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On veille, on pense à tout à rien (6)

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©Bleufushia

« Jeune homme qu’est-ce que tu crains
Tu vieilliras vaille que vaille »
Disait l’ombre sur la muraille

Ce matin, en entendant à la radio annoncer la rentrée prochaine, je me suis rendue compte que j’ai laissé passer l’été sans rédiger une seule de mes (désormais fameuses) chroniques de plage. Damned, déjà fin août… « colchiques dans les prés, c’est la fin de l’été » 

Mais non, cool, regarde, c’est l’alerte canicule partout en France ! détends-toi. De surcroît, je te rappelle que tu devrais te tamponner de la rentrée, qui, cette année, a arrêté de te concerner perso, en tant que toi-même.

OK, quand même, je branche le ventilo, et zyva pour une chronique qui, si je l’écris en décembre, aura quand même du mal à passer pour saisonnière…

Vous vous rappelez certainement que je vis à quelques pas d’une plage enchanteresse en bordure de la Grande Bleue, veinarde que je suis. Et que, sur cette plage, je m’y baigne, œuf corse, j’y observe des poissons (ah, vous conter mon évolution féérique, hier, au milieu d’un très gros ban de daurades pas farouches), j’y regarde les gens, j’y baguenaude en humant l’air marin, j’y réfléchis aux mots et à la vie, j’y philosophe à deux balles la cagette de douze… la vie, quoi.

Cela dit, la plage – sujet que j’avais choisi l’an dernier pour sa légèreté dans un monde assez lourd – est devenue un lieu étrange. Presque compliqué.

Je me disais, en me baignant, que je peinais à y retrouver l’insouciance des bains de ma jeunesse, et que même tremper mon corps en apesanteur dans l’eau de mer ne me procurait plus la libération joyeuse d’antan. C’est peut-être l’âge.

Mais pas que : l’autre jour, j’y ai même été survolée et suivie successivement par un drone et par un avion de la police.

Le bonheur flottant est teinté d’une vague ambiguïté au ras des flots, et même l’amer* n’est plus ce qu’il était.

C’est peut-être pour cela que j’ai zappé le sujet cette année.

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qu’est-ce qui se trame dans notre dos ? ©Bleufushia

Avant la plage, j’ai fait un détour chez la coiffeuse (allez, zou, ça commence, les digressions ! oui, mais emprunter des bouts de sente hors du trajet principal, c’est le sel de la vie, et le sel, ça nous ramène infailliblement à la plage ! d’accord, d’accord, je sors !).

Une cliente y racontait l’histoire de son mari, qui vend des caravanes (y a pas de sot métier). Le maire du village a refusé, cette année, qu’il les expose dans un salon, sur le port – alors qu’il le fait depuis des années, sans problème.
Ah bon, à cause des attentats ? a commenté la coiffeuse.
– Non, il a dit que c’était « indigne » de notre village.

-Indigne ?

-Oui, pas assez staïle. On est plus chics que ça, ici, qu’il a dit.

J’ai été fière, d’un coup, de vivre dans un village chic, qui refuse d’attirer des Romanichels en son sein.
En même temps, j’ai dans mon sac de plage la lecture du moment : un livre de Maylis de Kerangal, dans lequel elle s’interroge sur le poids des noms, en explorant les associations que suscite en elle celui de Lampedusa**. A la réflexion, c’est peut-être pas le meilleur bouquin de plage ! Et pas le plus en phase avec ma fierté du paragraphe précédent. Bon, qu’importe. Si en plus, il faut être cohérent, maintenant !

En débarquant à la plage, un peu après, je suis accueillie, dans l’escalier bordé de figuiers odorants, palmiers au houppier de palmes lascives et autres bougainvilliers en fleurs,  par un premier panneau (en haut des marches), puis un second (avant l’arrivée sur le sable) indiquant la mise prochaine de la plage aux normes « vigipirate ».
[depuis, j’ai vu les mêmes panneaux sur une minuscule plage de galets à l’écart de la ville, plage qui doit pouvoir accueillir, les jours de grande foule, une petite cinquantaine de personnes !]

Le « prochaine » n’était pas daté, ni la façon de mettre aux normes un endroit à 6 entrées différentes, et j’étais un peu mécontente de ne pas poser ma serviette sur un sable « sûr », garanti sans danger par quelques musculeux hommes virils, munis de mitraillettes.
(je suis de l’époque où on entendait les femmes fantasmer sur les légionnaires, le sable chaud et tutti quanti, ça a bercé mon enfance, et là, tout d’un coup, j’ai une bouffée)

J’ai échappé – et c’est heureux – aux voleurs de poules, ce n’est pas pour tomber directos entre d’autres mains indélicates, me suis-je dit. Non mais. En même temps, dans un endroit où le caviste de ma rue affiche qu’il vend du « vin vivant », y a rien à craindre, non ?

(Dans un autre genre, plus maritime, me revient ce slogan ancien de marchande de poissons : « les vivants au prix des morts »… mes associations sont un peu orientées, désolée)

Je vérifie, pas de brigade punitive non plus… tout baigne.

Installée sur le sable chaud, j’ai fermé les yeux. Au lieu de regarder, comme l’été dernier, je me suis mise à écouter.

C’est bizarre, est-ce que c’est l’air du temps, mais j’ai été frappée par le silence assez grand, inhabituel. Si j’y réfléchis, ça a été, en fait, la couleur sonore de ce drôle d’été.
Le Monde du Silence, natürlich, me suis-je dit !

Dans un village où Cousteau a expérimenté pour la première fois le scaphandre autonome, c’est normal, finalement. On se hisse à la hauteur de notre histoire (je masque, sous une pirouette désastreuse – dont je suis coutumière – l’évidence de la vraie intranquillité du monde, sensible dans des tas de détails, dont celui-là qui me saute aux oreilles).

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Bansky… you know

Enfin, à dire vrai, ce n’était pas du vrai silence, mais à l’oreille, j’avais la sensation d’être sur une plage de fin septembre, et pas en pleine saison.

D’abord, j’ai entendu, distinctement, un doux clapotis.  
Je suis la championne des associations d’idées idiotes, et sans doute à cause de vigipirate,  mais aussi, à cause de tous ceux qui fuient leur pays, et n’atteignent jamais les caravanes, « clapoter » m’évoquait ce vieux verbe à la sonorité proche, « claboter » (= mourir, mais les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître).

Le mot lui-même serait né du « bruit que font des sabots trop grands dans le Poitou »… ce souvenir me ravit une minute, avec sa douce absurdité : qu’on puisse fabriquer des sabots trop grands, ou alors à taille unique – mais dans une taille que PERSONNE n’a – et un mot rien que pour dire ce son-là, dans ce coin-là ! Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais c’est vraiment d’une autre époque ça.

Au sens de mourir, hélas, « claboter » est de toutes les époques. Les synonymes, clamser, clapser dérivent sur « crab-ser ». La boucle est bouclée. Les sabots étaient peut-être trop grands volontairement, pour pouvoir héberger des familles de crabes, en attendant la mort ?

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celui-là, il est extrait d’un livre fantastique dont je vous parlerai plus tard

Mais je m’égare, et j’ai refait surface en pensant qu’il faudrait que j’invente un mot pour mes tongs qui, au retour de la plage, chuintent sans retenue, bien que leur taille n’ait rien à voir avec le phénomène, j’en suis certaine

Capté au vol, aussi, des fragments de discussions :

 ça, il faut le faire à l’aube »

-« chais pas c’est où Lob »

… des chants d’enfant :

« je suis une mouette, je fais ouh ouh ouh (bis) »

… un chuintement étrange dans mon dos (ne l’identifiant pas, j’ai ouvert les yeux) : une adolescente anorexique, debout, l’air absent, exilée dans un monde lointain, balançait lentement son corps dans une petite pente : ses pieds avançaient d’un centimètre à chaque fois. Elle a fait ça sur 5 mètres environ, est revenue à son point de départ trois fois, pour recommencer le même manège incompréhensible, reflet d’un monde autiste. Certains humains sont mal mal mal…
Il me revient, à son propos, le dernier haïku d’Hokusaï, que j’ai retenu (malgré ma mémoire notablement déficiente) : « tels des fantômes, nous foulerons d’un pas léger les champs d’été ».

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le résultat (©Bleufushia)

… les bruits étouffés d’un combat féroce d’un enfant contre un non moins féroce crocodile (y a même des crocodiles sur les plages, maintenant ! je vous le dis, on vit dans un monde impitoyable !)

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heureusement, l’enfant a eu le dessus (©Bleufushia)

 … un échange de tirs de pistolets, mais à eau, finalement transformé en œuvre d’art (OUF !)

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graph-eau-logue (©Bleufushia)

… le tout, très calme. Anormalement calme, pour tout dire.

Ça m’a évoqué le nom d’une rue de mon village – je l’ai repéré cette semaine pour la première fois – «Impasse de verveine »

Comme si, désormais,« l’on pleur’ et l’on rit comm’ on peut dans cet univers de tisane ».

Ça peut paraître bizarre de parler de tisane, alors que la violence fleurit, mais les gens paraissent de plus en plus calfeutrés, même sur une plage, c’est ma sensation.

A ce stade-là, j’ai ouvert les yeux vraiment, en pensant à l’émission que j’ai entendu il y a deux jours à la radio (juste avant qu’ils ne se mettent à parler de la rentrée) : il y était question de la cacophonie que produisent, sous l’eau, les différents animaux marins. Un des pires, paraît-il, étant la coquille St Jacques, avec ses éternuements tonitruants.
Faudra que je vous concocte un petit article sur ce bordel sous-marin, j’en ai appris des vertes et des pas mûres ! (c’est du teasing ou je m’y connais pas, là ! ha ha !)

Je me suis rhabillée, et ai remis mes chaussures (mes tongs ont rendu leur âme chuinteuse hier,paix à elles), des pompes d’une marque espagnole.

Sous la semelle, il y a une inscription : « el mundo es un milagre permanente », que je regarde, présentement, avec une certaine incrédulité.
En me demandant ce qu’on aurait pu écrire sous les sabots trop grands du Poitou.

©Bleufushia

Le titre de cet article et les deux citations incluses dans l’article (et non identifiées à l’endroit où elles apparaissent) sont empruntés à Blues : un poème d’Aragon découvert dans l’enfance grâce à la mise en musique – géniale – par Léo Ferré (né il y juste 100 ans) 

Pour l’écouter, c’est par là
https://www.youtube.com/watch?v=VC5cAXX0Qb0

*Un amer est un point de repère fixe et identifiable sans ambiguïté, utilisé pour la navigation maritime (l’amer, c’est juste son nom, ça ne signifie pas qu’il le soit, ni qu’il s’appelle Michel).

**Maylis de Kerangal : A ce stade de la nuit (elle y décline les associations entre les naufragés, le Guépard de Visconti, où joue Burt Lancaster, la filmographie de Lancaster etc.)
« J’ai pensé à la matière silencieuse qui s’échappe des noms, aux fantômes qui y logent… »

 

4 réflexions sur “On veille, on pense à tout à rien (6)

  1. il me semble que les sabots étaient trop grands pour y mettre des chaussettes ou de la paille – à moins que ce soit l’inverse ???? mes sandales sont en 39/40 pour que l’hiver je puisse les porter avec 2 ou 3 paires de chaussettes, et parfois des sacs plastique contre la pluie et le froid.
    étrange atmosphère, une sorte de fin de quelque chose, j’espère qu’il ne s’agit que de celle d’une saison.
    oh, qu’il est beau ce dernier haïku de hokusaï : « tels des fantômes, nous foulerons d’un pas léger les champs d’été »

  2. Eh oui, comment n’y avais-je pas pensé ? C’est sans doute que je suis d’une région où il ne fait pas froid 🙂
    Pour l’étrange atmosphère, je la sens comme ça. Peut-être est-ce le changement qui se profile dans ma vie qui modifie mes perceptions et mon regard, mais en partie seulement, je crois.
    Moi aussi, j’adore ce haïku.
    Merci de ta lecture, zozefine !

  3. Oui, je suis d’accord pour les sabots. Mon père qui n’était pas poitevin portait des sabots par dessus des chaussons confectionnés avec plusieurs couches de tissu épais. En fait il aurait pu mettre des charentaises à la place, le résultat aurait été identique. Mais Anaïs, la couturière qui n’était ni poitevine ni charentaise aurait perdu un peu de son gagne pain.
    Puis-je faire une re-marque, deux : ce texte n’est pas triste, ça dépend dans quel coin de la lorgnette on le lit. Je me suis régalée. Et enfin je trouve génial le gra(p)h eau logue. Pourquoi le « p » absent ? Un truc m’échappe ou bien c’est à toi qu’il a échappé.

    • Merci pour le « p », je viens de le corriger.
      Merci de la lecture aussi… j’aimais beaucoup ce qu’il avait fait de ce mur, le graph-eau.
      Pour les sabots, tu confirmes justement ce que racontait zozefine… j’avoue que je n’y avais nullement pensé (ce qui n’est pas très malin de ma part, je dois dire !).
      Bises et thanks pour ton passage attentif et amical sur mon modeste blog.

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