bleu fushia

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Portrait de femme en animal marin

C’est moi à deux ans. Accroupie dans la mer, à un mètre du bord, je fixe l’objectif d’un air peu amène. Le photographe, mon père sans doute, osera-t-il, une fois le cliché pris, me faire sortir de l’eau ? Il suffirait qu’il me regarde pour comprendre que j’opposerai la plus grande résistance, et que ni persuasion, ni empoignade n’auront raison de mon obstination. Il me conduit quand même de force sur la plage, je suis encore trop petite pour lutter, mais les jouets qui m’y attendent, seau, pelle et moules à pâtés, ne m’intéressent pas. Le seul vrai bonheur est dans l’eau, je le sais déjà, et j’y retourne inlassablement, dès que je peux tromper sa surveillance. Je n’ai pas besoin d’accessoire, je nage dans l’essentiel.

C’est moi à quatre ans. Debout cette fois, toujours au même endroit, de l’eau jusqu’à la poitrine, les cheveux dégoulinants, la peau mouillée, je maintiens de la main droite la vitre de mon masque, instrument provisoire (rapidement, je saurai m’en passer). Il est destiné à affirmer que je ne suis qu’en transition dans l’univers terrestre, et que je ne concèderai pas plus d’une seconde au preneur de photo. D’ailleurs, l’image est un peu bougée. J’ai autre chose à faire de ma vie, je m’en vais explorer le fond de l’univers. Il m’est urgent d’aller plus profond.

C’est moi à 7 ans. J’apprends, en leçon de choses (pourquoi le mot choses pour désigner l’humain ?), que notre corps est composé à 90 % d’eau. La proportion me semble normale en ce qui concerne les autres, mais improbable pour moi. Je dis à la maîtresse qu’il y en a plus que 90%, dans mon corps à moi, j’en suis sûre, mais elle rit stupidement. Je n’étudierai jamais les sciences exactes, je le sais à cet instant précis. Mes sensations sont infiniment plus réelles que leurs mesures abstraites. A la question, qu’est-ce que tu veux faire plus tard, quand tu seras grande, une seule réponse : « sirène », comme une évidence.

C’est mon anniversaire, j’ai 8 ans : je ne veux pas de gâteau, je l’affirme franchement, pour la première fois. Je déteste le sucre. Le sel, il n’y a que le sel. J’ai obtenu, je ne sais comment j’y suis parvenue, qu’on le remplace par des oursins. Mes parents me trouvent bizarre, ils se désolent derrière mon dos. Comment y planter des bougies, c’est la seule question qui les agite. Décidément, je ne suis pas bien « normale ».

C’est moi un peu plus tard. Je suis pataude, mon corps maladroit, poussé trop vite, m’encombre. Je tombe souvent et j’ai les genoux couronnés. Je retrouve Pierre, mon complice en eau de mer, derrière le « Chris Craft », un bateau échoué le temps d’un été sur la plage. On passe des journées à plonger de la jetée, nos corps suspendus avant d’interminables danses aquatiques, élégance fluide du mouvement, délivrance de l’apesanteur, frôlements, jouissance de cette sensation intense des pleins et des déliés de ma belle écriture marine. Le soir, nos yeux rougis font des points sur les i de notre histoire liquide.

J’ai dix ans, mes cheveux sont longs, je les ai fait pousser pour qu’en ondulant, ils me frôlent en se mélangent aux algues qui flottent, lorsque la tempête a remué les fonds marins, en arrachant les posidonies avec violence. Je me fais photographier, avec cette coiffure composite, qui veut affirmer ma vraie nature, du moins celle qui est conforme à mes désirs. C’est la seule photo souriante de ma collection. J’ai un maillot bleu, on ne me fera pas porter d’autres couleurs. A la rigueur du vert.

C’est moi à 16 ans, j’écoute en boucle Léo Ferré chanter « La mémoire et la mer ». La marée, je l’ai dans le cœur, elle me remonte comme un signe… La fille verte de son spleen, c’est moi, c’est évident. Mes premières lettres d’amour, je les signe Marine. C’est un bel italien, il s’appelle Ulisse. Je rentre dans l’eau et je nage au large, jusqu’à n’être plus qu’un point sur la ligne d’horizon. Je pourrais me perdre au loin. Cependant, à cet âge-là, la raison l’emporte encore et je finis toujours par revenir sur la grève.

C’est moi à 18 ans, le cliché, pris au zoom, me montre en rappel sur le 420. Pierre est à la barre, et moi, je m’enivre d’éclaboussures iodées, le visage giflé par les vagues, glissant arc-boutée au dessus de la mer, en communion parfaite avec elle. Après, le sel dessine des marques irrégulières sur ma peau, tatouages toujours renouvelés, cartographie changeante de ma géographie intime.

C’est plus tard. Maintenant, j’ai l’âge de voler de mes propres ailes, c’est ce qu’on me dit. Moi, je le formule autrement dans ma tête, quelque chose comme « j’ai l’âge de nager de mes propres nageoires », mais j’ai peur qu’on ne me comprenne pas. On me propose une bonne situation à Paris, moi, je plaque tout, sur un coup de tête, pour aller m’installer sur l’île. Je pourrais être gardienne de phare, peut-être. Le soir, après avoir plongé mon corps dans l’eau violette, je mouille de grandes feuilles et peins des aquarelles. Un seul bateau par jour me relie à mes semblables. Semblables ? Que les mots sont étranges, parfois !

C’est moi à trente ans, j’ai une affection de la peau. Elle se recouvre de minuscules écailles. Le dermatologue y perd son latin et me regarde d’un air curieux. Je souris en douce. L’idée que ça puisse être un cas rare d’adaptation au milieu me comble.

C’est moi maintenant. Si vous me cherchez vraiment, vous pourrez me trouver là-bas, après la dernière bouée, mon corps abandonné, flottant sans effort, lascif et heureux, au gré des courants marins.

sirènes

©Bleufushia

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