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Douceurs (42)

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Cheminant sur des sentes buissonnières, vers…

Parfois, je me plais à penser aux hasards hasardeux qui mènent nos vies, et qui nous conduisent vers l’inattendu, quoi qu’on tente de planifier et de contrôler.
A la façon dont un acte, qu’il soit mûrement réfléchi ou même posé sans préméditation, nous entraîne à dévider dans un fil inespéré d’autres actes, des rencontres, des échappées imprévues, d’autres actes encore, par conséquence, et ainsi de suite, empruntant un chemin indéchiffrable, souvent complètement au p’tit bonheur la chance.

Il y a de cela de nombreuses années, au siècle dernier – bien sûr, je pourrais remonter encore plus loin, mais les ramifications, dans ma vie, de ce moment précis m’étonnent encore – un jour d’été et de désoeuvrement, dans un camping en bord de grande bleue,  mon compagnon d’alors m’a lancé un défi (qu’il en soit ici grandement remercié).
Il s’agissait d’écrire, en deux heures (le temps d’une course pour lui) la biographie imaginaire d’un énigmatique faux capitaine qui séjournait dans la caravane voisine de notre tente.

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Dessin de Chabouté

Même si je m’étais toujours passionnée pour la littérature, je n’avais jamais pensé me mettre à écrire, et l’exercice m’avait paru assez incongru pour que je dise : « chiche ».
J’ai donc écrit, j’ai aimé cet essai pas si malhabile, et, au retour des vacances, me suis inscrite à un atelier d’écriture sur internet.
J’y ai été accueillie par les participants, dont celle qui est devenue une amie : Mimi. Et d’autres encore dont l’existence s’est tissée avec la mienne un peu, beaucoup, passionnément parfois.
Si je tire une infime partie du fil « Mimi », je me rends compte que, si je ne l’avais pas connue, je n’aurais bien sûr pas pu oublier chez elle, 17 ans après, le livre préféré de mon petit-fils, je n’aurais pas réfléchi à la façon de le récupérer aisément et je ne lui aurais pas proposé de passer chez elle pour ce faire (elle habite quand même à une heure trente de chez moi).

J’aurais eu la flemme, sans cette étape à mi-chemin, d’aller voir l’expo d’Ernest Pignon-Ernest actuellement présentée au MAMAC de Nice, même si j’adore cet homme.

Je n’aurais pas, au sein de cette très riche présentation de son œuvre, été attirée par une des photos qu’Ernest a faite d’une de ses installations, son Pasolini se portant lui-même, mort – image très forte découverte à Rome en direct, mais ici prise à Naples.

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Je n’aurais pas repéré  l’inscription en italien apposée sur un des balcons de cette barre d’immeuble délabrée d’un quartier apparemment très populaire, où il avait choisi de la placarder : « Ciascuno cresce solo se sognato ».

Je n’aurais pas vérifié sur internet la traduction, ne serais pas tombée sur le poème dont c’est le dernier vers (Il limone lunare*), et je n’aurais donc jamais découvert l’existence de son auteur, Danilo Dolci**.
Ni n’aurais su qu’il a œuvré, en partie, dans le domaine pédagogique.

Et je reste bouche bée de ne jamais l’avoir croisé dans mon long parcours passionné autour de la pédagogie, et qu’aucune mention de ce qu’il a été et de ce qu’il a fait ne soit arrivée jusqu’à moi, parce que je m’intéresse aux recherches et expériences pédagogiques, à l’Italie, au militantisme, à la politique, aux révoltés du XXème siècle… et ce depuis longtemps.

Toutes choses, d’ailleurs, qui ont un rapport avec d’autres hasards, mêlés à un zeste de déterminisme.
[cette remarque à mettre dans la rubrique qui ne mange pas de pain : « On est bien peu de choses, madame, / Donnez-moi un kilo d’bananes / Bien mûres », comme le chantait François Béranger]

Juste après avoir fait des recherches sur l’homme, et sans rapport avec elles, j’ai eu l’idée de lire enfin un article intéressant, mis de côté il y a presque deux mois, et traitant de l’usage des jeux dans l’éducation d’aujourd’hui***.

Tout ça m’amène aujourd’hui à vous parler des réflexions que suscitent en moi l’écho de ces deux découvertes et leur possible mise en regard.

… DANILO DOLCI

Dolci, ça fait presque pseudo : imaginez un peu vous appeler « bonbons », « gâteaux », ou « confiserie ». Cela paraît une blague, ou un choix (à cause de son engagement non-violent), mais en réalité, c’est son vrai nom.
Cet homme a été qualifié de Gandhi italien, à cause des actions non-violentes qu’il a réussi à impulser – surtout en Sicile – comme la grève de la faim de plus de 1000 personnes pour protester contre la pêche frauduleuse qui réduisait les pêcheurs à la misère. Il a travaillé sans relâche à créer des situations et des prises de conscience amenant les sans-droits (personnes habituellement exclues du pouvoir et des décisions) à se réunir, à réfléchir ensemble, à s’opposer, à revendiquer, à mener des luttes collectives. Il s’est, entre autres, affronté courageusement à la mafia. Et j’en passe.
Ce qui m’intéresse particulièrement ici, c’est son action éducative. Il a rodé ses principes d’intervention parmi les paysans, les travailleurs qu’il a aidés à se fédérer et à transformer leurs valeurs et leurs rêves en ripostes « politiques » spectaculaires, et ce jusqu’aux années 70, où il décide de participer à l’école expérimentale de Mirto.
Il relate ses idées – reconstruire le rapport à la terre et la réciprocité avec la nature, entre autres – et son expérience dans un livre intitulé « chissà se i pesci piangono » (qui sait si les poissons pleurent). Moi qui suis maritime avant d’être terrestre, rien que ce titre me touche !

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Il y explique la « maïeutique réciproque », à partir d’une théorisation sur la différence entre transmettre et communiquer.

Pour lui, qui a connu – et combattu – le fascisme, la transmission (modèle dans lequel l’adulte est celui qui sait, à la fois ce qu’il faut savoir et les chemins par lesquels l’élève doit passer – ce que certains appellent le modèle « autoritaire », même si l’autorité peut en être souriante) amène la non-réciprocité, et dérive sur la domination du groupe par un individu.

Dans sa conception, communiquer amène, en opposition, le sens de la communauté, demande un dialogue, des discussions, des débats et des actions choisies ensemble. Et génère du progrès social. Et de la démocratie.

Sa maïeutique, proche en partie des conseils dans la pédagogie Freinet, est organisée de façon plus réglée : les enfants assis en rond réfléchissent à un sujet commun. Lorsqu’ils ont en tête ce qu’ils en pensent, le tour de parole commence, dans l’ordre, chaque enfant expose ses idées, écoute celles des autres, qui peuvent l’amener en cours de route à modifier la sienne. La tâche commune est de bâtir des hypothèses, d’inventer des situations d’expérimentation, pour en vérifier le bien-fondé de ce qui a été élaboré théoriquement.
Dans sa pédagogie, pas de recours au jeu, mais plutôt à la réflexion, et à l’intelligence créative.

Cela le rapproche de Freinet qui, au milieu d’une époque où les « pédagogies modernes » encourageaient le recours au jeu – pour sortir des modèles dans lesquels l’enfant était passif (« pratico-inerte », disait Sartre), et pour intégrer les découvertes de la psychologie – prônait, lui, le travail-jeu  (un travail tellement intéressant que les enfants l’accomplissent comme par jeu).
Pour ces deux pédagogues, seul est fondateur pour le développement de l’individu ce qui lui permet de se mesurer aux autres et au monde, dans un travail « réel ». Ils espèrent ainsi faire grandir et changer l’homme, mais aussi la société.

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Pour revenir à la phrase qui m’a amenée jusqu’ici, la traduction que j’en faisais approximativement (chacun ne grandit que s’il rêve) n’était que partiellement exacte.

« Sognato », c’est une licence poétique qui paraît plus proche, en fait de « si on le rêve ». Chacun ne grandit que si on le rêve…

Dans ce poème, Dolci oppose d’un côté ceux qui pratiquent un enseignement fondé sur un guidage, sans doute sécurisant, mais qui n’amène pas à l’autonomie, ainsi que ceux qui cherchent à amuser l’enfant pour l’intéresser, à ceux qui se situent plutôt du côté de l’éducation de l’humain, en prise autant sur la réalité du monde que sur les rêves.

 Le vers qui précède celui qui m’a attirée dit : « rêvant les autres comme ils ne sont pas encore ».

Rêver les enfants… beau travail de pédagogue et d’humain.

Des jeux et des hommes

Avec Eric Sanchez, on tombe dans une toute autre ambiance : il aborde dans son article les différents types de jeux préconisés dans l’éducation maintenant.

Ce sont presque tous des jeux qui passent par les moyens technologiques modernes. Et dont le but semble être prioritairement d’habiller le cours, de le rendre trop top jeune pour que le jeune morde à l’hameçon.

Ce qu’il appelle « mettre du chocolat sur les brocoli ».

En fait, rien à voir avec les caractéristiques d’un vrai jeu, mais tout avec une stratégie de « vente ». Le jeu authentique, celui qui est central dans le développement de l’enfant, est à l’inverse, libre (même s’il comporte des règles), incertain, improductif, fictif, frivole, procure du plaisir et sort des normes. Ce que l’enfant y apprend, c’est à peaufiner son rapport à la vie et à lui-même, pas à répondre de façon normative à une demande extérieure.

C’est pourtant devenu à la mode d’utiliser l’ordinateur, de mettre ses cours sur internet, et les directives amènent à l’idée de les « gamifier » pour qu’ils soient plus « addictifs ». Si toi, prof, tu ne le fais pas, c’est un signe avéré que tu es déjà confit dans la naphtaline. C’est le message de l’institution, qui présente ce tournant comme obligatoire et indispensable.
(J’ai déjà écrit, ici, à ce sujet****)

Je ne vais pas me livrer à une paraphrase de l’article, qui expose intelligemment les arguments pro-jeux (ceux où on s’exerce à simuler des situations, ou à détourner les règles) et anti-jeux, mais je voudrais évoquer un des jeux dont il parle.
Il s’agit de « classcraft », un jeu proposé aux enseignants. Sur le site, où je suis allée m’ouvrir un compte, on en apprend plus sur le fonctionnement.

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« Transformez vos quizz en batailles épiques ».
La connaissance est un combat, et ne se vérifie que sous forme de quizz (moi, je pensais naïvement et à l’ancienne qu’il était bon que les enfants réfléchissent et s’expriment).

Les élèves vont commencer par se fabriquer des avatars, choisir s’ils veulent avoir les cheveux violets ou un casque de guerrier de l’espace…
« Débutez chaque cours avec une surprise : par exemple, des accents de pirates : vos élèves accourront ». (Moi, j’en étais restée à la plume de paon coincée dans le string, mais ce n’est plus assez attirant, l’âge n’aidant pas non plus)

Toute bonne réponse est sanctionnée par des X points (lire à l’anglaise) et, au bout d’un nombre que l’enseignant peut modifier – il est quand même libre de sa pédagogie ! -, l’enfant obtient des pouvoirs spéciaux.
L’exemple qui est donné du premier pouvoir spécial, est celui de l’obtention du droit de manger en classe.

Mais il y en a d’autres, je vous laisse découvrir s’ils sont du même tonneau.
Edifiant, non ? Et taille d’éducatif que c’est pas…
J’arrête là l’exploration du bidule (vous pouvez y aller vous-mêmes, c’est gratuit ! manquerait plus qu’il faille payer pour une telle daube !).

Faire jouer les enfants à des jeux débiles à l’école en guise d’apprentissage – alors qu’ils ont beaucoup mieux à la maison, de plus – pour gagner le droit de manger son mac’do en classe, les tromper avec des paillettes et des effets spéciaux, c’est à mille lieux d’une éducation qui vise à confronter l’enfant à la réalité et à ses rêves.

Entre Classcraft et Danilo Dolci, cherchez l’erreur !
Se bagarrer, se cacher derrière des personnages de guerrier, aller vite, plutôt que privilégier la lenteur, le faire collaboratif, la création commune, des rapports sociaux harmonieux et authentiques d’individus, c’est tendance.

Ça me fait penser à cette lycéenne que j’entendais tout à l’heure à la radio : on lui demandait ce qui lui plaisait au lycée, et elle racontait que c’était d’échanger des ragots sur les autres, de façon anonyme, sur la page facebook de la classe. La journaliste lui demandait en quoi cela lui plaisait, et la gamine répondait que c’était ça, la vraie vie.
Sans doute qu’elle écrit ses ragots en mangeant des bonbecs, qu’elle a gagnés grâce au jeu éducatif du prof trop cool.
« Du pain et des jeux de cirque »… rien n’a changé, à part la technologie.
Battez-vous, les jeunes, avec vos pistolets lasers fictifs, pendant ce temps-là, le monde, le vrai monde, vous échappe !

Et vous, vous avez gagné cet article défrisant grâce à un faux capitaine de papier.

Etonnant, non ?

©Bleufushia

* Il limone lunare

C’è chi insegna
guidando gli altri come cavalli
passo per passo:
forse c’è chi si sente soddisfatto
così guidato.

C’è chi insegna lodando
quanto trova di buono e divertendo:
c’è pure chi si sente soddisfatto
essendo incoraggiato.

C’è pure chi educa, senza nascondere
l’assurdo ch’è nel mondo, aperto ad ogni
sviluppo ma cercando
d’essere franco all’altro come a sé,
sognando gli altri come ora non sono:
ciascuno cresce solo se sognato.

** à propos de Dolci, par exemple

https://fr.wikipedia.org/wiki/Danilo_Dolci

http://www.editionsquartmonde.org/rqm/document.php?id=5472

**sur le blog d’Eric Sanchez , une réflexion intéressante sur les outils (et dérives) de la pédagogie actuelle.

https://blogs.mediapart.fr/eric-sanchez/blog/050816/de-pokemon-go-la-salle-de-classe-sept-manieres-d-utiliser-le-jeu-pour-enseigner

****séance de rattrapage (si le cœur vous en dit)
https://bleufushia.wordpress.com/2015/03/03/les-moocs-cest-le-fun-mais-cest-pas-la-joie-24/

 

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Jubilation (41)

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Daniel Firmant

Ce n’est pas la campagne de Russie, mais…

… me voilà à l’heure de la retraite.

Pas encore devant l’entrée de la maison du même nom, mais tout est une question de temps…
C’est très étrange, parce que j’ai encore 18 ans, je le sais, mais c’est là.

Je n’aime pas ce mot, qui a des relents d’obscure capitulation, ou de couvent, et la différence entre prendre sa retraite et battre en retraite me paraît ténue.

 A ce propos, j’ai, en fait, déjà battu en retraite en octobre dernier, et ai passé ma dernière année professionnelle à l’arrêt (pas aux arrêts, je vous rassure). Ce qui me fait rire est que je viens juste de recevoir mon avis de notation annuel. Cette année, le commentaire me laisse aussi rêveuse que ne l’avait fait celui de l’an dernier (mais pour d’autres raisons). Finies, la constance* et la sérénité**.

« Madame Machin a été très investie dans son travail cette année. »

Oui, vous lisez bien. L’investissement dans l’absence, c’est-y-pas merveilleux ! ma vie est un oxymore !
A la lumière de cette appréciation, je me demande si je n’en faisais pas un peu trop les années précédentes, finalement. Parce que surinvestie, c’est presque une critique, non ?

Mais je reviens à mes moutons.

Il y a dans la retraite un mouvement en arrière : on se retire, on s’isole, on cède du terrain devant l’adversaire, on abandonne le champ de batailles. C’est fini, on n’ira plus de l’avant, fier et droit, on ne participera plus à l’effort de construction de la riante société de demain (pour le moment, plutôt à l’état de ruine fumante).

Non, on est sur la voie du hors champ, de la disparition,  de l’effacement progressif.
C’est moyen, vous ne trouvez pas, comme projet de vie ?

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L’hermite (tarot des Visconti-Sforza)

Jubilons, jubilez !

Finalement, j’ai eu une idée, je vais me faire naturaliser espagnole.

Parce que eux « jubilent », au lieu de se carapater en catimini (rien à voir, mais vous saviez, vous, que l’origine du mot catimini serait le mot grec  katamênia – les menstrues-, qu’a priori, on cache, œuf corse).

Plus de menstrues à la retraite, la jouvence est finie, ce qui n’empêche pas de se jouer le film« Catimini-le retour» !).

J’ai donc décidé (vous êtes les premiers à qui je le dis) d’être une jubileuse.

Celle qui pousse des cris de joie : yep yep yep ! en dansant la danse du scalp au lieu de se morfondre.

Les mots, quand même, c’est chouette ! vous en changez un seul, et d’un coup la vie se colore autrement.

Pour commencer, les cahiers au feu, et la maîtresse au milieu ! hop, fini le boulot ! « Il envoie tout dans le plafond… ça pleut les papelards, les dossiers… Une fois… deux fois… il recommence ! Toujours poussant des hurlements ! des joyeux !… Il est jubileur ! (Céline, Mort à crédit)

Disparaît la fonction, reste l’individu, dans son ébouriffante virginité (euh, t’en fais pas un peu trop, là ?).

Et puis, si on fête mon jubilé, j’en ai encore au moins pour 50 piges devant moi.
Et quitte à flirter avec le vocabulaire catho, je préfère un bon jubilé [l’année de la rémission de tous mes péchés (champagne !) – et même des peines pour les péchés]  à la retraite au fond d’une cellule.
Qu’on se le dise.

Xylolalie (et lalalère)

Une fois ma carrière partie en fumée, je me suis mise, toujours sur le mode sioux, à éplucher la prose institutionnelle des derniers mois, histoire d’eraser grave ma BAL, et du passé de faire table ra-a-ase.
Avant de tout foutre en l’air, j’en ai prélevé pour vous quelques menus échantillons, qui me semblent faire sens (comme dit l’autre).
Ça faisait un moment que je n’avais pas jeté un œil sur la prose de la « gouvernance ».

En quelques mois, les chefs (qu’il est bon, mais bon, qu’ils ne soient plus les miens, ceux-là !) se sont mis à parler bizarrement.

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Plonk et Replonk

Ce n’est même plus de la langue de bois (ou alors, de l’aggloméré), ni de la novlangue, c’est un truc qui ne ressemble à rien. Vous rajouterez par là-dessus une petite réforme de l’orthographe, et on va finir par se demander vraiment où et dans quel état on erre.
Jugez-en par vous-mêmes (ce sont les premiers qui me tombaient sous les yeux).

-« Je vous invite à vous rendre à la réunion de  présentation de la cinématique des déménagements » (il est à quelle heure, le film à la cinématique ?)

-« Interviendront la société Melaudix (en sous-sol) et la société Déméninge (parce qu’on est quand même dans une fac, faut pas oublier !) en charge de l’ingénierie de déménagement.»

-« La DEPIL a procédé à une modification du mode opératoire d’affranchissement sur l’ensemble des campus, l’objectif principal étant d’assurer un reporting précis des dépenses » (…et par un prompt renforting, nous nous vîmes trois mille en arrivant Topor)

-« Nous demandons aux agents qui n’ont pas pu accéder au campus XXX lors des 2 journées de blocus (20 et 28/04) de poser un jour de congé » (on serait pas dans un monde un tout petit peu libéral, par hasard ?).

Je pourrais continuer ainsi sans problème : tout est à l’avenant. Mais la dernière citation m’amène dans le vif du sujet. La contrainte, l’irrespect, la manipulation, les changements subreptices mais cependant brutaux de règles, bref, le monde capitaliste comme il est, juste à vomir.

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Gabin dans Mélodie en sous-sol

Vous reprendrez bien un peu de censure (potinons quelques petits potins)

Plus l’université-entreprise prend son rythme, et plus elle laisse voir sa vraie nature. Elle ne la cache pas, au demeurant : quand on a les pleins pouvoirs, on aurait tort de se gêner.

Cette année, il y a eu des élections internes, pour le renouvellement de la gouvernance. La continuité sans changement, malgré la majorité des suffrages obtenus par les opposants à l’équipe en place, qui laissait entrevoir la possibilité d’un changement de têtes et de programme.

Un tour de passe-passe, et le tour était joué : le vote des personnalités extérieures triées sur le volet a emporté le morceau (par exemple, la candidature de Guédiguian a été refusée : trop « pas dans l’axe » ! d’autres ont été invalidées après terme, pour manque de pièces… non demandées dans le dossier), après des incidents de parcours en tout genre.

Parmi ceux-là, l’histoire de la déclaration de foi pour être candidat, dont les chefs avaient fixé le nombre de mots précis qu’elle devait contenir. La liste d’opposition a déposé une déclaration en bonne et due forme, dont les deux derniers mots (et pas des moindres : « la démocratie ») ont étrangement disparu du mail transmis… c’est balot, mince, pas conforme, pas de déclaration… pas de bras, pas de chocolat !
Mais il y a aussi l’histoire des listes de diffusion sur la messagerie interne.

J’ai connu l’époque où, sur la messagerie, il y avait une liste sur laquelle se trouvaient tous les personnels de la fac, tout site confondu (l’université était déjà répartie en différents bâtiments dans des villes différentes).

On voulait passer une annonce, donner son avis, conseiller un lien, annoncer une réunion, une manif, une pétition, pousser un coup de gueule, et j’en passe, on allait sur « all-users » (déjà de l’anglais… une amie avait détourné cette dénomination, au moment où nous avons perdu le combat contre la loi d’autonomie des universités en parlant de la liste « all-loosers »), on tapait son message, et une seconde après, tout le monde y avait accès. Pas de modérateur, pas d’embrouille, et pas de censure (même s’il me revient un épisode où un vice-président assez lourdingue nous abreuvait quotidiennement d’une prose indigeste, et d’articles de torchons de droite réécrivant la réalité… et qu’on était un certain nombre à espérer qu’il se taise enfin, ou à vouloir l’expédier en spam – mais cette fonction n’existait pas non plus sur la messagerie),  
Puis la modernité est arrivée, et avec elle, la fusion des universités en une seule usine à gaz, qui s’est dotée d’une messagerie à l’image de sa grandeur, de son excellence, et de son extrême modernité.

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Audacieux (un bel exemple de comm de ma boîte)

(oh, c’est beau, ça me fait vibrer…)

Désormais, les seuls qui ont accès à l’écriture sur la liste « all-users », ce sont les chefs. Même les syndicats ayant pignon sur rue n’ont pas obtenu la possibilité d’utiliser cette liste. Faudrait quand même qu’ils arrêtent de vouloir nous abreuver de leur prose inutile…

Depuis deux ans, il en est ainsi.

Parallèlement à cela, l’université s’est dotée d’un service de communication qui pilote tout, et livre aux foules en délire une image policée et idéale d’elle-même. L’ouverture de ce service a fait mettre à la casse l’ancienne « Télé campus », dans laquelle des étudiants (indépendants) donnaient à voir des enquêtes, des points de vue, des réflexions issues des centres de recherche… A la place, des annonces de cérémonies pour fêter des accords commerciaux avec le monde de l’entreprise, des auto congratulations sur notre degré mondial d’excellence. Du positif, du « qui va de l’avant ». Du correctement moderne.

Cela ramène à ma mémoire un souvenir ancien (c’est juste parce que j’ai mauvais esprit, faites excuse !).
Juste après la chute de Ceausescu, j’ai fait partie d’un petit groupe de directeurs de départements qui a reçu une délégation des nouveaux ministres roumains, venus demander conseil. Parmi eux, le ministre de la « communication et de la propagande », dénomination double qui m’avait presque autant étonnée qu’un des critères de notation des profs de collège (autorité et rayonnement – on continue à nager dans l’oxymore).

Lors du dernier comité technique, il a été posé à notre Magnifique Gouvernant la question suivante : « êtes-vous d’accord pour créer une liste de diffusion ouverte permettant l’expression libre des personnels ? »
Réponse du Président :
« Cette question a suscité une réflexion de la gouvernance et de la direction. Compte tenu de ce qui s’est passé au cours des dernières semaines, les listes de diffusion ouvertes ne semblent pas adaptées. Il faut encore réfléchir pour trouver des moyens plus adaptés d’expression et de création de lien social entre les personnes. »

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 Je suis, personnellement, un peu étonnée qu’il soit encore question de « création de lien social » dans une entreprise dans laquelle on n’a plus que des contacts virtuels avec des machines (Mathieu vous raconterait mieux que moi la saga du « ticket » qu’on envoie à l’aveugle dans le cyber espace – mais non, y a pas d’aveugle, c’est l’envoi qui part on ne sait où et dont on ne sait ni où il aboutit, ni s’il aboutit). Où tous les lieux de rencontres ont été supprimés…

En tout cas, à cause de l’absence de « moyen adapté », l’équipe des opposants, qui rédige depuis les élections une excellente Gazette, drôle et bien informée, est, par exemple, interdite de diffusion par la voie interne (avoir voulu faire savoir la réalité de cette censure c’est à ça que notre Merveilleux Gouvernant fait allusion plus haut)..

Cela dit, si vous voulez un avis avisé de spécialiste (je suis quand même musicienne/dinosaure, vous pouvez vous en référer aux épisodes précédents, si vous avez le moindre doute à ce sujet), je vous dirai que finalement, il a raison, le MG : trop de pensée divergente crée certainement de la dissonance cognitive.

Je ne suis pas adepte de la polyphonie, vite synonyme de cacophonie, et je trouve finalement reposant qu’on n’entende qu’un seul et unique son de cloche.

Dans les choses que je trouve bonnes aussi, à la réflexion (quoi, j’ai changé d’avis par rapport à ma position antérieure ?), c’est l’histoire du département de philo (un repaire de mal pensants) à qui on a interdit de procéder à des élections, prétextant que « certains enseignants se seraient plaints de souffrance au travail « . Malgré leurs protestations, un administrateur extérieur a été nommé.
Circulez.

Y en a pas un qui parlait du silence des pantoufles pire que le bruit des bottes ?

La retraite ne me sauvera pas de la lente mais irrésistible ascension de cette forme de totalitarisme (dans un lieu où on ne pense pas, a priori, que cela puisse advenir), elle m’en éloignera seulement, en me dispensant désormais, dans ce lieu-là du moins, de l’épuisement d’une lutte sans merci et sans issue.  Je reste empathique avec les collègues et néanmoins amis contraints de durer dans cette galère.
Pour ce qui est de moi, vaut vraiment mieux que j’aille jubiler ailleurs, mon humeur s’en trouvera certainement adoucie.

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Demon Harvey (land art)

Pour m’adoucir encore plus, il me reste le souvenir de tous les moments d’humanité partagée avec les étudiants, dans un aller-retour permanent, la richesse du contact confiant et du chemin mené ensemble, la gratitude de certains qui ont avancé plus qu’ils ne l’espéraient, le bonheur toujours renouvelé de la conduite de relations maïeutiques, le pétillement des rires émaillant le sérieux du propos et de la tâche… et la mémoire souriante que je garde, précisément, de beaucoup d’entre eux, de leurs histoires, de leurs doutes, de leurs désirs.

Et la conscience d’avoir fait ma part.
A côté de ça,  l’institution qui a perdu toute âme en la vendant aux pouvoirs abusifs et au fric, ça a finalement une bien sale gueule.

©Bleufushia

Pour tout savoir sur ma constance et ma sérénité

* https://bleufushia.wordpress.com/2015/12/31/moi-jmen-balance-37/

** https://bleufushia.wordpress.com/2015/12/27/serenitude-absolue-36/


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RECAPITOULEÏCHEUN – accès par lien aux articles des « Echos d’une vie de prof » (40)

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Le travail accompli© Bleufushia

Comme je suis une quiche en informatique, je ne parviens pas à établir un menu déroulant. Du coup, si vous vous intéressez à mes « échos d’une vie de prof » (chronique qui a commencé en octobre 2014, et qui court sur deux années universitaires), il vous faudra une patience infinie pour arriver au premier.
Je vais résoudre la chose en feintant l’informatique. Voici une liste des articles publiés jusqu’ici (premier juin 2016).

En noir, ambiances de classes et portraits d’étudiants, regard d’une vieille schnock sur la jeunesse

En rouge, quelques considérations sur le système et l’enseignement

En rose, les états d’âme de Lili Ze prof (en rapport au système ci-dessus, essentiellement)

Bon, à la relecture, il est bien évident que tout cela s’entrecroise : une ambiance de classe décrite par moi, ça parle forcément du prof aussi… les étudiants ont un rapport avec le système, et les états d’âme de Lili aussi… mais on va faire simple, d’ac ?

En fait, si je me la joue genre bilan, je remarque que j’ai commencé à regarder autour de moi dans la classe, puis que j’ai commencé à être vraiment perturbée par l’environnement au-delà de ces murs-là, et que je finis sur des articles plus généraux sur le système et finalement, sur ses répercussions sur mon moral pourtant, antérieurement, d’acier.
En réalité, j’ai travaillé toute l’année 2014-2015. J’ai commencé cette chronique parce que, alors que depuis des années, je ressentais un certain malaise dans l’institution, ce malaise s’est aggravé soudain (avec la fusion des universités et le tout libéral triomphant), et j’ai éprouvé le besoin d’introduire la distance que les mots permettent, pour parvenir à supporter un peu mieux l’ensemble.
Lorsque j’ai commencé l’année universitaire 2015/2016 (la dernière pour moi), l’institution s’est mise à déraper plein pot et j’ai totalement craqué au bout d’un mois, pour cause de « conflit éthique » (a diagnostiqué la psychologue du travail que j’ai consultée). Travailler dans un lieu maintenant privé de sens et de valeurs dans lesquelles il me soit possible de me reconnaître m’est devenu insupportable. Du coup, bien qu’ayant été en contact régulier avec mes étudiants, et observant les choses d’un lieu qui n’est pas encore loin, mais plus totalement proche, je n’ai plus pu les chroniquer au quotidien. Et mes réflexions ont pris un tour plus auto-centré.

  1. Le prénom de Brahms https://bleufushia.wordpress.com/2014/10/03/le-prenom-de-brahms/
  2. Tutu https://bleufushia.wordpress.com/2014/10/04/tutu/
  3. Proche de la syncope https://bleufushia.wordpress.com/2014/10/04/340/
  4. Instruments tous unis https://bleufushia.wordpress.com/2014/10/04/instruments-tous-unis/
  5. Ma vie sur Mars https://bleufushia.wordpress.com/2014/10/09/ma-vie-sur-mars/
  6. La vie des bêtes  https://bleufushia.wordpress.com/2014/10/10/la-vie-des-betes/
  7. Fahrenheit 451 https://bleufushia.wordpress.com/2014/10/15/fahrenheit-451-7/
  8. Délivrez-nous de la tentation https://bleufushia.wordpress.com/2014/10/15/delivrez-nous-de-la-tentation-8/
  9. La liberté est à 150 mètres https://bleufushia.wordpress.com/2014/10/20/la-liberte-est-a-150-metres/
  10. Les feux de l’amour https://bleufushia.wordpress.com/2014/10/24/les-feux-de-lamour-10/
  11. Pon pon pon pon https://bleufushia.wordpress.com/2014/10/26/pon-pon-pon-pon-11/

11bis. Du bon usage des verbes pronominaux https://bleufushia.wordpress.com/2014/11/08/du-bon-usage-des-verbes-pronominaux/

  1. Ho rotto la mia dentiera https://bleufushia.wordpress.com/2014/11/09/ho-rotto-la-mia-dentiera-12/
  2. On the road again again https://bleufushia.wordpress.com/2014/11/15/on-the-road-again-again-13/
  3. Ce Jésus, il me cloue https://bleufushia.wordpress.com/2014/11/23/ce-jesus-il-me-cloue-14/
  4. Statistiques molles https://bleufushia.wordpress.com/2014/12/06/statistiques-molles-15/
  5. Poussez mémé dans les orties https://bleufushia.wordpress.com/2014/12/13/faites-donc-glisser-meme-dans-les-orties-16/
  6. Les pires conditions matérielles sont excellentes https://bleufushia.wordpress.com/2014/12/14/les-pires-conditions-materielles-sont-excellentes-17/
  7. L’ombre d’un doute https://bleufushia.wordpress.com/2014/12/22/lombre-dun-doute-18/
  8. Petite fricassée de notes https://bleufushia.wordpress.com/2015/01/19/petite-fricassee-de-notes-19/
  9. Songe d’une nuit d’hiver https://bleufushia.wordpress.com/2015/01/23/songe-dune-nuit-dhiver-20/
  10. Décalage : le récit désabusé d’Ana Cro https://bleufushia.wordpress.com/2015/02/09/decalage-le-recit-desabuse-dana-cro-21/
  11. Faille spatio-temporelle https://bleufushia.wordpress.com/2015/02/15/faille-spatio-temporelle-22/
  12. Chuis swag, foutrement swag https://bleufushia.wordpress.com/2015/02/23/chuis-swag-foutrement-swag-23/
  13. Les MOOCs, c’est le FUN, mais c’est pas la joie https://bleufushia.wordpress.com/2015/03/03/les-moocs-cest-le-fun-mais-cest-pas-la-joie-24/
  14. De l’art d’accommoder les restes https://bleufushia.wordpress.com/2015/03/17/de-lart-daccommoder-les-restes-25/
  15. La vie des charançons n’est pas si monotone (un peu en dehors, où il est question de twitter) https://bleufushia.wordpress.com/2015/03/30/la-vie-des-charancons-nest-pas-si-monotone-26/
  16. Tutti frutto, tutto frutti https://bleufushia.wordpress.com/2015/05/09/tutti-frutto-tutto-frutti-27/
  17. Ping pong à Pyongyang https://bleufushia.wordpress.com/2015/06/14/ping-pong-a-pyongyang-28/
  1. E la nave va https://bleufushia.wordpress.com/2015/06/27/e-la-nave-va-29/
  2. Petit braquet https://bleufushia.wordpress.com/2015/06/27/e-la-nave-va-29/
  3. Kafka pas mort https://bleufushia.wordpress.com/2015/09/07/kafka-pas-mort-31/
  4. Nouvelles du front https://bleufushia.wordpress.com/2015/10/05/nouvelles-du-front-32/
  5. Mosart, Betoven et pas moi et moi et moi https://bleufushia.wordpress.com/2015/10/08/mosart-betoven-et-pas-moi-et-moi-et-moi-33/
  6. What a wonderful day https://bleufushia.wordpress.com/2015/10/21/what-a-wonderful-day-34/
  7. La théorie des climats (un peu en dehors : l’exposé de ladite théorie comme un élément de lecture de la violence) https://bleufushia.wordpress.com/2015/12/07/la-theorie-des-climats-35-2/
  8. Sérénitude absolue https://bleufushia.wordpress.com/2015/12/27/serenitude-absolue-36/
  9. Moi, j’m’en balance https://bleufushia.wordpress.com/2015/12/31/moi-jmen-balance-37/
  10. YOLO https://bleufushia.wordpress.com/2016/01/13/yolo-38/
  11. Elasto-ta-mère https://bleufushia.wordpress.com/2016/01/16/elasto-ta-mere/


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Elasto (ta) mère ! (39)

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Dürer

J’ai pris une résolution : occuper désormais mon temps libre au développement de mes connaissances à propos de mes semblables.
Mais non, pas à propos de vous ! vous êtes bien trop modernes pour moi.

Tiens, ça me rappelle l’histoire d’un copain qui, à l’époque des frontières en Europe, s’était fait coincer par un douanier qui faisait du zèle et qui refusait de le laisser passer. Le copain avait épuisé tous les arguments possibles pour le convaincre, sans succès.
En dernier recours, il a eu une idée qui s’est avérée être géniale. Il a dit au douanier : « vous n’allez quand même pas me bloquer, vous, un contemporain ! ».
Le gars en a été tellement estomaqué, qu’il a ouvert la frontière aussitôt.

Mais pour le coup, vous et moi, même si on a l’air contemporains, rien ne prouve qu’on le soit VRAIMENT !
Jusque-là, je ne m’étais pas clairement rendue compte que j’étais hors circuit. Je me croyais encore jeune et belle, et terriblement « in », et comme, dans mon travail, je suis entourée de jeunesse, cela contribuait à me conférer un incroyable aveuglement.

Pourtant, l’âge qui avance grignote chaque jour un peu plus mes capacités.
Mais vous savez, ça vient insensiblement, et il faut souvent être arrivé au bout du processus pour en prendre conscience.
Comme dans Le rhinocéros, la pièce de Ionesco.
Les hommes commencent par avoir la voix rauque, une sensation d’enrouement, qu’ils prennent pour un rhume, avant de s’apercevoir qu’il ne s’agit pas de ça. Leur environnement se transforme peu à peu.

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Lavabo et glace (décor original de Jacques Noël)

Je pense souvent à cette pièce, dans mon travail, à propos des choses qui s’installent peu à peu, insidieusement, comme les modes de commandement totalitaires, qui génèrent des comportements de conformisme et d’aveuglement. Lorsque le totalitarisme est complètement installé, parce que personne n’y a cru, il est déjà trop tard.
Moi, à l’instar des personnages qui refusent de croire à l’existence de la « rhinocérite », je n’ai pas cru, pendant longtemps,  avoir attrapé la dinosaurite.
Sauf que la dinosaurite isole, contrairement à la rhinocérite, qui touche tout le monde, et, finalement réunit les gens – même dans une situation impossible.

Et maintenant, c’est à mon tour, ça me gagne. A l’aide de la glorieuse institution qui m’emploie.

Elle me renvoie avec insistance une image de moi comme appartenant à une catégorie un peu vague dont la seule chose qu’on puisse en dire est que la datation en est incertaine (parce que très lointaine) et les capacités amoindries et inutiles.

« L’humanisme est périmé ! Vous êtes une vieille sentimentale ridicule » (Ionesco)

J’ose penser – parce que tout être a besoin de consolation, et moi aussi – que je ne suis pas totalement seule de mon espèce (ce qui serait assez décourageant) et donc, je vais partir à la recherche des autres.

Il est patent que j’ai eu assez peu de fréquentations dinosauresques pour l’instant, et qu’il faut que ça change, et fissa !
Mon ambition secrète serait de créer, ensuite, une assoce.
J’ai déjà une idée de nom : on pourrait l’appeler AVC (pour : Association des Vieux Cacochymes).

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Fragment de décor d’un montage de la pièce Le Rhinocéros (E.Ionesco)

(Idée de bannière pour le futur site de l’AVC)

[Je fais une parenthèse : j’ai choisi ce mot cacochyme, à cause de « chyme » qui, écrit autrement, est musical. Du coup, avec ce nom, j’ai la sensation qu’il me resterait quelque chose de ma splendeur passée.]
En tout cas, j’ai l’intention de vous tenir au courant des progrès de ma recherche.

Les Périssoss

Je me suis d’abord intéressée aux Périssodactyles, parce qu’il faut bien commencer par quelque chose, et à cause de leur nom.
Je croyais naïvement qu’un Périsso allait bientôt périr (Morituri te salutant !), bien que l’idée qu’il ait seulement les doigts périssables me pose problème, je l’avoue ! Surtout que je suis pianiste, et que mes doigts me sont quand même précieux.
J’ai découvert après qu’il était bon que je ne l’aie dit à personne, parce que ça veut juste dire « qui a un nombre de doigts impairs » !

Genre cheval et rhinocéros… (encore les rhinocéros, comme quoi, y a pas de hasard !)
Et genre nous, aussi.
Vous me direz qu’on a d’autres caractéristiques, mais les autres aussi ! imaginez la plus noble conquête de l’homme à qui on ne causerait que de ses pieds, il serait sans doute grave vénère, et il aurait raison.

Cela dit, je suis un peu embêtée, parce que je ne sais pas si on considère chaque pied tout seul, ou bien la somme des deux… vous conviendrez que ce n’est pas pareil.
Le rhino en a trois à chaque pied, et, à moins qu’il ait trois pattes, ben, il est pair si on compte tout, non ?

J’adore, au passage, cette catégorie totalement bancale dont on exclue les éléphants (qui sont pourtant plus périssoss que ça tu meurs) et à laquelle on inclue les tapirs qui viennent foutre la merde dans la nomenclature, parce qu’ils possèdent trois doigts aux membres postérieurs et quatre aux antérieurs (mais, va savoir pourquoi, on ne leur en veut pas pour autant).
On les appelle aussi Imparidigités…. Vous avez lu « rigidité », comme moi ?
C’est un truc de lecture, ça : on survole un texte en lisant les mots qu’on connaît, et c’est seulement quand le sens est étrange qu’on est obligé de revenir en arrière et de lire vraiment ! Mais je m’égare…

Quoi qu’il en soit, je suis une quiche en étymologie !
Pourtant, mon honorable géniteur ne s’est pas gêné pour me seriner toute ma jeunesse (oui, j’ai été jeune un jour, on arrête de rigoler là-bas au fond) : « Apprends tes racines grecques et latines, c’est la base de tout ! »
Je me disais qu’il exagérait : de tout ? pas de ce qui était chouette, comme faire de la périssoire l’été, par exemple – sur laquelle, à l’évidence, je ne serais jamais montée si mes parents s’étaient interrogés sur l’origine du nom ! Maintenant, on appelle ça un paddle, comme ça, on ne risque plus rien !

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J’ai quand même essayé d’obéir, mais j’enterre vite mon lapin à ce genre de travail (ha ha ha, la contrepèterie de la mort qui tue et qu’on ne peut même pas faire avec le grec!).
Déjà, j’ai une fâcheuse tendance à contester l’étymologie. Qui veut me faire croire que « périsso » , pour dire la vérité, veut dire impair, et pas « pair »? impérisso semble nettement plus logique !

Je veux bien tenter de m’amender, cependant, en faisant un petit effort.
Par exemple, si Diceros (espèce éteinte depuis 2011) veut dire qui a « deux cornes », ben, Rhinocéros doit vouloir dire qui n’a « qu’une corne »… c’est ça, j’ai bon ?

C’est à cause de tout ça que je suis tombée sur l’Elasmotherium (particulièrement bien nommé) Inexpectatum (l’inattendu).

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Elasmotherium (celui-là est « sibirique »)

L’origine du mot Elasmotherium est limpid, quoique cosmopolite : ça vient du français « (h)élas » et de l’anglais « mozer » ! » avec – ium à la fin, pour faire trop latin…
La « h » vient plus tard dans l’écriture, à l’âge de fer.
Je crois me souvenir que cette phrase qu’on apprenait en latin : « tu quoque, mi fili ! », servait de réplique à « hélas, ma mère ! » On pourrait comprendre la réponse comme : « Tu en es un autre, mon fils ! », ce qui est, comme son nom l’indique, assez inattendu (et un peu irrévérencieux, à la réflexion).

Enfin, je n’en suis plus totalement sûre, je me fais des nœuds, mais c’était une histoire de toute façon très embrouillée, où la phrase aurait été dite en grec (hellas, c’est normal, peut-être ?), alors qu’on l’apprend en latin (donc, pourquoi pas en anglais, after all) et qu’il n’y avait même pas de fils dans l’histoire… bref, un authentique merdier, si vous voulez mon avis !
Enfin, ce qui est certain, c’est que c’est dérivé direct de ces phrases qu’on a tous apprises, comme « ciel mon mari ! » en est un autre exemple, toujours dans la famille.
Certains prétendent que la mère dont il est question était très souple, comme élastique… et que c’est de là que viendrait son nom. La traduction de ce terme latin est alors Elasto-mère.
Mais arrêtons de digresser et revenons à nos moutons (qui ne sont pas périssos)! Au bout du compte, le sens de son nom, on s’en tamponne le coquillard.

Plus grand qu’un éléphant – de 5 à 8 m de long -, avec des pattes faites pour le galop (il aurait été très rapide), son crâne supportait une corne énorme d’une hauteur allant peut-être jusqu’à deux mètres .
Il était assez joli, sauf si on l’imagine avec un nez rouge au bout de la corne.

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Mongogushi – Rhino clown


Il avait des mœurs assez « solidaires » (tous ensemble tous ensemble tous !!!), si on croit le récit d’un lettré voyageur arabe (Xème siècle), Ibn Fadlan, qui raconte comment il zigouillait les humains et épargnait d’autres périsso-machinchoses !

« Chaque fois qu’il voit un cavalier il s’approche et, si le cavalier a un cheval rapide, le cheval essaie éperdument de fuir ; si la bête les rejoint, elle fait tomber le cavalier de sa selle avec sa corne, le lance en air, et le frappe avec la pointe de la corne, et continue ainsi jusqu’à ce que mort s’ensuive. Mais elle ne frappe ni ne blesse le cheval de quelque façon que ce soit. »

Avoir des ancêtres lointains pourfendeurs d’hommes et justiciers, bien que je sois pacifiste dans l’âme, ne me déplaît pas (pour avoir souvent eu l’impulsion de répondre par une violence froide à la violence que les institutions modernes nous font subir).

J’apprends encore que cet animal était considéré comme une licorne géante.

Je comprends tout !

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J’ai soudain la voix assez rauque, je me sens enrouée.

J’écris dans mon calepin, pour ne pas oublier, qu’il faudra que je me concentre sur les cornes plus que sur les pieds la prochaine fois.

Je m’en vais prendre quelques granules d’éponge grillée*, peut-être que je vais me guérir à temps.

©Bleufushia

* Spongia Tosta


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YOLO (38)

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I want to retired being exotic (street art Bali, photo Aimery Joëssel)

Il pleut, et je viens de lire un article qui vous passionnerait, j’en suis sûre, les amis !
Ça parle de la disparition des dinosaures et de 80% de la vie sur terre, il y a de ça 65 millions d’années.
Des japonais viennent de découvrir la cause probable de la chose : je vous la fais rapido presto !
« En plus d’un énorme tsunami, de gigantesques incendies et de tonnes de poussières en suspension auraient plongé la Terre dans les ténèbres d’un terrible hiver, des pluies extrêmement acides se seraient abattues sur notre planète en seulement quelques jours. »
Et après ces pluies, couic, fini !
Quand on sait l’existence d’incendies gigantesquement impressionnants et hors de contrôle en Indonésie, qui répandent une quantité astronomique de cendres partout, il y a de quoi se faire des cheveux.*

Il y a à nouveau de l’extinction des dinosaures dans l’air.
Ça sent « la fin de la picade** » à plein nez ! (vous ne connaissez pas cette expression, je le vois à vos airs entendus : c’est un mélange de « c’est le bouquet » et « c’est la fin des haricots » – c’est normal que vous ne la connaissiez pas, c’est une sorte de private joke avec moi-même)
Mais y en a plus, Josette, des dinos ! rien que des en plastique !

Ben si, y en a : moi, par exemple ! Je dois faire partie des 20% de rescapés de la première cata (je suis de la branche corse, des solides s’il en est !)

Je vous avais déjà narré plusieurs épisodes dans lesquels j’apparaissais sous les traits d’un brontosaure de luxe décadent – du moins considéré comme tel par la noble institution pour laquelle je roule déjà depuis 35 ans (ça va, je ne suis pas née de la dernière pluie, ni une feignasse patentée, c’est simplement qu’avant, j’avais roulé dans une autre). De luxe, comme on dirait « pute de luxe », pour une professionnelle qu’on considère payer bien trop cher pour les services qu’elle rend.

Tiens, ça me remet un souvenir en mémoire : lors d’une réunion où il était (encore une fois) question de faire des économies , il y a plusieurs années – ce jour-là, on supprimait un service commun qui, ma foi, avait rendu pas mal de services à pas mal de monde -, le chef avait dit au sous-chef du service commun, ouvrez les guillemets : « je n’ai plus les moyens de me payer une danseuse ! »
Voilà, je suis une sorte de danseuse du quaternaire (une qui doit être, du coup, nulle en valse… euh, celle-là, de blague, elle est nulle aussi, pardon pardon !).

La situation est paradoxale, symptomatique de l’époque : on est obligé de s’incruster longtemps (même si on rêverait avec ferveur d’être ailleurs), mais en même temps, on nous reproche d’oser traîner encore nos guêtres par là alors qu’on fait rien qu’à être des has-been bougons .

La fin de l’incruste, pour moi, c’est, enfin, l’été prochain.

J’ai assisté en septembre à une réunion de mes chers collègues, assez hallucinante : il s’agissait de définir le profil de mon poste, pour qu’il puisse être publié comme vacant et pourvu dès le mois de septembre 2016. Le profil défini, dans une sorte de surenchère assez impressionnante, était celui d’une sorte de super génie sachant absolument tout faire à un très haut niveau, et pour tous les niveaux (bon, claro, c’est tout moi, ça ! mais de là à trouver quelqu’un « d’aussi et tout et tout ça », comme dirait Bobby, c’est pas gagné !).

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J’étais assise dans un coin, à côté de M., un jeune collègue qui est vacataire : il a été un de mes étudiants il y a quelques années, et on s’aime bien. Je ne participais pas à la réunion – l’après me concerne peu – et lui non plus, parce qu’il n’a pas son mot à dire en tant que vacataire.
On était tous les deux en position d’observateurs. Sauf à un moment où j’ai pris brièvement la parole, pour rappeler une des caractéristiques de mon poste : une proposition faite était légalement impossible… ma remarque est passée presque inaperçue, j’ai senti qu’elle n’était pas bienvenue (car elle n’était pas en phase avec les projets mirifiques de mes petits collègues).
Je n’ai pas insisté. Après tout, ils sont assez grands pour savoir, non ?
Au bout d’un moment, M. me glisse un petit billet : « c’est fou ! je ne sais pas si tu as remarqué, mais non seulement tu n’es pas dans cette pièce, mais en plus, tu es déjà morte et enterrée ! »

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Figure solitaire dans un théâtre (Hopper)

J’avais remarqué ! J’étais devenue un être transparent et immatériel, pour le moins.
Les mauvaises langues penseront que c’est un exploit de ma part. Ben si, braves gens, c’est dans cet état que désormais j’erre !
Je pensais, au moment où il m’écrivait ce petit mot à une collègue qui est partie à la retraite il y a quelques années, après avoir créé un département, enseigné très longtemps (presque depuis le début de cette fac-là), eu un rôle très important et visible. Je l’avais revue en octobre, juste après son départ, et elle m’avait raconté son ahurissement en retournant dans les locaux : personne ne répondait à son bonjour, ni n’avait l’air de l’identifier, comme si elle n’avait jamais été là auparavant.

J’ai eu des nouvelles du classement des postes (urgent, rien à cirer, bof, quand vous voudrez, bientôt peut-être… ce sont en gros les catégories dans lesquels on range les postes à pourvoir). Un ami qui fait partie de la commission m’a dit, au cours de l’automne, que le mien était dans les urgentissimes, à mettre en avant, tout ça. Classé sur le haut du paquet (et moi, pas peu fière !).

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Mickael Waraskae

Quel n’a pas été mon étonnement à la lecture du mail d’un autre collègue vacataire (qui m’écrivait pour tout autre chose) m’apprenant, au détour d’une phrase, que mon poste serait, finalement, tout bonnement supprimé.

Sifflet, fin du jeu.

J’ai fermé ma boîte professionnelle, ai erré un moment sur le net : tiens, le directeur du Service d’information du gouvernement (SIG) indique que Matignon vient de dépenser 36 480 euros pour les 4 000 cartes de vœux de bonne année de Valls, cartes expédiées aux élus, patrons, syndicalistes et journalistes.
Sur la carte, un slogan (« l’exigence et l’espoir … ») ressemblant bizarrement au titre du dernier ouvrage du mec sinistre en question… il se payerait pas de la pub avec nos impôts, lui, en douce ?
Cette somme est, à peu de chose près, ce que je gagne en un an…

Aucun rapport, certes…

Je traîne encore un peu, puis retourne à ma boîte pro : personne n’a jugé bon de me signifier cette suppression, sauf ce collègue (qui assure un seul cours dans le département et ne devrait même pas être au courant) .
Comment expliquer le silence des autres, et entre autres, des responsables ?
Ah, mais, gros bêtas, je sais : dit-on à quelqu’un qui est mort qu’il est définitivement non remplacé ?
Ben non ! on garde son chagrin pour soi, c’est tout, on est digne !

Je prends la chose du côté positif : ne pas être remplacée signifie sans doute être irremplaçable ! quelle merveille, j’en rosirais presque.

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Merve Ozaslan

(je fais presque partie des murs… après moi, rien ne peut être comme avant ! you hou hou !)

Arrêtez votre char, c’est pas joli joli de se moquer d’une ambulance !

Et puis, c’était prévisible, cette chose !
Pourquoi, en effet, nommer un titulaire sur un poste
– dans une formation qu’on envisage à terme de supprimer (les arts, la littérature et les sciences humaines, des matières inutiles qui font vite sale, et s’adressent à des étudiants essentiellement loosers, chevelus, dreadlockés ou gauchos-beurk)
– dans une époque où on nous vante les mérites de la classe inversée (traduire, les étudiants bossent tout seuls chez eux, et ne viennent pas nous déverser les microbes dont ils sont très probablement porteurs !) et du plan informatique tout azimut qui va avec (et les moocs –toi de moi)
– à un moment où on a presque fini de liquider les fonctionnaires, et de les remplacer par des vacataires taillables et corvéables à merci, et payables au lance-pierre (comment, y sont pas contents, les sans-dents ?)
Je me souviens, dans une autre institution, du directeur me racontant, il y a quelques années, qu’il avait un poste de titulaire à pourvoir, et que le DRH lui avait dressé tous les avantages qu’il y avait à embaucher un précaire à la place.
« Ces gens-là, au moins, travaillent, contrairement aux titulaires, parce qu’ils ont peur de perdre leur emploi », lui avait-il expliqué le plus sérieusement du monde.

Pourtant, je me préparais à concourir au PEPS ! (même si ça fait un peu « Prosper et youp la boum » dissous dans une boisson gazeuse, j’étais totalement dans le bon feeling !)
Visez un peu si c’est chouette, et si c’est pas fait EXACTEMENT pour moi, qui ai fait de la pédagogie militante le centre de ma vie professionnelle !

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Je réfléchis un peu, cette histoire de poste supprimé me file vaguement le bourdon, comme un relent de fin du monde (je sais que je ne suis pas la seule, mais partir en enterrant son poste, ça fait un effet bizarre, comme si on avait consacré sa vie à un truc dévalué, qui n’a servi à rien…).
La constance est bien un branle, comment ai-je pu déjà l’oublier, lui et sa langueur ?***
Je sors sur le balcon, il pleut toujours. Je vérifie sur ma langue, pas encore trop d’acidité.
Je pense à Cinema Paradiso, au dernier conducteur du dernier train à vapeur lors de sa dernière sortie…

Il y a de la poussière, et de la nostalgie dans l’air, malgré l’humidité ambiante ! ça sent vraiment la fin des dinosaures.
Secoue-toi, ma vieille, tu ne vas quand même pas te laisser atteindre !
OK, mec !
En attendant la mort sinon prochaine, du moins extrêmement prévisible, ma décision est prise.
Je vais adhérer au moove YOLO (You Only Live Once****) ;
Et profiter de la vie à donf les ballonfs, et après nous, le déluge !
Il y a une vie après le travail, je veux y croire.
YOLO, bro, YOLO !

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hercampus.com

©Bleufushia

*http://www.notre-planete.info/actualites/4347-Indonesie-incendies-forets-pollution-air

** Traduction française calamiteuse, volontaire et assumée de l’expression brésilienne «é o fim da picada », qui signifie, normalement, «c’est la fin du sentier », mais que l’on s’amuse parfois à traduire par « c’est la fin de la piqûre » (d’animal), parce que, hors contexte, picada a deux sens. Moi, je déforme encore la piqûre (contre-sens, donc), en le « traduisant » plus que mal, et ça m’amuse !

***Pour lire l’article consacré à cette histoire, c’est par là
https://bleufushia.wordpress.com/2015/12/31/moi-jmen-balance-37/

**** Vous ne connaissez pas ? c’est un genre staïle de carpe diem, mais pour gens stupides (très utilisé sur twitter, par exemple) : on prononce généralement cette phrase avant d’accomplir une action insignifiante, mais à laquelle on donne un statut de truc important.
Ex. J’en suis à mon deuxième café #yolo…. ou, ça y est, je le poste, cet article #yolo (ça fait un peu comme « banzaï », dans cet exemple-là !)


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Moi, j’m’en balance (37)

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A propos de sérénité* (j’ai sacrément de la suite dans les idées, non ?), il m’est revenu le souvenir d’un des trois profs auprès desquels j’ai accompli ce qu’on appelait à l’époque le CPR, c’est-à-dire l’année de stage de certification après le passage du Capes.

L’idée du CPR était qu’on regardait dans un premier temps, puis qu’on refaisait tout pareil : c’était la conception de la pratique pédagogique accompagnée à l’époque. Il n’était pas question de se forger, par tâtonnement, sa propre pratique, mais uniquement d’imiter, en sa présence et avec ses élèves, la façon de faire de l’enseignant. C’est sans doute pour ça qu’il y en avait trois, un par trimestre, pour qu’on puisse avoir un panel assez varié.
Le premier des trois profs était une sorte de caractériel, assez sanguin. Je me sentais tout sauf rassurée dans sa classe. Le cours précédant mon premier passage devant les élèves, il a fait une crise subite, que rien ne semblait avoir provoquée. Il s’est mis à crier des sons inarticulés en jetant à la tête de ses élèves toutes sortes de projectiles, brosses, craies, règles… Il était couleur tomate trop mûre, et j’ai craint un moment qu’il ne fasse un malaise. Les élèves n’ont eu aucune réaction, ce qui m’a laissé à penser que ce n’était pas la première fois que ça lui arrivait.

Au cours du debriefing qui a suivi, il s’était un peu calmé et il a abordé tout seul son pétage de plomb, en me disant que celui-ci était totalement feint, qu’il ne perdait jamais son flegme, et qu’il était toujours parfaitement serein. Moi, j’avais de sérieux doutes sur la question !

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Jeu de quilles de la Grande Guerre (photo Yazid Medmoun)

Et il a rajouté, avec un clin d’œil complice : « je suis même carrément un serin d’acier ».
Si j’écris serin comme ça, c’est parce que « serein » n’est pas un nom commun et que la phrase n’aurait aucun sens. J’ai frémi un moment (en reculant un peu) en pensant que j’avais mal entendu et qu’il se qualifiait de surin, laissant présager l’emploi possible d’armes plus redoutables que des craies.
Mais il a répété, l’air songeur : « je suis un serin d’acier, et c’est le pied », puis, me regardant : « je te le dis : fais pareil, et tout ira bien ».
(C’était l’époque de la vogue de l’expression « c’est le pied », qu’on mettait à toutes les sauces, avec ses variantes « c’est le super pied » et, encore mieux, « c’est le super pied d’acier » – j’imagine que c’est de là que venait cette histoire d’acier**).

Je ne vous dis pas ma perplexité de l’époque : devais-je moi aussi alterner séquences d’apprentissage et jeu de chamboule-tout avec les élèves (en faisant la danse des Apaches), au prochain cours ? J’ai pesé le pour et le contre, et m’en suis finalement tenue à du plus classique.

autruche dandy at déco site etsy-com

autruche dandy (site etsy.com)

Mais à la réflexion, serin d’acier, ce n’est pas plus étrange que « mouton de mer » ou « autruche épilée » (struthocamelus depilatus), insultes citées en exemple par Sénèque dans « De la constance du sage » : il y développe la thèse que, pour accéder à la tranquillité de l’âme, le sage doit se dominer lorsqu’on l’insulte de la sorte, domestiquer ses émotions et ne pas se laisser aller à la colère. Ce qui a l’air difficile avec des insultes de ce gabarit-là.

(J’en profite pour ouvrir une brève parenthèse : en français, lorsqu’on « donne des noms d’oiseaux à quelqu’un », on n’utilise, en gros, strictement jamais de noms d’oiseaux. Strange, non ? Le cas de l’insulte citée par Sénèque serait-il une exception ?)

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Pourquoi je vous cause de Sénèque ?
A cause de la constance.

Je dois vous l’avouer, j’ai parfois un problème avec les mots.
Vous en souvient-il, il paraîtrait que je sois un modèle de constance dans l’exercice de mes fonctions. Et tout bien considéré, ce qualificatif n’est pas très clair pour moi…
Quand je l’ai lu, je me suis demandée si c’est bien un compliment, pour un prof, ce truc-là.

Je suis allée lire mon Alain Rey préféré : la constance, c’est le fait de se tenir debout, d’être stable, de ne pas se laisser ébranler, de rester ferme au milieu de l’adversité. Je conçois que son contraire, l’inconstance, synonyme d’instabilité, ne serait sans doute pas super pour un prof.

(Je parenthèse encore une fois, faites excuse : c’est vrai que je n’ai jamais pu faire cours assise. Je n’y arrive pas. Toujours debout ! Mais je me souviens de ce prof rigolo, à l’époque de mes études en fac, petit bonhomme en costume cravate, qui avait mal au dos et faisait ses cours d’anglais allongé sur le dos sur le bureau de l’amphi. En v’là un qui n’était pas très constant… enfin, stable certes, mais pas debout !)

Malgré cette définition, qui a l’air de désigner plutôt une qualité, que penser des propos d’un chef qui me félicite d’être stable dans une institution où les seules valeurs appréciées sont celles du changement, de l’adaptation non-stop, de la mutation permanente, dans une fac où tout change tout le temps (je pourrais vous faire une liste, ça file le vertige), dans une société où ceux qui ne bougent pas sont considérés comme des has-been de l’occident civilisé ?

« Constant » ne serait-il pas une façon de me donner du nom d’oiseau subliminal, sous couvert de compliment ?
Une façon de dire que je suis un vieux croûton fossilisé ? un coprolithe ?***

Devant cette question existentielle s’il en est, j’ai voulu en avoir le cœur net : je me suis replongée dans Montaigne.

« Le monde », écrivait-il, « n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse, la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Egypte. Du branle public et du leur. La constance n’est autre qu’un branle plus languissant. »

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Une « branloire » (street art Ernest Zacharevic)

Prendre conscience que je branle avec langueur au boulot m’a rassurée sur le coup (attention, ça ne veut pas dire que je ne branle rien, bien au contraire), tout en m’en bouchant une sacrée superficie, et en me plongeant dans un affreux doute en même temps.
« Je n’aurais pas dit ça comme ça » (coucou, Zigomar !)****, et pour tout vous dire, je le trouve trop balèze, ce Montaigne.
Sûr de sûr, ça donne à penser fin fin ! (présentement, je ne sais pas quoi exactement, mais tant pis, on avance). Enfin, comme dit le proverbe, tout ce qui branle ne tombe pas, donc, cool, ma poule !

En fait, si je tente de comprendre toutes les implications de cette déclaration, il me semble que la constance, telle qu’il en parle, serait, en fait, une façon de tromper l’adversaire. Pas comme le dernier iPhone qui annonce, vulgairement et sans aucune nuance : « une seule chose a changé : tout ! ». Non, on a l’air constant, mais, en réalité, on bouge, sans que les autres puissent s’en apercevoir. En loucedé, subtilement, si lentement qu’on a l’air à l’arrêt !
La constance est donc, quelque part au niveau du vécu – comme on disait dans ma jeunesse folle -, apparente.

Pour tenter une comparaison dans la lignée de l’iPhone, en cette période de consumérisme à tout crin (de mouton de mer), c’est comme la notion de « vernis semi-permanent » (j’ai vu une boutique de soins corporels pour femmes qui proposait ça, et le concept m’a laissée un temps rêveuse) : il a l’air permanent, le truc, mais il l’est pas vraiment, ou il a juste l’air. On le croit permanent et pouf, un jour, disparu sur un ongle sur deux !

La constance qui branle, ça serait un genre d’oxymore, style « joyeux noël », ou « maîtrise fragile » (ça, c’est une catégorie d’évaluation dans la nouvelle réforme des collèges !), ou encore une sorte de variante de Parkinson (je suis constante, mais en branlant sans cesse du chef).

oxymore
Si je tente d’approfondir, malgré tout, avec, sinon constance, du moins persévérance, en me tournant vers « pérenne », je ne suis pas vraiment plus avancée : ça veut dire perpétuel, sans fin, ininterrompu, mais on l’emploie surtout pour les plantes vivaces et pour les cours d’eau. C’est le contraire de migrateur et de saisonnier.
Vous auriez dit qu’un cours d’eau, dont la nature est de courir sans cesse, de se renouveler tout le temps, peut être pérenne ? Ben, moi, non.
Je l’aurais bien dit en revanche pour le bordel permanent qui règne dans la noble institution où je travaille, pour la paupérisation constante, pour le mépris généralisé, pour l’esprit privé tueur de service public, pour la culture en chute libre et continue, et j’en passe…

Je ne sais pas vous, mais plus ça va, et plus les mots me semblent bizarres. Je les emploie d’une façon, depuis toujours, et leur sens glisse un peu d’année en année. Peut-être Montaigne a raison, en fin de compte : les mots sont constants comme le reste, d’une façon languissamment branlante ?

Par ailleurs, sur cette histoire d’être languissant, je ne vous explique pas « languir » – dit-elle tout en l’expliquant – c’est « végéter faiblement, être en état d’engourdissement… »

Constance, disait-il ?
Non seulement, je ne bouge pas (ou alors de façon sournoise), mais en plus, je suis plongée dans un état végétatif ! quelle prof merveilleuse je fais, vraiment ! Un vrai pachyrhinosaurus (rhino, parce que j’ai un rhume en ce moment !)

Pachyrhinosaurus_Perotorum_Alaska_copyright_web

pachyrhinosaurus

(chouette quand même, non ?)

En fait, ils commencent vraiment à me courir, tous autant qu’ils sont, avec leurs appréciations à la mords-moi le noeud. Sans compter que je n’ai pas besoin de retour (surtout venant d’eux) pour sentir que ma façon de faire mon métier est chouettement humaine et originale, mouvante, drôle, pertinente, créative… !

C’est bien que je ne bouge pas, c’est ça qu’ils pensent ? Je me sens comme une chèvre attachée au piquet, qui dodeline de la tête en attendant la fin.

Y en a marre !
Je vais me détacher, et tourner sur moi-même, très haut, comme le fait le héron à la branloire.
Leur échapper. Échapper à leur regard et à leurs catégories foireuses.

Le printemps, c’est demain, la sève monte déjà, le temps des cerises est proche, je m’en vais me révolter.
Hasta la revolución, siempre !
Et ce soir, déjà, je chante :

« Oui, mais …
Ça branle dans le manche.
Ces mauvais jours-là finiront
Et gare à la revanche
Quand tous les pauvres s’y mettront ! »*****

©Bleufushia

NB je suis consciente de l’approximation grossière et de la mollesse d’ensemble de mon pseudo-commentaire philosophico-pouet-pouet. Pas la peine de tenter de m’expliquer mieux, c’était juste pour rire.

*pour être sûrs de n’avoir manqué aucun épisode, voir l’article précédent à propos de sérénité
https://bleufushia.wordpress.com/2015/12/27/serenitude-absolue-36/

** je viens de consulter gogol, et imaginez ma surprise en trouvant une entreprise qui vend de l’acier, et qui s’appelle SERIN ! mais ça n’a rien à voir !

*** ce sont des merdes fossiles

**** Le voyage de Zigomar, délectable livre pour enfants

***** Jean-Baptiste Clément, La semaine sanglante – l’auteur du Temps des Cerises.


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Sérénitude absolue (36)

grégory colbert

grégory colbert

Je n’ai pas pointé ma fraise ici depuis assez longtemps : l’automne n’a pas été particulièrement propice à l’écriture d’une chronique régulière, à la fois pour des raisons personnelles et à cause de l’air du temps, qui a envahi l’espace de nouvelles nauséabondes et liberticides, ne laissant plus aucune place pour autre chose…
Mais là, présentement, je baigne dans une sérénité tellement éclatante que je m’en voudrais de ne pas vous la faire partager.

Je ne sais pas si vous vous souvenez, dans un de mes rares billets de l’automne, j’évoquais l’appréciation de ma pratique par mon employeur : j’œuvre, paraît-il, avec « une sérénité exemplaire» (ha ha ha, permettez-moi de rigoler franchement !) et beaucoup de « constance ».
Pour tout dire, j’ai beaucoup pensé, depuis, à ces deux qualificatifs.
J’en ai même rêvé cette nuit (bon, j’avoue, j’ai dû faire hier quelques recherches sur l’antiquité, et il est possible qu’elles aient quelque peu orienté mes songes).

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Constance Chlore (le vrai)

Il est devenu obligatoire, pour aller travailler, de se vêtir d’une « cuirasse musculaire ». Ordre du nouveau « César » de la fac, un dénommé Constance Chlore.
Cela – la nomination de ce chef, et le décret – a été communiqué un matin, tôt, sur la boîte mail professionnelle, que tout le monde est censé lire toutes les trois heures, même la nuit. Si on ne le fait pas, on ignore la loi et on risque des sanctions assez graves. Moi, je n’aime pas me démarquer, et j’ai acheté sur l’e boutique (où on peut se procurer de quoi « porter avec éclat les couleurs de notre université ») une montre spéciale, estampillée comme il convient, et qui émet un léger tintement aux moments idoines. Comme ça, je ne me mets pas en faute.
Le décret rentre en vigueur immédiatement.
En réprimant l’idée que le nouveau chef doit être bien pâlichon pour s’appeler comme ça (il se murmure que les contrôleurs d’activité ont mis au point un lecteur de pensées non conformes), j’ai cherché fébrilement dans une vieille malle du grenier, et par un incroyable bonheur, j’ai trouvé une « cuirasse héroïque »- c’était écrit sur une étiquette – ayant sans doute appartenu à un ancêtre non identifié. Elle était d’une rare élégance. J’ai vérifié aussitôt sur internet si ça pouvait passer pour une cuirasse musculaire. Et oui, apparemment, oui, c’est la même chose…
Je l’ai enfilée aussitôt. Elle me serrait aux entournures, je ne pouvais plus me pencher en avant, mais au moins, je ne me retrouverais pas au cachot. J., un de mes collègues, apparaissait dans mon rêve, râlant contre cet ordre qu’il qualifiait d’absurde et s’étonnant avec un ricanement moqueur, que je l’exécute. Je lui ai répondu, tout à trac: « Je n’ai pas rêvé cet héroïsme. Je l’ai choisi. On est ce qu’on veut. »*
Ça lui a cloué le bec grave.

Sur ces entrefaites, je me suis réveillée avec une douleur au nez, comme s’il était cassé, mais le nom de la cuirasse me remplissait, à lui tout seul, d’une étrange béatitude.

Cuirasse héroïque (ou musculaire)

Cuirasse héroïque (ou musculaire)

Au réveil, j’ai pensé : c’est vrai qu’aller travailler, de nos jours, relève parfois de l’héroïsme, et que posséder une cuirasse qui y aide, ben c’est finalement pas du luxe. J’étais toute contente.

Du coup, je me disais que ça pourrait être bien que je continue le feuilleton de ce qui contribue à me rendre, jour après jour, toujours plus sereine que la veille (la constance, je vous en causerai demain, si les petits cochons ne me mangent pas d’ici là).

Je vous avais laissés en plan avec mes histoires de rentrée calamiteuse dans des locaux totalement déglingués**.

Disons-le tout net, la glorieuse institution « d’excellence » à laquelle j’appartiens se contrefiche comme de sa première chaussette des formations artistiques (oui, madame, c’est une institution à chaussettes ! ça vous défrise ?), sauf, temporairement, lorsqu’elles acceptent de participer à des journées visant à appâter les entreprises en présentant du strass et des paillettes bien comme il faut.

Petiote digression
A ce propos, j’ai été sollicitée pour faire participer certains de mes étudiants à une prestation artistique « théâtre-musique ». Elle serait donnée devant de potentiels sponsors à qui il s’agit de graisser la patte, lors d’une cérémonie en grande pompe pour célébrer l’union entre « l’université et le monde socio-économique » (manifestation sous-titrée « un pour tous et tous pour un, deux entités inséparables »). Il y aurait du beau monde, tout bien propre sur soi, Constance Chlore en majesté, bien évidemment, les huiles de mon lieu de travail en costard cravate, le petit doigt là où il faut, et les chevaliers de l’industrie locale…

Moi, je n’étais pas franchement chaude (litote), mais ma collègue de théâtre a malgré tout soumis un projet : un montage de chansons de Brecht tirées de l’Opéra de 4 sous.

« C’est pas un peu de la provoc ? », que je lui dis ? (des sous et des miséreux, dans une satire du capitalisme, à l’époque de l’euro triomphant et du tout pouvoir des banques, quand même !)
Elle rigolait, et était optimiste : « mais non, ils sont larges d’esprit, tu verras. Ils auront l’occasion de le montrer ».

Bingo ! elle a été recalée : censure !
Pas question de faire entendre des œuvres considérées comme activistes dans une université moderne, qui va bientôt se doter, en plus, d’un « learning center » non moins moderne.
(Kézaco ? ben, des salles de cours, quoi ! On ne RIT PAS dans les rangs. Enfin, heureusement que le ridicule ne tue pas, et que je n’y serai plus quand le learning machin sera ouvert).
La modernité ne s’accommode d’aucune dissonance. Une œuvre qui pose ouvertement la question « Qui est le plus grand criminel : celui qui vole une banque ou celui qui en fonde une ? », même si elle a presque 90 ans, est encore bien sulfureuse, et se doit d’être interdite.
Je me suis souvenue (toute ressemblance avec la période troublée actuelle n’est que le produit de mon esprit exagérément caustique) qu’une précédente interdiction de l’Opéra de Quat’ Sous (et de la musique de Kurt Weill sur les textes de Brecht) avait été prononcée par les nazis avant la deuxième guerre.

Dissonanz / Franz von Stuck (1910)

Dissonanz / Franz von Stuck (1910)

Attention, travaux !
Donc, la glorieuse institution, où il s’agit aussi de penser droit et dans l’axe (compétitivité, excellence, remplacement de grands pans du service public par des partenariats avec le privé…), avait promis – assez mollement, il faut le dire – de peindre notre merveilleux sous-sol. Sans proposer de date.
Le chef s’est bagarré, il a obtenu la promesse de travaux faits pendant les vacances de la Toussaint.
Gloria au plus haut des cieux.
A la rentrée, toujours rien. Deux jours après, maravilha, une équipe de peintres est au travail.
Ils ont acheté (ils l’avouent tranquillement) la peinture la moins chère, et doivent faire vite « pour ne pas nous gêner dans nos cours ». Pour ce faire, ils ne nettoient pas les murs, et ne bâchent pas les sols.
Résultat des opérations : le sol pire qu’avant (plein de traces de peinture), les murs pires qu’avant (la peinture sur des murs sales et non préparés a fait ressortir les taches de moisi, et deux heures après l’application, la peinture se met à glisser le long du mur par plaques assez daliesques).
Oh, vous êtes des artistes, non ? alors, vous n’allez pas bouder un mur surréaliste, quand même !
Bon, va pour le surréalisme.
Andiamo, dans la joie et l’allégresse !
Mi sol # sol # sol # fa #/mi si… si/la sol #… ♫♪♬
Peut-être que c’est rapport à ce que je viens de vous raconter qu’on est sixième dans le top des top des universités les plus innovantes au monde. La peinture glissante, fallait quand même l’inventer, non ?

Vous avez dit Candide ?
Entre temps, j’avais essayé de calmer ma colère en faisant un signalement au CHSCT (Comité Hygiène et Sécurité). Il s’agit d’un organisme que tout salarié peut saisir de problèmes concernant ces deux domaines, ce qui déclenche une enquête suivie de propositions de remédiations. Il est piloté par l’inspection du travail, la médecine du travail, et comprend des personnels de direction de l’institution, des représentants du personnel ainsi que des syndicalistes.
On le saisit au travers d’un cahier dévolu à cet effet, et qui doit se trouver dans un lieu neutre.
Je cherche où, dans ce campus en délire, peut bien se cacher le cahier en question. Ecris un mail à un responsable du Comité pour le lui demander.
La réponse se fait attendre une quinzaine de jours, et son contenu me scotche.
Le cahier se trouve dans le bureau du Vice-Président, et quelqu’un va prendre contact avec moi pour savoir ce que j’ai l’intention d’y écrire.
Je m’étonne par retour de courrier du peu de légalité « apparente » de ces deux éléments, et précise que je peux remplir, parfaitement, ce cahier toute seule. Comme une grande.
Quelques jours après, pas de réaction à mon courrier, mais sur l’intranet, une déclaration des syndicats faisant partie du Comité en question. Ils expliquent qu’une expertise est en cours depuis un moment pour déterminer les risques psycho-sociaux engendrés par le nouveau management (et la fusion des universités en une usine à gaz gigantesque), enquête qui devait se terminer avant l’été 2015.
Constance Chlore a évincé récemment du groupe de pilotage toutes les instances « extérieures » et intérieures, prenant seul, avec sa garde rapprochée,le contrôle du Comité. Les résultats ont été proclamés : vous ne vous en doutez pas, parce que vous avez mauvais esprit, mais TOUT est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Circulez, siouplaît, car il n’y a RIEN à voir. Aucun risque psycho-social, tout le monde à son poste en pleine forme, vaillant et enthousiaste, bien tranquille dans sa petite cuirasse, NIET, NADA, QUE NIB. Résultat égale à zéro !

Cortecs_org pétition contre la censure dans les bibliothèques universitaires

trouvé sur cortecs.org

Moi qui, pour tout vous dire, suis à terre depuis la rentrée, « percée jusques au fond du coeur d’une atteinte imprévue aussi bien que mortelle », je me sens encore plus mal d’être la seule à ressentir un malaise.
J’en ai parlé à J.
Il a balayé mon questionnement : « tu veux que je te donne un conseil, Sis ? POSEY!***
J’y ai pensey, il a raison, J.
Je m’en vais me posey dans mon canapey, les doigts de pieys en éventail. Là est la solution. Faut juste que j’enlève ma cuirasse.
Hasta luego, compañeros !

©Bleufushia

* Jean-Paul Sartre, dans Huis clos

**Rappel des épisodes précédents
https://bleufushia.wordpress.com/2015/09/07/kafka-pas-mort-31/
https://bleufushia.wordpress.com/2015/10/05/nouvelles-du-front-32/

*** P-p-p-p-osey ! Cela ne se prononce pas [posai] mais [powzeille] (avec un accent américain outrancier) Vous le voyez, cela vient du mot posé. Initialement, être posé est synonyme d’être calme et serein. Posey veut tout simplement dire cela. On l’utilise à peu près n’importe quand. Par exemple, si vous êtes à une terrasse avec un verre, vous pouvez vous retourner vers la personne avec qui vous êtes et dire :  »Posey ». Le terme posey a été popularisé par Swagg Man, un rappeur étrange au visage recouvert de tatouages. Il l’utilise dans ses clips, dans ses interviews, bref tout le temps.
Pour votre culture-de-djeun, posey-vous, bros, et regardez cette vidéo de folie, euh, non, de folaï !