bleu fushia

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« Les pires conditions matérielles sont excellentes » (17)

« Tout est près, les pires conditions matérielles sont excellentes. Les bois sont blancs ou noirs, on ne dormira jamais. » (A. Breton, dans le Manifeste du Surréalisme)

Aujourd’hui, j’ai pu rentrer de ma campagne juste à temps, pour continuer ma chronique d’hier, grâce à ma voiture. Je suis très fière de mon véhicule qui résiste à toutes les modes et toutes les innovations, et qui ne tombe jamais en panne ! Et qui entretient mes muscles de « glissante vieille » de surcroît  (pour le sens de GVT, et les histoires de vieux qui glissent, voir l’épisode précédent) !

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– La belle PP (« Professorus Pentesorus ») – modèle 1930

Parmi les choses qui m’ont incitée à tenter de vous décrire quelques bouts qui me paraissent symboliques de la vie institutionnelle comme elle va (si belle « qu’on en mangerait, rapetipetapetipetapeto, carabi de carabo »∗), il y a la lecture d’une charte très intéressante∗∗ publiée par des collègues – apparemment des belges – réfléchissant à cette « Excellence » (avec un grand E pour faire encore plus zexcellent), mot dont on nous bassine dans les universités. Ils expliquent que cet outil idéologique fait partie d’un ensemble utilisé par les dirigeants pour laminer complètement le service public (entre autres), et que, contrairement à ce qu’on peut croire si on écoute la propagande, cette course à l’excellence produit des résultats d’une assez grande médiocrité, et, en sus, une compétition continue, épuisante et dommageable entre les gens (chacun tirant à vue sur tous ceux qui pourraient être numéro 1 avant lui, marchant à fond dans la tactique éculée du « diviser pour régner »), en les transformant en rouages d’une machine managériale, les poussant à délaisser la qualité au profit du chiffre… Ces collègues prônent, au contraire, la « désexcellence », et la « slow science » comme résistance à tout ce qui est « monde libéral en marche ». Moi qui suis dans le « slow dinosaurus movement », je les approuve à donf.

Sur l’excellence dans la gestion du quotidien, voilà une autre petite fable pouvant amener à douter, parfois, de celle du privé qui, partout, et dans l’université comme ailleurs, remplace peu à peu le service public.

Cette histoire s’est passée il y a moins d’un an et demi.

Dans mon boulot, il y avait une équipe d’informaticiens (entre autres) qui faisaient partie d’un « service commun ». Ils oeuvraient à la tâche commune pour la satisfaction de tous.

Lors d’une relativement récente poussée libérale, il s’est agi, soudain, de devenir « productifs », oubliant toute autre mission, à part celle, assez suspecte à mes yeux, de « servir » – sans complément – que je traduis, toujours aussi mauvaise bique, par notre devoir d’être désormais serviles. indexNotre mission, en fac de lettres, n’était justement pas très prioritairement productive – qu’importe, il faut s’adapter, devenir compétitifs, s’aligner etc. mais je m’éloigne ! – et les informaticiens du « service commun » ont été relégués dans un placard poussiéreux. On leur a substitué, et à grands frais, une entreprise privée. Mieux, forcément, puisque privée ! On l’a chargée des choses « importantes », comme par exemple le serveur qui régit le site d’accueil et tout ce qui se passe autant en interne qu’en externe dans le service public en question.

Il y a quelques temps, un hacker a piraté et foutu en l’air une grande partie du serveur – entre autres celui qui correspondait au secteur dans lequel je travaille – et envoyé ad patres plein de jolies données assez importantes et assez nombreuses, que des petites mains, velues ou non, avaient passé un temps assez conséquent à rentrer. « Qu’à cela ne vous la tienne » (private joke à un ami), il suffisait de faire appel à l’entreprise privée pour résoudre la question.

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André Breton, Jacqueline Lamba, Yves Tanguy – Cadavre exquis (1938)

Le problème, c’est qu’une entreprise privée, même engagée à prix d’or et d’une façon plus ou moins régulière (celle-là l’avait été sans appel d’offre préalable, d’après ce que j’ai pu en savoir), c’est beaucoup plus volatile et soluble dans l’air du temps qu’un service de fonctionnaires payés pour la même chose (même s’ils sont, comme tout fonctionnaire digne de ce nom, toujours en train de ne rien branler en se mouchant dans l’argent public avant de le jeter par la fenêtre).

Et l’entreprise en question, pouf, envolée ! La môme néant ! A-xis-te plus ! Tardieu pas mort !

Débrouille-toi Charlotte (personne ne s’appelle Charlotte dans l’histoire, c’est juste pour brouiller les pistes que je dis ça).

Évidemment, tous les petits fonctionnaires qui avaient passé des heures à rentrer des données dans ce serveur avaient confiance en la justice de leur pays (euh, confiance, quoi…) et n’avaient pas, innocents qu’ils étaient, fait de sauvegarde particulière. Il n’y en avait pas besoin, tout était nickel chrome…

Mais tu penses à quoi, Charlotte ? T’es bien crédule, ma pauvre fille ! c’est ta faute, tout ça ! (ah bon, c’est pas la faute du hacker, ou du serveur gruyère ? meuh non ! Charlotte !!!)

Bref, on était dans la merde, et voilà.

Si j’ai bien tout suivi, à l’époque, on ne peut pas faire appel à du service public pour réparer des choses mises en place par un service privé, enfin, c’est pas si simple, et puis, les platebandes des uns sont les pré carrés des autres et lycée de Versailles.

Alors, bon. Vous croyez qu’on s’en est sorti ? Oui, en effet, six mois plus tard.

SIX mois à être obligés de recourir (trop la honte !) au vulgaire stylo pour communiquer sur des feuilles de papier !!! vous imaginez un peu ? (J’imagine ce que ça va être quand on aura supprimé l’apprentissage de l’écriture cursive et que les mômes n’auront jamais vu un stylo ! je me rassure en pensant que la fac aura fermé ses portes d’ici là ! et chtoc !)

En tout cas, si vous voulez tout savoir, eh bien, moi, le service public, j’y tiens rudement beaucoup, et ça me fout un peu beaucoup en pétard (quoi ? je dis beaucoup beaucoup dans des structures de phrases un peu lourdes ? ben ouais, c’est comme ça quand je suis beaucoup en pétard) quand on le tue, qu’on le pille, qu’on le dégrade, qu’on se débrouille pour qu’il ne fonctionne plus, qu’on le paralyse, qu’on le paupérise, et qu’on se foute de la gueule de tout le monde au passage.

Episode qui n’a rien à voir (enfin, rien, je ne sais pas, finalement)… peu après, nous avons appris que la fac n’était vraiment pas assez compétitive, et que, du coup, il y avait des marchés dont on allait se séparer : le premier touché (vous allez me dire, ce n’est pas si important, mais à force de détails…), c’est celui des poubelles à l’intérieur des toilettes. Ce qui veut dire… tan tan tan tan… suspense… qu’on a jeté toutes les poubelles existantes, pour les remplacer par d’autres ! Et tout ça sur notre bel et bon argent ! Non ? SI !

Cette histoire de marché me rend assez perplexe, au demeurant.

Quand on veut commander quelque chose – un livre par exemple – on est obligé d’utiliser le commerçant qui a gagné le marché (non, je vous en prie, ne me demandez pas comment… certains choix paraissent un peu étranges : par exemple, plutôt qu’une librairie relativement proche, une librairie étrangère, qui fait dépenser en frais de port l’éventuel bénéfice que l’on aurait fait en achetant près !) Mais ce qui est assez intéressant, c’est la procédure : il faut mettre en concurrence les marchés (oui, même quand l’un d’eux est officiel et que, de toute façon, on va passer par lui, puisqu’on est obligés). Pour cela, il faut fournir à l’administration trois factures, y compris des factures de magasins de grande distribution (style Amazon) auxquels on n’a, de toute façon, pas le droit de commander. Le travail inutile que cela occasionne me rappelle furieusement ce slogan (un certain nombre de changements dans les modes de fonctionnement, auxquels on doit désormais se soumettre, suscitent la même association dans ma tête) : t-shirt-travailler-plus Bon, je m’arrête pour aujourd’hui. Je vais vous faire un aveu insensé, qui dévoile un peu de ma vie de blog-gueuse : il faut que j’aille aux toilettes séance tenante, puis me laver les mains. J’ai du bol, je suis chez moi, il y une chasse qui fonctionne, du papier toilette, la porte ferme si je désire la fermer, j’ai même un robinet qui n’est pas recouvert d’un sac poubelle déchiré pour indiquer qu’il est hors service, ainsi que du bon savon qui sent le jasmin.

Après, je n’irai pas dormir. « On ne dormira jamais », de toute façon.

©Bleufushia

∗citation extraite de « la peinture à l’hawaïle » du grand Bobby

∗∗ pour ceux que la « désexcellence » intéresse, suivez le lien qui mène, via un texte introductif, à la fois à la charte et à un site qui contient pas mal de textes « alternatifs »

http://lac.ulb.ac.be/LAC/charte.html

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