si demain advient ».

Émettre des vœux équivaut à parier sur l’avenir avec espoir, et, au moment même où je me demande à quoi me rattacher pour en avoir (de l’espoir),  m’apparaît peu clairement la façon dont je me dépatouille avec cette idée-là, sinon que c’est plutôt mal.
Que peut-on espérer quand on peut se demander si demain peut advenir, au vu de l’impuissance qui est la nôtre, vulgum pecus, à infléchir efficacement le cours désastreux que le monde est en train de prendre à tout berzingue ?

Grafica

Dessin de Victor Hugo

(Y a-t-il une lumière derrière ces sombres bois qui nous barrent la route ?)

A propos de pari, ce matin même, j’écoutais une émission sur France Culture, évoquant Pascal et ses interrogations sur la place de l’homme dans l’univers. L’un des invités a eu cette formule : «Pour Pascal, l’homme est un SDF cosmique ». J’ai trouvé l’expression parlante. Ça m’a rappelé une phrase lue en mai 68 : je suis un mort vivant de l’occident pourri… (je ne contrôle pas les associations qui me viennent)
Beaucoup plus trivialement – et en détournant totalement le sens de cette affirmation plutôt drôle en la sortant de son contexte -, lorsque, dans un avenir qui semble de plus en plus proche, la terre sera devenue totalement invivable, je ne sais pas si nous aurons l’occasion d’être même des SDF. Ni cosmiques, ni comiques.

Je suis allée voir (rapidement) du côté de certains, qui, eux, pensent : certains assimilent l’espoir à un ressort qui nous empêche d’agir et de prendre notre destin en main, quelque chose qui se fonderait sur notre peur du lendemain en l’habillant de chimères. Si j’ai l’espoir que ma vie puisse devenir radieuse par l’opération du St Esprit, je peux attendre tranquille qu’elle le devienne, je serai certainement comblée… ou en fait, rapidement, plongée dans la désillusion (qui n’est pas, non plus, mère d’action).

Ça m’a fait repenser à Max Frisch.

max frisch7

Max Frisch… une bonne tête, cet homme !

Je ne sais pas si vous avez déjà croisé cet homme, écrivain et architecte, suisse, auteur (entre autres) du formidable roman Homo Faber (autour d’une thématique fondée en partie sur la notion de hasard), et de l’incontournable « Monsieur Bonhomme* et les incendiaires » , pièce de théâtre « didactique sans doctrine », parabole incroyablement actuelle de ce qui agite la société en ce moment (montée du fascisme permise, entre autre, par la lâcheté de monsieur tout le monde, et par notre aveuglement).
C’est de ce texte qu’est extraite la phrase connue : « Pire que le bruit des bottes, le silence des pantoufles ».

ministc3a8re-de-la-propagande.jpg

Bien qu’il y ait beaucoup d’humour dans son style et dans ses écrits, il avait une vision noire de la vie.
« Notre tourisme, notre télévision, nos changements de mode, notre alcoolisme, notre toxicomanie et notre sexisme, notre avidité de consommation sous un feu roulant de réclames, etc., témoignent de l’ennui gigantesque qui affecte notre société. Qu’est-ce qui nous a amenés là ? Une société qui, certes, produit de la mort comme jamais, mais de la mort sans transcendance, et sans transcendance il n’y a que le temps présent, ou plus précisément : l’instantanéité de notre existence, sous forme de vide avant la mort. », écrit-il dans Esquisses pour un troisième journal (édité – post mortem – il y a deux ans).

Ce dont je voulais vous parler, à son propos, ce sont les questionnaires qui émaillent ses journaux, portant sur des sujets divers : le mariage, les femmes, l’espoir, l’humour, l’argent, la propriété.
Ces questionnaires n’appellent aucune réponse (lui-même n’en donne pas), mais me semblent d’une extrême pertinence.
Comme, par exemple :
« Supposons que vous n’ayez jamais tué un être humain: comment expliquez-vous que vous n’en soyez jamais arrivé là ? »
ou encore
« Aimeriez-vous être votre propre femme ? »
« À qui, à votre avis, appartient l’atmosphère par exemple ? »
« Redoutez-vous les pauvres ? »
« Aimez-vous les clôtures? »

En guise de vœux, je livre à votre lecture sagace celui qui concerne l’espoir.

En attendant de trouver les réponses, en ce qui me concerne
je vais carper les diem
truiter les nuits
cachaloter les heures
saumonner les minutes
épinocher les secondes
grondiner l’année
et choisir de rire comme un poisson lune à l’année qui vient.

que_despoir_5nest_theatre.fr35x335

puis, avec les idées bien fraîches, chercher de beaux humains pour me battre avec eux, créativement, anarchiquement, chaleureusement, foutraquement, gaiement, pour un monde légèrement moins pourri (cf question 2)

Troisième questionnaire, Max Frisch, journal. 1967

1.
Savez-vous en règle générale ce que vous espérez?

2.
Combien de fois faut-il qu’un espoir déterminé (p. ex en politique) ne se
réalise pas pour que vous abandonniez l’espoir en question, et y parvenez-vous sans concevoir immédiatement un autre espoir?

3.
Enviez-vous parfois les animaux qui semblent se tirer d’affaire sans espérance, p. ex. les poissons d’un aquarium?

4.
Lorsqu’un espoir personnel s’est enfin réalisé: combien de temps trouvez-vous en règle générale que c’était un espoir juste, c.à.d. que sa réalisation a autant de portée que vous l’aviez imaginé des dizaines d’années avant?

5.
Quel espoir avez-vous abandonné?

6.
Combien d’heures par jour ou de jours par année, un espoir au rabais vous
suffit-il : que le printemps revienne, que les maux des tête disparaissent,
que quelque chose ne soit jamais connu, que des invités s’en aillent, etc.?

7.
La haine peut-elle engendrer un espoir?

8.
Espérez-vous, étant donné la situation internationale,
a. en la raison?
b. en un miracle?
c. que les choses continuent comme jusqu’à présent?

9.
Pouvez-vous penser sans espoir?

10.
Pouvez-vous aimer un être qui, un jour ou l’autre, parce qu’il croit vous connaître, met peu d’espoir en vous?

11.
Qu’est-ce qui vous remplit d’espoir:
a. la nature ?
b. l’art ?
c. la science ?
d. l’histoire de l’humanité ?

12.
Les espoirs personnels vous suffisent-ils ?

13.
A supposer que vous fassiez la distinction entre vos propres espoirs et les
espoirs que d’autres (parents, maîtres, camarades, partenaires amoureux)
mettent en vous: êtes-vous plus accablé lorsque les premiers ou lorsque les
derniers ne se réalisent pas?

14.
Qu’espérez-vous de voyages?

15.
Lorsque vous savez quelqu’un atteint d’une maladie incurable: lui donnez-vous alors des espoirs que vous reconnaissez vous-même comme
mensongers?

16.
Qu’attendez-vous dans le cas inverse?

17.
Qu’est-ce qui vous conforte dans votre espoir personnel:
a. les encouragements?
b. la conscience des erreurs que vous avez commises?
c. l’alcool?
d. les honneurs qui vous sont faits?
e. la chance au jeu?
f. un horoscope?
g. que quelqu’un s’éprenne de vous?

18.
A supposer que vous viviez dans le Grand Espoir (« que l’homme soit un ami pour l’homme ») et que vous ayez des amis qui ne peuvent s’associer à cet espoir: est-ce votre amitié ou votre Grand Espoir qui s’en trouve amoindri?

19.
Comment vous comportez-vous dans le cas inverse, c.à.d. quand vous ne
partagez pas le grand espoir d’un ami: vous sentez-vous, chaque fois qu’il
connaît une déception, plus avisé que celui est déçu?

20.
Pour que vous pensiez et agissiez dans son sens, un espoir doit-il être,
autant qu’on puisse en juger, réalisable?

21.
Aucune révolution n’a jamais réalisé parfaitement les espoirs de ceux qui
l’ont faite; déduisez-vous de ce fait que le grand espoir est ridicule, que la révolution est superflue, que seul l’homme sans espoir s’épargne des déceptions, etc., et qu’espérez-vous pour vous de cette épargne?

22.
Espérez-vous qu’il y ait un au-delà ?

23.
En fonction de quoi réglez-vous vos actions, décisions, prévisions, réflexions quotidiennes si ce n’est en fonction d’un espoir vague ou précis ?

24.
Avez-vous déjà été une journée ou une heure effectivement sans le moindre espoir, y compris sans l’espoir que tout finisse un jour, du moins pour vous?

25.
Lorsque vous voyez un mort: Quels sont ceux de ses espoirs qui vous paraissent insignifiants, ceux qui ne sont pas réalisés ou ceux qui le sont?

Allez, les gens, bon bout d’an, comme on dit par chez moi.

©Bleufushia
* Initialement, le personnage s’appelle Biedermann

Si cela vous chante, voici un lien pour écouter la pièce
http://www.rts.ch/espace-2/programmes/imaginaires/3123157-imaginaires-du-15-05-2011.html#3145512


3 Commentaires

Sérénitude absolue (36)

grégory colbert

grégory colbert

Je n’ai pas pointé ma fraise ici depuis assez longtemps : l’automne n’a pas été particulièrement propice à l’écriture d’une chronique régulière, à la fois pour des raisons personnelles et à cause de l’air du temps, qui a envahi l’espace de nouvelles nauséabondes et liberticides, ne laissant plus aucune place pour autre chose…
Mais là, présentement, je baigne dans une sérénité tellement éclatante que je m’en voudrais de ne pas vous la faire partager.

Je ne sais pas si vous vous souvenez, dans un de mes rares billets de l’automne, j’évoquais l’appréciation de ma pratique par mon employeur : j’œuvre, paraît-il, avec « une sérénité exemplaire» (ha ha ha, permettez-moi de rigoler franchement !) et beaucoup de « constance ».
Pour tout dire, j’ai beaucoup pensé, depuis, à ces deux qualificatifs.
J’en ai même rêvé cette nuit (bon, j’avoue, j’ai dû faire hier quelques recherches sur l’antiquité, et il est possible qu’elles aient quelque peu orienté mes songes).

150px-Altes_Museum-Constantius_Chlorus

Constance Chlore (le vrai)

Il est devenu obligatoire, pour aller travailler, de se vêtir d’une « cuirasse musculaire ». Ordre du nouveau « César » de la fac, un dénommé Constance Chlore.
Cela – la nomination de ce chef, et le décret – a été communiqué un matin, tôt, sur la boîte mail professionnelle, que tout le monde est censé lire toutes les trois heures, même la nuit. Si on ne le fait pas, on ignore la loi et on risque des sanctions assez graves. Moi, je n’aime pas me démarquer, et j’ai acheté sur l’e boutique (où on peut se procurer de quoi « porter avec éclat les couleurs de notre université ») une montre spéciale, estampillée comme il convient, et qui émet un léger tintement aux moments idoines. Comme ça, je ne me mets pas en faute.
Le décret rentre en vigueur immédiatement.
En réprimant l’idée que le nouveau chef doit être bien pâlichon pour s’appeler comme ça (il se murmure que les contrôleurs d’activité ont mis au point un lecteur de pensées non conformes), j’ai cherché fébrilement dans une vieille malle du grenier, et par un incroyable bonheur, j’ai trouvé une « cuirasse héroïque »- c’était écrit sur une étiquette – ayant sans doute appartenu à un ancêtre non identifié. Elle était d’une rare élégance. J’ai vérifié aussitôt sur internet si ça pouvait passer pour une cuirasse musculaire. Et oui, apparemment, oui, c’est la même chose…
Je l’ai enfilée aussitôt. Elle me serrait aux entournures, je ne pouvais plus me pencher en avant, mais au moins, je ne me retrouverais pas au cachot. J., un de mes collègues, apparaissait dans mon rêve, râlant contre cet ordre qu’il qualifiait d’absurde et s’étonnant avec un ricanement moqueur, que je l’exécute. Je lui ai répondu, tout à trac: « Je n’ai pas rêvé cet héroïsme. Je l’ai choisi. On est ce qu’on veut. »*
Ça lui a cloué le bec grave.

Sur ces entrefaites, je me suis réveillée avec une douleur au nez, comme s’il était cassé, mais le nom de la cuirasse me remplissait, à lui tout seul, d’une étrange béatitude.

Cuirasse héroïque (ou musculaire)

Cuirasse héroïque (ou musculaire)

Au réveil, j’ai pensé : c’est vrai qu’aller travailler, de nos jours, relève parfois de l’héroïsme, et que posséder une cuirasse qui y aide, ben c’est finalement pas du luxe. J’étais toute contente.

Du coup, je me disais que ça pourrait être bien que je continue le feuilleton de ce qui contribue à me rendre, jour après jour, toujours plus sereine que la veille (la constance, je vous en causerai demain, si les petits cochons ne me mangent pas d’ici là).

Je vous avais laissés en plan avec mes histoires de rentrée calamiteuse dans des locaux totalement déglingués**.

Disons-le tout net, la glorieuse institution « d’excellence » à laquelle j’appartiens se contrefiche comme de sa première chaussette des formations artistiques (oui, madame, c’est une institution à chaussettes ! ça vous défrise ?), sauf, temporairement, lorsqu’elles acceptent de participer à des journées visant à appâter les entreprises en présentant du strass et des paillettes bien comme il faut.

Petiote digression
A ce propos, j’ai été sollicitée pour faire participer certains de mes étudiants à une prestation artistique « théâtre-musique ». Elle serait donnée devant de potentiels sponsors à qui il s’agit de graisser la patte, lors d’une cérémonie en grande pompe pour célébrer l’union entre « l’université et le monde socio-économique » (manifestation sous-titrée « un pour tous et tous pour un, deux entités inséparables »). Il y aurait du beau monde, tout bien propre sur soi, Constance Chlore en majesté, bien évidemment, les huiles de mon lieu de travail en costard cravate, le petit doigt là où il faut, et les chevaliers de l’industrie locale…

Moi, je n’étais pas franchement chaude (litote), mais ma collègue de théâtre a malgré tout soumis un projet : un montage de chansons de Brecht tirées de l’Opéra de 4 sous.

« C’est pas un peu de la provoc ? », que je lui dis ? (des sous et des miséreux, dans une satire du capitalisme, à l’époque de l’euro triomphant et du tout pouvoir des banques, quand même !)
Elle rigolait, et était optimiste : « mais non, ils sont larges d’esprit, tu verras. Ils auront l’occasion de le montrer ».

Bingo ! elle a été recalée : censure !
Pas question de faire entendre des œuvres considérées comme activistes dans une université moderne, qui va bientôt se doter, en plus, d’un « learning center » non moins moderne.
(Kézaco ? ben, des salles de cours, quoi ! On ne RIT PAS dans les rangs. Enfin, heureusement que le ridicule ne tue pas, et que je n’y serai plus quand le learning machin sera ouvert).
La modernité ne s’accommode d’aucune dissonance. Une œuvre qui pose ouvertement la question « Qui est le plus grand criminel : celui qui vole une banque ou celui qui en fonde une ? », même si elle a presque 90 ans, est encore bien sulfureuse, et se doit d’être interdite.
Je me suis souvenue (toute ressemblance avec la période troublée actuelle n’est que le produit de mon esprit exagérément caustique) qu’une précédente interdiction de l’Opéra de Quat’ Sous (et de la musique de Kurt Weill sur les textes de Brecht) avait été prononcée par les nazis avant la deuxième guerre.

Dissonanz / Franz von Stuck (1910)

Dissonanz / Franz von Stuck (1910)

Attention, travaux !
Donc, la glorieuse institution, où il s’agit aussi de penser droit et dans l’axe (compétitivité, excellence, remplacement de grands pans du service public par des partenariats avec le privé…), avait promis – assez mollement, il faut le dire – de peindre notre merveilleux sous-sol. Sans proposer de date.
Le chef s’est bagarré, il a obtenu la promesse de travaux faits pendant les vacances de la Toussaint.
Gloria au plus haut des cieux.
A la rentrée, toujours rien. Deux jours après, maravilha, une équipe de peintres est au travail.
Ils ont acheté (ils l’avouent tranquillement) la peinture la moins chère, et doivent faire vite « pour ne pas nous gêner dans nos cours ». Pour ce faire, ils ne nettoient pas les murs, et ne bâchent pas les sols.
Résultat des opérations : le sol pire qu’avant (plein de traces de peinture), les murs pires qu’avant (la peinture sur des murs sales et non préparés a fait ressortir les taches de moisi, et deux heures après l’application, la peinture se met à glisser le long du mur par plaques assez daliesques).
Oh, vous êtes des artistes, non ? alors, vous n’allez pas bouder un mur surréaliste, quand même !
Bon, va pour le surréalisme.
Andiamo, dans la joie et l’allégresse !
Mi sol # sol # sol # fa #/mi si… si/la sol #… ♫♪♬
Peut-être que c’est rapport à ce que je viens de vous raconter qu’on est sixième dans le top des top des universités les plus innovantes au monde. La peinture glissante, fallait quand même l’inventer, non ?

Vous avez dit Candide ?
Entre temps, j’avais essayé de calmer ma colère en faisant un signalement au CHSCT (Comité Hygiène et Sécurité). Il s’agit d’un organisme que tout salarié peut saisir de problèmes concernant ces deux domaines, ce qui déclenche une enquête suivie de propositions de remédiations. Il est piloté par l’inspection du travail, la médecine du travail, et comprend des personnels de direction de l’institution, des représentants du personnel ainsi que des syndicalistes.
On le saisit au travers d’un cahier dévolu à cet effet, et qui doit se trouver dans un lieu neutre.
Je cherche où, dans ce campus en délire, peut bien se cacher le cahier en question. Ecris un mail à un responsable du Comité pour le lui demander.
La réponse se fait attendre une quinzaine de jours, et son contenu me scotche.
Le cahier se trouve dans le bureau du Vice-Président, et quelqu’un va prendre contact avec moi pour savoir ce que j’ai l’intention d’y écrire.
Je m’étonne par retour de courrier du peu de légalité « apparente » de ces deux éléments, et précise que je peux remplir, parfaitement, ce cahier toute seule. Comme une grande.
Quelques jours après, pas de réaction à mon courrier, mais sur l’intranet, une déclaration des syndicats faisant partie du Comité en question. Ils expliquent qu’une expertise est en cours depuis un moment pour déterminer les risques psycho-sociaux engendrés par le nouveau management (et la fusion des universités en une usine à gaz gigantesque), enquête qui devait se terminer avant l’été 2015.
Constance Chlore a évincé récemment du groupe de pilotage toutes les instances « extérieures » et intérieures, prenant seul, avec sa garde rapprochée,le contrôle du Comité. Les résultats ont été proclamés : vous ne vous en doutez pas, parce que vous avez mauvais esprit, mais TOUT est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Circulez, siouplaît, car il n’y a RIEN à voir. Aucun risque psycho-social, tout le monde à son poste en pleine forme, vaillant et enthousiaste, bien tranquille dans sa petite cuirasse, NIET, NADA, QUE NIB. Résultat égale à zéro !

Cortecs_org pétition contre la censure dans les bibliothèques universitaires

trouvé sur cortecs.org

Moi qui, pour tout vous dire, suis à terre depuis la rentrée, « percée jusques au fond du coeur d’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle », je me sens encore plus mal d’être la seule à ressentir un malaise.
J’en ai parlé à J.
Il a balayé mon questionnement : « tu veux que je te donne un conseil, Sis ? POSEY!***
J’y ai pensey, il a raison, J.
Je m’en vais me posey dans mon canapey, les doigts de pieys en éventail. Là est la solution. Faut juste que j’enlève ma cuirasse.
Hasta luego, compañeros !

©Bleufushia

* Jean-Paul Sartre, dans Huis clos

**Rappel des épisodes précédents
https://bleufushia.wordpress.com/2015/09/07/kafka-pas-mort-31/
https://bleufushia.wordpress.com/2015/10/05/nouvelles-du-front-32/

*** P-p-p-p-osey ! Cela ne se prononce pas [posai] mais [powzeille] (avec un accent américain outrancier) Vous le voyez, cela vient du mot posé. Initialement, être posé est synonyme d’être calme et serein. Posey veut tout simplement dire cela. On l’utilise à peu près n’importe quand. Par exemple, si vous êtes à une terrasse avec un verre, vous pouvez vous retourner vers la personne avec qui vous êtes et dire :  »Posey ». Le terme posey a été popularisé par Swagg Man, un rappeur étrange au visage recouvert de tatouages. Il l’utilise dans ses clips, dans ses interviews, bref tout le temps.
Pour votre culture-de-djeun, posey-vous, bros, et regardez cette vidéo de folie, euh, non, de folaï !


4 Commentaires

La loi des climats (35)

AtelierPopulaire-Mai68-OnVousIntoxique

affiche mai 68

Ça fait un moment que j’ai inscrit un truc sur ma To-do (kézaco ? vous en avez une aussi, je suis certaine, vous savez, cette liste où on note indéfiniment les mêmes trucs à faire depuis des semaines), et que je remets, je remets.
Aujourd’hui, j’arrête de procrastiner et, pour ceux qui ne connaîtraient pas, je vous cause de la loi des climats.
Ça a l’air de tomber pile poil dans une des actualités du jour, celle de la (ô combien désolante) COP21, mais vous n’y êtes pas.
Rien à voir avec le réchauffement climatique, ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Même si ça peut nous y ramener, par rebondissement – parce que tout se tient.
Non, l’idée, ça serait d’évoquer une référence qui a un rapport avec l’état d’urgence, et avec la façon dont le gouvernement lutte contre le terrorisme.
De mon point de vue, ça fait partie de ce qui nous mène droit dans le mur.

En fait, c’est une de mes lectures du jour qui me ramène à l’intérêt de vous faire part de cette théorie, l’interview, sur Télérama, du sociologue Bernard Lahire*.
Il réagit à un discours de Valls, qui assimile toute explication sociologique à une justification du terrorisme. Pour Lahire, cette attitude idéologique ne permet que le règne du registre émotionnel et de son corollaire, la solution va-t-en-guerre, en « déniant toute légitimité à la connaissance ».

Fait écho à sa réflexion, en moi, la colère que je ressens à voir bradée l’éducation et l’école. Et à voir s’imposer, sempiternellement, le registre autoritaire, partout, et les stratégies agressives et de domination (l’inverse, justement, de ce que l’instruction et l’éducation devraient amener à faire).

Bien sûr, le terrorisme m’est insupportable, mais il n’aurait sans doute pas prospéré de la même façon sur un autre terreau.

En tant qu’enseignante, j’ai tendance à privilégier des démarches basées sur la réflexion, la transmission, l’écoute. Ma formation et ma pratique m’amènent aussi à penser que rien de bon ne vient jamais de l’autoritarisme.
Et ce à quoi nous confronte, entre autres, l’état d’urgence aux mains des hommes politiques (dont je suis certaine qu’ils sont tout, sauf vertueux et habiles) me conforte encore dans cette pensée.

page1-512px-Affiche_Pas_d'éducation,_Pas_d'avenir_2012.pdf

Ça fait de nombreuses années maintenant que j’enseigne, et depuis tout ce temps-là, je suis responsable dans mon département d’un cours de pédagogie destiné, pendant la licence, aux gens qui comptent s’orienter vers l’enseignement.
Pendant toutes ces années, je me suis trouvée confrontée à une question récurrente des étudiants futurs profs, question qui a pris de l’ampleur au fur et à mesure que la crise de l’école s’est aggravée : « comment se faire respecter ? »
Dans la tête de la plupart de mes étudiants, la question n’était pas exactement formulée comme ça, mais plutôt : « comment exercer une autorité efficace ? », cette question étant fondée sur la peur à ne pas s’en sortir.
J’ai toujours répondu de deux façons (au moins).

Une d’elles a été d’utiliser, dans mon « cours » de pédagogie, la pédagogie Freinet. Je mets le mot « cours » entre parenthèse, parce que je ne fais pas cours en réalité : je mets les étudiants en situation de recherche et de « tâtonnement expérimental », et je complète éventuellement leur réflexion quand c’est nécessaire (et la plupart de temps, ça ne l’est pas). Une pédagogie qui correspond parfaitement (entre autres) au modèle démocratique dont il va être question après, et à ma conception de ce qu’est qu’enseigner (et encore plus, ce qu’est enseigner à enseigner). Mais qui ne correspond pas non plus à la façon de faire dominante dans l’éducation nationale, parce qu’elle ne met pas le prof aux commandes de façon dominante.
Une pédagogie qui permet aux élèves ou aux étudiants de se former dans la liberté et l’autonomie, de se forger leur propre pensée dans la collaboration avec les autres. **

L’autre façon a été de monter dans mes cours, année après année, l’expérience de dynamique de groupe ayant donné naissance à la « loi des climats ».
C’est une expérience « historique », mise au point avant la deuxième guerre mondiale par Kurt Lewin – inventeur de la notion de dynamique de groupes et de l’étude des comportements sociaux.
Historique aussi, car répétée des milliers de fois depuis. Je n’ai jamais, personnellement, constaté de résultats différents de ceux que Kurt Lewin a mis en lumière. Ce qu’il a découvert apparaît toujours de façon systématique.
Et j’ai pu constater, année après année, l’impact de cette expérience sur ceux de mes étudiants qui l’ont vécue, sur leur façon de considérer le problème, et la richesse des discussions et prises de conscience qui ont eues suite au vécu très puissant de cette mise en situation.
De quoi s’agit-il ?
En pleine montée du fascisme, Lewin (juif allemand immigré aux Etats-Unis) a mis au point un dispositif qu’il pensait à même de montrer les relations de cause à effet entre le leadership autoritaire et le recours à la guerre. Son propos était également, en alternative, de mettre en lumière la supériorité du modèle démocratique.

gfbv_skull-bones_kalashnikov
Il a proposé que fonctionnent trois groupes en parallèle, chacun ayant la même tâche à réaliser, en un temps très bref (les effets sont perceptibles en moins d’une demi-heure).
Un de ces groupes doit être dirigé par un leader autoritaire, un second par un leader démocratique (et ce sens n’a pas précisément le sens où il est utilisé abusivement en politique, actuellement, pour désigner tout et n’importe quoi, sauf la démocratie), et un troisième par un adulte non-directif (je n’en parlerai pas ici, ça me semble moins pertinent et moins d’actualité que le reste).
L’expérience a été inventée dans le cadre de l’enseignement. Elle a été mise en œuvre sur le même groupe d’enfants auprès duquel se succédaient des adultes incarnant ces rôles différents, mais elle est réalisable avec trois groupes parallèles.
Chacun de ces modèles éducatifs est sous tendu par un positionnement philosophique (je vous la fais un peu rapide) :
♦ un prof autoritaire est celui qui pense que l’adulte seul est intéressant, qu’il SAIT, qu’il est supérieur et que l’enfant doit se conformer et suivre la voie qu’il lui montre (et lui mâche) pour espérer grandir.

l&-39;enseignement-de-l&-39;enseignant-avec-un-baton_318-29590.png
♦ le prof démocratique est expert, mais il ne s’en sert pas pour dominer l’enfant, et il adopte une voie fondée sur l’égalité entre l’adulte et l’enfant (il négocie, il accompagne l’enfant dans des démarches d’autonomie)
♦ le modèle non-directif (ou laisser-faire) part du principe rousseauiste que l’enfant est naturellement bon et qu’il faut que l’adulte s’efface pour le laisser croître comme il l’entend, sans le pervertir

Les conclusions de l’expérience (je zappe celles qui sont plus pédagogiques) sont que, lorsque nous sommes en groupe, notre attitude est très différente de celle que nous aurions si nous étions seuls (et ce, sans que cette différence soit consciente) : il existe un « climat » propre à chaque groupe, et ce climat est totalement le fruit du mode de direction du groupe.

Un groupe n’est donc pas la somme d’individus, mais une entité unie (jusque dans sa désunion – vous le verrez) par sa propre façon de réagir au mode de commandement.

Un groupe dirigé de façon autoritaire sera à la fois apathique et agressif, formé de clans en compétition entre eux, fondé sur la frustration de certains au détriment d’autres qui peuvent se penser supérieurs (parce que désignés comme tels). Les réactions des élèves ne sont que soumission (c’est ce comportement que vise l’enseignant en guise de réponse) ou rébellion (ça, c’est quand il se loupe un peu, ou qu’il a affaire à des gamins un peu plus réactifs que les autres).

Le prof a rapidement des chouchous – ceux qui ne remettent pas en cause son autorité de façon ouverte, voire qui lui filent un coup de main pour l’exercer, en espérant un « retour sur investissement » en termes de bonnes notes ou de calme – et des têtes de turc. Il n’y a pas de place pour la collaboration entre enfants (mais les chouchous peuvent, donc, collaborer avec le prof) et l’enseignant est amené à recourir à la punition pour maintenir son leadership. Dans ce cas-là, les enfants ne montrent pas de solidarité particulière à ceux qui sont punis (ils demeurent passifs).

Les réactions des participants sont le plus souvent infantiles (quel que soit leur âge des participants). Pas de place pour des réactions « libres ». La pression est constante sur les individus – et le malaise aussi. Plus le leader est autoritaire, et plus les relations des enfants sont agressives entre eux. L’agressivité peut aussi être détournée sur l’extérieur (le groupe, soumis à cet affect, est manipulable à souhait : si on lui désigne un exutoire à son agressivité, il y va franco. L’exutoire peut être utilisé si le prof craint pour son leadership : cela détourne l’attention de façon efficace).

En résumé, quand un prof vous dit que sa classe est agitée et agressive, on peut avoir une idée précise de son mode de fonctionnement à lui

Dans le groupe démocratique, l’enseignant conduit les enfants à décider ce qui est à faire, et comment le faire, et il favorise les interactions entre enfants. Il est garant de la non-agression, et joue le rôle de régulateur. L’agressivité est à peu près nulle (ou régulée aussi par le groupe), les relations sont amicales et de collaboration.

Et alors, me direz-vous ?

Il me semblait, à repenser à cette expérience, que toute ressemblance avec la société française et les réactions récentes du clan politique au pouvoir serait, non pas fortuite, mais plus que probable !
Je pense à l’agressivité, bien sûr, mais aussi à la collaboration avec le chef (91% des français approuvant l’état d’urgence et l’annonce faite de la violation des droits de l’homme), à l’apathie générale des gens – qui ne réagissent plus à rien – ou encore à l’indifférence de la plupart des français pour ceux qui se font coincer et empêcher d’exprimer leur opinion, matraquer, emprisonner, assigner à résidence (j’ai lu aujourd’hui, à plusieurs reprises, que c’est « bien fait pour eux »… réaction innommable et dont le ton de cour de récré ne vous échappera sans doute pas).
Se fier à des dirigeants autoritaires (et les nôtres se disant démocratiques, ne le sont pas), c’est se faire manipuler, c’est fonctionner à l’émotif, c’est penser que les autres sont, a priori, le « mal », c’est croire que les choses peuvent se résoudre si on neutralise « l’ennemi » (catégorie fourre-tout regroupant les opposants, fussent-ils pacifistes), et j’en passe.

2bfe25df

Je n’ai bien sûr pas de solution toute faite à cette situation, ni aux dérives fracassantes auxquelles on assiste dans notre chute vers quelque chose de bien noir, mais, à cause de mon métier, j’en reviens toujours à penser que, si solutions il y a, elles sont prioritairement de l’ordre de l’éducation (et pas de n’importe quelle éducation, ma préférence allant à celle qui insuffle l’autonomie de pensée, la liberté, la confiance, la collaboration entre les gens… liste non limitative), de l’ordre de la création (individuelle et collective) et de l’ordre de la réflexion (fondée sur le développement de l’esprit critique, sur une culture et des références mises en perspective, sur le dialogue, sur la maîtrise de la langue, qui permet la maîtrise de la pensée, sur l’apprentissage de la capacité d’argumenter au lieu de beugler…).

Ma réponse personnelle, dans le cadre de mon métier, a toujours été de tenter d’amener mes étudiants à réfléchir, entre eux, collectivement, et par eux-mêmes, à la façon dont ils entendaient incarner (qu’ils deviennent profs ou non) un rôle positif dans la société.

A se poser la question de l’adulte qu’ils veulent être, de l’enfant qu’ils ont été, et de ce qui les a aidés à grandir, ou au contraire, de ce qui les a entravés.

A reconsidérer les solutions toutes faites en éducation, du type punir, gronder, humilier, mettre en rivalité, dominer, ne pas laisser l’enfant mûrir en être libre, diffuser la bonne parole à gober… pour inventer d’autres rapports éducatifs, respectueux, non dogmatiques, civilisés, pour laisser la place à l’individu de grandir, de se développer.

A y apporter leur réponse personnelle, qui n’est pas forcément la mienne. Mais qui, lorsqu’elle est réfléchie – et c’est le cas : les étudiants que j’ai fréquentés se sont toujours prêtés à l’exercice avec énormément de sérieux et d’enthousiasme -, est toujours pétrie d’humanité.

502-2

Ploncke et Replonck

J’ai été très touchée, il y a peu, lors du visionnage de l’excellent film de Yannis et Maud Youlountas : Je lutte donc je suis***, film qui recense l’état des luttes actuelles en Grèce et en Espagne, de la partie du film dans lequel ils montrent, en Grèce, un aspect du combat qui passe, justement, par la pédagogie Freinet.

Par une démarche qui lutte contre le modèle autoritaire (au niveau de l’école, au niveau du gouvernement, au niveau de la vie tout court), que combattait aussi Kurt Lewin, à sa façon.

C’est à l’évidence sur de toutes autres voies que nous allons, autant dans le domaine politique que dans la désastreuse réforme des collèges, par exemple.
Bien sûr, j’ai conscience que cet aspect des choses n’est pas tout le fond du problème. Mais nul doute pour moi qu’il en est un aspect significatif.

En tant que pédago, en tant qu’être humain, je dois dire que cela me renvoie à une sensation d’échec et de tristesse monumentale. Même si je ne baisse pas les bras en terme de transmission, la lutte sera longue et je ne suis pas certaine qu’on me (nous) laisse le temps nécessaire à la mener.

©Bleufushia

*http://www.telerama.fr/idees/bernard-lahire-sociologue-nos-responsables-politiques-ont-tendance-a-refuser-toute-explication,135178.php?utm_campaign=Echobox&utm_medium=Social&utm_source=Facebook

** pour ceux qui ne connaissent pas la méthode Freinet, cette vidéo permet une première approche
https://www.youtube.com/watch?v=bwSfuO_4AwY

***BA longue du film de Yannis Youlountas : Je lutte donc je suis
https://www.youtube.com/watch?v=v3Vc5aWkORY