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Je ne supporte pas qu’on compare le bleu (Tribute to Yves Klein)

 ©Bleufushia

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Je ne sais plus comment, ni quand ça a commencé. Ça remonte à si loin déjà.
Mon salut tient à la découverte de ce qu’a pu être la genèse de cet étrange penchant ? Vraiment ? Je n’y crois pas. A mon salut, je veux dire.
Je ne sais pas si tout ça a réellement une quelconque importance.

Peut-être que la première atteinte – c’est le terme qui me vient spontanément – c’était cette histoire de sang bleu, qu’on évoquait à demi-mots dans la famille. Gamin, j’essayais inlassablement de deviner sur quoi pouvait déboucher une telle anomalie, sans succès. N’avait-on pas de sang rouge ? Et un pur-sang, c’était bleu ou rouge ? Autant de questions un peu obsessionnelles, qui me donnaient, quand j’y pensais vraiment, un vertige, l’impression d’être atteint d’une étrange maladie, d’être promis à un destin singulier.

 Mur d'Athènes ©Bleufushia

Icare – sur un mur d’Athènes ©Bleufushia

Peut-être aussi puis-je déceler une origine, des prémices dans ces interminables siestes obligatoires de mon enfance. Transgressant l’interdit de me lever, je me postais derrière les jalousies et j’observais la mer : la maison que nous habitions était perchée sur une falaise et surplombait la baie. De ma chambre, on ne pouvait contempler que l’eau et le ciel, juste barrés par les persiennes. Baigné dans cette lumière pure, brutale, je m’absorbais dans la contemplation de cette masse marine – comme la couleur, bien sûr, encore que ce terme soit vraiment pauvre pour désigner les multiples teintes de ce qui s’offrait à ma vue. Je dirais que ça créait en moi comme une plénitude, un trop plein de jouissance.

Un autre élément me revient. A l’adolescence, mon premier achat volontaire, personnel, qui me différenciait complètement de mon père (et de ses stylos à encre munis d’un piston pour pomper l’encre violette – avec ces petites bouteilles semblables à celles de la Communale), ça a été un stylo à cartouches d’encre. Le corps du stylo était turquoise et translucide, ce qui relevait à l’époque d’un modernisme échevelé. Je me souviens très bien de mon « Epoca blu » : l’encre que j’y mettais s’appelait « peacock-blue ».

J’adorais ce nom, dans lequel le bleu renvoyait à des « coques », dans lesquelles je n’entendais que le sens de bateau.
J’ai écrit des années exclusivement avec ce stylo, au grand dam de mon père qui trouvait cet outil indigne d’une masculinité triomphante. Quand, plus tard, il s’est cassé, j’ai cherché en vain un modèle similaire : il me semblait impossible d’écrire autrement. J’ai dû m’y faire cependant.

Je me souviens aussi, puisque vous me pressez de questions, de ma fascination pour un spectacle que ma mère n’avait pas pu m’empêcher de voir à temps – j’étais tout jeune encore – celle du noyé de la plage du Levant. Son visage avait pris des teintes cyanosées impressionnantes. Ma mère répétait « c’est affreux » et moi, je me rappelle que je trouvais à ce spectacle une farouche beauté étrange. Mais cela a-t-il un quelconque rapport ?

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©Bleufushia

Il y a eu un moment, je devais avoir dans les vingt-cinq ans, sans que je parvienne à discerner une réelle continuité avec ce que je viens de vous raconter, ça a été d’un coup le grand dérapage dans le bleu, l’immersion totale, un peu les deux pieds sur le guidon.
Pêle-mêle, je citerais ma fascination pour les ciels de Giotto et pour le calme du bleu profond des nuits d’été, mon amour absolu des simulacres d’azur, certains matins blêmes, pour les teintes électriques précédant l’orage, les bleus fatigués du crépuscule, la volatilité des couleurs des mers… et j’en passe.

Reflet – Erbalunga ©Bleufushia

Un jour est arrivé, je ne sais trop comment, malgré ce que je viens de vous raconter, où mon seul projet, l’unique chose qui me raccrochait à l’existence, a été de devenir le Conquistador du bleu. Je n’avais plus d’autre idée que de créer LE pigment bleu, celui qui contiendrait tous les bleus, celui dont la pulvérulence massive ferait taire tous les autres, celui susceptible de faire basculer toutes nos conceptions étriquées de la couleur. Vous savez, celles qui nous font dire, par exemple, des choses aussi banales que « le rouge, ce sont les fraises, les tomates, et les coquelicots ».
Celui qui empêcherait définitivement de comparer le bleu à autre chose qu’à du bleu. Pur.

Je ne supporte pas qu’on compare le bleu.

Sans me vanter, après des années de travail acharné, j’y suis enfin parvenu. Depuis, je recouvre de MON bleu – oui, je l’ai déposé, il a un nom – tous les objets qui m’entourent. C’est une sorte de peacock-blue furieusement céruléen, mâtiné d’une pointe de cobalt.
Bon, je ne vous en dis pas plus, je conserve mon secret de fabrication, ainsi que les pierres et les plantes qui me permettent cette création unique.
Les objets, ça les dématérialise. Comment ? Vous ne comprenez pas ? Je ne crois pas pouvoir vous expliquer si ça n’est pas clair d’emblée pour vous.

Au crépuscule, je me livre maintenant à ce rituel que vous me reprochez aujourd’hui : je sais, ça ne se fait pas, je me dévêts, je trempe des éponges dans mon bleu, j’en frotte mon corps nu, puis je me couche sur de grands draps blancs étendus sur la grève, bougeant avec une infinie précaution, y imprimant de rêveuses anthropométries.

Pourquoi je fais ça ? Je ne sais pas, je dirais qu’il m’est simplement totalement impossible de faire autrement.
Vous ne trouvez pas ça très normal, dites-vous ? J’ai échoué à me faire comprendre ?
Je vous avais bien dit que le salut me semblait une entreprise extrêmement hasardeuse.
Me reste l’effacement.

Sarty in blues (emprunté à Véronique Videau-Salet) Blo

Sarty in blues (emprunté à Véronique Videau-Salet) – Blog http://psart.blogs.sudouest.fr/artiste-invitee-vvs/


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