bleu fushia

always blue


5 Commentaires

Ross ou pas rosse, est-ce bien la question ?

Street-Art-Paris david walker2

David Walker (street art Paris)

J’me suis fait taguer par l’ébouriffée.
Tu vas écrire ta liste de Ross, qu’elle m’a dit. Enfin, elle a rajouté, si tu veux bien, parce qu’elle est gentille et polie, bien qu’ébouripoustouflée.
Et en plus, peuchère, c’était pas sa faute, elle s’était elle-même fait taguer par l’Heureuse Imparfaite, alors elle pouvait pas faire autrement !
Moi, Ross, je connaissais pas (a shame on me !) mais j’aime bien les listes.
Et elle m’a dit, en musique, c’est encore mieux. Là, elle est rosse, le tag thématique, franchement, c’est pas sympa !
Alors, ce Ross – c’est un mec de la série Friends – il a fait une liste des 5 personnalités qui le font craquer et avec qui il passerait bien une nuit ou plus si aff.
Et c’est ça, mon tag.
En musique, c’est pas forcément gagné : y a pas que la gueule, y a aussi la musique qu’ils jouent. Moi, je dissocie pas ! j’ai des principes !

Et là, ça complique, parce que dans les chouettes musiciens que j’aime, y a beaucoup de morts (et je vais pas faire dans la nécrophilie, si vous voulez bien), ou alors de pas beaux du tout, ou que j’adore écouter, mais que je n’aurais aucune envie de rencontrer. Alors, crac crac encore moins ! ou alors des mignonnets, mais qui se la pètent un peu…  bof, pas ma tasse de thé !

Et puis, malgré, peut-être, les réputations, les muzicos, à la réflexion, c’est pas forcément les plus sexys de l’univers. Pour progresser dans leur art, il leur a fallu des lustres de solitude et de monomanie, et souvent, le musicien est un ancien boutonneux misanthrope. Il peut s’arranger avec l’âge, mais c’est rare.

Bon, bon, ok, je sens que je traîne des pieds.
Je vous en ai quand même trouvé 5. J’ai pas choisi la facilité : j’aurais pu faire dans la rock star à paillettes, jeune et étincelante dans son costume de lumière.
Non, je me la suis joué plus charme secret.
Et je les classe pas, ok ? je les aime, mais c’est différent à chaque fois.

♥ Dans la catégorie drôle et attendrissant (ça peut faire craquer, non ?), y a Adoniran Barbosa (le seul qu’est mort de ma liste, hélas – je dis que je nécrophile pas, et je commence par là ! pfff, inconstance de la nana de base !), un pépé rigolo et farceur. Brésilien, il est, et il chante des chansons marrantes en brésilien – volontairement – approximatif. J’aurais adoré aller me jeter une caïpirinha en sa compagnie.

ocarnavaldesaopaulo_adoniran-barbosa

Adoniran Barbosa (en train de marquer un rythme de samba sur une boîte d’allumettes)

Je vous mets un lien d’une de ses savoureuses chansons, O trem das onze (le train de 11 heures) : il explique à une gonzesse qui le drague qu’il ne peut pas rester, il ne veut pas rater son train, pour aller faire son ménage et s’occuper de sa môman (en gros).

https://www.youtube.com/watch?v=ceBdGz3eTFg

♥♥ (deux coeurs, c’est pas que j’aime plus, mais c’est pour compter jusqu’à 5 !)

Un autre brésilien – celui-là, quand je l’ai vu faire son jogging sur la plage d’Ipanema… quoi ! tu l’as vu sur la plage ??? … ouais, m’sieurs dames… et mon petit coeur s’est mis à pilpater très fort… quoi, on dit pas pilpater ? m’en fous un peu, ok ? – c’est le Chico (Buarque de Hollanda, je vous ferais dire). Beau, intelligent, musicien, écrivain, engagé…

Ouah !!!

chico buarque de hollanda (rafael vancan)

Chico Buarque de Hollanda (Rafael Vancan)

Vous connaissez sûrement son « Que sera que sera », que Nougaro a repris (Ah tu verras), mais il a chanté dans des styles différents – beaucoup de chansons politiques sous la dictature – mais pas que.
Une musique super connue de lui : Essa moça ‘tá diferente (cette fille est différente)

https://www.youtube.com/watch?v=mLk4EH9FWwI

(je ne vous affiche pas les vidéos sur ma page, c’est trop lourd : vous cliquez si vous voulez, d’ac ?)

♥♥♥ Michel Portal ! la classe. Un vrai humain, un bel homme, un musicien talentueux (classique, jazz avec ses clarinettes, bandonéon…), et en plus, il est intelligent ! (c’est pas le seul, mais ça fait partie des trucs qui me font craquer)

michel-portal_0453

Michel Portal

Depuis qu’il s’est mis au bandonéon, il me fait encore plus craquer.
Tiens un exemple (déjà ancien) : Bat sarrou (d’un vieux vinyl écouté et réécouté, et encore et encore)
https://www.youtube.com/watch?v=xdo2bSY08so

♥♥♥♥ ZE contrebassiste ! Ron Carter, pour ne pas le nommer. La grande classe, dans tous les sens du terme.

ron-carter9

Ron Carter

Musicien sensible jusqu’au bout des ongles, très bel homme, et, d’après mon amie Jeanne qui l’a rencontré en vrai et qu’a même joué avec (trop forte, mon amie Jeanne !), humain exceptionnel.
J’adore son album pour contrebasse piccolo.

Mais je vous ai choisi, aujourd’hui encore un titre brésilien : Manha de carnaval (matin de carnaval)

https://www.youtube.com/watch?v=UrosqpeW2TA

 ♥♥♥♥♥ Et pour finir, Gianmaria Testa, chef de gare poète, chanteur, doux homme décalé, humble et modeste anar (grand ami de Erri de Luca). Celui-là, quand même, c’est un avec qui j’aurais peut-être pu passer ma vie…

image

Gianmaria Testa

Un titre parmi d’autres, écouté en boucle aussi : Le traiettorie delle mongolfiere (les trajectoires des montgolfières)

https://www.youtube.com/watch?v=ow4y61l13_k

Ouf, ben, c’était pas facile !

Je tague à mon tour (mais vous pouvez adapter le « sexy » en autre chose, à mon avis, si vous voulez, et le traduire par coups de coeur – en période de St Valentin, ça peut le faire : after all, on fait ça qu’on veut !) Richard, Ruhe-le cirque et Aimery . Et Pierre, bien sûr !


5 Commentaires

Résolutions sans solutions

Mur d'Athènes (2013) ©Bleufushia

Mur d’Athènes (2013)
©Bleufushia

Accueillir la rosée des sourires

Etreindre sans éteindre

Ravir, mais seulement le shankar

En profiter pour peigner la girafe

Absorber le violet du soir

S’exposer à la vague

Dissoudre le noir

S’imprégner des voix bleues

Embraser sa vie

Moissonner le bonheur en herbe – et le dictionnaire, pendant qu’on y est

Embrasser tout en étreignant, uniquement parce que c’est bon

Écouter la musique des mots

Le regarder pousser

Entendre si on peut

Transcrire les hiéroglyphes de ses propres pensées

Relire ce que dit le coeur

S’éloigner des rails

Saisir chaque maillon d’amitié

Accompagner le mouvement, avec une extrême fluidité

Prendre petit à petit l’habitude de se rapprocher du quai

Épuiser la mer

Se rappeler la couleur pourpre de la falaise

Décider, enfin

Ou pas…

Lemon juice (Djuno Tomsni)

Lemon juice
(Djuno Tomsni)

©Bleufushia


5 Commentaires

These foolish things

Isidro Ferrer - illustration (Le livre des questions - Pablo Neruda)

Isidro Ferrer – illustration
(Le livre des questions – Pablo Neruda)

J’attache de la valeur à des choses banales et insignifiantes, au contact de mon bol chaud dans ma paume, au bruit de la pluie sur la vitre, à l’ombre rayée et trouée des arbres.

J’attache de la valeur aux humains, à leurs tendres fêlures, à leur fragilité, à leur complexité, à leur simplicité, à leur douceur, à leurs rires lumineux.

J’attache de la valeur à ce qui est éphémère, au vent dans mes cheveux, à la couleur pourpre de la mer au couchant, à la lumière qui frise l’herbe mouillée, aux lignes changeantes obstinément dessinées par les vagues, à la rumeur des galets qu’elles déplacent.

J’attache de la valeur à l’infime, aux fugaces sourires éclairant soudain les visages, au regard limpide de l’enfant, au vol léger de l’oiseau, à trois notes mélancoliques émergeant du silence, à la chaleur partagée sans mots.

J’attache de la valeur au silence, qui permet aux mots d’éclore, et à certains de ces mots, ceux qui désignent des valeurs qui unissent les hommes, qui leur donnent confiance en l’autre, au lieu de les diviser, à la lenteur de la réflexion.

J’attache de la valeur à l’art, à tous les univers fictifs, plus brillants que les réels, aux formes créées, aux lignes assemblées, aux couleurs mélangées, aux notes vibrantes, aux mots tressés en gerbe.

J’attache de la valeur aux rêves, aux utopies un peu folles, aux tentatives décalées, aux envies de beauté partagée, à tout ce qui échappe à l’ordre et au pouvoir.

J’attache aussi de la valeur au monde réel, à ses demi-teintes, à ses aspérités, à ses écueils, à ses joies, à son velouté.

J’attache de la valeur au hasard et aux rencontres qu’il occasionne, au lâcher-prise et à l’absence volontaire de choix, au fait d’accepter la vie comme elle vient.

J’attache de la valeur à des gestes volontaires de tendresse, d’attention, d’écoute, de révolte, de lutte collective, de solidarité, et à ceux, patients, du travailleur.

Me comble le fait de n’attacher de la valeur qu’à des petites choses sans prix.
Me remplit le fait d’attacher de la valeur.

©Bleufushia
(tribute to Erri de Luca : à la manière d’une partie de « Oeuvre sur l’eau » – 2002)


3 Commentaires

Savoir, dit-elle

IMG_0969

« Ma » plage en jaune, le 15 novembre 2014 ©Bleufushia

Je sais qu’on dit que la mer est bleue, mais qu’en réalité elle n’a pas de couleur.
Je sais que, bien que les surfaces marines recouvrent la majorité de notre univers, le premier nom de couleur (et souvent le seul) dans les civilisations primitives est le rouge.
Je sais que les couleurs ne sont pas les mêmes dans tous les pays.
Je sais que si je remplis un seau d’eau de mer, l’eau est transparente.
Je sais que la Mer Rouge n’est pas plus rouge que la Mer Noire n’est noire.
Je sais pourtant que la mer peut être rouge, pour m’être déjà baignée au soleil couchant sous une falaise de roches ocre foncé.
Je sais que la mer peut être noire lorsque le temps est à l’orage.
Je sais que la même mer est verte, blanche ou jaune, ou même de différents bleus, selon.
Je sais que si la mer est bleue, c’est à cause du ciel qui s’y reflète, mais je sais aussi que le ciel n’est pas bleu en réalité.
Je sais que tous ces bleus m’enchantent comme s’ils existaient.

                                                                                              ♦♦♦♦♦

Je sais qu’on dit une peur bleue, mais je ne sais pas pourquoi, pour désigner quelqu’un qui a le trouillomètre à zéro.
Je sais que le trouillomètre est un instrument de mesure qui n’existe pas.
Je sais que si la peur avait une couleur, elle serait plutôt livide, comme le visage de cet homme qui a failli être percuté par une voiture.
Je sais que livide n’est pas une couleur, mais ce n’est pas une raison.
Je sais que certaines personnes qui ont subi une peur violente peuvent perdre le sens des couleurs. Au point de ne plus connaître la couleur de leur peur ?
Je sais, même si je ne l’ai jamais constaté de mes yeux, que si quelqu’un avait une peur bleue dans la mer, on le verrait quand même.
Je sais que la mer est bleue comme une orange(∗), mais que la peur n’a pas de forme particulière.
Je sais qu’on associe le bleu à des tas de choses, la plus étrange étant pour moi le sang bleu.
Je sais qu’on disait avant, mais que ça n’a rien à voir ni avec la peur ni avec le sang, « palsambleu » pour jurer sans en avoir l’air.
Je sais que, bien que dans cette expression, bleu soit mis à la place de dieu, dieu n’est pas bleu.

37f71e693a_pieuvre

Dotés d’une intelligence remarquable, les octopodes se sont installés en Antarctique comme dans les eaux équatoriales, en passant par les régions tempérées. Comment ont-ils pu s’adapter à des températures si différentes ? La clé du mystère réside dans leur sang bleu. (photo et commentaire de futura-sciences.com)

©Bleufushia

(∗) je sais aussi que c’est la terre, et pas la mer… mais c’est un clin d’oeil à mon ami Pierre, celui qui parfois me prête sa plume pour que j’écrive un mot
Le sang bleu des poulpes, c’est aussi un clin d’oeil qui lui est prioritairement destiné.
(textes inspirés par le livre « Je sais », d’Ito Naga, aux Editions Cheyne)


6 Commentaires

Interrogation existentielle

bébé-citrouille

concours de bébés déguisés en légumes

Concours de cracher de bigorneau, concours de cracher de noyau d’olive, concours de cracher de noyau de cerise, concours de lancer de nain, concours de lancer de charentaise, de fer à cheval, de fromage, championnat de lancer de béret, concours de lancer de menhir, lancer de gaufre, concours de lancer de flamby, concours de lancer d’oeuf, de tomate, concours de lancer de tong (ah, la tong, on dira ce qu’on voudra, c’est tendance), concours de lancer d’artichaut, concours de lancer de noisette, championnat du monde du plus grand mangeur d’orties, championnat du monde de plus grand écraseur de moustiques, concours du bébé qui pleure le plus fort (ils font comment, pour les faire pleurer au moment idoine ?), championnat du lancer de portable (ah, ça, c’est ceux qui se sont retrouvés avec une brêle en guise de téléphone après la bénédiction des portables à l’église de Nice, je suis sûre !), concours d’endurance au sauna, championnat de coupe de bois, concours de lancer de caca sur neige, championnat du cri de cochon, championnat du monde d’épépinage de groseilles à la plume d’oie, et j’en passe…

Vous ne trouvez pas que les humains s’occupent à des choses pour le moins bizarres ?

Se mesurer aux autres, regarder qui pisse le plus loin…
Absurdité et compétition, partout, tout le temps.

Vous me direz, pendant qu’ils font ça, ils ne font pas d’autres conneries plus graves…
Mais quand même !

gilbertgarcinretraitephotographe_01

Gilbert Garcin

©Bleufushia


4 Commentaires

Est-il vrai qu’il faut arroser l’espoir avec de la rosée ?

IMG_9455 Il y a des questions dans ce livre, beaucoup de questions, d’ailleurs, c’est son nom, Le livre des questions.
J’aime particulièrement ce livre.
Ebaucher des réponses n’est pas le propos du livre des questions. C’est même ce qui le caractérise, l’absence de réponse.
La « vérité » contenue dans une réponse donnée, tellement liée à l’univers mental de la personne qui l’énoncerait, est sans intérêt par rapport aux perspectives infinies qu’ouvre toute interrogation : elle clôt le sujet, l’empêchant à tout jamais de déployer ses ailes.
« Pourquoi rouler ainsi sans roue et voler sans ailes ni plumes ? »
Le fait est qu’au fil de la lecture, je n’ai jamais ressenti le désir de répondre.
Sinon, peut-être, par une autre question.
L’auteur se questionne sur ce qui l’entoure, sur la nature, la vie, le monde, les couleurs, les totalitarismes, la mort, et les questions se suivent, poétiques, politiques, philosophiques, apparemment absurdes, souvent décalées, sans autre ordre que celui de sa pensée vagabonde. Avec une certaine tendre dérision (« S’appeler Pablo Neruda, y a-t-il plus sot dans la vie ? »)

Certaines me parlent particulièrement :
« Pourquoi le requin ne mord-il les sirènes si effrontées ? »
« Est-il vrai que l’ambre contient les pleurs versés par les sirènes? »
« Quels sont-ils, ceux qui ont crié de joie quand le bleu est né ? »
« La vie est-elle un poisson prédisposé à être un oiseau ? »
« T’a-t-on dit que la brume est verte, à midi, en Patagonie ? »

IMG_9456D’autres me laissent rêveuse, elles m’accompagnent dans des lieux ou des moments particuliers, je les lis et les relis, les tresse avec mes propres questions, m’abstiens de toute réponse définitive :
« Pourquoi le chapeau de la nuit vole-t-il avec tant de trous ? »
« Combien le jour a-t-il d’abeilles ? »
« Combien de questions dans un chat ? »
« Combien d’années compte novembre ? »
« As-tu perçu combien l’automne ressemble à une vache jaune ? »
« De quoi rit-elle, la pastèque, au moment où on l’assassine ? »
« Quand je vois de nouveau la mer, la mer m’a-t-elle vu ou non ? »
« Ne serait-il pas bon d’interdire les baisers interplanétaires ? »

IMG_9451Vous conviendrez, à ce bref aperçu, que toutes paraissent d’une limpide évidence.

Neruda a écrit ce livre juste avant sa mort.
Il est mort 12 jours après le Coup d’État qui a renversé Allende (le 11 septembre 1973). Sa maison à Santiago a été saccagée, ses livres jetés au bûcher.
On a prétendu qu’il était mort d’un cancer, mais, il y a un an, à la suite d’un témoignage de son garde du corps (entre autres) déclarant qu’on l’avait empoisonné, une enquête a été ouverte, on a exhumé ses restes… Le dossier judiciaire n’est pas encore refermé.
A la lumière de cette fin, on lira peut-être autrement :
« Ta destruction se fondra-t-elle en autre voix et autre jour ? »
« Ce démembrement progressif est-il l’ordre ou la bataille ? »
« Un mot ne rampe-t-il pas de temps en temps comme un serpent ? »

En France, ce livre a été publié comme un livre pour enfants. Je ne préjuge pas de la façon dont les enfants peuvent entrer en résonance avec son univers, mais il me semble qu’en tant qu’adulte, on a tout intérêt à se laisser gagner par l’apparente étrangeté mêlée de tendresse de Neruda. Au travers de ses questions, il affirme, tranquillement, le pouvoir des mots et de l’imagination sur le monde. Il nous offre l’opportunité d’un regard autre sur la réalité qui nous entoure, il nous fait nous rappeler que toute réalité dépend étroitement de la représentation que l’on s’en fait..
Les illustrations merveilleuses qui accompagnent les questions, sans jamais les paraphraser, sont bricolées par Isidro Ferrer, un illustrateur catalan qui, avec deux bouts de bois, trois feuilles de papier et quelques ficelles, construit un monde minuscule qui me ravit.

IMG_9450

©Bleufushia


4 Commentaires

Je voudrais pas crever – Boris Vian

1004531_v1

(Franz Marc) Même si ce n’est pas un chien noir du Mexique, c’est comme ça que je les ai toujours imaginés…

Je voudrais pas crever
Avant d’avoir connu
Les chiens noirs du Mexique
Qui dorment sans rêver
Les singes à cul nu
Dévoreurs de tropiques
Les araignées d’argent
Au nid truffé de bulles
Je voudrais pas crever
Sans savoir si la lune
Sous son faux air de thune
A un coté pointu
Si le soleil est froid
Si les quatre saisons
Ne sont vraiment que quatre
Sans avoir essayé
De porter une robe
Sur les grands boulevards
Sans avoir regardé
Dans un regard d’égout
Sans avoir mis mon zobe
Dans des coinstots bizarres
Je voudrais pas finir
Sans connaître la lèpre
Ou les sept maladies
Qu’on attrape là-bas
Le bon ni le mauvais
Ne me feraient de peine
Si si si je savais
Que j’en aurai l’étrenne
Et il y a z aussi
Tout ce que je connais
Tout ce que j’apprécie
Que je sais qui me plaît
Le fond vert de la mer
Où valsent les brins d’algues
Sur le sable ondulé
L’herbe grillée de juin
La terre qui craquelle
L’odeur des conifères
Et les baisers de celle
Que ceci que cela
La belle que voilà
Mon Ourson, l’Ursula
Je voudrais pas crever
Avant d’avoir usé
Sa bouche avec ma bouche
Son corps avec mes mains
Le reste avec mes yeux
J’en dis pas plus faut bien
Rester révérencieux
Je voudrais pas mourir
Sans qu’on ait inventé
Les roses éternelles
La journée de deux heures
La mer à la montagne
La montagne à la mer
La fin de la douleur
Les journaux en couleur
Tous les enfants contents
Et tant de trucs encore
Qui dorment dans les crânes
Des géniaux ingénieurs
Des jardiniers joviaux
Des soucieux socialistes
Des urbains urbanistes
Et des pensifs penseurs
Tant de choses à voir
A voir et à z-entendre
Tant de temps à attendre
A chercher dans le noir

Et moi je vois la fin
Qui grouille et qui s’amène
Avec sa gueule moche
Et qui m’ouvre ses bras
De grenouille bancroche

Je voudrais pas crever
Non monsieur non madame
Avant d’avoir tâté
Le goût qui me tourmente
Le goût qu’est le plus fort
Je voudrais pas crever
Avant d’avoir goûté
La saveur de la mort…

Boris Vian (1952)

Et la merveilleuse lecture émouvante qu’en fait Trintignant. J’ignore qui l’accompagne dans un contrepoint si délicatement mélancolique, sans doute l’accordéoniste Daniel Mille.