bleu fushia

always blue

Le monde est rose

4 Commentaires

Vous ne le savez peut-être pas, mais quand on est prof, on continue, éternellement, à être noté.

Un supérieur profère sur vous un jugement annuel fondé sur le on-dit (qu’il glane je ne sais où, sur des critères plutôt flous), et le traduit en chiffre qui indique votre degré de qualité pour l’institution.
Au demeurant, j’ignore, en ce qui me concerne, qui se charge de cela dans la hiérarchie qui me surplombe.
Vient un moment de l’année où on reçoit les deux (le jugement et le chiffre) et où l’on doit les signer, pour dire qu’on est d’accord avec ça et que merci beaucoup, mais non, c’est trop gentil.
Si vous avez suivi mes aventures récentes de Lili Ze Prof, vous savez qu’en ce moment, je suis vénère de chez vénère, que j’ai envie de tout envoyer péter grave, et que mon humeur joue le yoyo entre la tendance kalachnikov et des tentatives totalement loupées de zénitude.

Il y a deux jours, j’ai reçu l’avis suivant : « Enseignante chevronnée, Madame X œuvre avec constance et sérénité à la réussite des étudiants de sa filière bla bla bla ».
A l’âge que j’ai, je peux difficilement être autre chose que « chevronnée ».

Mais CONSTANCE et SERENITE !?! non, mais ils m’ont vue ? ah, elle est bonne, celle-là ! c’est de la provoc, zoukoi ?
Cette lecture (pourtant assez brève) m’a plongée dans un état d’énervement assez prononcé, et j’ai dû recourir à ma stratégie d’urgence pour me calmer.

Dans ces cas-là, pour mettre mon humeur au pas, je me lance dans des rangements.
Précédés de listes.
Rien de tel pour penser à autre chose et se détacher de ce qui agace, pour le remettre à sa juste place.

J’empoigne mon Perec (Penser-classer) et me plonge avec délectation dans sa pensée.
En me demandant, comme lui : « Comment je classe ce que je pense ? Comment je pense quand je veux classer ? (…) Tellement tentant de vouloir distribuer le monde entier selon un code unique : deux hémisphères, cinq continents, masculin et féminin, animal et végétal, singulier pluriel, droite gauche deux hémisphères, cinq continents, masculin et féminin, animal et végétal, singulier pluriel, droite gauche, quatre saisons, cinq sens, six voyelles, sept jours, douze mois, vingt-six lettres. Malheureusement ça ne marche pas, ça n’a même jamais commencé à marcher ».
Tout de suite, on est loin, non ?
Il continue : « N’empêche que l’on continuera encore longtemps à catégoriser tel ou tel animal selon qu’il a un nombre impair de doigts ou des cornes creuses. »

Cette fois, au lieu de m’embarquer, à sa suite, dans un « classement stable » et « un classement provisoire » de mes livres, ou de mes disques de tango, ou de mon présentoir de cartes postales…, à cause de cette phrase de Perec, j’ai eu l’idée, comme ça, de chercher des listes d’animaux (y en a-t-il vraiment qui aient des doigts en nombre impair ?).

Hortus deliciarum (Bosch)

Hortus deliciarum (Bosch)

Avec le souvenir lointain de ce prof dont on m’a parlé, qui avait fait une thèse listant tous les animaux absents des fables de la Fontaine, travail pertinent s’il en est.

Mais plus compliqué qu’il n’y paraît : comment savoir qu’on n’en a pas oublié ?

Je suis allée rechercher la classification des animaux de Borges (citée aussi par Foucault). J.L. Borges dit l’avoir découverte dans une encyclopédie chinoise dont le titre est déjà une merveille en soi : « Le marché céleste des connaissances bénévoles »
« Les animaux se décomposent en :

a) appartenant à l’Empereur
b) embaumés
c) apprivoisés
d) cochons de lait
e) sirènes
f) fabuleux

g) chiens en liberté
h) inclus dans la présente classification
i) qui s’agitent comme des fous
j) innombrables
k) dessinés avec un pinceau très fin en poils de chameau
l) et caetera
m) qui viennent de casser la cruche
n) qui de loin semblent des mouches. »

Et à partir de là, je ne sais pas ce qui s’est passé, mais je suis tombée sur un véritable ròdou* d’animaux fabuleux, et plus particulièrement de licornes.
Où que je me tourne, quoi que je lise, où que j’aille, il y a toujours, en ce moment, une licorne dans le secteur.
Les licornes, moi, je croyais que c’était rien que pour les ados.


Je ne sais pas si je suis  « tellement 2013 », mais quoi qu’il en soit, je vous le dis, ça m’a bien l’air d’être la base, comme le dit Divine Barkat, et nous sommes en fait cernés par les licornes.

Et je suis presque certaine que la plupart d’entre vous ne le savent pas.

©Bleufushia

« Ne joue jamais à saute-mouton sur une licorne » (graffiti marseillais) ©Bleufushia

En deux jours, j’ai croisé des graffitis de licornes, des travaux de Jung sur les licornes, des affaires mystérieuses et non élucidées de messages de licornes, le merveilleux récit de Murakami (La fin des temps) qui conte l’art de déchiffrer des rêves dans le crâne des licornes, des religions à base de licornes, des modes licorne, et j’en passe.

The trendy girl (Jeremy Scott)

Rien que de tenter de classer tout ça, ça met les ennuis professionnels à mille milliers d’années-lumière, et c’est bien.
On nage dans le merveilleux, et le monde est tout rose.
Oui, oui, croyez-moi !
Je fais, du coup, du teasing (mais du teasing rose).
A très bientôt : promis, je vous dévoile tout (ou presque) quasiment tout de suite sur les licornes en folie.
En attendant, pour vous occuper, je vous ai mis des liens de listes qui ne parlent pas de licornes, mais que je trouve délectables quand même.
Je suis pas TROP gentille ?

©Bleufushia

* ròdou : en provençal, ce terme désigne les coins à champignons, où on les trouve groupés, souvent en cercle.
Quand on trouve un ròdou, on a de la chance et on revient avec un moulon de champignons (et un moulon, ça fait beaucoup beaucoup !).

Si les listes vous intéressent, on en trouve sur un site qui donne le vertige :

le site de toutes les listes

http://mapage.noos.fr/echolalie/

Exemple :

la liste des locutions molles  http://www.echolaliste.com/l1175.htm,

ou la liste des choses qui sont quatre  http://www.echolaliste.com/quatre.htm,

ou encore la liste des questions métaphysiques  http://www.echolaliste.com/l1216.htm

Autre exemple de liste d’animaux (néologismes)
 » Un jour j’ai joué de la trompe ainsi tout seul dans un bois splendide et les oiseaux vinrent se pacifier à mes pieds quand je les nommai un à un par leurs noms deux à deux: la limnote, la fuge, l’hypille, le scalaire, le ventisque, le lure, le figile, le lépandre, la galoupe, l’encret, le furiste, le tion, le narcile, l’aulique, la gymnestre, la louse, le drangle, le fugile, le ginel, le tripa, le semelique, le lipode, l’hippiandre, le plaisant, la cadmée, la fuyau, la gruge, l’étran, le plaquin, le dramet, le vocifère, le lèpse, le huseau, la grenette, la galéate, la sorme, le rintien, la treuse, l’épandrille, l’ousbie, la magre, le lorme, le litiange, l’évert, le scalet, le frille, la mulse, l’ascardille, l’oublet, le nadon, l’étrule, le frigite, le meule, l’ampoud, l’amilite, l’ectoir, le vecti, l’asebanne, le bulgat, le murse, l’appeloir, le fendriaud, l’entigue, le malbas, le marnet, le ramble, l’alieur, le vérant, le tridel, le gaspe, l’anfuse, le rangin, l’étourbe, le jumeli, l’atropase, l’iscarde, l’anvette, la ouspe, le hugret, le frille, le drilet, le merculique, le balieux, l’ondre, le vigre, le garmant, le modrel, le house, l’apartillon, le viliosse, le fouixe, l’aspireau, le moal, la fulque, la fusite, l’antrifuge, l’ormix, le lépandre, le gireur, le salsupe, l’oucarde, la membrillonne, l’ormant, le fleuge, le palistre, le louime, l’ulien.  » (Le discours aux oiseaux, Valère Novarina)
(Vous m’apprendrez ça par cœur pour lundi, ok ?)

Si vous n’avez jamais croisé les réflexions de Georges Perec sur le rangement de ses livres, un extrait de Penser-Classer
http://www.desordre.net/textes/bibliotheque/ranger.htm

Et en cadeau, ce texte de Perec : J’aime / Je n’aime pas (sans que je puisse savoir s’il aime ou non les licornes, la virgule finale permettant de penser qu’il aurait pu les rajouter à n’importe laquelle de ses listes !)

J’AIME : les parcs, les jardins, le papier quadrillé, les stylos, les pâtes fraîches, Chardin, le jazz, les trains, être en avance, le basilic, marcher dans Paris, l’Angleterre, l’Ecosse, les lacs, les îles, les chats, la salade de tomate épépinée et pelée, les puzzles, le cinéma américain, Klee, Verne, les machines à écrire, la forme octogonale, l’eau de Vichy, la vodka, les orages, l’angélique, les buvards, The Guinness Book of Records, Steinberg, Antonello de Messine, les Baedeker, la Bibliothèque Elzévirienne, Info the dusk- charged air, les coccinelles, le général Éblé, les mots-croisés de Robert Scipion, Verdi, Malher, les noms de lieu, les toits d’ardoises, La Chute d’Icare, les nuages, le chocolat, les énumérations, le bar du Pont-Royal, Le Sentiment géographique, les vieux dictionnaires, la calligraphie, les cartes et les plans, Cyd Charisse, les pierres, Tex Avery, Chuck Jones, les paysages pleins d’eau, Biber, Bobby Lapointe, Le Sentiment des choses (Mono no aware), le munster sans cumin, avoir beaucoup de temps, faire des choses différentes en même temps ou presque, Laurel et Hardy, les entresols, la dérive dans une ville étrangère, les passages couverts, le fromage, Venise, Jean Grémillon, Jacques Demy, le beurre salé, les arbres, le Musée archéologique de Sousse, la Tour Eiffel, les boîtes, Lolita, les fraises, les pêches de vigne, Michel Leiris, les fous rires, les atlas, « faire Philippine », Adieu Philippine, Bouvard et Pécuchet, les Marx Brothers, les fins de fêtes, le café, les noix, Dr. No, les portraits, les paradoxes, dormir, écrire, Robert Houdin, vérifier que tous les nombres dont la somme des chiffres est égale à neuf sont divisibles par neuf, la plupart des symphonies de Haydn, Sei Shonagon, les melons et les pastèques,

JE N’AIME PAS : les légumes, les montres-bracelet, Bergman, Karajan, le nylon, le « kitsch », Slavik, les lunettes de soleil, le sport, les stations de ski, les voitures, la pipe, la moustache, les Champs-Elysées, la radio, les journaux, le music-hall, le cirque, Jean-Pierre Melville, l’expression « à gogo », les fripes, Charlie Hebdo, Charlie Chaplin, les Chrétiens, les Humanistes, les Penseurs, les « Nouveaux (cuisiniers, philosophes, romantiques, etc.) », les hommes politiques, les chefs de service, les sous-chefs de service, les pastiches de Burnier et Rambaud, le merlan, les coiffeurs, la publicité, la bière en bouteille, le thé, Chabrol, Godard, la confiture, le miel, les motocyclettes, Mandiargues, le téléphone, Fischer-Dieskau, la Coupole, les cuisses de grenouille, les t-shirts, les coquilles Saint- Jacques servies dans des coquilles Saint-Jacques, la couleur bleue, Chagall, Mirô, Bradbury, le centre Georges Pompidou, James Hadley Chase, Durrell, Koestler, Graham Greene, Moravia, Chirac, Chéreau, Béjart, Soljenitsine, Saint-Laurent, Cardin et son espace, Halimi, les films un peu trop suisses, Cavanna, les manteaux, les chapeaux, les porte-feuilles, les cravates, Carmina Burana, Gault-Millau, les initiés, les astrologues, le whisky, les jus de fruits, les pommes, les objets « griffés », les perles de culture, les briquets, Léo Ferré, Claire Brétécher, le Champagne, les biscottes, le Perrier, le gin, Albert Camus, les médicaments, les crooners, Michel Cournot, Jean-Edern Hallier, les blue-jeans, les pizzas, Saint-Germain-des-Près, le couscous sauf exception, les bonbons acidulés, le chewing-gum, les gens qui cultivent le style « copain » (Salut ! Comment tu vas ?), les rasoirs électriques, les pointes Bic, Marin Karmitz, les banquets, l’abus des italiques**, Bruckner, le disco, la haute-fidélité,

** mon blog a gommé les titres en italique dans ses listes !

Au passage, le dernier mot de cette liste me rappelle Nick Hornby, dans Haute Fidélité : le personnage central passe son temps à établir des listes…

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4 réflexions sur “Le monde est rose

  1. alors, parce que je suis une amatrice de listes, et même de listes de listes, voilà un livre qui à mon avis inspire consciemment ou non, a inspiré itou, toutes les listes : le livre de chevet de sei shonagon. je vous garantis une lecture tellement planante, tellement « exotique », tellement zenifiante qu’elle vous transportera très très loin de toutes ces choses quotidiennes qui grattent l’os à force d’être pompantes. d’ailleurs, jetez un coup d’oeil au sommaire sur cette page, et vous comprendrez ma compréhension empathique : http://www.citadelles-mazenod.com/litterature-illustree/189-notes-de-chevet-illustrees-par-hokusai.html (et j’aime cette liste chinoise découverte par borgès – toujours difficile das les classifications d’y suivre la « logique » – mais celle-ci est majeure, circulaire, et donc vraiment poétique)

    • Oh, merci infiniment de cette découverte. Effectivement, Perec cite ce nom, mais je n’étais pas allée voir. Là, je viens de lire la superbe brochure à laquelle le lien donne accès… je crois que j’ai trouvé mon propre cadeau de noël ! c’est somptueux, j’adore. Et les catégories ont en effet un lien poétique avec celles rapportées par Borgès.
      Je suis allée, de même, en diagonale sur le lien photos : il y a là un regard sur les choses qui me parle. J’aime beaucoup les prises multiples du caillou de bord de mer, je connais la même fascination photographique pour certains détails du bord de mer qui m’est cher, un point de vue que la lumière change constamment, subtilement, et qui m’emplit de joie.
      Vraiment merci encore de ce commentaire et de l’écho qu’il donne à mon billet.

  2. Quelle merveille, cet article ! j’attends la suite avec impatience.

  3. Alors là, pure délectation ! merci de tous ces apports drôles, décalés… J’aime beaucoup.

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