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Moi, j’m’en balance (37)

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A propos de sérénité* (j’ai sacrément de la suite dans les idées, non ?), il m’est revenu le souvenir d’un des trois profs auprès desquels j’ai accompli ce qu’on appelait à l’époque le CPR, c’est-à-dire l’année de stage de certification après le passage du Capes.

L’idée du CPR était qu’on regardait dans un premier temps, puis qu’on refaisait tout pareil : c’était la conception de la pratique pédagogique accompagnée à l’époque. Il n’était pas question de se forger, par tâtonnement, sa propre pratique, mais uniquement d’imiter, en sa présence et avec ses élèves, la façon de faire de l’enseignant. C’est sans doute pour ça qu’il y en avait trois, un par trimestre, pour qu’on puisse avoir un panel assez varié.
Le premier des trois profs était une sorte de caractériel, assez sanguin. Je me sentais tout sauf rassurée dans sa classe. Le cours précédant mon premier passage devant les élèves, il a fait une crise subite, que rien ne semblait avoir provoquée. Il s’est mis à crier des sons inarticulés en jetant à la tête de ses élèves toutes sortes de projectiles, brosses, craies, règles… Il était couleur tomate trop mûre, et j’ai craint un moment qu’il ne fasse un malaise. Les élèves n’ont eu aucune réaction, ce qui m’a laissé à penser que ce n’était pas la première fois que ça lui arrivait.

Au cours du debriefing qui a suivi, il s’était un peu calmé et il a abordé tout seul son pétage de plomb, en me disant que celui-ci était totalement feint, qu’il ne perdait jamais son flegme, et qu’il était toujours parfaitement serein. Moi, j’avais de sérieux doutes sur la question !

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Jeu de quilles de la Grande Guerre (photo Yazid Medmoun)

Et il a rajouté, avec un clin d’œil complice : « je suis même carrément un serin d’acier ».
Si j’écris serin comme ça, c’est parce que « serein » n’est pas un nom commun et que la phrase n’aurait aucun sens. J’ai frémi un moment (en reculant un peu) en pensant que j’avais mal entendu et qu’il se qualifiait de surin, laissant présager l’emploi possible d’armes plus redoutables que des craies.
Mais il a répété, l’air songeur : « je suis un serin d’acier, et c’est le pied », puis, me regardant : « je te le dis : fais pareil, et tout ira bien ».
(C’était l’époque de la vogue de l’expression « c’est le pied », qu’on mettait à toutes les sauces, avec ses variantes « c’est le super pied » et, encore mieux, « c’est le super pied d’acier » – j’imagine que c’est de là que venait cette histoire d’acier**).

Je ne vous dis pas ma perplexité de l’époque : devais-je moi aussi alterner séquences d’apprentissage et jeu de chamboule-tout avec les élèves (en faisant la danse des Apaches), au prochain cours ? J’ai pesé le pour et le contre, et m’en suis finalement tenue à du plus classique.

autruche dandy at déco site etsy-com

autruche dandy (site etsy.com)

Mais à la réflexion, serin d’acier, ce n’est pas plus étrange que « mouton de mer » ou « autruche épilée » (struthocamelus depilatus), insultes citées en exemple par Sénèque dans « De la constance du sage » : il y développe la thèse que, pour accéder à la tranquillité de l’âme, le sage doit se dominer lorsqu’on l’insulte de la sorte, domestiquer ses émotions et ne pas se laisser aller à la colère. Ce qui a l’air difficile avec des insultes de ce gabarit-là.

(J’en profite pour ouvrir une brève parenthèse : en français, lorsqu’on « donne des noms d’oiseaux à quelqu’un », on n’utilise, en gros, strictement jamais de noms d’oiseaux. Strange, non ? Le cas de l’insulte citée par Sénèque serait-il une exception ?)

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Pourquoi je vous cause de Sénèque ?
A cause de la constance.

Je dois vous l’avouer, j’ai parfois un problème avec les mots.
Vous en souvient-il, il paraîtrait que je sois un modèle de constance dans l’exercice de mes fonctions. Et tout bien considéré, ce qualificatif n’est pas très clair pour moi…
Quand je l’ai lu, je me suis demandée si c’est bien un compliment, pour un prof, ce truc-là.

Je suis allée lire mon Alain Rey préféré : la constance, c’est le fait de se tenir debout, d’être stable, de ne pas se laisser ébranler, de rester ferme au milieu de l’adversité. Je conçois que son contraire, l’inconstance, synonyme d’instabilité, ne serait sans doute pas super pour un prof.

(Je parenthèse encore une fois, faites excuse : c’est vrai que je n’ai jamais pu faire cours assise. Je n’y arrive pas. Toujours debout ! Mais je me souviens de ce prof rigolo, à l’époque de mes études en fac, petit bonhomme en costume cravate, qui avait mal au dos et faisait ses cours d’anglais allongé sur le dos sur le bureau de l’amphi. En v’là un qui n’était pas très constant… enfin, stable certes, mais pas debout !)

Malgré cette définition, qui a l’air de désigner plutôt une qualité, que penser des propos d’un chef qui me félicite d’être stable dans une institution où les seules valeurs appréciées sont celles du changement, de l’adaptation non-stop, de la mutation permanente, dans une fac où tout change tout le temps (je pourrais vous faire une liste, ça file le vertige), dans une société où ceux qui ne bougent pas sont considérés comme des has-been de l’occident civilisé ?

« Constant » ne serait-il pas une façon de me donner du nom d’oiseau subliminal, sous couvert de compliment ?
Une façon de dire que je suis un vieux croûton fossilisé ? un coprolithe ?***

Devant cette question existentielle s’il en est, j’ai voulu en avoir le cœur net : je me suis replongée dans Montaigne.

« Le monde », écrivait-il, « n’est qu’une branloire pérenne. Toutes choses y branlent sans cesse, la terre, les rochers du Caucase, les pyramides d’Egypte. Du branle public et du leur. La constance n’est autre qu’un branle plus languissant. »

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Une « branloire » (street art Ernest Zacharevic)

Prendre conscience que je branle avec langueur au boulot m’a rassurée sur le coup (attention, ça ne veut pas dire que je ne branle rien, bien au contraire), tout en m’en bouchant une sacrée superficie, et en me plongeant dans un affreux doute en même temps.
« Je n’aurais pas dit ça comme ça » (coucou, Zigomar !)****, et pour tout vous dire, je le trouve trop balèze, ce Montaigne.
Sûr de sûr, ça donne à penser fin fin ! (présentement, je ne sais pas quoi exactement, mais tant pis, on avance). Enfin, comme dit le proverbe, tout ce qui branle ne tombe pas, donc, cool, ma poule !

En fait, si je tente de comprendre toutes les implications de cette déclaration, il me semble que la constance, telle qu’il en parle, serait, en fait, une façon de tromper l’adversaire. Pas comme le dernier iPhone qui annonce, vulgairement et sans aucune nuance : « une seule chose a changé : tout ! ». Non, on a l’air constant, mais, en réalité, on bouge, sans que les autres puissent s’en apercevoir. En loucedé, subtilement, si lentement qu’on a l’air à l’arrêt !
La constance est donc, quelque part au niveau du vécu – comme on disait dans ma jeunesse folle -, apparente.

Pour tenter une comparaison dans la lignée de l’iPhone, en cette période de consumérisme à tout crin (de mouton de mer), c’est comme la notion de « vernis semi-permanent » (j’ai vu une boutique de soins corporels pour femmes qui proposait ça, et le concept m’a laissée un temps rêveuse) : il a l’air permanent, le truc, mais il l’est pas vraiment, ou il a juste l’air. On le croit permanent et pouf, un jour, disparu sur un ongle sur deux !

La constance qui branle, ça serait un genre d’oxymore, style « joyeux noël », ou « maîtrise fragile » (ça, c’est une catégorie d’évaluation dans la nouvelle réforme des collèges !), ou encore une sorte de variante de Parkinson (je suis constante, mais en branlant sans cesse du chef).

oxymore
Si je tente d’approfondir, malgré tout, avec, sinon constance, du moins persévérance, en me tournant vers « pérenne », je ne suis pas vraiment plus avancée : ça veut dire perpétuel, sans fin, ininterrompu, mais on l’emploie surtout pour les plantes vivaces et pour les cours d’eau. C’est le contraire de migrateur et de saisonnier.
Vous auriez dit qu’un cours d’eau, dont la nature est de courir sans cesse, de se renouveler tout le temps, peut être pérenne ? Ben, moi, non.
Je l’aurais bien dit en revanche pour le bordel permanent qui règne dans la noble institution où je travaille, pour la paupérisation constante, pour le mépris généralisé, pour l’esprit privé tueur de service public, pour la culture en chute libre et continue, et j’en passe…

Je ne sais pas vous, mais plus ça va, et plus les mots me semblent bizarres. Je les emploie d’une façon, depuis toujours, et leur sens glisse un peu d’année en année. Peut-être Montaigne a raison, en fin de compte : les mots sont constants comme le reste, d’une façon languissamment branlante ?

Par ailleurs, sur cette histoire d’être languissant, je ne vous explique pas « languir » – dit-elle tout en l’expliquant – c’est « végéter faiblement, être en état d’engourdissement… »

Constance, disait-il ?
Non seulement, je ne bouge pas (ou alors de façon sournoise), mais en plus, je suis plongée dans un état végétatif ! quelle prof merveilleuse je fais, vraiment ! Un vrai pachyrhinosaurus (rhino, parce que j’ai un rhume en ce moment !)

Pachyrhinosaurus_Perotorum_Alaska_copyright_web

pachyrhinosaurus

(chouette quand même, non ?)

En fait, ils commencent vraiment à me courir, tous autant qu’ils sont, avec leurs appréciations à la mords-moi le noeud. Sans compter que je n’ai pas besoin de retour (surtout venant d’eux) pour sentir que ma façon de faire mon métier est chouettement humaine et originale, mouvante, drôle, pertinente, créative… !

C’est bien que je ne bouge pas, c’est ça qu’ils pensent ? Je me sens comme une chèvre attachée au piquet, qui dodeline de la tête en attendant la fin.

Y en a marre !
Je vais me détacher, et tourner sur moi-même, très haut, comme le fait le héron à la branloire.
Leur échapper. Échapper à leur regard et à leurs catégories foireuses.

Le printemps, c’est demain, la sève monte déjà, le temps des cerises est proche, je m’en vais me révolter.
Hasta la revolución, siempre !
Et ce soir, déjà, je chante :

« Oui, mais …
Ça branle dans le manche.
Ces mauvais jours-là finiront
Et gare à la revanche
Quand tous les pauvres s’y mettront ! »*****

©Bleufushia

NB je suis consciente de l’approximation grossière et de la mollesse d’ensemble de mon pseudo-commentaire philosophico-pouet-pouet. Pas la peine de tenter de m’expliquer mieux, c’était juste pour rire.

*pour être sûrs de n’avoir manqué aucun épisode, voir l’article précédent à propos de sérénité
https://bleufushia.wordpress.com/2015/12/27/serenitude-absolue-36/

** je viens de consulter gogol, et imaginez ma surprise en trouvant une entreprise qui vend de l’acier, et qui s’appelle SERIN ! mais ça n’a rien à voir !

*** ce sont des merdes fossiles

**** Le voyage de Zigomar, délectable livre pour enfants

***** Jean-Baptiste Clément, La semaine sanglante – l’auteur du Temps des Cerises.

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8 réflexions sur “Moi, j’m’en balance (37)

  1. Merci de ta constance dans l’excellence de ton écriture et de ton choix d’illustrations.

  2. Commentaires subtils et amusants d’une phrase pas si simple qu’il n’y paraît ! J’aime beaucoup le style, l’absurde, et les illustrations sont superbes. Bravo, Bleufushia, ça faisait un grand moment que je n’avais pas traîné mes guêtres du côté de ton blog, et ça, c’est une erreur, parce que la lecture en est réjouissante.
    Et je vois que j’ai d’autres articles en retard 🙂
    Tiens, je commence bien l’année.

  3. Vieille instit. de maternelle à la retraite, c’est ma chef de chorale et prof de musique en collège qui m’a fait connaître votre blog…je me régale à vous lire…continuez de ce pas…On lâche rien..Bonne Année 2016

    • Merci beaucoup !
      « On lâche rien », ça me va 😀
      C’est Nila qui vous a orientée vers moi ?
      Je suis moi-même à la veille de la retraite !
      Un blog a ceci de frustrant que la plupart des gens qui le lisent n’en font aucun retour. Ça fait plaisir d’identifier de temps en temps une lectrice. 🙂

  4. J’ai bien ri, merci ! J’adore tes souvenirs, surtout le prof qui faisait son cours couché…

  5. « Prendre conscience que je branle avec langueur au boulot m’a rassurée » : tu me fais rire.
    Jolie réflexion, superbe illustrations. J’aime tes apparents délires qui donnent à penser.

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