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What a wonderful day ! (34)

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L'or noir (photographie de Tom Rousselon)

L’or noir (photographie de Tom Rousselon)

Hier, je passais par la grande rue de ma ville.

Enchifrenée (bien que littéraire par nature).
Avec envie de ne voir personne, parce que je suis trop en bad quand chuis comme ça.
Mais c’est le seul itinéraire direct entre A (mon sweet home) et B (là ousque j’allais).
A cause du soleil, de la littérature, des idées qui se baladaient nonchalamment et tournaient dans l’air du matin comme des parfums, d’une association à une autre, je pensais à La valse jaune.

« Il y a du soleil dans la rue
Moi j’aime le soleil mais j’aime pas les gens 
Et je reste caché tout l’temps
A l’abri des volets d’acier noir »

Je ne sais pas pourquoi Vian a écrit « j’ai peur des gens », parce que la plupart des interprètes de cette chanson ont chanté qu’ils ne les aimaient pas.
Moi, je n’ai pas peur des gens, et je les aime plutôt bien, a priori.
(A posteriori, il y en a quand même que je n’aime pas du tout, et même pas du tout du tout, mais bon, je ne vais pas vous en parler, dakodak ! ).

Je n’avais pas pu rester cachée à l’abri de mes volets, qui ne sont pas d’acier noir, mais, du bol, la rue était assez déserte, ce qui n’est pas si fréquent et son état s’accordait calmement avec ma propre envie de désertitude.

Désertitude (Antoine Allaz)

Désertitude (Antoine Allaz)

Soudain, piéton en vue.
J’accommode sur une tête connue bien qu’inconnue.
C’est un étudiant que j’ai eu pendant les quatre années qui viennent de s’écouler. Un bassiste réservé, grand timide, silencieux, le regard évitant le mien, les épaules rentrées, essayant de se faire tout petit, un ti shirt noir arborant un dessin gribouillé d’un groupe confidentiel de rock-je-ne-sais-pas-quoi, ne disant jamais un mot, ou alors seulement murmuré et bafouillé. L’air plutôt triste, ou résigné, sans tonus ou infiniment las, sans que je détermine jamais pourquoi.
En échec violent en solfège (matière où il ne pouvait pas m’éviter), mais toujours présent aux cours, avec une obstination silencieuse et morne qui n’a jamais porté ses fruits.
« Tout ça est bien injuste
Tout ça me tarabuste
Tout ça me rend très truste » *

Faut dire que c’est une matière brutale et sélective, malgré mes efforts pédagogiques pour la rendre douce et faire tomber les blocages de mes étudiants à ce sujet. Lui m’a toujours paru impossible à débloquer.

Je n’ai jamais réussi à avoir un seul vrai contact avec ce gars. J’ai arrêté de le solliciter directement, au fur et à mesure des années, parce que je percevais bien son malaise à être en contact, me contentant de lui sourire quand, d’aventure, mon regard croisait le sien. Il se dérobait alors, avec, malgré tout, un presque imperceptible mouvement des lèvres.
Il a fini, grâce à la loi de la compensation des notes, par échapper à mes griffes distributrices de sales notes (sale note = constatation que je n’ai pas réussi à accomplir efficacement mon boulot, en me déchargeant de cet échec sur la tête du premier étudiant anonyme venu).

Le voyant, je m’apprête à ne le « voir qu’un peu » : je n’ai pas envie de le forcer à me rencontrer, je me doute que ça n’est pas un plaisir pour lui. Je lui adresserai un petit sourire furtif au moment où je croiserai son regard (si je le croise, d’ailleurs!).

Je continue mon chemin la tête un peu baissée. Quelques pas plus loin, je la redresse, et me trouve face à face avec lui. Je rêve ou il me barre le chemin ?
Je ne rêve pas.
Je le salue et il m’adresse la parole, avec un sourire franc (le premier vrai sourire que je lui vois, un joli sourire qui le fait apparaître lumineux) et la voix claire.

Dar a luz (Antoine Allaz)

Dar a luz (Antoine Allaz)

– Vous vous souvenez de moi ? J’ai été votre étudiant.
– Bien sûr, J., tu n’as pas besoin de me le rappeler, on s’est vus en juin la dernière fois.
– Je voulais vous dire : vous avez été ma prof de solfège préférée. J’ai adoré vos cours.
– Euh (si je m’attendais à ça!)
– Je sais, j’ai toujours été très mauvais, mais voilà, vous avez quand même été ma prof préférée.
Un peu assise par cette déclaration (je peux être sa prof préférée d’une matière dans laquelle il échoue et qui, de ce fait, n’est sûrement pas un plaisir pour lui ?), je le remercie, puis, devant le silence qui s’ensuit, le questionne sur ce qu’il fait depuis le mois de septembre.
Il me raconte son entrée dans un master pro etc. Il est volubile, gai, à son aise.
– C’est super que tu aies trouvé cette formation. Ça a vraiment l’air de te plaire, et je te trouve épanoui.
– Ça m’intéresse, oui, mais je ne suis pas réellement épanoui. J’ai toujours été très réservé et avec du mal à être à l’aise.
– …
– C’est juste que là, je suis vraiment trop content d’avoir réussi à vous dire ce que je viens de vous dire.

On s’est quittés, je lui ai souhaité le meilleur.
J’ai continué à cheminer en pensant aux mystères de la pédagogie : à la façon et aux raisons impalpables et inconnues par lesquelles on touche les gens, ou par lesquelles on se loupe aussi, d’autres fois, dans les grandes largeurs. A la façon, aussi, dont on se laisse toucher par les gens, de la place où l’on est..

Au fait que c’est bien que les raisons soient impalpables, hors cadre, impossibles à mettre en fiches. J’aime que les (dé)raisons par lesquelles on est en contact avec l’autre soient définitivement libertaires. Comme la pensée. Comme l’exercice de la pédagogie…

Site Fragments de Tags.net

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A l’ombre, à la lumière, au soleil et à l’ombre, à ce qu’on connaît des gens, à ce qu’on n’en connaît pas.
C’est un drôle de métier que d’être prof.
Un bien beau métier.

De fil en aiguille et de rue en rue, je suis arrivée au point B. J’y allais me faire soigner mon être par une sorte de sorcier bienveillant et empathique, difficile à mettre dans la moindre case.
J’y suis arrivée en vrac, et il m’a dévraquée avec une impressionnante dextérité.
Je me suis étonnée du soin qu’il m’avait prodigué, et qui ne ressemblait à aucun autre de ma connaissance.
– J’ai travaillé sur vos méridiens merveilleux**.

C’est bête, mais j’ai refait le chemin de B à A envahie par le doux bonheur secret d’avoir des méridiens merveilleux.

Morze (Joanna Consejo) [morze = mer en polonais]

Morze (Joanna Consejo)
[morze = mer en polonais]

Pensant au bonheur de  J.  de simplement pouvoir dire ce qu’il désirait exprimer.
Au bonheur d’avoir été prof.

Au bonheur d’avoir des secrets merveilleux.
Au bonheur de les partager.

©Bleufushia

* Cantate des boîtes (Boris Vian)

** Rentrée chez moi, je questionne gogol. C’est une partie un peu mystérieuse de l’acupuncture, qu’il me dit.
Les chinois appellent les 8 méridiens merveilleux (ou méridiens curieux, ou méridiens du ciel antérieur) des « lacs », alors que les méridiens généralement utilisés en acupuncture seraient des « rivières ».

meridien qi-gong
Pour eux, les hommes possèdent quatre mers : la mer des moelles, la mer du sang, la mer du Qi ( = merveilleux) et la mer du Grain et de l’eau ». Les Huit méridiens merveilleux établissent le lien entre les Quatre mers et le flux d’énergie interne du corps.
Pour moi qui suis maritime dans le coeur, je suis comblée de savoir qu’en plus, je le suis dans le corps; et que, tapi au fond de celui-ci palpite un flux d’énergie.

10 réflexions sur “What a wonderful day ! (34)

  1. En temps que  »ma prof préférée » j’étais là avant. Qu’on se le dise. Non mais….

  2. et what un wonderful text ! c’est beau comme ce que vous écrivez résonne dans une lectrice lambda comme moi. je m’y vois, je m’y sens, je comprends empathiquement ce que vous dites. très jolie rencontre avec cet étudiant qui en fait… en réalité… tout ça loin de la parano de la prof ayant le sentiment de ne pas avoir été entendue. ben si, sisi. ah, on sait jamais par quel chemin on arrive pour finir, quand même, à communiquer. en plus, de très très belles illustrations. merci.

  3. Tout en douceur et sourire, ce texte. Belle évocation de cette jolie rencontre. Ça a dû te faire drôlement plaisir.
    Quant aux méridiens merveilleux, je suis certain que les miens le sont moins que les tiens ! 🙂

  4. Quelle lumineuse histoire… ça réchauffe le coeur.
    J’apprécie beaucoup cette humanité qu’il y a dans tes écrits. Bravo.

  5. Pour le texte : un régal, comme toujours. 🙂
    Quant aux méridiens merveilleux, hummm, faudra que je me penche sérieusement sur quelques uns… Merci pour le partage de tes secrets merveilleux.

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